Il avait déjà entendu parler de Daeron, ce grand ménestrel Sinda, mais ne l'avait jamais rencontré en personne.

Ce fut Beleg qui lui présenta le fils de Thingol – encore quelque chose qu'il ne savait pas. Nul en dehors de Doriath, hormis peut-être les enfants de Finarfin, ne savait que Daeron était le fils de Thingol et le frère cadet de Lúthien.

L'autre musicien se montra assez compréhensif avec lui, et même amical. Ils parlèrent longtemps de musique et de chant, commençant même à débattre. Vers la fin de la journée, Daeron lui présenta sa fiancée, une belle elfe sylvestre aux longs cheveux noirs et à la peau mate qui avait les yeux aussi verts que des émeraudes, qui se prénommait Dazënia. Son prénom signifiait « Pureté » dans la langue de son peuple, lui apprit le prince de Doriath. Dazënia était toute aussi amicale que Daeron, et il passa une agréable fin de journée.

Ce soir-là, il était toutefois toujours nerveux à l'idée de retourner dans la grande salle pour manger avec les autres, redoutant qu'une situation identique ne se reproduise. Mais ce ne fut pas le cas, et il put manger en paix. Hormis Beleg, qui veillait sur lui, Daeron et Dazënia, personne ne lui adressait la parole, mais personne ne se comportait avec lui comme s'il était la chose la plus dégoûtante de l'univers. Il sentit à plusieurs reprises un regard brûlant sur sa nuque, mais à chaque fois qu'il voulait se retourner, la sensation disparaissait.

- « Ma sœur te regarde » marmonna Daeron. Makalaurë jeta un regard fugitif derrière lui, mais Lúthien s'intéressait à un autre elfe.

- « Quand elle croit que personne ne la regarde, elle t'observe. C'est… bizarre.

- J'ai senti qu'on me regardait, et ça faisait un peu froid dans le dos, admit le jeune Noldo.

- Elle n'aime pas beaucoup les Noldor. » Dazënia roula des yeux et quand Daeron fut dans l'incapacité d'entendre ce qu'elle disait, elle souffla à voix basse :

- « Elle n'aime qu'elle-même surtout, oui. » Elle appuya à nouveau son dos contre le dossier de sa chaise, faisant de ce fait glisser par inadvertance le col de sa tunique, qui dévoila une cicatrice à la base de son cou, laquelle ressemblait beaucoup à la plaie apparue sur la gorge de Fingolfin après l'incident de Tirion. Lorsque Dazënia remarqua le regard de Makalaurë, elle pâlit et rajusta immédiatement son vêtement, jetant un regard inquiet à la princesse.

Lúthien avait-elle menacé l'elfe sylvestre ? En quoi était-elle liée à cette cicatrice, dont Daeron semblait ne pas connaître l'existence ?

En attendant d'avoir la réponse, Maglor se promit d'éviter autant qu'il lui serait possible la fille de Thingol. Elle ne lui inspirait aucune confiance.

Hélas, cela lui fut impossible car dès le lendemain, après le petit déjeuner, alors qu'il s'apprêtait à rejoindre ses nouveaux amis, il la trouva sur son chemin. Il s'apprêtait à passer à côté d'elle lorsqu'il réalisa qu'il ne pouvait plus bouger : il était comme un insecte pris dans la toile d'une araignée, et la façon dont elle le regardait le terrifiait.

- « C'est donc toi le fils de Fëanor ? » s'enquit-elle froidement. Il ne répondit pas et elle lui assena une violente gifle, avant de poser sa main sur sa gorge. Makalaurë s'effondra sur le sol en hurlant de douleur, secoué de convulsions, incapable de penser à autre chose qu'à sa souffrance. Il entendit à peine le rire cruel de sa tortionnaire avant de perdre connaissance.

Lorsqu'il se réveilla, il était étendu dans un lit, et Thingol était penché sur lui, l'air inquiet.

- « Que s'est-il passé ? » lui demanda doucement le roi en passant un linge humide sur son front. Maglor refusa de répondre et se roula en boule, sanglotant désespérément. Il voulait juste retrouver sa famille.

Thingol soupira et posa la main sur l'épaule du Noldo. Les sanglots du jeune elfe lui déchirèrent le cœur sans qu'il comprenne pourquoi et sans un mot, il attira Maglor dans ses bras et le berça en silence, caressant ses douces boucles noires.

- « C'est fini, c'est fini… » Il tint le plus jeune dans ses bras durant des heures, le consolant, toute colère oubliée.

Lorsque vint le soir, ce fut le Sinda qui apporta son repas au jeune prisonnier et le borda, caressant ses boucles noires avant de le laisser se reposer. Il ne put s'empêcher de se demander qui avait bien pu faire souffrir le petit-fils de son meilleur ami. À son arrivée, il n'avait vu que le corps évanoui du malheureux, et aucune trace du coupable ou de la coupable. Il se promit de rappeler à son peuple que les actes de torture étaient interdits, y compris sur les captifs. S'il avait empêché Maglor d'avoir accès à une arme ou un quelconque moyen de défense, ce n'était pour que ses sujets viennent le maltraiter gratuitement.

Il se promit également de garder un œil sur le jeune elfe. Et avec un peu de chances, peut-être réussirait-il à entendre parler de Valinor et des elfes qui y vivaient avant le Massacre Fratricide.

Lorsqu'il rejoignit sa propre famille, il remarqua le regard noir de sa fille et soupira intérieurement : Lúthien n'avait pas apprécié sa décision de garder le Noldo à l'intérieur de leurs frontières et surtout avec tant de libertés. Aurait-elle été à sa place qu'elle l'aurait probablement fait exécuter ou réduit en esclavage avec plus de restrictions encore que lui n'en avait placé. Il se demanda un instant comment sa petite princesse avait pu devenir aussi dure ; ils l'avaient pourtant entourée d'amour et de tendresse.

Il sortit de ses pensées et sourit à son fils. Daeron lui sourit en retour et se jeta dans ses bras. Il ferait probablement un meilleur roi que sa sœur, mais malheureusement leur naissance en avait décidé autrement. À moins que Lúthien ne fasse quelque chose de réellement grave, Thingol ne la renierait jamais ni ne la déshériterait.

- « Comment va Maglor ? » demanda Daeron, l'air inquiet. Il connaissait le jeune Noldo depuis la veille seulement mais semblait déjà le considérer comme un petit frère.

- « On s'en moque, lui rétorqua Lúthien. Ça n'est jamais qu'un ennemi et un monstre.

- Lúthien !

- Il a été puni pour ses crimes, ma fille, lui rappela froidement le souverain. Je ne te demande pas de lui faire confiance ou de te lier d'amitié avec lui, mais au moins de ne pas te comporter comme si tu avais affaire à un orc. Il restera ici, alors il est hors de question que ma propre fille désobéisse à mes ordres. » Elle se renfrogna et sortit en claquant la porte, retournant dans sa chambre.

Thingol soupira et Melian lui jeta un regard déçu :

- « Elu, amour, tu ne devrais pas lui parler ainsi. Essaye de la comprendre. » Il ne répondit pas et à la place serra son fils contre lui.

Par chance, le lendemain fut une journée bien plus agréable. Makalaurë put échapper à la princesse de Doriath et resta avec Beleg, Daeron et Dazënia. Ils jouèrent de la musique ensemble et se promenèrent dans les bois.

Lorsque Makalaurë leur parla de l'ultimatum de Thingol au sujet de la tâche qu'il devrait accomplir, ils décidèrent de l'aider à trouver quelque chose, mais n'ayant que peu d'idées, changèrent de sujet pour un moment. Ils parlèrent ainsi de la magie, et en vinrent aux Ainur.

- « J'aurais bien aimé apprendre la magie Ainu, admit ainsi Daeron. Mais mère a dit que je n'avais pas hérité de sa magie à elle, que je n'avais que la magie elfique et que donc je ne pouvais pas apprendre celle des Ainur. » Maglor en recracha le contenu du verre de jus de fruits qu'il venait de boire.

- « Pardon ? Mais c'est n'importe quoi ! N'importe qui peut apprendre la magie Ainu, qu'il ait lui-même des origines Ainur ou pas ! Námo m'a appris beaucoup de choses concernant la magie de son peuple, et j'avais été tout à fait capable de la manipuler. C'est même presque plus simple que notre magie à nous, par certains aspects. C'est une magie qui compose la trame de l'univers, n'importe quel être vivant peut l'utiliser s'il est doué de magie. » Les trois le regardèrent intensément, et Daeron demanda :

- « Tu crois que tu pourrais m'apprendre ?

- Si tu veux.

- Peux-tu nous montrer d'abord ? » s'enquit Dazënia. Makalaurë hocha la tête et ferma les yeux, se concentrant. Un chant étrange, ancien sortit de ses lèvres, et un vent se leva, agitant les branches des arbres. Une pierre, proche du Noldo, de grande taille, devint bleue et verte au lieu de grise et des motifs complexes se tracèrent d'eux-mêmes à sa surface.

Lorsqu'il jugea la pierre parfaite, il rouvrit les yeux : ils étaient devenus de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Il cessa son chant, et ses yeux revinrent à la normale, ce qui ne fut pas le cas de la pierre. Émerveillés, ses trois amis effleurèrent sa création, la contemplant avec admiration.

- « Qu'est-ce que c'est que ça ? » Ils sursautèrent et se retournèrent. Entre les arbres, le visage déformé par la fureur, se tenait Melian elle-même.