Il aurait pu bénir Alisha. Alisha, qui ne savait jamais quand se taire, mais qui savait apparemment que cette capacité pouvait être utile, puisqu'elle demanda à demi-voix :
« Et vous avez quel âge, déjà ? »
Constance fit une expression très difficile à décoder, qui devait être proche de la surprise inattendue, comme quand notre meilleur ami déclarait quelque chose d'incongru et de totalement hors du commun (c'était, en soi, quelque chose que tout le monde avait un jour expérimenté).
« Quarante-deux ans. Trois en janvier prochain ?
- Et il y a treize ans et demi vous aviez... Vingt-neuf ans ?! Quand vous êtes devenue cheffe Auror ?! »
Elle tenta d'échanger un regard éberlué avec Millie, sauf que Millie ne la regardait pas, préférait focaliser toute son attention sur leur petit groupe de chaise avec la même attention qu'un chien de garde.
« Oui ? Est-ce qu'on pourrait reprendre ? Vous devez être là depuis trente minutes au bas mot, et j'ai perdu un bras hier soir. »
Alisha sembla peser le pour et le contre puis, avec un coup d'oeil à Amandine (qui la fixait intensément, apparemment en train d'attendre pour savoir si elle devait encore une fois utiliser son coude ou pas), hocha finalement la tête et se ressaya dans sa chaise. James n'avait même pas vu que, d'excitation, elle s'était légèrement levée.
Lui... Eh bien, avec toute l'histoire qui se déroulait maintenant, son cerveau était à un niveau où il assimilait sans broncher. Il aurait le temps de regarder dans le vide et d'être choqué plus tard. Maintenant, tout ce qui comptait, c'était ce que Constance et Millie pourraient lui dire pour faire avancer cette enquête.
Il savait que la solution était là, quelque part, qu'il avait fait bonne route avant de s'écarter du droit chemin. Il fallait juste faire marche arrière et trouver où, exactement, il s'était planté.
« Bref. Donc je suis devenue cheffe Auror. Sauf que le bureau était divisé—
- C'est être généreux avec ses mots, grommela Millie. C'était une guerre civile, surtout avec Collins—
- Collins n'avait pas besoin de moi pour être un enfoiré, mais j'ai aidé. En tout cas, j'ai vite réalisé que je ne pourrais plus compter seulement sur le bureau des Aurors. Et avec les premières erreurs des Lions d'Or, j'ai rencontré Lia. »
Un air un peu rêveur prit place dans les yeux de Constance, avant qu'elle ne secoue la tête pour le chasser. Le regard qu'elle leur lança après était vif, assesseur ; le type qui hurlait la tolérance zéro.
« Lia est ma seconde dans la toile, d'abord parce que je suis sortie sept ans avec elle et que j'estime avoir plutôt bien évalué le type de personne qu'elle est. Ensuite, parce qu'elle connaît l'allée des Embrumes comme sa poche. En plus d'avoir des qualités de commandement indéniables. »
Millie eut un rire bref, à peine un éclat, qui hurla cependant qu'elle pensait exactement le contraire. En réponse, Constance prit une grande inspiration ; si elle avait eu des poils de nez, sans nul doute qu'ils auraient frémit. Mais la cheffe des Aurors ne fit aucun commentaire sur l'attitude de son amie, et cette dernière ne fit aucune remarque désobligeante. Leurs opinions respectives étaient claires et chacune semblait connaître celle de l'autre. En fait, tout le monde dans cette chambre pouvait, sans aucun problème, deviner ce que chacune des deux femmes pensaient.
Constance arrêta son regard sur James, qui se pencha et planta ses coudes sur ses cuisses, l'air plus professionnel que jamais.
« Vous vous êtes mis Lia à dos, cependant, et elle est du type... rancunière. Et j'ai bien formé ma toile ; c'est le branle-bas de combat à tous les niveaux pour tout faire disparaître. Y compris Thorin. Personne ne trouvera rien si on ne veut pas être trouvé. Vous êtes seul sur ce coup, James Potter, alors écoutez-moi bien pour une fois, je vous en conjure. »
Puis elle sembla se souvenir de la présence d'Alisha et Amandine et ajouta :
« Ça vaut pour vous deux également. »
Alisha se redressa de fierté, apparemment très heureuse d'être inclut dans la conversation par la cheffe des Aurors. Amandine... resta blasée, soutenant le regard de Constance ; mais Amandine aurait sans doute pu cracher au visage du ministre (aka son frère par Merlin il n'arrivait toujours pas à reconnaître ce fait) et paraître stoïque tout en étant méprisante en le faisant.
Par Merlin, Amandine pourrait paraître méprisante en regardant vaguement là où devaient se trouver les yeux d'un Détraqueur, mais là n'était pas la question.
« Nous n'avons pas de Pensine à disposition, alors il va falloir faire appel à votre mémoire, jeunes gens. Le... meeting qui a pris place au Hibou Alerte. Y a-t-il eu un morceau qui vous a paru stupidement poétique ?
- Comment est-ce que vous savez pour le—
- Je n'emploie pas Thorin pour qu'il se tourne les pouces, maintenant, ma réponse, s'il vous plaît. »
Les trois se regardèrent de concert avant qu'Alisha ne dise, tout à fait honnête :
« Tout. »
Constance se pinça l'arête du nez.
« Ok. Vers la fin, peut-être ?
- Oh non, il a parlé à un des types qui était là, un gars bien sapé, comme disent les jeunes—
- Tu as trente-deux ans, siffla Amandine.
- Il a mentionné une pluie, intervint soudainement James. Une pluie de feu. »
Constance tapota ses doigts sur son drap, la réflexion allant apparemment bon train dans sa tête.
« J'ai besoin d'une carte, fit-elle à Millie. Autre chose qui pourrait nous être utile ?
- Il a mentionné s'enterrer ? »
Millie tendit une carte de Londres à Constance en silence. Sur la table de chevet, un mug avait disparu. James ne put qu'admirer la mémoire de son collègue : transfigurer un objet à un autre sous-entendait une compréhension du résultat que l'on voulait obtenir. Pour les cartes, la tâche était d'autant plus ardue qu'il fallait en plus connaître un minimum la cartographie de l'endroit dont on souhaitait obtenir une description.
Constance accepta la carte sans un mot et la déplia ; elle prit la moitié du lit, et son occupant l'étudia avec une attention toute particulière.
« Lors de la Seconde Guerre mondiale, les habitants de Londres s'enterraient sous terre afin d'échapper aux bombardements. Aujourd'hui, ces lieux sont connus de tous. Pas discret du tout, surtout pour un meeting de cette ampleur. »
Un silence contemplatif, puis :
« Il faut aussi prendre en compte l'influence sorcière. On en retrouve très peu, en fin de compte. Juste à quelques endroits, ici et là. Et en même temps, il faut pouvoir se mêler aux Moldus. Comme à la gare de King's Cross. Certaines de ses sources sont anciennes, et permettaient aux sorciers de se couper des Moldus. Ou alors de poursuivre quelques petites affaires en secret. »
Le regard de Constance se fit moins contemplatif.
« Ces nouveaux sorciers... fachos, je ne sais pas. Une idée de quand ils se rencontrent ?
- Au prochain quart de lune, récita Amandine. C'est dans dix jours. »
La cheffe des Aurors fit un geste avec sa main restante, comme si elle avait voulu la claquer contre l'autre. Elle se rappela à temps de sa condition, et préféra se reposer dans ses oreillers, la réflexion apparemment complète.
« Les sorciers doivent se mêler aux Moldus. Ils n'aiment pas le changement, alors ces types se réfugieront là où la magie est la plus ancienne. Ils sont sous terre, mais pas un bunker aménagé exprès. Et en plus, les sorciers sont des êtres pompeux qui adorent le symbolisme. Surtout les sangs-purs, et encore plus quand il s'agit de montrer leur ''supériorité'' vis-à-vis des Moldus. Il n'y a qu'un endroit qui corresponde à à peu près à tout ces critères. »
Constance planta un doigt impérieux sur la carte, faisant ployer le papier sans pitié. D'un bond commun, le groupe se pencha sur le lit. Elle désignait un point, et plus particulièrement un point sur la carte des lignes de métro.
« Le bunker de Churchill est dit avoir été renforcé par la magie, en plus d'une ancienne qui protégeait déjà l'endroit à l'époque. Dans son gouvernement, il devait bien y avoir quelques sorciers qui ne souhaitaient heureusement que son bien. Et la Société des Transports de Londres a annoncé il y a quelques années avoir abandonné ses idées de reconstruction ou de réaménagement de l'endroit. La station n'est desservie que par quelques tours touristiques. Largement la place pour des sorciers de se presser dans les parties les plus cachées de la station, surtout la nuit. »
Sa main quitta la carte et se posa sur son torse. Sur ses lèvres, un sourire de satisfaction trahissait son sentiment de contentement après avoir résolu une énigme particulièrement tenace.
« Dans dix jours, ils seront à Down Street. »
