Eh bien, je n'ai pas grand chose à dire sur ce chapitre, si ce n'est que j'en ai écrit les deux tiers très vite et que ça m'a fait vachement plaisir ! Voilà, merci à celles et ceux qui le lisent, et plus particulièrement ceux qui commentent, c'est typiquement l'une des raisons qui me motivent à continuer. Merci à Luthien pour ses encouragements ! c:
"Vous êtes sûr que ça va aller, Messire Léo ?"
Ils se tenaient tous les sept dans la plaine désertique qui courait derrière la capitale nohrienne, près d'un bosquet marquant l'entrée d'une grande forêt d'arbres rachitiques, mais denses et serrés. Le régiment qui les accompagnait était parti depuis longtemps, mais Léo avait préféré attendre que l'attention de Iago se soit détournée de leur armée avant de se mettre en marche. A l'heure qu'il était, Élise et Xander avaient dû commencer à harceler l'infect mage noir de revendications et d'exigences en tous genres pour lui faciliter la tâche. Plus vite il se serait caché dans les bas-fonds de la capitale, plus vite il serait en sécurité, finalement. Ici, il était encore trop repérable.
Léo laissa passer encore quelques minutes, puis il se tourna vers ses compagnons. Benny attendait, Nyx ne disait rien, Charlotte semblait perplexe, Odin et Felicia s'inquiétaient. Il répondit finalement à la question de la soubrette :
"Ne t'inquiète donc pas pour moi, Felicia. Ceux qui pourront se mettre en travers de mon chemin ne sont pas encore nés. D'autant plus si je dois venir en aide à mon frère."
La jeune domestique ne sembla guère rassurée. Mais quoi de plus normal, finalement. Son maître avait disparu, englouti par les ténèbres et le désordre de la capitale nohrienne. Et voilà qu'on lui demandait à présent de s'éloigner de l'endroit où il se trouvait, de partir en mission dans des terres inconnues, impuissante à lui venir en aide. De là à penser que toute la fratrie royale allait disparaître les uns après les autres, il n'y avait qu'un pas.
"Tout se passera bien, Felicia, répéta Léo d'un ton plus ferme. Et maintenant, vous devriez filer. L'armée ne va pas vous attendre éternellement."
A contrecœur, Felicia acquiesça.
"Soyez prudent, Messire, insista-t-elle quand même. C'est dangereux, là-dedans. Et je sais que Messire Yuma ne se pardonnerait jamais de vous avoir entrainé dans ses problèmes."
Léo cligna des yeux, surpris autant par la préoccupation sincère de la domestique que par l'idée que, en effet, son frère se sentirait terriblement coupable s'il devait lui arriver quelque chose. Il n'eut cependant pas le temps de répondre; Felicia s'était déjà éloignée à travers la forêt. Les trois autres la suivirent après lui avoir adressé un dernier encouragement :
"Bonne chance, Messire.
-Oh, faites bien attention à vous, Monseigneur ! Je ne saurais vous dire à quel point je serais affectée s'il devait vous arriver quelque chose !
-Soyez prudent, Messire Léo. Quoi que l'avenir vous réserve, je sais que vous trouverez la force de nous ramener Messire Yuma."
Léo et Shura se retrouvèrent seuls dans la plaine. L'ancien ninja laissa planer un instant de silence, puis il suggéra :
"Mettons-nous en route dès maintenant, Messire Léo. Il vaut mieux retrouver Messire Yuma au plus vite.
-Très bien. Je te suis."
Les deux hommes rebroussèrent chemin vers la capitale, empruntant un large détour pour ne pas se faire voir des sentinelles en faction dans les tours du château.
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Léo et Shura se faufilèrent sans bruit dans les couloirs de Krakenburg, en prenant bien garde d'esquiver les patrouilles de soldats et les allées et venues des domestiques, ce qui n'était pas chose facile. Heureusement, la partie du palais où se trouvait l'entrée du souterrain était peu fréquentée, puisqu'il s'agissait uniquement d'une artère secondaire plongeant vers les cuisines et les buanderies. Après s'être assurés que la pièce était vide, ils s'engouffrèrent à l'intérieur. Là, le jeune prince préleva une nouvelle fois des vêtements de majordome et il se changea derrière un rideau tandis que l'ancien ninja montait la garde. Puis, ce dernier lui apporta une étrange mixture brune et épaisse dont Léo enduisit rapidement ses mèches blondes. En quelques secondes, et d'une façon stupéfiante, elles se retrouvèrent teintes en châtain foncé, une tentative pour dissimuler au maximum l'identité du jeune prince et réduire les chances qu'on le reconnaisse. Après quoi, Shura et Léo se glissèrent de nouveau dans le couloir. Ils approchaient du coude menant à l'entrée du souterrain lorsque des voix se firent entendre depuis une porte latérale. Les deux fuyards se figèrent, mais avant que les propriétaires de ces voix n'émergent dans le couloir, une autre voix retentit :
"Hé, attendez ! Je... j'ai besoin d'aide pour atteindre ces potions, là-haut !"
Léo reconnut immédiatement sa sœur. Il tira parti de cette diversion et Shura et lui disparurent au tournant du couloir.
Élise attendit patiemment que les deux gardes reviennent vers elle. Elle leur désigna une étagère chargée de médicaments et de breuvages en tout genre.
"J'ai besoin d'emmener ces potions à l'infirmerie centrale, expliqua-t-elle aux deux hommes avec toute l'innocence dont elle était capable. Il faut qu'ils soient le plus près possible de l'entrée si jamais nous nous retrouvons en état de siège !
-Heu... sauf votre respect, Votre Altesse, nous venons de déplacer de pleines casses de médicaments de l'infirmerie centrale à ici, s'étonna le soldat.
-Oh... oui... Mais, maintenant, il faudrait changer ces potions-là de place, prétexta la jeune princesse. Vous voulez bien les transporter pour moi, s'il vous plaît ?"
Devant son sourire enjôleur, les deux gardes s'exécutèrent. Quand ils furent partis, Élise jeta un coup d'oeil vers la porte qui menait au couloir du souterrain.
"J'espère que Léo et Shura ont eu le temps de se rendre au passage, murmura-t-elle pour elle-même. Je ne sais pas si Xander arrivera à retenir encore longtemps les domestiques de l'autre côté..."
Elle avisa un majordome qui se dirigeait vers le couloir et courut vers lui pour lui donner une nouvelle commission à faire.
Pendant ce temps, Léo et Shura étaient parvenus à l'entrée du souterrain. Le jeune prince n'eut aucun mal à retrouver la trappe dans le sol qui menait au passage. Il la souleva et Shura, puis lui, se glissèrent à l'intérieur. Ce n'était peut-être pas lui, de toute la fratrie, qui l'empruntait le plus souvent -cette première place revenait à Élise, qui l'avait souvent utilisé pour retrouver Effie lorsqu'elle était enfant et sa nounou Cassita un peu plus tard-, mais il reconnut immédiatement les corridors labyrinthiques, les torches mystérieusement éternelles sur les murs, et les corps désarticulés qui gisaient parfois dans des recoins. Il s'était habitué à cette vision macabre, ou sans doute n'éprouvait-il aucune pitié pour ceux qui avaient tenté de s'introduire chez lui, mais Shura, lui, ouvrit de grands yeux.
"J'avais oublié à quel point ce passage était dangereux, marmonna-t-il, se souvenant sans doute de ces longues années en arrière, lorsqu'il s'était introduit au palais pour kidnapper Azura.
-Oh, il a été grandement amélioré depuis la dernière fois que vous êtes venu, rétorqua Léo avec un sourire hautement satisfait. Il ne fait jamais bon de défier la famille royale."
L'ancien ninja ne répondit pas. Nul besoin que son nouveau seigneur le lui rappelle, il se souvenait très bien de ce moment où il s'était retrouvé à la merci de la fratrie royale, ne devant la vie sauve qu'à la bonté du prince Yuma. Si quelqu'un en bas lui avait fait du mal, il n'osait pas imaginer ce que les princes et les princesses lui réserveraient.
Il continua de suivre prudemment le prince Léo, qui les guida habilement à travers le souterrain en évitant les pièges. Au bout, il descella une plaque d'égout, révélant les barreaux d'une échelle qui s'enfonçait dans le noir. Ils l'empruntèrent l'un après l'autre, et après plusieurs minutes à tâtonner prudemment sur les échelons rouillés et glissants, ils posèrent le pied dans la ville cachée de Windmire. Une fois en bas, Shura prit la tête.
"Laissez-moi passer devant, Messire Léo, suggéra-t-il. Je connais une taverne où circulent tous les ragots et nouvelles croustillantes. Si quelqu'un a aperçu votre frère, c'est là-bas que nous l'apprendrons.
-Tel que je le connais, il a dû se rendre directement au repère des hors-la-loi que Niles a rejoints, plaça Léo."
Mais il fronça rapidement les sourcils et ajouta :
"Même si j'ai du mal à penser qu'il soit aussi inconscient.
-Dans tous les cas, mieux vaut en être sûr avant de foncer dans le repère de l'ennemi. Seuls, nous ne ferons jamais le poids face à eux."
Léo emboîta donc le pas à l'ancien ninja, qui le guida prudemment, depuis l'obscur recoin où l'échelle débouchait, à travers les rues de la capitale secrète. Malheureusement, la taverne dont parlait Shura se situait dans l'un des niveaux inférieurs de la ville, et ils quittèrent rapidement la lumière, les couleurs et le joyeux brouhaha du dernier pallier de Windmire souterraine.
En bas, le silence et l'atmosphère se firent glaciaux. La luminosité baissa également de façon drastique, et Léo se retrouva à devoir plisser les yeux pour voir où il allait, et pour suivre la cape bleue de son guide. Celui-ci les mena quelques niveaux plus bas, pas assez profondément pour arriver dans le repère des tueurs à gages et autres trafiquants, mais suffisamment loin de la surface pour que le moindre faux pas tourne rapidement au drame. Shura savait parfaitement où il allait, et bientôt il poussa la porte d'une grande auberge marquée d'une pancarte, La pie chantante. L'ancien ninja se glissa entre les tables toutes occupées jusqu'à deux places situées entre une fenêtre et le comptoir, dans un coin de la salle de restaurant. Léo lui suivit prudemment et, sans relever la capuche qui lui masquait une partie du visage, il prit place près de lui. C'était une entorse à la politesse la plus élémentaire, mais la moitié des personnes attablées avait fait de même. Ici, il valait mieux rester incognito.
Le jeune prince promena son regard autour de lui. Sans les clients aux atours un peu inquiétants, et avec une moindre pénombre, l'endroit aurait tout eu d'un lieu de rassemblement accueillant et chaleureux. De petites bougies dans de charmants globes de verre trônaient sur chaque table de bois clair, constellées par endroits de tâches de sauce, de gras, ou d'autre fluide indéterminé -Léo soupçonna que c'était du sang-, et un peu abîmées, mais encore dignes d'admiration. L'assise des chaises, sans être confortable, était correcte; les murs passés à la chaux étaient presque entièrement propres; l'odeur qui s'échappait de l'arrière-cuisine était appétissante. D'ailleurs, Léo eut bientôt l'occasion de goûter à ces plats, car comme il était très impoli de prendre place dans une auberge sans rien consommer, Shura s'assura de demander pour eux le plat du jour. La femme qui prit la commande devait être âgée d'une quarantaine d'années, ronde et imposante, à la peau étonnamment blanche, vêtue d'une robe rose et d'un tablier dentelé. Elle disparut dans la cuisine après leur avoir lancé un long regard scrutateur, et Shura et Léo tendirent l'oreille pour écouter les conversations.
Les rumeurs semblaient principalement concerner l'émeute qui grondait dans les bas-fonds de la ville. On établissait des pronostics sur la façon dont la situation allait évoluer : répression armée, débordement des émeutiers en colère hors des sous-sols ? Allaient-ils envahir Windmire en surface ? Commettre la folie de s'attaquer au palais ? Les soldats allaient-ils recevoir l'ordre de charger, ou risquaient-ils de passer à l'action malgré les ordres si la situation dégénérait ? La plupart des clients élaboraient des plans de fuite au cas où. Pas un n'évoqua la présence potentiel de leur prince dans la ville.
Le déjeuner arriva et Léo picora, sans réelle attention, la viande épaisse baignant dans une sauce indéterminée, et les pommes de terre écrasées. Il guettait le plus petit mot, la plus petite allusion qui pourraient lui permettre de retrouver son frère. Malgré cette situation grave, et très préoccupante (qui savait ce qui avait pu arriver à Yuma depuis son départ ?), Léo ne pouvait pas s'empêcher de ressentir une certaine exaltation. Pour une fois, c'était sur lui qu'on comptait. C'était à lui de sauver leur frère, de sauver leur famille. Alors, certes, il n'y avait aucune raison de s'en réjouir. Il avait même un peu honte de cette excitation, mais après tout... Il avait rarement eu l'impression que ses frères et sœurs reconnaissaient vraiment sa valeur, peut-être que cette fois-ci, ce serait différent...
Quelques heures, lentes et désespérantes, passèrent sans que personne n'évoque le prince disparu. Et puis, une conversation badine attira l'attention de Léo :
"Les notables ont vraiment de drôles d'idées, parfois, confiait un hors-la-loi à son vis-à-vis, tout vêtu de rouge. J'étais dans une autre taverne, Le Précipice, hier soir, où je devais rencontrer quelqu'un pour affaires... eh bien, un jeune bourgeois a débarqué de nulle part, comme ça, en pleine nuit !
-Qu'est-ce qu'il voulait ? demanda distraitement l'autre homme en battant les cartes d'un jeu de tarot.
-Ah ça, je l'ignore ! Tu connais ce trafiquant du dernier pallier ? Il ne lui a pas laissé le temps d'en placer une. Il a directement essayé de l'embarquer.
-Ah, il devait être mignon, alors.
-A la condition d'aimer les albinos ! Mais c'est vrai qu'il avait des hanches de donzelle."
La conversation se conclut ainsi, mais Léo bondit pratiquement de sa chaise. Un albinos, avec des hanches de fille... ce grossier portrait ressemblait bien assez à son frère pour qu'il ne prenne pas cette conversation à la légère. Cet homme pourrait peut-être lui en dire plus. Mais avant qu'il puisse aller lui demander des explications, Shura le retint par le bras. L'ancien ninja secoua la tête et lui fit signe d'attendre; peut-être que d'autres indications suivraient d'elles-mêmes. Ce serait moins dangereux pour eux, même si le nombre de hors-la-loi qui pouvait se vanter de reconnaître leurs princes n'était pas aussi élevé qu'on pourrait le croire.
Bien leur en prit, car un autre client, assis deux tables plus loin, enchaina :
"Ah ! Pas si désarmé que ça, le notable ! Tu oublies que son majordome a épinglé à la table le premier qui a essayé de lui chercher des noises !"
Cette fois-ci, Léo se tourna vivement vers Shura et le fixa avec insistance. Un majordome qui met en déroute une auberge remplie de hors-la-loi, il n'y avait plus aucun doute ! C'était Jakob et Yuma qui étaient passés par là. Shura acquiesça et lui fit signe de patienter encore un instant. D'autres voleurs se mêlèrent à la conversation, la plupart riant de la déconvenue de leur homologue, d'autres se mettant à discuter de lancé de couteau, seulement une femme s'exaspéra que les bourgeois de la surface viennent les narguer jusque chez eux.
"Bah, de toute manière, ils n'ont pas dû rester longtemps, répliqua un autre client, qui se trouvait lui aussi dans le quartier à ce moment-là. A ce qu'il paraît, ils se sont volatilisés quelques rues plus loin.
-Ah bon ?
-Oui. Il y a eu une sorte de rixe dans le coin, je suppose qu'ils ont dû en profiter pour filer... ou alors, je ne donne pas cher de leur peau."
Une soudaine nausée saisit Léo à la gorge. Yuma... tué par des bandits ? Non... non, ce n'était pas possible... Son frère s'était aventuré dans ces quartiers sans son épée ni sa dracopierre, mais c'était un guerrier aguerri. Quant à Jakob, son efficacité au combat n'était plus à prouver. Ils n'auraient jamais succombé aussi facilement... n'est-ce-pas ?
Le jeune prince ferma brièvement les yeux pour se reprendre. Autour de lui, les gens acquiescèrent pensivement, puis les conversations reprirent. Shura, qui avait bien sûr noté son teint blême, tenta de le rassurer à voix basse :
"S'il vous plaît, ne paniquez pas encore. Ils peuvent très bien avoir vidé les lieux au moment où le combat a éclaté. Nous allons nous rendre dans le quartier pour chercher des indices."
Léo hocha la tête, l'angoisse au ventre. Jamais il ne pourrait se remettre d'arriver trop tard, d'avoir perdu son frère.
Les deux hommes attendirent encore quelques minutes avant de se lever. Léo, qui avait pris soin de ne remplir sa bourse qu'avec des pièces de cuivre, paya la tavernière et ils quittèrent l'établissement.
Dehors, le froid et l'obscurité enveloppèrent de nouveau le jeune prince. Il se tourna vers Shura, le corps fourmillant d'impatience.
"Dirigeons-nous vers ce quartier, le pressa-t-il. Plus vite nous retrouverons la trace de Yuma, mieux ce sera."
L'ancien ninja grimaça, moins empressé que son maître.
"Bien sûr, Messire, nous allons y aller, mais je préfère vous prévenir...
-Quoi ?
-Non seulement nous aventurer plus bas vous fera courir beaucoup de risques, mais en plus, il n'y a aucune garantie que nous trouverons des indices nous permettant de localiser votre frère. Ce combat a eu lieu hier soir, il ne doit plus rien en rester."
Léo fronça les sourcils, et sous la lumière faiblarde de la lanterne qui éclairait les lieux, Shura put voir un éclat dur briller dans ses yeux. Le jeune prince pinça les lèvres et redressa le dos, une posture que l'ancien ninja avait eu tout le temps d'observer lorsque la fratrie royale l'avait fait prisonnier sur le bateau. Léo le jaugeait, d'un regard incisif et glacial, comme s'il était une menace. Après tout, il devait penser qu'il revenait sur sa promesse de l'aider à sauver son frère. Et tous ceux qui menaçaient, d'une façon ou d'une autre, la survie de l'un des membres de leur fratrie était un ennemi pour les frères et sœurs de Nohr.
"Ne... ne me regardez pas comme ça, Messire ! se défendit Shura en essayant de brider un mouvement de recul. Je vous aiderai à retrouver Messire Yuma, même si je dois sacrifier ma vie ! Je vous l'ai dit, ma dévotion vous est toute acquise, désormais. Cependant, je tiens juste à vous mettre en garde. Cette piste que nous allons suivre ne nous conduira peut-être nulle part."
Il long moment s'étira, durant lequel Shura retint sa respiration, incertain quant à la réaction que son nouveau maître allait avoir. Mais Léo était un garçon sage et réfléchi; malgré son mouvement instinctif de colère, il savait passer outre ses réflexes belliqueux. Son corps se relâcha et son visage se détendit.
"Bien sûr. Vous avez raison, admit-il à contrecœur. Excusez-moi, Shura. Je deviens facilement irritable quand il est question de mes frères et sœurs.
-Je comprends très bien, Messire, affirma l'ancien ninja en soupirant discrètement de soulagement. Et maintenant, veuillez me suivre. Je connais bien l'endroit dont cet homme parlait, à l'auberge."
Léo et Shura s'enfoncèrent un peu plus profondément dans les étages de la ville souterraine, prenant bien garde à ne jamais relever la tête lorsque quelqu'un passait près d'eux. Finalement, ils parvinrent assez rapidement dans le quartier du Précipice, là où Yuma avait été aperçu pour la dernière fois. A l'aide de lanternes, Léo et Shura fouillèrent les alentours, mais hélas les rues étaient tellement complexes, les recoins si nombreux, et la clarté si peu présente, qu'ils tournèrent un long moment sans trouver le moindre indice. Finalement, Léo dut se rendre à l'évidence, ils ne retrouveraient jamais Yuma dans ces conditions. Les deux hommes s'arrêtèrent dans une rue encombrée de déchets en tous genres.
"Qu'est cela ? demanda soudain le jeune prince en désignant un monticule de bois à la forme bien singulière."
Shura s'approcha, étonné que son seigneur ait pu le voir, et en écarta une partie, révélant une trappe dans le sol.
"C'est un conduit qui mène à un dédale souterrain, expliqua-t-il en soulevant le panneau de métal. Il y en a plusieurs qui serpentent sous la ville basse.
-Ce sont des souterrains... dans le sol d'une ville souterraine ? explicita Léo en fronçant les sourcils. Est-ce que ce n'est pas dangereux ?
-Si, Messire. Ces dédales sont terriblement fragiles. Ceux qui se trouvent dans ce niveau-là de la ville sont relativement stables, grâce à la roche que l'on trouve en couches épaisses dans le sol, mais d'autres, aux étages supérieurs notamment, menacent de s'effondrer à tout moment.
-Y aurait-il une chance pour que mon frère et Jakob se soient enfuis en empruntant ce dédale ?"
Shura marqua une pause.
"C'est fort possible, Messire, admit-il. Mais ces couloirs sont terriblement labyrinthiques, nous risquerions de nous perdre et de ne jamais réussir à regagner la surface.
-Et s'ils l'ont fait, je suppose qu'ils n'y sont plus depuis longtemps, à moins de s'être perdus, compléta Léo à contrecœur. Je pense qu'il serait quand même bon de vérifier, au cas où...
-J'essaierai d'entrer en contact avec d'anciennes connaissances, pour voir si l'une d'entre elles connaît ce dédale-ci, promit Shura. Mais maintenant, nous devrions vider les lieux, Messire Léo. Il n'y a plus rien à voir ici."
Léo fixa encore un instant le puits de ténèbres qui s'enfonçait par-delà la trappe, et Shura finit par refermer le battant, puis par le couvrir de nouveau.
"Nous devrions trouver un endroit pour faire le point, Messire. Si cela vous convient, je connais...
-Inutile, le coupa le jeune prince. Je sais exactement où nous pourrions aller."
/
Revoir la lumière ne fut pas pour déplaire au jeune prince. C'était à peine croyable comme le premier pallier de Windmire cachée était accueillant et lumineux en comparaison des autres sous-sols. Les maisons étaient propres, pas très grandes mais bien alignées, les étals des marchés regorgeaient de légumes et de fruits, la lumière se glissait dans le moindre interstice, les gens semblaient détendus et affables, même les petits cours d'eux qui traversaient parfois la chaussée étaient propres et clairs. On avait peine à croire que les étages inférieurs, de plus en plus pauvres, grouillaient de bandits et de recoins inquiétants. Influencé par sa position d'héritier royal, Léo nota dans un coin de sa tête d'en parler à Xander.
"Dans ce quartier habite Cassita, l'ancienne nounou d'Élise, expliqua-t-il à Shura. Nous pourrons nous arrêter chez elle un instant et j'en profiterai pour lui donner des nouvelles de ma sœur."
Le jeune prince et l'ancien ninja se frayèrent un passage dans la foule bruyante et colorée jusqu'à une ruelle un peu à l'écart de l'artère principale. Léo remonta la file de maison et s'arrêta devant l'une d'elles, dont la porte était ouverte. C'était souvent le cas avec Cassita, mais ce qui l'était nettement moins, par contre, c'était le bruit de sanglots qui leur parvenait de l'intérieur. Léo fronça les sourcils.
"Il se passe quelque chose, souffla-t-il, et il se dépêcha dans la maison."
L'intérieur était petit, mais propre et charmant, avec ses pots de fleurs à l'entrée et ses petites étagères. Sur un tabouret haut, derrière la grande table de la cuisine, se trouvait une petite fille qui devait avoir une dizaine d'années, avec un bandana autour du cou et les cheveux attachés en chignon approximatif sur sa tête. C'était elle qui produisait ces sanglots, tremblant de tout son jeune corps, le nez enfoui dans un grand mouchoir en tissu. Cassita, une femme rondelette aux cheveux gris et aux joues rose et fraîches comme celles d'une jeune fille, se tenait à ses côtés, éplorée, ne sachant visiblement pas quoi faire. Dès qu'elle aperçut Léo qui entrait, elle se précipita vers lui :
"Oh, prince Léo, les dieux soient loués, vous êtes là ! s'exclama-t-elle, le visage défait. Je ne savais plus quoi faire ! J'aurais voulu courir au château sur-le-champ pour vous avertir, mais toutes les sorties de la ville sont bloquées !
-Nous avertir ? Mais de quoi ? questionna Léo qui ne comprenait pas ce débordement d'angoisse.
-Au sujet de votre frère, prince Léo ! Et de ces vauriens qui l'ont enlevé !
-Attendez... quoi ? Vous savez où se trouve mon frère ? s'exclama le jeune prince, sidéré.
-Eh bien, moi non, mais..."
Cassita retourna vers l'enfant qui sanglotait encore et la prit contre elle pour la consoler.
"Kana, je sais que c'est très difficile pour toi, mais peux-tu raconter au prince Léo ce que tu m'as dit en arrivant ici ?"
La petite fille leva ses grands yeux gonflés de larmes vers le jeune prince, qui força un doux sourire malgré son angoisse.
"Kana... c'est bien ça ? Est-ce que tu veux bien me répéter ce que tu as dit à Cassita ? l'encouragea-t-il gentiment. C'est très important."
Kana ne sembla pas prête à répondre pendant quelques instants, elle se contenta de dévisager le jeune prince à travers ses larmes. Mais il paraissait gentil, et puis il avait évoqué ce terme de frère et, s'il s'appliquait au garçon qui l'avait sauvée, elle se devait de lui en parler.
"Je... j'ai été attaquée par un groupe de méchants voleurs, la nuit dernière, gémit-elle en s'accrochant au mouchoir comme à un doudou. Ils ont fait du mal à ma maman, et puis aussi au monsieur qui râlait tout le temps... Et après, ils ont kidnappé le garçon avec les oreilles pointues et ils m'ont emmenée aussi, et...
-Le garçon avec les oreilles pointues ? l'interrompit doucement Léo, le coeur battant. Quel garçon ? Tu peux me le décrire, Kana ?
-Un... un garçon avec des cheveux blancs comme des plumes, qui avaient l'air tout doux... et puis des yeux rouges, et... et des oreilles pointues...
-Quel était son nom ? Tu t'en souviens ?
-Les... les gens l'appelaient Yuma..."
Léo se redressa, le coeur battant. Quel était ce tour du destin, il l'ignorait, mais cette enfant paraissait savoir ce qu'il était advenu de son aîné disparu.
"Ce garçon, c'est mon grand frère, Kana, lui confia-t-il en s'accroupissant à sa hauteur. Est-ce que tu pourrais... me dire ce que tu sais de plus ? Ça fait des heures que je le cherche partout, je suis vraiment inquiet.
-Il... il a été enfermé dans le repère des méchants voleurs ! hoqueta la petite fille. Il a essayé de s'enfuir, et puis le monsieur qui lui faisait des bisous a essayé de l'aider, mais on s'est fait rattraper, et... et il m'a dit de m'enfuir et de trouver Madame Cassita, alors j'ai obéi et maintenant... maintenant je ne sais pas ce qu'ils lui ont fait !
-Le monsieur qui lui... faisait des bisous, murmura Léo, tu connais son nom, Kana ?
-Il... Il s'appelait Niles..."
Yuma... Niles... Léo ferma brièvement les yeux, puis il se redressa lentement. Ainsi, c'était bien ce qu'il craignait. Yuma avait été capturé par des bandits dans cette ville souterraine. Et Niles... eh bien, il ne savait pas encore quel rôle son ancien vassal jouait vraiment dans cette histoire, mais... il paraissait impliqué, d'une manière ou d'une autre. C'était probablement la bande qu'il avait rejointe qui retenait Yuma prisonnier.
"Merci, Kana, dit-il en forçant un sourire, et en caressant brièvement la tête de la fillette. Ce que tu m'as raconté m'aide beaucoup."
Il se tourna ensuite vers Cassita et Shura, et cette fois-ci, son regard devint noir.
"Cassita, vous et Kana, rejoignez le passage secret qui permet de relier Windmire à Krakenburg et retrouvez Élise et Xander. Racontez-leur ce que vous m'avez dit et faites en sorte de trouver un moyen de revenir dans la ville basse pour sauver Yuma. Shura va vous accompagner.
-Et vous, qu'allez-vous faire, Messire Léo ? s'inquiéta l'ancien ninja.
-Moi ? rétorqua le jeune prince, une lueur féroce au fond des yeux. Moi, je vais retrouver les gens qui ont enlevé mon frère et le leur faire payer."
