Constance s'éveilla pour la troisième fois aujourd'hui en se sentant un peu mieux que les deux dernières fois, ce qui n'était pas une indication en soi. Sachant qu'à la première, elle s'était de nouveau évanouie, et qu'à la deuxième elle avait vomi de la bile comme un survivant vomissait son repas.

Mais cette fois-ci, les potions faisaient leur office, et si elle ne savait pas si il était bien recommandé d'en boire autant à la suite, elle ne pouvait qu'être reconnaissante de leur efficacité. Avec un peu de difficulté, la chef des Aurors parvint néanmoins à se redresser sur son coude droit ; pour être aussitôt rattrapée par une main dans son dos lorsqu'elle se sentit repartir en arrière.

« Doucement, maintenant. », la gronda Millie à voix basse, avant de la guider lentement vers les oreillers.

En temps normal, Constance aurait aboyé qu'elle n'avait pas besoin d'aide. Mais ceci n'était pas un temps normal et elle avait besoin d'aide. Plus précisément, elle avait besoin d'un bras gauche.

Constance choisit de ne pas considérer cette information maintenant.

« Je me débrouille mieux, grogna-t-elle. Je n'ai pas eu de nausée et je peux serrer le poing.

- Waouh. », répondit son amie sans grand enthousiasme.

Constance souffla par le nez tout en se laissant tomber avec plaisir dans le lit. Depuis ses réveils successifs, Millie avait à peine esquissé un regard vers elle, et encore moins dit un mot.

« Bon, fit la cheffe (?) des Aurors dans une tentative de briser le silence étouffant. Qu'est-ce qui se passe ? »

Elle n'était pas habituée au silence oppressant que Millie faisait régner. Normalement, il avait toujours été, du moins entre elles, confortable : il n'y avait nul besoin de se parler quand on se comprenait sans mot. Constance connaissait Millie depuis quinze ans. Peut-être même plus. Cela faisait depuis longtemps qu'elle avait cessé de compter les années.

Mais là, c'était comme si elles s'étaient rencontrées pour la première fois.

Millie lui jeta d'ailleurs un regard incrédule, comme si elle était censée savoir ce qui n'allait pas en un claquement de doigt. Constance sentit ses sourcils – enfin, ce qu'il lui restait du gauche et le droit – se froncer, avant de se relâcher aussitôt. La peau de son visage tirait, comme toute blessure récente, et toutes les potions et onguents du monde ne pourraient rien faire contre une brûlure aussi sérieuse.

« Mon visage ? Franchement, Millie. »

La cheffe des Aurors hésita avant de renoncer à secouer la tête. Assez de drama pour aujourd'hui ; sa voix et son ton devraient suffire.

« C'est le cadet de mes soucis. Ça me fera juste une cicatrice de plus. »

Cela faisait depuis quelques temps que Constance n'accordait plus aucune attention à son visage, si ce n'est pour y distinguer les quelques rides potentielles qu'elle pourrait y trouver. La beauté était un concept qu'elle trouvait absurde pour quelqu'un comme elle, et surtout, dans son travail. Ils étaient tous condamnés, un jour ou l'autre, à recevoir les coups et à les garder, indélébiles, tatoués sur leur peau.

« Ou alors mon bras ?, enchaîna la sorcière. Bon, reconnut-elle dans la foulée, c'est vrai que ce n'est pas le plus pratique mais honnêtement, j'ai eu de la chance, enfin, ce n'est pas ma main domi—

- Tu penses vraiment, l'interrompit soudainement Millie, que je me soucie actuellement de ta face ? »

Elle inspira bruyamment. Constance se retrouva, pour la première fois, cible de sa colère. Ça faisait quelques temps que ce n'était pas arrivé, tiens. La colère de Millie était froide, sans éclat, et pouvait vous recroqueviller à la seule force de ses mots. En tout cas, quand la sorcière était dans un état physique et psychologique convenable.

« Tu veux savoir ce qui m'énerve, Constance ? Ou Adélie ? Lequel des deux te convient, actuellement, puisque tu changes d'identité à chaque fois que j'ai le dos tourné ?

- Eh bien à vrai dire—

- Tais-toi et laisse-moi parler, par Merlin, juste, laisse-moi finir. »

Constance entendit très nettement ses dents s'entrechoquant les unes contre les autres. Millie se pinça l'arête du nez avant de relever les yeux.

Deux puits de furie contenue.

« Ce qui m'énerve, Adélie, asséna-t-elle, c'est ta propension à créer tes problèmes et à laisser les autres nettoyer derrière toi. Oh, à moins que ce ne soit celle de te poser en sauveur et d'en oublier de sauver ta propre peau au passage ?

- Attends, attends, une poutre allait nous tomber dessus

- Et, parla Millie plus fort, je ne sais pas, Adélie. À quel moment tu t'es dit que Roy n'allait pas finir par te poignarder dans le dos dès qu'il en aurait l'occasion ? »

Constance en resta pantoise cinq secondes. Cette fois-ci, ses sourcils restèrent froncer pour de bon, et sa main droite serra la fine couette avec toute la force qu'elle avait à disposition.

« Excuse-moi, grogna-t-elle, j'étais censée m'en rendre compte quand ? Le type m'a prêté allégeance—

- Oh, parce que ça a si bien fini avec ses derniers employeurs ! », finit par hurler Millie en se levant, renversant au passage sa chaise. « Je te rappelle pour qui il bossait il y a treize ans ?! Les Lions d'or ?! Les gars qui ont buté des sorciers et des moldus parce que c'était amusant ?!

- Oui, il y a treize ans ! Je te rappelle à quoi on ressemblait, il y a treize ans ?!

- Eh bien moi, je te rappelle ce qu'il a fait pour être de ton côté il y a treize ans ? Dès qu'il a senti que le vent tournait pour lui, pour les Lions d'or, tu sais, ce "gang" aux membres dits "les plus loyaux du monde" ?

- Ça ira, grinça Constance en se sentant, en cet instant même, profondément stupide.

- Je ne pense pas, gronda Millie en réponse. Je ne pense pas, parce que tu as tout de même été assez idiote pour lui filer un plan top secret. Il a— »

Et soudainement, ce fut comme si une tornade s'était engouffrée dans la chambre, faisant trembler les rideaux et les draps, aveuglant Millie tandis ce que ses cheveux lui cachaient les yeux, la faisant lâcher un cri étonné. Le vent retomba aussi vite qu'il était venu et ce fut quand son amie lui envoya un regard incrédule que Constance se rendit compte qu'elle tenait dans sa main droite sa baguette. Comme si elle avait volé dans sa main spontanément, sentant sa colère bouillonner et l'appeler.

Il arrivait aux sorciers de manifester leur magie sans qu'il ne s'en rende compte. Les enfants, par exemple, étaient les principaux concernés de ce phénomène qui était, en temps normal, sans incidence particulière. Et de toute façon, il finissait par disparaître avec l'âge, au fur et à mesure qu'avançait l'enseignement de la magie. Les autres personnes à qui cela pouvait arriver étaient celles sujettes aux émotions fortes : après tout, des études récentes avaient démontré que la magie et son usage étaient liés à ces dernières.

Constance se targuait d'avoir une maîtrise correcte de ses émotions ; mais, dans l'état actuel des choses, elle aurait été bien en peine de montrer la justesse de son point de vue.

Alors qu'une excuse se formait sur ses lèvres, cependant, elle s'immobilisa. Quelque chose n'allait pas avec sa baguette.

Quelque chose manquait, pour être précis, et ce ne fut qu'après quelques secondes, à regarder fixement sa main, que Constance comprit.

« Qu'est-ce qui se passe ? », demanda Millie, ayant compris que son soudain mutisme n'était pas normal.

Au même instant, la porte de la chambre s'ouvrit. Ce ne fut que le geste précipité de Millie, qui se leva à en renverser sa chaise, qui fit lever ses yeux à Constance. Sans ses lunettes, elle dut plisser les yeux avant de distinguer autre chose qu'une tache brune. La silhouette s'avança dans la chambre en voyant qu'elle n'était pas venue dans un mauvais moment – question, là encore, de point de vue –, et la cheffe des Aurors mit enfin un nom sur cette frimousse à cheveux bruns et à lunettes.

Albus Potter.

« Mesdames. », salua-t-il, mais d'une voix un peu détachée, comme si d'autres problèmes accaparaient son esprit et qu'il les traitait en même temps qu'il discutait avec elles. Constance regardait toujours sa baguette, absorbée.

Non, le mot correct était plutôt "troublée". Troublée de ce qu'elle ne ressentait pas.

« Monsieur le Ministre. », lui parvint la voix, très lointaine, de Millie.

Sa baguette ne lui correspondait plus. Elle n'était plus en harmonie avec elle. Celle qu'elle avait, actuellement, était composée de bois d'aulne, avec un ventricule de dragon. Elle n'avait dû en changer qu'une fois, il y avait treize ans de cela, et jamais elle n'avait rencontré un seul accroc avec cette baguette prédisposée aux sortilèges informulés et au caractère certes difficile à manier, mais qu'il était agréable lorsqu'on sentait que la baguette vous acceptait enfin !

Et maintenant, elle la rejetait. Constance s'était maintes fois sentie trahie, mais elle sentait que ceci était une des dernières gouttes avant de faire déborder le vase.

« Millie, appela-t-elle en levant enfin les yeux. J'ai besoin de ton aide pour quelque chose. »

L'Auror, qui semblait avoir été interrompue en pleine phrase, n'eut pas le temps de protester avant que Constance ne reprenne :

« J'ai besoin de l'ancienne. », et ce disant elle remua sa baguette. « Il y a un problème avec celle-là. »

Millie hésita, coulant un regard à Albus Potter. Mais celui-ci ne fit que hocher la tête.

« J'ai à m'entretenir avec Mademoiselle Reynard, dans tous les cas. »

Albus Potter avait repris un peu de sa superbe habituelle, et ses paroles sonnaient plus comme un ordre qu'une phrase banalement dite. La sorcière se mordit la tête et, finalement, s'inclina. Le dernier regard qu'elle lança à Constance lui indiqua que leur conversation n'était pas finie ; mais le temps qu'elle revienne, la cheffe des Aurors soupçonnait que sa colère serait déjà partiellement évanouie. Millie avait toujours eu l'étrange capacité de lui pardonner bien vite.

Tandis que celui qui était apparemment ministre s'installait dans une chaise en plastique, Constance rangea sa baguette sur la table de chevet, redoutant encore un peu les soudaines manifestations de sa magie si le gosse se mettait à lui refaire une remarque désobligeante de plus.

Mais, étonnamment, il ne dit rien. En tout cas, légèrement avachi, il sembla pendant un instant très jeune et surtout, perdu. Et cette sensation perdura lorsqu'il demanda :

« Un problème de baguette ? »

Constance en fut, tout d'abord, étonnée mais trouva tout de même assez de mots pour répondre :

« La mienne ne me correspond plus.

- Comment ça ?

- Il y a des gens qui disent que... Enfin, ce n'est pas monnaie courante, mais il arrive qu'après un choc psychologique... un évènement traumatisant, autant pour l'homme que la baguette... que cette dernière choisisse de se désolidariser de son sorcier. »

D'un geste un peu désabusé, elle désigna la table de chevet et le bout de bois d'aulne couplé au ventricule de dragon qui s'y trouvait.

« C'est la deuxième fois que ça m'arrive. Depuis treize ans.

- Et la baguette que votre collègue est allée chercher, c'est... ?

- Ma précédente. Bois d'ébène et plume d'oiseau-tonnerre. Une des dernières avec ce coeur et encore en circulation dans le marché. »

Et que la trahison avait piqué, lorsque Constance l'avait prise en main pour la sentir récalcitrante, presque explosive entre ses doigts. Elle avait senti une partie d'elle mourir ce jour-là, ou en tout cas cela en avait l'air. Elle s'était souvenue de toutes les années où elle avait bataillé avec sa baguette, à Beauxbâtons, pour que l'autre se plie à sa volonté. Elle était même allée voir le marchand d'alors, convaincue qu'il s'était trompé. Mais il avait été catégorique, et elle avait dû composer avec.

Une baguette puissante, avait-il dit, si seulement vous êtes en harmonie avec vous-mêmes. Mais Constance, à l'âge de la puberté, était en guerre constante avec elle-même, de son corps à son esprit. Il avait fallu attendre sa sixième année pour que les deux, baguette et sorcière, soit enfin en osmose parfaite ; bizarrement, c'était à partir de là que ses notes en travaux appliqués avaient commencé à décoller.

Alors la réjection avait piqué, et celle d'aujourd'hui faisait encore plus mal. Maintenant, elle n'avait plus qu'à espérer que cela signifiait que sa première avait de nouveau décidé de faire des siennes, ou alors elle devrait attendre longtemps avant de pouvoir aller chez Ollivander.

« J'ai eu un problème similaire il y a quelques temps. », finit par avouer Albus Potter en baissant pudiquement des yeux.

Qu'il lui dise une telle information rendit Constance pantoise. La plupart des sorciers n'aimaient pas confier quelque chose d'aussi personnel, même à leurs amis. Et ils n'avaient jamais été amis : si l'on pouvait qualifier leur relation, c'était un mépris réciproque. Le fait qu'ils puissent actuellement tenir une conversation civilisée tenait du miracle (mais aussi du fait que Constance n'avait pas le droit d'attaquer le ministre et que le ministre, tout aussi puissant qu'il était, n'avait pas le droit de s'en prendre à une alitée).

« Je pense que cela provient de la mort de mes parents, continuait le jeune ministre, mais je n'en suis pas certain. En tout cas, quand j'ai essayé de lancer un sort avec plus tard, eh bien. Rien n'y faisait. J'ai dû aller en prendre une autre chez Ollivander.

- Puis-je ? »

Constance tendit sa main restante et, après quelques secondes d'hésitation, Albus finit par poser une baguette dans sa paume.

C'était un bout de bois brun sombre, avec quelques reflets clairs ici et là pour égayer la couleur. Lorsqu'elle la prit en main, Constance ressentit une soudaine connexion s'établir ; certes pas similaire avec ses précédentes baguettes, mais assez efficace pour qu'elle puisse faire des dégâts si elle venait à combattre avec. Il y avait quelque chose d'étrange, mais elle aurait été bien en mal de dire quoi.

« C'est en bois de noyer noir, avec un crin de licorne à l'intérieur.

- Une combinaison farfelue, dit-elle pour combler le silence.

- Si vous le dites. La nouvelle est en if, avec un ventricule de dragon. Une combinaison satisfaisante jusqu'à présent. »

Albus Potter croisa ses jambes et posa ses mains sur un genou, apparemment décidé à camper ici.

« Elle ne me fait pas faux bond, en tout cas. L'autre avait commencé à faiblir depuis un petit moment déjà ; je n'aurais pas dû être surpris lorsqu'elle m'a fait faux bond. »

Le ton était détaché mais Constance sut qu'il repensait à ce moment là, où il n'avait plus rien senti, et pour une fois elle ne put que compatir.

« Puis-je la garder ? », demanda-t-elle avant qu'elle ne puisse se rendre compte de ce qu'elle disait.

Mais à sa grande surprise, Albus eut un geste de main désabusé.

« Faites donc. Elle vous sera bien plus utile à vous qu'à moi. Et maintenant, parlons affaire, si vous le voulez bien. Installez-vous confortablement dans vos oreillers. »

Constance mit la baguette de côté mais se refusa à appuyer son dos, ne serait-ce que par souci de contradiction. Albus Potter ne lui en tint pas rigueur ; ce fut à peine si il roula des yeux avant de se remettre à parler, le ton cette fois-ci beaucoup plus impersonnel :

« Il y a beaucoup de bruits de couloir sur vous, Reynard, et cela ne fait que un jour et demi que l'attaque s'est produite.

- C'est che

- Vous n'êtes plus cheffe Auror, l'interrompit-il brusquement. Officiellement, vous êtes mise à pied en attendant le début de l'investigation sur votre compte. Officieusement, vous êtes définitivement rétrogradée. Si ce n'est prochainement à Azkaban. »

Le sorcier croisa ses jambes dans l'autre sens, tandis que le silence s'étirait.

« Ne faites pas cette tête. Les Détraqueurs ne sont plus que dans le dernier étage de la prison ; le reste est tout à fait viable, surtout pour quelqu'un comme vous.

- Et de quoi m'accuse-t-on, pour que vous soyez si sûr de ce que vous avancez ?

- Fuite de secrets ministériels ayant conduite à l'homicide involontaire d'un haut fonctionnaire du ministère de la Magie. Le ministre Robards, en l'occurrence. Ainsi que plusieurs dizaines de civils. Arrêtez avec l'expression résignée, ajouta soudainement le nouveau ministre. Je pourrais vous croire coupable.

- Je n'ai rien à dire sur ce que vous venez d'avancer.

- Enfin, si cela se révèle vrai, je ne donne pas cher de votre peau, Reynard. Vous pourriez plaider la réparation d'erreur, il est vrai. Après tout, vous avez votre visage et votre bras gauche pour en témoigner. »

Elle faillit agripper la manche pendante, mais s'en empêcha à la dernière seconde. Mais Albus Potter n'avait pas manqué le spasme involontaire de sa main et eut un bref sourire goguenard.

« Mais vous ne niez rien depuis tout à l'heure, ai-je remarqué. »

Le premier instinct aurait été de dire «parce qu'il n'y a rien à nier» mais cela aurait pu être interprété comme un aveu autant que pour son contraire.

« Tout ce que je dis là-dessus peut maintenant être retenu contre moi. Je fais simplement attention.

- Cela implique aussi que vous n'avez rien à voir dans cette affaire. Que vous ne comprenez pas pourquoi nous vous accusons. Que vous souhaitez avoir la paix.

- Monsieur le Ministre. Laissons la brigade magique faire son travail, n'est-ce pas ? »

Pour une fois, hésita-t-elle à ajouter. Maintenant que Prouvaire avait l'occasion de mettre ses mains sur son dossier et son cas, eh bien. Pour une fois, la brigade magique allait être efficace.

« La brigade magique, et vos Aurors, Reynard. Enfin, ceux de votre soeur, désormais.

- Marie en cheffe des Aurors, grimaça-t-elle. Puis-je formuler une pensée et suggérer que Millie von Doenstag est plus qualifiée pour ce poste ? »

Comme elle le pensait, Albus Potter secoua négativement la tête.

« Absolument pas. Il fallait mieux nommer votre seconde, Reynard. Pour notre part, Marie fait de l'excellent travail. Et ne passe pas son temps à se chamailler avec le directeur Prouvaire, comme quelqu'un de ma connaissance.

- Si Prouvaire commençait à faire son boulot au lieu de—

- Oui, merci de votre intervention. Le monde sorcier connaît votre point de vue sur le directeur de la brigade magique. »

Constance serra les dents. Elle haïssait être interrompue, sauf que maintenant elle ne pouvait plus être impertinente sans risquer d'y laisser des plumes. Sa position était déjà assez délicate actuellement sans se rajouter un jeune ministre sur le dos.

« De plus, continuait Albus Potter, l'Auror Millie von Doenstag est également suspendue jusqu'à nouvel ordre, sur décision de la cheffe Auror Marie Reynard. »

Il eut un sourire qui aurait donné à n'importe qui l'envie de le frapper. Le jeune homme en train de lui confier ses peines de coeur quelques minutes auparavant avait bel et bien disparu.

« Un drôle de temps pour être votre allié, n'est-ce-pas ?

- Je ne saurais le dire. J'ai juste des collègues extrêmement fidèles. »

Un peu trop tard, elle se demanda si elle ne venait pas de proférer une ânerie. Mais l'autre n'eut pas d'autre réaction que son sourire toujours aussi doucereux.

« Soyons sérieux. Je sais, même sans preuve, que vous avez des amis qui ne sont ni tout à fait légaux, ni tout à fait loyaux. Que l'un d'eux vous a fait faux bond, et voilà où vous vos trouvez aujourd'hui. »

Comme dans une pièce de théâtre, il se leva pour la dévisager de bas en haut. Constance, courbée qu'elle était sur son lit, ne put que lui envoya un regard noir du bas, tandis qu'il la surplombait.

« Ici, dans ce lit à Saint-Mangouste, avec un avenir pas plus prometteur que celui de votre amie Millie. »

Une pensée survint dans l'esprit de Constance et elle fronça les sourcils. Une parole... étrange.

« Vous savez, fit-elle écho. Même sans preuve. Comment pouvez-vous avancer cela si vous n'avez rien pour appuyer ma prétendue trahison ? »

Ce fut comme voir un robot se geler, sauf que celui-ci était encore en train de sourire.

« Savoir. Avoir l'intuition. Ou une lettre qui a été publiée dans la Gazette du Sorcier.

- Oh, ne jouons pas les imbéciles. Cette lettre n'a aucun poids juridique, en l'état actuel des choses.

- Attendons l'enquête, alors. Nous verrons bien qui de nous deux a raison, Reynard. »

Albus Potter fit quelques pas vers la porte, et Constance sut que l'entretien était fini. Elle desserra ses doigts du drap qu'ils serraient sans même qu'elle ne s'en rende compte, et sentit la tension quitter son corps en même temps que le nouveau ministre quittait la pièce.

À la porte, cependant, il s'arrêta.

« Une dernière chose. Quand bien même je vous la cède, il y a tout de même un attachement particulier qui me lie à cette baguette. »

La voix prit un ton menaçant, non pas qu'Albus Potter en eut besoin pour le paraître.

« Vous avez intérêt à ne pas tarder à me la rendre, peu importe l'intérêt que vous lui portez. Le plus tôt sera le mieux, bien entendu, mais je suis un homme patient. Bonne journée, Reynard. »

Avant qu'elle ne puisse le reprendre sur son titre – ou plutôt, son absence –, il était parti, fermant la porte derrière lui.

Constance ne perdit pas plus de temps pour empoigner la baguette qu'il lui avait laissée. Bois de noyer noir, crin de licorne.

Elle n'était pas experte en baguettes magiques ; loin de là, même. Mais il y avait quelque chose d'étrange entre ces composants et l'abandon soudain du lien qui l'unissait à Albus Potter, assez pour qu'elle se pose des questions.

« J'ai croisé Albus Potter à l'air heureux dans le couloir et franchement, Constance, je ne sais pas ce que vous vous êtes dits mais—

- Millie, interrompit-elle, j'ai encore une dernière requête à te demander, j'en ai peur. »

La sorcière, qui venait d'entrer dans la chambre avec son air à peu près neutre habituel et une boite rectangulaire dans les mains, s'arrêta net et fronça les sourcils dans le début d'une expression indignée. Constance reprit vite avant qu'elle ne puisse commencer une longue tirade :

« J'aurais besoin que tu ailles me chercher des livres sur les confections et langages des composants des baguettes. Et rapidement, s'il te plaît. Je suis sur quelque chose. »

Millie passa trente minutes à lui hurler de nouveau dessus ; mais Constance, trop absorbée par les pensées nouvelles qui se bousculaient dans sa tête, ne fut pas assez attentive pour être outrée.

Entre ses doigts, elle sentit un morceau de la clé de l'énigme tournoyer et surtout, se réveiller.