« Il est l'heure, monsieur. », dit quelqu'un dans son bureau.

Il finit d'écrire une autorisation en apposant délicatement un point sur le parchemin. Toujours du parchemin, toujours des plumes fines et élégantes pour écrire. Un reste de Poudlard, sans doute. Mais il appréciait le grattement sur le papier, le bruit que cela produisait également.

« Monsieur ? »

D'un geste rapide, sa signature. Puis il souffla pour sécher l'encre, enroula le parchemin et, d'un coup de baguette, le scella. Personne ne pourrait l'ouvrir, si ce n'est le destinataire ou lui-même.

« Je suis prêt. », assura-t-il en se levant, et c'était vrai.

Ça faisait depuis cette nuit qu'il était prêt.

XxX

James avait très peu emprunté le réseau de métro londonien, et agit de ce fait plus comme un touriste qu'un véritable anglais.

Non pas que tous les anglais prennent le métro, mais il était sûr que tous ne se perdait pas aussi facilement dans les boyaux de la capitale. Alisha devait être exaspérée ; pour l'instant, elle le tenait par la manche pour ne pas le perdre.

En temps normal, il aurait pesté contre la foule ; mais, à cette heure-ci, l'heure de pointe était passée, et les quais étaient plus clairs. Moins de monde dont il fallait s'inquiéter. C'était une bonne chose. Ils auraient moins à s'inquiéter des moldus qui pouvaient potentiellement les voir disparaître dans un mur.

Alisha l'avait guidé sur la Piccadilly line, après lui avoir assuré qu'Amandine les attendrait là-bas (ça n'avait pas été une de ses inquiétudes mais il s'était tu, ne serait-ce que par respect pour son ami). Il fallait avouer que le métro avait ça de bon qu'il était rapide. James n'avait pas vu le temps passer avant que l'attrapeuse ne le guide en dehors de la rame, une station avant Down Street, selon les vieux plans du métro de Londres.

Hyde Park Corner. À partir de maintenant, ils devraient se débrouiller seuls. Ce qu'il allait advenir de cette nuit là ne dépendait que d'eux et de leurs actions.

Alisha scanna le quai une fois la majorité des gens partis vers d'autres contrées, et sembla trouver ce qu'elle cherchait puisqu'elle se précipita vers quelqu'un. Amandine, sans aucun doute. James, plus mesuré, la suivit à petits pas. Il était déjà sur ses gardes, faisant attention au moindre détail pouvant attirer son attention.

Amandine avait revêtu une chemise à manches courtes, dont ces dernières lui arrivaient presque dans le creux du coude, et un pantalon semblant sortir tout droit de la mode des années 40 : pile jusqu'en dessous des genoux, avec des chaussures à lacets et à semelles épaisses et des chaussettes noires et ratatinées.

« Vêtements pratiques. », concéda-t-il quand il remarqua que la batteuse le regardait avec une espèce de défi dans les yeux ; après quelques secondes de réflexion, sans aucun doute utilisées pour savoir si il se payait sa tête ou pas, elle hausse légèrement les épaules.

« Je n'allais pas venir en robe, cracha-t-elle presque, comme si l'idée était ridicule.

- Mais non. Allez, on est tous très bien, tous prêts à casser la gueule des gens en étant classe, ok ? », intervint Alisha avec une tape amicale.

Un vieil homme se racla la gorge. Les trois se regardèrent et décidèrent immédiatement de déplacer leur conversation à un autre endroit, en plus de commencer leurs recherches. Alisha, tout naturellement, se mit à la tête de leur groupe.

Elle n'avait pas tort, cependant, sur ce point : malgré la certaine formalité de leurs habits, chacun avait choisi quelque chose d'adapté à un potentiel combat... ou une fuite soudaine. Alisha avait revêtu une tunique bleu ciel, cintrée d'une ceinture à la taille, et avec des collants noires et des bottines de la même couleur. Quant à James, il avait lui aussi opté pour une chemise à manches courtes, même si ces dernières lui collaient à la peau, et un veston noir. Rien à faire pour ces cheveux, en revanche : ils restaient désespérément en bataille et indomptables. Godric aurait pu faire un nid beaucoup plus ordonné avec de la paille, sans doute. Il n'avait plus le temps de tester cette théorie ce soir, en tout cas. Quel dommage.

Alisha se frottait littéralement les mains tandis qu'elle parcourait les couloirs lentement. James et Amandine suivaient derrière, chacun ayant tourné leur attention vers l'attrapeuse. Il n'était pas question de manquer quoi que ce soit, mais James ne put s'empêcher de demander au bout d'un moment :

« Tu es sûre que ça va ? Il n'y a pas trop... d'empreintes ? »

Il ne savait pas vraiment comment adresser le don particulier d'Alisha, sachant qu'ils en avaient eu, au final, très peu recours. Mais cette dernière se contenta de secouer la tête, répondant par la négative :

« Ça va. Il y a des empreintes, beaucoup d'empreintes, mais c'est de la magie résiduelle. Il n'y a pas d'intention derrière. »

James laissa passer quelques secondes d'incompréhension, mais Amandine intervint avant qu'il ne puisse esquisser la moindre question :

« Chaque individu magique laisse une trace même sans employer la magie. C'est comme si on marchait dans un désert : on laisse des empreintes de pas. C'est la magie résiduelle, comme Alisha aime l'appeler.

- Et les sortilèges ?

- Chaque sortilège porte en lui une intention, infime soit-elle. ''Je veux réussir'', ''je dois me défendre'', ce genre de choses. Comme dans la maison de vos parents. Dans ce cas, la trace est plus forte. »

La batteuse réfléchit, cherchant un exemple, puis finit par lâcher :

« Imaginez creuser un trou.

- Dans un désert ?, ne put-il s'empêcher de taquiner.

- J'ai dit imaginez. Par Melchior. »

Il s'autorisa un sourire. La situation était déjà un peu tendue ; il s'autorisait quelques moments de légèreté avant la tempête. Et, surprise oh surprise, Amandine ne l'envoya pas culbuter contre un mur, mais se contenta d'un regard hostile délivré en coin avant qu'elle ne focalise son attention sur sa capitaine à nouveau.

Alisha, qui s'était arrêtée.

À côté d'une grille de ventilation.

James ne put s'empêcher de grogner.

« C'est aussi simple que ça ? Sérieusement ? On se casse la tête à trouver une entrée dans un mur et c'est la ventilation qu'ils choisissent ?

- J'ai vu assez de James Bond pour savoir que c'est parfaitement logique. », contra Alisha avec légèreté.

Elle laissait d'ailleurs ses doigts caresser la surface ; et cette dernière se troubla, comme de l'eau, avant de se stabiliser lorsque Alisha cessa tout mouvement. Cette dernière se tourna vers eux, expression totalement sérieuse.

« Prêts ? »

Pour toute réponse, les deux autres sorciers sortirent leurs baguettes.

Enfin. James sortit sa baguette. Amandine leva sa main droite, et lorsqu'il la regarda l'Auror crut voir une légère aura l'entourer, comme un halo bleu-blanc quasi invisible.

« Alors c'est parti. »

Alisha regarda à droite, à gauche, puis s'engouffra dans la grille de ventilation. James la suivit sans perdre de temps : mieux valait profiter du couloir désert tant qu'il en était encore temps.

Et ils basculèrent dans un autre monde, ou en tout cas c'était l'impression qui se dégagea de l'endroit où ils atterrirent : un couloir, là encore, mais éclairé à la torche, entre tout ce qui pouvait être utilisé pour éclairer un couloir, mais également un mur fait de pierres bien distinctes, qui semblaient dater du Moyen-Âge. En en touchant une, James la sentit s'effriter entre ses doigts et les retira précipitamment, ne voulant pas risquer un effondrement. Et évidemment, pas assez de place pour marcher côte à côte.

« Une entrée à double sens, dit Amandine à voix haute. Plutôt ingénieux. »

Sa voix se répercuta dans le couloir. Il y avait une odeur d'eau stagnante et de moisi. Il n'aurait pas été surpris de croiser un rat ou deux, mais les bruits de leurs pas devaient leur faire peur.

« On est sûr que ça débouche sur Down Street ?, demanda-t-il.

- Il n'y a qu'un seul chemin. On verra bien quand on y sera. », répondit Alisha, toujours devant eux.

En même temps, ce n'est pas comme si il pouvait rebrousser chemin maintenant. Il n'avait plus qu'à avancer et à voir.

Et ils avancèrent. Une petite marche dans les couloirs oubliés sorciers ne faisait de mal à personne, après tout ; mais le couloir semblait s'étendre sur des mètres et des mètres, et ne jamais s'arrêter, toujours en ligne droite, si ce n'est le très léger tournant çà et là. Au bout d'une dizaine de minutes, ils débouchèrent sur une nouvelle grille de ventilation. Enfin, peut-être que pour un moldu, cela devait être une grille de ventilation ; pour eux, c'était une lourde porte en bois. Alisha se tourna vers eux et murmura :

« J'ouvre la porte. »

Avant de plaquer tout son poids dessus et de se mettre à pousser comme si sa vie en dépendait.

On oubliait parfois la force d'un joueur de Quidditch, mais au bout de quelques efforts, la porte tourna sur ses gonds rouillés dans un grincement qui n'avait rien à envier aux meilleurs films d'horreur.

Le couloir où ils atterrirent (encore. C'est Poudlard ou une station de métro ?, songea James avec agacement) était beaucoup plus large, toujours dans ce style ancien, mais sans l'odeur d'eau stagnante qui lui avait donné envie de s'enfouir le nez dans une écharpe. L'atmosphère, la température : tout était plus froid. Il n'aurait peut-être pas dû venir en chemise à manches courtes, et l'Auror se frotta les bras pour se donner un peu de chaleur.

C'était un Down Street sorcier. Ils n'avaient pas aménagé la station, ils en avaient fait leur propre version sur la même réalité.

« Vous êtes en retard ! »

Une voix pleine de reproche se fit entendre devant eux. Ils levèrent tous simultanément la tête, et James raffermit sa prise sur sa baguette. Un homme dans sa quarantaine, les cheveux sales et le pas pressé, se dirigeait vers eux comme un taureau à la charge.

« C'est pas possible, ça ! Puisqu'on répète qu'il faut venir à l'heure ! Personne ne vous a vu venir, hein ?

- Si c'était le cas, il ne serait plus un problème, dit Alisha d'un ton soudainement hautain. Trois sorciers, c'est bien assez pour en gérer un. De Moldu. »

Elle rentrait excellemment bien dans le jeu de la noblesse un peu pincée, mais James ne pouvait s'empêcher de penser que tout ça serait mieux passé si elle n'avait pas rajouté ce bout de phrase avec un changement de ton qu'on pouvait entendre à des kilomètres, mais également si elle pouvait regarder l'homme de haut ; malheureusement, Alisha était désespérément petite, et l'homme eut l'air peu convaincu.

« Ils sont muets, les deux autres ? Ils parlent anglais, au moins ?

- Quand ils le veulent, siffla Amandine.

- Où est le rassemblement ? », intervint James rapidement avant que la situation ne dégénère.

L'homme tourna son regard vers lui et fronça les sourcils.

« Faut suivre le couloir, c'est tout. Vous êtes vraiment bou— Eh mais attendez— »

James lança un Stupéfix aussi vite qu'il le put, avant même que l'autre ne finisse sa phrase, et ce dernier s'immobilisa, la bouche encore entrouverte, la main légèrement tendue vers eux comme pour les attraper.

Alisha se tourna vers lui et murmura furieusement :

« Eh, pourquoi ?!

- Il m'a reconnu. Il a dû voir ma tête dans la Gazette. »

Il avait muri depuis la dernière fois qu'il s'était retrouvé dans la rubrique People, bien sûr, mais il avait également des traits reconnaissables entre mille. Un petit air de famille Potter.

« On en sait rien !

- Oh Alisha, s'il te plaît. Ça se voyait à sa tête.

- Ok les enfants, et maintenant ? »

James s'avança vers la statue immobile qu'était maintenant l'homme et lui tapota le haut du crâne de sa baguette. Quelques secondes plus tard et le sort de Désillusion était en place et l'homme, un vrai caméléon. À moins que James ne se fasse descendre par quelqu'un durant ce rassemblement, personne ne trouverait cette personne avant quelques heures.

« Si on est en retard, personne d'autre ne devrait débarquer, mais mieux vaut prévenir que guérir.

- Et pour ton visage ? », demanda Amandine.

L'Auror y réfléchit quelques instants avant de finalement hausser les épaules.

« Je ne vois pas ce genre de personnes lire un journal comme la Gazette, et de toute façon on a plus de temps à perdre. Je garde la tête baissée et je reste entre vous deux et on devrait vous porter plus d'attention. »

Après tout, les deux joueuses avaient plus de présence que lui, quand il s'effaçait. Tout ça, aidé par son physique banal, l'aiderait à se mêler au décor ; et puis, ils allaient sans doute se retrouver dans une foule semblable à celle du Hibou Alerte. Si en plus l'orateur était aussi bon que la dernière fois, tout le public n'aurait d'yeux que pour lui, pas pour le retardataire brun aux vêtements de dix ans.

Alisha ne discuta pas plus, contourna l'homme invisible et s'engagea dans le couloir. Avec un juron à moitié étouffé, Amandine se joignit à elle, et James leur emboîta le pas. Ils n'avaient malheureusement pas le temps d'admirer l'architecture, mais les torches combinées à la pierre donnaient réellement l'impression d'un château quelque peu enterré. Pas une toile d'araignée, également, et d'énormes dalles en pierre au sol, où les bottines d'Alisha claquaient. Le summum de la discrétion.

Tout le monde se cachait sous terre. James eut une pensée fugace pour Lia et Constance et leur chère toile, dont le QG sous le Chaudron Baveur devait être vidé de ses occupants à l'heure actuelle.

Il n'avait pas le temps pour les regrets, se dit-il, et il secoua la tête tandis qu'ils apercevaient la fin du couloir et les silhouettes des premières personnes.

Ce ne fut pas un quai sur lequel ils débouchèrent. C'était comme un théâtre de la Grèce Antique, qui plongeait sur une dizaine de mètres, cerclés de gradins en pierre noire sur lesquelles les gens se tenaient debout. L'endroit était en cercle, et ici et là James pouvait apercevoir quelques autres entrées, gardées il semblerait par des sorciers à l'air sinistre et aux robes noires. L'homme qu'ils avaient laissé dans le couloir devait être l'un de ces espèces de gardes, et James s'inquiéta que les autres ne remarquent son absence. Même si ils regardaient droit devant eux, on ne pouvait pas être trop inquiet, pas vrai ?

Oh, et puis tant pis. Ce type l'avait reconnu. Si il l'avait laissé faire jusqu'au bout... Eh bien, il ne savait pas ce qui aurait pu se passer, mais sans aucun doute quelque chose au détriment de leur mission.

Alisha le prit par le bras, lui fit descendre trois marches avec précipitation puis le poussa avec force contre un autre homme, qui s'écarta en grommelant.

« Vous ne pourriez pas faire attention ? », siffla-t-il, et James murmura une excuse.

L'autre lui envoya un regard en coin, avant que son attention ne soit attirée par Amandine, qui devait bien le dépasser d'une tête ; mais la menace de sa taille n'empêcha pas l'autre d'esquisser une grimace de dégoût avant qu'il ne se focalise de nouveau sur ce qui se passait en bas. En effet, pendant que tout cela se passait, quelqu'un était en train de parler, et il ne s'était pas arrêté une seule fois depuis qu'ils étaient arrivés. Tant mieux : tout le monde était si absorbé par ce qu'il racontait qu'ils étaient passés à peu près inaperçus.

À dire vrai, James allait également donner du crédit à l'éclairage, qui était tout simplement affreux : des torches aux murs en haut et deux... vasques ? posées à l'ancienne sur des gros bouts de bois qu'on avait rassemblé en leur milieu en bas.

« ... nous avons remporté des victoires, mes frères, mes soeurs... », continuait le type de l'estrade de pierre, et James plissa les yeux pour tenter de mieux l'apercevoir, quand bien même il savait le geste vain. À court d'idée, il se faufila entre Alisha et les personnes devant lui, et se rapprocha une nouvelle fois de l'escalier en pierre, ignorant le regard alarmé que lui lancèrent ses partenaires, ou bien les quelques têtes qui s'étaient tournées vers lui.

C'était le même type que celui du Hibou Alerte, à n'en point douter. Exactement le même accoutrement : la même cape, le même masque en tissu noir ; seule la capuche était rabaissée, laissant percevoir de courts cheveux châtains.

« Qu'est-ce que vous faites ?, siffla Amandine en lui agrippant le bras.

- ... et aujourd'hui, pour notre plus grand plaisir, j'ai l'honneur de vous annoncer qu'il est ici, parmi nous !

- Il faut que je m'approche de lui, murmura-t-il furieusement en retour, les yeux fixés sur l'orateur en contrebas.

- Il a accepté de libérer un peu de son temps—

- Vous êtes complètement taré !

- — et pour cela, je vous demande quelques applaudissements pour notre meneur... »

James dégagea son bras de la prise d'Amandine, tandis qu'autour d'eux la foule explosait en battements de mains surexcités. Il descendit les marches une à une, tandis que l'homme en bas faisait signe à un autre de se lever.

Il était à trente marches de découvrir qui avait tué ses parents. Vingt-neuf, à présent.

À côté de lui, on le dévisageait maintenant ouvertement, le seul qui avait bouger de sa place pour chercher à s'approcher au plus près de ces personnes qu'ils révéraient tant.

Il sentait que c'était lui. Le sorcier qui se levait, qui montait sur l'estrade et qui tourna sa tête vers lui, et les flammes des vasques éclairèrent ses traits, rendirent ses cheveux noirs clairs, firent briller les verres de ses lunettes.

James s'immobilisa, un pied sur une marche différente. On murmurait autour de lui. Derrière, Alisha et Amandine, aussi mouvantes que des statues, le regardaient partir toujours plus loin d'elle sans pouvoir l'arrêter.

« Mes amis, fit Albus Potter sur l'estrade. Il semblerait qu'il reste encore quelques ennemis parmi nous ce soir. »