Je sais, les chapitres raccourcirent à vue d'oeil. Mais c'est toujours difficile de trouver un bon endroit où couper, alors autant le faire tant que c'est possible.
(En plus, ça faisait plus de deux mois que je n'avais rien publié, et je ne voulais pas que vous dussiez attendre trop longtemps, vous voyez).
C'était presque de l'improvisation, ici. Mais l'avantage, c'est que j'ai presque toute l'histoire en tête. Si si, je vous assure. Au moins, je n'avance plus à tâtons et ça fait quand même du bien.
J'espère que ce que je vous ai concocté vous plaira. Merci encore de continuer à lire cette fic !
(le nom du méchant n'est pas de moi, c'est La Petite Sayo qui l'a trouvé x3)
"Puisque nous allons rester ici un moment, tu pourrais peut-être nous dire comment tu t'appelles ?"
Engager une conversation mondaine n'était pas très facile, vu les circonstances. Après tout, ils se trouvaient dans un sous-sol peu éclairé et très poussiéreux, assis sur une caisse en bois, au milieu de dizaines d'autres caisses en bois. Leur étrange sauveteuse farfouillait dans l'une d'elles, ses tresses blanches scintillant presque à la lumière des torches. Elles avaient vraiment une très belle couleur, semblable à celles des cheveux de... Niles, oui. Cette fille lui faisait penser à Niles, et il ne parvenait pas à s'ôter cette idée de la tête. D'ailleurs, il craignait de perdre un peu les pédales. Est-ce-que l'ancien voleur lui manquait tellement qu'il commençait à le voir partout ?
"Si vous tenez tant que ça à le savoir, je m'appelle Nina, répondit la fille en se détournant enfin de la caisse. Tenez, voici des allumettes. Veillez à ne pas les gaspiller, ces choses-là coûtent cher.
-Oh, bien sûr, il est évident que vous avez regardé le prix avant de les voler, lâcha dédaigneusement le majordome.
-Jakob !
-Pour votre gouverne, sachez que nous ne volons jamais les marchandises de ceux qui en dépendent pour survivre, répliqua Nina. Nous faisons attention aux nécessiteux, puisque la royauté ne se donne pas cette peine !"
L'électricité qu'il y avait dans l'air mettait le jeune prince très mal à l'aise. En outre, il ne comprenait pas pourquoi la jeune voleuse les avait aidés, si elle méprisait à ce point la royauté nohrienne. Peut-être attendait-elle quelque chose en retour ? C'est ce qu'elle avait laissé entendre.
"Je suis désolé que tu aies une si piètre opinion de la famille royale, se lança prudemment Yuma. Pour l'instant, j'ai été trop obnubilé par la guerre pour me préoccuper de la façon dont mon père traite son peuple, mais je peux te promettre que...
-Ce n'est pas de promesses dont j'ai besoin. Vous aurez sûrement tôt fait d'oublier celle que vous avez faite à une simple hors-la-loi, une fois rentré chez vous.
-Si tu me connaissais mieux que ça, tu saurais que ce n'est pas vrai, insista le jeune prince. Jakob ici présent peut en témoigner. D'ailleurs, je ne me suis pas présenté officiellement. Je m'appelle Yuma, deuxième prince de...
-Nohr, oui, je suis au courant, soupira Nina en roulant des yeux. Doutez-vous bien que je savais exactement à qui j'avais affaire lorsque j'ai commencé à vous suivre, dans cette rue.
-Que... vous nous suiviez depuis le début ?"
Il ne s'en était absolument pas rendu compte ! Mais, minute. Est-ce-que ça impliquait le moment où... Yuma se sentit rougir. Est-ce qu'elle les avait vus échanger leurs vêtements en pleine rue ? Si oui, c'était horriblement gênant !
Nina, de son côté, paraissait tout à coup de meilleure composition. Dans la faible lueur des lampes, il pouvait la voir sourire bêtement, peut-être même rougir à son tour.
"Oh, oui, depuis le début ! J'ai tout vu.
-Tout... tout vu ?
-Et tout entendu, heureusement ! Oh, ces "Messire Yuma, votre sécurité est tout ce qui m'importe !", "Jakob, je refuse de t'abandonner !", "Je vous protègerai, Messire !" ! J'ai bien failli ne jamais m'en remettre !
-Heu... Nina ?"
La jeune fille semblait partie dans un autre monde. Un autre monde bien plus intéressant que celui-là, visiblement, car elle semblait les avoir oubliés, tous les deux. Jusqu'à ce que Jakob se rappelle à son bon souvenir en lâchant que c'était donc bien elle, la traqueuse qu'il avait entendu les suivre, et que ce comportement était tout à fait aberrant à l'encontre d'un membre de la famille royale. Nina se rembrunit et répliqua qu'ils feraient mieux de se montrer reconnaissants pour ce que ses hommes et elle avaient fait pour eux. Avant que ça ne dégénère en dispute, Yuma intervint :
"A propos, Nina, pourquoi nous avez-vous sauvés ? Ce n'est pas simplement par grandeur d'âme, n'est-ce-pas ?
-Ce n'est pas du tout par grandeur d'âme ! répliqua la jeune fille. J'espère que vous saurez nous récompenser comme il se doit pour vous avoir aidés ! Et... il était avant tout hors de question qu'ils vous mettent la main dessus.
-Ils ? Qui ça, ils ? De qui parles-tu ?
-De la bande qui a lancé tout le monde à vos trousses, pardi ! Vous ne croyiez quand même pas qu'on avait deviné tous seuls que vous vous trouviez ici, non ?"
Yuma ne sut pas quoi répondre. Donc, quelqu'un avait mis sa tête à prix ? Mais qui donc ? Qui pouvait vouloir lui mettre la main dessus ? Il ne connaissait personne ici, à part Niles. Mais ça ne pouvait pas être lui, n'est-ce-pas ? Malgré tout ce qu'il avait dit, son amant ne voulait pas se débarrasser de lui, c'était impossible. Peut-être un groupe qui souhaitait simplement capturer l'un des princes de Nohr ?
"Et... qui est ce groupe dont tu parles ? demanda-t-il avec appréhension.
-Je ne sais pas si leurs noms vous diront quoi que ce soit, mais leur chef s'appelle Lucius, répondit Nina.
-Non, je ne connais personne qui porte ce nom.
-Lui, ce n'est pas vraiment le problème, enchaîna la voleuse. Celui que je déteste, c'est l'un de leurs anciens membres, qu'ils ont ramené il y a peu. Ils auraient mieux fait de le laisser là où il était !
-Co... comment s'appelle-t-il ?
-Quelle importance ? Il s'appelle Niles. Et je crois n'avoir jamais autant détesté un homme de toute ma vie !"
Le visage de Yuma s'enflamma. En grande partie parce qu'elle avait prononcé un nom chéri auquel il ne s'attendait pas, mais aussi à cause de la surprise. Elle connaissait Niles !
Bien sûr qu'elle le connaissait. Ça expliquait la ressemblance de traits et de parler qu'il avait observée chez eux. Elle connaissait son bien-aimé et elle... le détestait ? Pourquoi ? Quel lien pouvait-il bien y avoir entre elle et le hors-la-loi ?
"Et... et... comment connais-tu... ce Niles ? demanda-t-il avec appréhension. Est-ce-que vous seriez de la même famille, par hasard ? Une sœur, peut-être ?"
Mais l'ancien voleur avait toujours affirmé n'avoir aucune famille. Ses parents l'avaient abandonné, mais s'ils avaient continué leur vie chacun de leur côté, après tout ?
"Sa sœur ? Oh que non ! le détrompa farouchement Nina. Cet homme, c'est mon père."
Ce fut comme si les mots de Nina avaient aspiré tout l'air de la pièce. Choqué, les oreilles bourdonnantes, Yuma la fixa sans rien dire, bouchée bée. Jakob poussa un hoquet stupéfait.
"Messire Yuma ! s'exclama-t-il en s'extirpant tant bien que mal de sa stupeur. Vous vous sentez bien ? Je vous en prie, reprenez-vous !
-Mais, qu'est-ce-que j'ai dit ? s'étonna Nina, éberluée de voir son royal invité la dévisager bêtement et le domestique tenter de lui faire reprendre ses esprits en lui agitant un vieux morceau d'affiche sous le nez. Vous... vous connaissez mon père, vous aussi ?
-Ton père ? gargouilla Yuma, encore sous le choc de sa première révélation. Ton p... père, vraiment ?
-Messire Yuma ! Je sais que ce doit être une nouvelle inconcevable à entendre pour vous, mais je vous en prie, revenez parmi nous !
-Oui, je... je... je vais bien, Jakob."
Le jeune prince se frotta longuement le visage à deux mains pour s'extraire de son ébahissement, mais aussi pour se donner le temps d'examiner la nouvelle dans son ensemble. Le coeur battant à tout rompre, il fixa ses paumes pressées contre ses yeux. Niles. Son Niles. Son mari, son amant, avait un enfant. Niles était père, comment avait-il pu passer à côté d'un détail aussi important ? Ça... ça changeait tout, indubitablement. Il avait l'impression de découvrir une facette totalement inconnue, et totalement déroutante, de son amant. Niles avec un enfant, c'était plus que ce qu'il pouvait concevoir. Pourquoi ne lui en avait-il jamais parlé ? Pourquoi ?
"Vous allez me dire ce qui se passe, à la fin ? s'impatienta Nina. Est-ce qu'il y a un rapport entre mon père et vous ?"
"Oui, un rapport bien plus étroit que tu ne le crois, Nina, soupira Yuma, découragé. Et pas n'importe lequel."
Il rougit brusquement lorsqu'il saisit le sous-entendu salace qui pouvait se glisser dans sa phrase, que Niles n'aurait d'ailleurs pas manqué de relever -et il maudit le hors-la-loi de l'avoir perverti à ce point.
Heureusement, il n'eut pas besoin d'expliquer le fond de sa pensée à Nina, ce qui aurait occasionné une discussion bien trop longue et bien trop compliquée. Alors que Yuma se demandait avec découragement comment expliquer à l'adolescente qu'il entretenait une relation amoureuse avec son père, la trappe au-dessus de leur tête s'ouvrit et une petite frimousse s'aventura à l'intérieur de la cave.
"Nina ! appela-t-elle. Est-ce-que tu as bientôt fini ? Maman nous appelle pour le dîner !"
Une épaisse mèche châtaine tombait devant ses immenses yeux gris, charmants et curieux, alors que le reste de sa chevelure, attachée en un chignon approximatif à l'arrière de sa tête, laissait deviner les courbes rondes et pâles de son visage d'enfant. Elle ne devait pas avoir plus de dix ans, et quelque chose d'incroyablement pur et innocent se dégageait de toute sa personne. Elle semblait presque trop douce pour se trouver dans un endroit comme celui-ci.
"Kana ! la réprimanda doucement Nina. Qu'est-ce-que tu fais ici ? Je t'ai dit de ne jamais descendre à la cave, c'est dangereux.
-Mais je t'ai attendue longtemps, Nina, et je commençais à avoir faim, se plaignit la petite fille. Alors, tu remontes ou quoi ?"
C'est à ce moment précis qu'elle aperçut les deux hommes assis dans sa cave.
"Nina ? Qui est-ce ? s'enquit-elle."
La jeune voleuse marcha résolument jusqu'à elle et entreprit de la repousser par la trappe, hors de la cave. Mais la petite fille n'avait pas l'air d'avoir envie de se laisser faire et, après avoir poussé un cri de protestation, elle se laissa tomber sur le sol de terre froide au-dessous d'elle. Nina grogna, tenta de lui faire quitter les lieux en pointant la sortie d'un doigt autoritaire, mais devant l'obstination de la fillette, elle finit par la prendre par les épaules en roulant des yeux.
"Voici Kana, ma petite sœur, expliqua-t-elle laconiquement à ses invités. Elle vit ici avec ma mère et moi. Et maintenant, elle va se dépêcher de regagner la maison et de sortir de cette cave.
-Non ! Je veux savoir qui sont ces gens, d'abord ! s'obstina Kana. Leurs vêtements sont très beaux ! Est-ce qu'ils viennent de la capitale ?
-On s'en fiche de savoir d'où ils viennent, Kana. Voici Yuma et Jakob. Ils ne vont pas rester longtemps, de toute façon. C'est bon, satisfaite ? Alors remonte, maintenant ! Je vous rejoins dans une seconde.
-Mais...
-Si tu ne te dépêches pas, je reste ici toute la nuit et tu ne pourras pas manger les délicieuses galettes de pommes de terre que Maman a préparées avant qu'elles ne soient froides !
-Quoi ? Mais c'est pas juste, ça !
-Rien n'est juste, dans la vie, Kana. Allez, ouste ! Dépêche-toi avant que ça refroidisse !"
Boudeuse, Kana lança un regard plein de regret aux deux inconnus qui titillaient sa curiosité, puis s'échappa des mains de sa sœur en direction de la maison. La trappe se referma derrière elle.
Yuma la regarda quitter les lieux, partagé entre l'amusement -les deux sœurs lui rappelaient beaucoup Élise et Léo- et un nouveau poids sur le coeur.
"Est-ce que c'est la fille de Niles, elle aussi ? soupira-t-il, abattu.
-Oh, non ! Le père de Kana est mort dans un accident il y a six ans, le détrompa Nina. Il n'a pas abandonné sa famille, lui."
Désolé pour elle, mais en même temps soulagé de ne pas découvrir deux enfants à son amant, Yuma poussa un soupir.
"Hum, bon, je ferais mieux de remonter avant que Kana ait tout mangé pour se venger, décréta Nina. Vous deux, restez ici pendant que je vous apporte de quoi dîner. Demain, je chercherai un moyen de vous faire quitter la ville le plus rapidement possible, mais en attendant, ne sortez pas d'ici !"
Et elle quitta la pièce à son tour. Une fois qu'elle fut partie, Yuma enfouit une nouvelle fois son visage dans ses mains. Il ne parvenait pas à faire le tri dans ses pensées. Il ne comprenait plus rien. Niles... Niles avait une fille. Une fille du nom de Nina, qu'il avait dû avoir très jeune, au vu de leurs âges respectifs. Mais pourquoi ne lui en avoir jamais parlé ? Pourquoi avoir gardé cette enfant hors de sa vie ?
"Est-ce qu'il pensait que je ne voudrais plus de lui si jamais j'apprenais qu'il avait une fille ? murmura le jeune dragon contre ses paumes, très chagriné. Que je le rejetterais hors de ma vie sans une seconde pensée ? Je croyais pourtant qu'il me faisait confiance...
-Messire Yuma..."
Jakob contemplait son maître, affligé. Lui aussi était complètement estomaqué par la nouvelle, à la différence près qu'il était à présent furieux contre le hors-la-loi. Comment osait-il rendre Messire Yuma aussi malheureux ? Il avait toujours su que Niles était un sale type, encore moins fréquentable que lui, mais là, c'était le comble. Une enfant ? Une enfant abandonnée, alors que lui-même avait enduré ce traumatisme de ses propres parents, d'après ses dires ? Il refaisait à sa fille ce qu'il avait lui-même vécu ? Sa perversion n'avait vraiment pas de limites !
Jakob avait toujours eu une très mauvaise opinion du hors-la-loi, que l'amour évident de Yuma n'avait jamais réussi à effacer. Que Niles aimât son très cher maître, il voulait bien le croire. Aussi étrange que cela pouvait paraître, il devenait très sérieux et très impliqué quand la sécurité du jeune prince était en jeu. Mais là, il lui déchirait littéralement le coeur, et le dévoué majordome ne pouvait pas laisser passer ça. Il avait bien l'intention de retrouver le hors-la-loi pour lui demander des explications. Mais pour l'heure, il fallait consoler Messire Yuma.
"Je vous en prie, Messire Yuma, ne soyez pas triste, plaida Jakob. Je sais que cette nouvelle doit vous bouleverser, mais vous devez aller de l'avant. Nous ne sommes pas encore sortis de cette ville, et le danger nous guette toujours, ne l'oubliez pas. Restez fort, Messire Yuma. Je vous soutiendrez quoi qu'il arrive.
-Merci, Jakob, sourit faiblement le jeune prince en se redressant. Tu as raison. Ça ne sert à rien de s'apitoyer sur son sort. Demain matin, Nina nous aidera à quitter la ville... Puis je trouverai un moyen de parler à Niles et de lui demander quelles sont les raisons qui le poussent à agir de la sorte...
-Bien sûr, Messire Yuma, acquiesça le majordome, qui avait bien l'intention de s'entretenir avec l'ancien voleur avant. Dès que cette fille nous aura apporté de quoi manger, vous devriez prendre du repos. La journée sera longue. Je veillerai sur vous.
-Je te remercie, mais tu devrais dormir un peu, toi aussi.
-Je ne prendrai du repos que lorsque vous serez totalement en sécurité, Messire Yuma."
Ils mangèrent assis sur les caisses en bois les légumes bouillis, les pommes de terre grillées et la tranche de viande froide que Nina leur apporta, puis ils s'étendirent tant bien que mal sur le sol de terre humide. Dos à Jakob qui surveillait farouchement les alentours, Yuma mit un moment à trouver le sommeil. Il repassait cette histoire de fille de Niles dans sa tête, essayant de mettre le doigt sur ce qui le perturbait le plus dans cette histoire. Il se sentit à la fois honteux et stupide en réalisant qu'il était horriblement jaloux de cette femme qui avait mis au monde l'enfant de son époux, et qui, comble de l'ironie, dormait juste au-dessus de sa tête.
/
Un cri aigu tira brusquement Yuma du sommeil. Le coeur battant, il se redressa, les yeux grand ouverts. Jakob avait déjà bondi sur ses pieds et dégainait le couteau en argent qui se trouvait à sa ceinture.
"Jakob, qu'est-ce-qui se passe ? le pressa le jeune prince, l'adrénaline rugissant déjà dans ses veines.
-Je ne sais pas vraiment, Messire Yuma. Il semblerait que quelqu'un se soit introduit dans la maison de Nina et de sa famille.
-Nous devons aller les secourir !
-Restez où vous êtes, Messire Yuma ! C'est trop dangereux !
-Mais..."
Ses sens de dragon commencèrent enfin à s'éveiller, et il perçut un bruit de vaisselle qui se brise à l'étage supérieur, ainsi que des inflexions nerveuses et autoritaires, interrompues par des cris et des pleurs d'enfant.
"Kana, songea aussitôtle jeune prince, très inquiet pour la petite fille."
"Jakob, nous ne pouvons pas rester là sans rien faire ! Nous devons monter les aider !
-Messire Yuma..."
A ce moment précis, la trappe de la cave s'ouvrit avec fracas. Une paire de bottes s'encadra sur les marches de l'escalier, puis un corps tout entier apparut. Yuma se raidit d'horreur en constatant que l'intrus tenait la petite Kana sous son bras replié, la pointe de son couteau sur sa gorge. L'enfant, terrorisée, était si petite que ses pieds nus se balançaient loin au-dessus du sol, contribuant à lui donner l'air encore plus fragile et vulnérable qu'elle ne l'était déjà.
"Ah, voici notre royal ami ! s'exclama le ravisseur en apercevant Yuma.
-Relâchez cette enfant immédiatement ! Elle n'a rien à voir avec tout ça, c'est après moi que vous en avez !
-Mais je n'ai pas l'intention de la garder, Messire. Elle sera libre... dès que nous aurons obtenu ce que nous voulons de vous. Veuillez me suivre, je vous prie."
"Un otage, comprit Yuma en grinçant des dents."
Il ne savait pas comment ces gens avaient réussi à les retrouver, mais ils paraissaient déterminés à l'emmener avec eux. Kana sanglotait toujours, ses yeux immenses gonflés de grosses larmes de peur qui roulaient sur ses joues. Le bras de son ravisseur l'étranglait sûrement, et que dire de la terreur que devait lui inspirer la lame posée sur sa gorge ! Yuma ne pouvait pas la laisser ainsi. C'était son devoir en tant que personne... et en tant que prince de Nohr. Alors, il baissa la dracopierre qu'il s'apprêtait à utiliser pour se transformer.
"Très bien, capitula-t-il en s'efforçant de ne montrer aucune peur. Je vous suis. Mais laissez cette enfant tranquille.
-Messire Yuma, vous ne pouvez pas ! s'écria Jakob, affolé. Qui sait ce que ces rustres vont vous faire !
-Tout va bien se passer, Jakob. Quoi qu'il advienne, je ne laisserai pas ces gens s'en prendre à une fille innocente.
-Messire Yuma... Je ne peux pas vous laisser faire ça. Pardonnez-moi cet affront, mais tant que je vivrai, personne ne vous emmènera nulle part !
-Jakob, non !"
Trop tard. Le majordome s'élança, le couteau à la main, en direction de l'adversaire. Alors que Yuma, horrifié par la gravité de ce que son geste impliquait pour la petite fille, s'apprêtait à voir l'intrus trancher la gorge de Kana pour concrétiser ses menaces, il se contenta de s'écarter du chemin d'un mouvement vif. Dans un timing parfait, un second bandit se laissa tomber par la trappa et décocha une flèche en plein dans la main du majordome. Jakob poussa un cri de douleur qui fit écho à celui de Yuma et il s'effondra sur le sol, lâchant son couteau. Du sang se répandit rapidement autour de sa main blessée et son maître se précipita vers lui pour tenter d'endiguer l'hémorragie.
"Oh, par les dieux, Jakob ! s'écria-t-il, horrifié.
-Messire Yuma... Je vous en prie, partez d'ici..., plaida Jakob entre ses dents serrées par la douleur, bien plus préoccupé par la sécurité de son maître que par sa blessure.
-Je ne peux pas ! Par les dieux, Jakob... je ne peux pas."
Comment serait-il parvenu à s'enfuir, de toute façon ? La sortie était bloquée par les deux bandits, et il y en avait certainement d'autres dans la maison. Quant au souterrain de Nina, il ne lui serait pas d'une grande aide, car il serait obligé de courir à l'aveuglette et prendrait le risque de se perdre, sans compter le fait qu'il trahirait le secret de la jeune fille. Et puis, de toute façon, il ne pouvait pas laisser Jakob, Kana et la mère des deux filles mourir par sa faute.
Avant que son majordome, qui se relevait déjà pour repartir au combat malgré sa blessure, ne puisse esquisser un pas, Yuma le repoussa en arrière.
" Ça suffit, Jakob, décréta-t-il d'une voix ferme. Ça ne sert à rien de continuer à lutter alors que nous sommes clairement désavantagés. Je ne veux pas qu'il vous arrive quoi que ce soit, ni à toi ni à Kana et à sa famille qui a eu la gentillesse de nous héberger.
-Messire Yuma...
-A la bonne heure, Messire, les coupa le ravisseur de Kana, qui la maintenait toujours dans sa poigne de fer. Maintenant, suivez-nous, et il n'y aura pas d'autres blessés.
-Très bien. Me voici.
-Messire Yuma !"
Le jeune prince se retourna vers son majordome, déchiré par son désespoir et son impuissance. Il n'allait jamais s'en remettre, c'était certain. Jakob était si dévoué. Si... protecteur, à certains moments. Il allait prendre son enlèvement pour un échec personnel. Un manquement à son rôle de majordome. Pourtant, Yuma n'avait pas le choix. Il avait conscience de ce que sa décision coûtait à Jakob, mais s'il n'obtempérait pas, les conséquences pourraient être bien pires...
Il avait déjà esquissé quelque pas tremblants en direction des deux bandits, et celui qui avait blessé Jakob l'empoigna fermement par l'épaule, le fit pivoter et le poussa d'autorité sur les marches. Le jeune prince trébucha sur les lattes en bois, sur le sol de la maison, et manqua se prendre les pieds dans un tapis. En jetant un coup d'oeil par-dessus son épaule, il constata que Kana était toujours prisonnière de son ravisseur. Ses petits pieds nus se balançaient toujours au-dessus du vide, et ses mains étaient accrochées au bras qui l'étouffait, dans une tentative désespérée de lui faire lâcher prise.
"Laissez-la partir, à présent ! exigea Yuma. Vous aviez dit que vous ne la garderiez pas prisonnière si je venais avec vous !
-J'ai dit "Quand nous aurons obtenu ce que nous voulons de vous", Messire, rétorqua le voleur. Et de toute façon, ce n'est pas vous qui donnez les ordres, ici. Avancez !"
Son comparse saisit le jeune prince par le col et le tira rudement hors de la bâtisse, jonchée de meubles renversés et de vaisselle cassée. Yuma eut quand même le temps d'apercevoir, acculée dans un coin de la pièce et retenue par deux malfaiteurs, une femme aux cheveux châtains et aux yeux gris qui poussa un hurlement de douleur lorsque les deux hommes emportèrent Kana hors de la maison.
"Kana ! Kana ! s'époumona-t-elle, épouvantée, sous les yeux impuissants du jeune prince."
"C'est de ma faute, songea-t-il tandis que la culpabilité lui enserrait le coeur. Si je n'avais pas accepté leur hospitalité... Si je n'étais pas redescendu seul dans les bas-fonds de la ville... rien de tout cela ne serait arrivé."
Alors qu'on le jetait sur le pallier de la maison, il réalisa qu'il n'avait vu Nina nulle part. Où avait-elle bien pu passer à une heure pareille ?
Il n'eut pas le temps d'y réfléchir davantage qu'on lui ramenait de force les mains dans le dos et qu'on attachait ses poignets avec une corde solide. Ils firent de même avec Kana et lui nouèrent également un bandeau noir sur les yeux. Alors qu'ils s'apprêtaient à faire de même avec lui, Yuma eut tout juste le temps de les voir jeter de grosses torches enflammées sur la maison, qui s'embrasa presque aussitôt de longues flammes rouges et orangées.
"NON ! hurla le jeune prince, horrifié. Vous m'aviez promis que personne ne serait blessé ! Vous l'aviez promis !
-Tant pis pour vous si vous nous avez crus, Messire. Mais dans les faits, nous avons bien tenu notre engagement : nous n'avons blessé personne de nos mains, n'est-ce-pas ?
-Monstres ! Je vais vous... vous... !"
Avant qu'il puisse en dire plus, le bandit lui noua un autre bandeau autour de la bouche pour étouffer ses cris.
"Et n'oubliez pas, Messire, chuchota-t-il à son oreille. La petite fille est toujours avec nous. Alors tenez-vous tranquille, si vous ne voulez pas qu'il lui arrive la même chose qu'à sa maison."
Impuissant, Yuma ne put que se laisser entrainer, aussi inerte qu'une poupée de chiffon. C'était de sa faute. Tout ça était entièrement de sa faute. Même le bandeau noir qui couvrait ses yeux ne parvient pas à dissimuler ses larmes.
