Il pousse le portique de la maison de Godric's Hollows. Il a été huilé récemment ; avant, il grinçait, mais maintenant, il est aussi silencieux que lui quand il se faufilait dans les couloirs de Poudlard la nuit.
Il s'arrête sur le petit chemin qui mène à la maison. Contemple le jardin où il sait qu'il ne remettra jamais les pieds. Bientôt, il sera trop occupé. Et revenir là ne fera que le ralentir.
Il fait son chemin jusqu'à la porte d'entrée et la pousse à pas de loup. Il entend des éclats de voix dans le salon. Son père et sa mère. Ils se disputent. Ils se disputent à propos de lui, sans doute. Mais il n'entend pas son prénom parmi la voix tonitruante de son père ; celle, plus posée, de sa mère.
Kreattur est devant lui. La petite peste a profité de son bref instant de perdition pour apparaître dans le hall d'entrée.
Il a toujours bien aimé Kreattur. Comment l'oublier, tant il était présent depuis son enfance ? À Poudlard, il s'efforçait de lui glisser des portions de dessert en plus pour lui et Scorpius. Ils mangeaient du cake au chocolat en étudiant pour leurs examens de fin d'année. Chaque bouchée était un plaisir divin, et supplantait la précédente.
Il n'a pas le temps de faire dans le mélodrame. Il n'a pas le droit d'hésiter. Il prend sa baguette, la pointe sur l'elfe de maison pétrifié (jamais, il n'a jamais menacé Kreattur auparavant—) et le sortilège de la mort est tiré de sa baguette au crin de licorne, et en bois de noyer noir, et l'elfe s'écroule, les yeux éternellement écarquillés en un bref sentiment de terreur.
Les voix se sont tues. Ils savent qu'il est là, ou alors ils se doutent de qui est là. L'attendent-ils, ou croient-ils qu'il a envoyé quelqu'un d'autre pour finir le travail ?
Mais il n'est pas stupide. Son père, tout horrifié qu'il est ; sa mère, désespérée de voir ses enfants heureux ; aucun n'osera l'attaquer. C'est dans leur nature. Ils se figurent que pour être du bon côté, la parole est leur seule arme. Que ceux qui travaillent dans l'ombre ne sont pas totalement bons, et que la fin ne justifie pas toujours les moyens. Une seule solution, et ils s'y accrochent, y croient dur comme fer, même quand devant eux la situation se détériore.
Ils préfèreront perdre leur vie que l'attaquer, lui, leur fils.
« Albus— »
Il faut changer ça. Si je te mets ça dans la tête—
Parce que, vois-tu, James, tu es le parfait coupable. Je suis intouchable. Et ce souvenir, c'est la preuve ultime.
On ne réfute pas un souvenir.
« James, s'il te plaît, » implore son père.
Il a la baguette levée, mais le bras tremble. Il ne fera rien, parce qu'il est incapable de perdre un autre membre de sa famille. Il ne veut pas reproduire les erreurs du passé. Même acculé, il s'accrochera à cette morale défaillante jusqu'à sa mort.
« Vous savez pourquoi je suis là, » dit-il.
Changer le timbre d'une voix est un exercice compliqué, mais pas impossible.
L'Occlumancie et la Legilimancie sont deux arts ô combien difficiles à maîtriser, mais une fois que cela est fait, tu disposes d'armes inconnues du grand public. Manipuler la mémoire à notre guise... Car après tout, n'est-ce-pas ce qui fait de nous ce que nous sommes.
Je pourrai te persuader que tu t'appelles Albert simplement en fouillant et en triturant, et tu n'en saurais jamais rien, James.
« Tu es sûr de toi. »
Sa mère ne pose pas de question. Sa mère jauge la situation d'un seul coup d'oeil et forme le plan d'attaque la seconde d'après. C'est pour ça qu'elle est un coach si performant, si talentueux ; elle a ce savoir pour les détails, pour les remarquer.
Et elle ne pose pas de question. Elle affirme.
« Je suis toujours sûr de moi. »
C'est une phrase que tu pourrais dire, James. Je sais que tu penses que tu n'es pas aussi arrogant que moi — ce que je trouve ridicule, d'ailleurs, je ne suis pas arrogant, je sais juste où se trouvent mes capacités, et quelles sont-elles, ce qui n'a rien à voir —, mais en tout cas, des fois... Oui, c'est quelque chose que tu pourrais dire.
Il faut modeler ce souvenir selon ton caractère. C'est pour cela, que nous sommes frères. Nous avons plus de points communs que tu ne veux l'admettre, et tu le sais.
Il a la baguette dressée. Il sent qu'elle ne veut pas. Il a envie de lui hurler dessus.
Elle ne l'a jamais lâchée. Ils ont toujours été ensemble, même dans les pires moments. Et c'est maintenant qu'elle décide de faiblir ?
« Pour ce que ça vaut, dit-il en guise d'adieu, j'étais honoré d'être ton fils. »
Et le reste n'est que éclat vert après éclat vert.
Ils reposent ensemble dans une cascade de plumes ; pourquoi, il n'en a honnêtement aucune idée. Qui a eu l'idée d'éventrer un coussin de cette manière ?
Il regarde la scène, immobile. L'oeil chirurgical.
Il n'y a rien à bouger. Rien à ajouter, rien à enlever. C'est comme si il n'était jamais là. Quelqu'un viendra, dans quelques heures ou dans quelques jours, et se chargera du reste. Bientôt, la Gazette du Sorcier titrera la mort du Survivant et de sa femme, l'éternelle ombre d'Harry Potter, et lui jouera le rôle du fils sobre dans son deuil, pendant que son frère et sa soeur exploseront en sanglots incontrôlables, inconnus du fait que le coupable se tient à quelques pas d'eux, stoïque.
C'est pour le bien de tous.
Il n'a pas besoin d'autre chose. Il a accompli sa mission. Il transplane, et lorsqu'il atterrit, il est près du Terrier. Il salue sa grand-mère, son grand-père. L'horloge est cassée. Il n'y a nul part une mention de l'heure.
« Mais j'effacerai tout de même cette partie du souvenir. L'arrivée au Terrier est un peu trop hasardeuse, même pour moi. Je n'aimerai pas ne pas pouvoir couvrir mes traces. »
Albus dévisagea son frère. Les yeux laiteux, aveugle de ce qu'il se passait autour de lui, il restait assis et immobile, perdu dans un souvenir qui n'était pas le sien, mais qui le serait bientôt complètement.
Tant et si bien qu'il ne lutterait pas contre la justice qui n'aurait pas dû venir après lui, mais qui était décidément bien aveugle.
« Tu es prêt, » décida le ministre de la Magie, Albus Severus Potter, dernier fils honorable de Harry et Ginevra Potter.
