« Ah, c'est toi la nouvelle ? »
Mina déglutit et accrocha son sourire le plus poli à ses lèvres.
« Oui, madame. »
La quinquagénaire derrière son comptoir la détailla par-dessus ses lunettes d'ivoire.
« T'es sûre que tu as ce qu'il faut pour travailler aux services sociaux d'inspection, ma belle ? Surtout à la section mineurs ? »
Mina baissa le nez, cherchant ce qui n'allait pas. Sa robe grise à la coupe formelle s'arrêtant aux genoux était tout à fait indiquée pour un premier jour de travail. De même pour ses chaussures à talons plats et son sac de cuir noir.
« J'ai mon diplôme en sociologie et dynamique des sociétés, madame. »
« C'est très bien tout ça, mais est-ce que tu as le ventre pour ce travail, ma petite ? »
Le ventre ? Elle n'était pas grosse, loin de là, mais en quoi cela pouvait-il importer ? Elle jeta un regard perplexe à la femme.
« Les tripes ! Les couilles ! Les œufs ! Je ne sais pas comment on dit sur ton monde. Mais tu penses que tu es assez forte mentalement pour faire ce travail ? » s'agaça la quinquagénaire.
« Ou... oui. Je... C'est ma vocation. »
Elle avait toujours voulu aider son prochain. Rendre le monde meilleur. Elle avait toujours rêvé de devenir assistante sociale. C'était ce qu'il fallait pour le poste, non ?
La secrétaire la fixa encore un peu, puis haussa les épaules.
« On verra bien. La petite dernière à avoir dit ça a tenu dix jours. Je t'en donne sept. Si tu tiens déjà jusqu'à la fin de la journée... »
Mina sentit la colère monter en elle. Qui était cette femme pour la juger ainsi, sans rien savoir d'elle ?
L'intéressée farfouilla dans les documents jonchant son bureau, pestant dans le semblant de moustache qui ornait sa lèvre supérieure.
« Je ne retrouve pas la circulaire avec ton affectation, mais Memeht saura. Vas poser tes affaires dans le vestiaire, deuxième à gauche, puis vas en salle de briefing, tout au fond à droite et présente toi au grand barbu sans un poil sur le caillou. Tu as compris ? »
« Deuxième à gauche, puis au fond à droite. » acquiesça-t-elle, tentant de dissimuler sa frustration.
La femme lui désigna la gauche avec un sourire gentil et Mina s'éloigna d'un pas vif. Ce n'était pas le moment de faire mauvaise impression. Ce qui semblait mal parti, elle ne savait trop pourquoi.
Le vestiaire était une petite pièce aveugle, bordée sur deux côtés par des bancs surmontés de crochets, et complétée sur le troisième par une porte donnant sur les toilettes et un évier solitaire surmonté d'une glace fêlée.
Elle accrocha sa veste à une des patères, à distance respectueuse des quelques manteaux déjà posés là puis, son sac toujours à la main, se mit en quête de la salle de briefing.
Salle de briefing qui faisait aussi visiblement office de bureau et de salle de repos. Dans un coin, une petite cuisine, avec à côté un cercle informel de chaises, et entre l'entrée et cet espace, une quinzaine de bureaux plus ou moins encombrés de dossiers. Son arrivée attira le regard des quelques occupants de la pièce, faisant taire les discussions.
Mina déglutit à nouveau.
« Je cherche... heu... Memeht ? »
Un homme tout en barbe et, comme annoncé à la réception, sans cheveux, se leva du bureau où, une tasse de breuvage orange à la main, il était occupé à lire un dossier.
« C'est moi. Tu es Mina de la tribu de Gurel ? » demanda-t-il avec entrain, la saluant d'une petite courbette.
« Oui, c'est bien moi, monsieur. »
« Oulà. Ici, on se tutoie tous, alors appelle-moi Memeht, tu veux bien ? »
Elle acquiesça.
« D'ailleurs, on peut t'appeler Mina ? »
Nouveau hochement de tête.
« Fantastique. Je te présenterai tout le monde tout à l'heure. En attendant, je vais te montrer ton bureau. » offrit-il joyeusement, la guidant vers une des tables.
Un peu perplexe, elle fixa une feuille de Halma pliée - qui avait dû à un moment ou un autre contenir des biscuits ou quelque chose y ayant laissé des miettes -, trois verres sales abandonnés, et deux piles distinctes de documents qui y traînaient.
« Hum, Veri-Jaspe et son bordel. Elle a tendance à déborder de son bureau. N'hésite pas à pousser ses affaires. D'accord ? » s'excusa Memeht, transférant sans pitié les objets sur le bureau voisin, sans doute le plus bordélique de tous.
« Heu... d'accord. » marmonna Mina, posant son sac sur le plateau, qui tranchait par sa netteté au milieu de tous les autres.
« Y doit y avoir de quoi écrire dans les tiroirs... ainsi que deux ou trois trucs qui ne devraient pas y être. Tu n'as qu'à mettre ce que tu ne veux pas dans le carton là-bas. Si quelqu'un en a besoin, il viendra le prendre. »
Elle acquiesça, fixant la grosse boîte débordant d'objets hétéroclites.
Comment arrivaient-ils à faire un travail efficace dans un tel désordre ?
« On a prévenu le service informatique de ton arrivée, mais bon, tu sais ce que c'est, les ingénieurs... On devrait recevoir ta tablette d'ici la fin de la semaine... si tout va bien... D'ici là, faudra faire sans. » lui expliqua l'homme, un petit sourire navré aux lèvres. « Mais tu verras, c'est pas le travail qui manque. La plupart des dossiers qui nous sont transmis le sont sur papier, donc... » babilla-t-il, avant de noyer la fin de sa phrase dans une grande gorgée de son breuvage.
« Ce sera parfait. » répondit-elle avec un sourire aussi joyeux qu'elle le pouvait.
Les locaux ne ressemblaient en rien à ce qu'elle avait imaginé pour un des bureaux de la glorieuse administration des services sociaux impériaux, mais qui était-elle pour juger ? Elle avait fait trop de sacrifices pour arriver là pour renoncer face à un bureau mal rangé et à une réceptionniste condescendante.
« Bon, le colloque matinal est dans dix minutes. Tu as juste le temps d'aller mettre ton uniforme. Taille 6, c'est bien ça ? » poursuivit Memeht, partant fouiller les tiroirs de ce qui semblait décidément être son bureau.
« Oui. »
Avec une petite exclamation victorieuse, il exhiba l'ensemble noir aux motifs triangulaires bruns qu'il venait d'extraire des profondeurs d'un tiroir.
« S'il y a un souci de taille, on le fera changer. »
Elle opina, le prenant d'une main fébrile, caressant avec émerveillement le cuir lisse. Un uniforme de citoyen. Un uniforme de fonctionnaire. La preuve qu'elle allait enfin accomplir son rêve !
« Allez, vas vite l'enfiler. » la gronda gentiment l'homme.
Rougissant, Mina s'empressa d'obéir.
« Et laisse ton sac au vestiaire, personne ne va te le voler. » ajouta-t-il alors qu'elle sortait.
.
Le temps qu'elle ressorte des toilettes dans lesquelles elle s'était enfermée pour se changer, quelques vestes supplémentaires garnissaient le vestiaire, et leurs propriétaires la vaste salle commune.
Un peu mal à l'aise, Mina vint s'asseoir à son bureau tout vide, fixant anxieusement le néant, n'osant pas dévisager ses nouveaux collègues.
Après deux longues minutes d'attente, Memeht se releva de son bureau, faisant claquer la couverture cartonnée du dossier qu'il consultait.
« Bon, tout le monde, colloque ! »
Dans un joyeux mouvement désordonné, tous les occupants de la pièce, qui une tasse, qui une pâtisserie à moitié entamée à la main, se dirigèrent vers le vague cercle de sièges à côté de la cuisine.
Intimidée, Mina suivit le mouvement.
« Ah ! Il manque une chaise. Mina, prends-en une, viens t'installer avec nous. » proposa Memeht, comme si elle faisait partie de l'équipe depuis toujours.
Elle obéit, s'installant pudiquement entre les deux hommes qui s'étaient écartés pour lui faire une petite place.
En tout, ils étaient treize. Sept humains, cinq wraiths et un Irän, qui dominait tout le monde, et de haut. Les prédateurs l'effrayaient un peu, mais ses autres collègues avaient tous l'air très gentil. Mina sentit une vague de bonheur la parcourir alors que l'Irän lui faisait un petit geste de salut de la main. Ce n'était pas un rêve. Elle était dans les bureaux des inspecteurs des services sociaux, division des mineurs, et en tant qu'assistante sociale !
Memeht, une fois certain que tout le monde était attentif, ramassa un porte-documents posé à ses pieds et y consulta une liste.
« Bon, donc, déjà bonjour à tous. Comme tout le monde l'a remarqué, Mina, la remplaçante d'Illianne, est enfin arrivée. Je vous demande de lui faire bon accueil et de l'aider à se familiariser avec nos bureaux et nos procédures. »
Quelques salut firent suite à l'annonce de l'homme, qui enchaîna sans attendre sur des suivis de dossiers et des inspections de terrain dont Mina fut très fière d'avoir compris presque la moitié.
« Voilà. C'était tout. Quelqu'un a des questions ? Remarques ? »
Des raclements de chaises accompagnés de dénégations lui répondirent alors que tout le monde s'égaillait.
Se levant, elle s'approcha de Memeht, occupé à fourrer des dossiers dans une vieille sacoche râpée.
« Et moi, je fais quoi ? » demanda-t-elle, embarrassée.
« Aujourd'hui, tu restes ici avec Bel'lyn, qui va t'expliquer comment marche le système documentaire du bureau. Il est le seul ici à vraiment comprendre la logique du classement officiel de l'empire, d'ailleurs. » répondit-il, désignant l'Irän occupé à extraire délicatement des dossiers des piles de ses collègues.
Le temps qu'elle tourne la tête, l'homme s'était éclipsé au pas de course.
En trois minutes, en dehors de l'Irän et d'un wraith penché sur une tablette, la grande pièce fut vide.
Un peu intimidée, Mina s'approcha de l'insectoïde, tendant les bras comme on le lui avait appris à l'université. Elle ferma les yeux, tentant de ne pas s'angoisser. Elle n'avait jamais eu de contact télépathique avec qui que ce soit. Juste la théorie. Mais ce n'était pas le moment de se dégonfler ! Elle pouvait le faire !
« L'Irän aimerait bien que tu te détendes. Il a peur de te tuer si tu restes aussi crispée. » annonça tranquillement une voix à double timbre.
Rouvrant un œil, elle fixa avec surprise le wraith qui n'avait pas levé le nez de sa tablette, puis l'Irän qui l'observait d'un air encourageant.
« Heu... oui, d'accord. »
Elle referma les yeux, et tenta de se détendre. Au bout d'un temps très long, un doux contact frais sur ses paumes la fit sursauter. Une seconde après, elle bascula dans un étrange espace lumineux qui lui évoquait une plage ensoleillée.
« Bonjour, je suis Bel'lyn. N'aies pas peur, tu es dans mon esprit. »
« Heu... vous m'entendez ? » demanda-t-elle, articulant soigneusement.
« Oui. Mais je ne peux comprendre tes paroles. Il est inutile que tu parles avec ta bouche. Ici nous communiquons par pensées. »
Mais bien sûr ! Quelle idiote !
« Tu n'es pas une idiote. Il est normal d'être perdu face à un nouveau mode de communication. »
Comment savait-il ce qu'elle avait pensé ? Ah, bien sûr, il était dans sa tête !
« Non. Tu es dans la mienne, mais comme la plupart des humains qui n'ont pas été formés à la télépathie, tu ne sais pas garder tes pensées privées. »
Oh, que c'était humiliant.
« Il n'y a rien d'humiliant à ne pas savoir. Tu vas apprendre. On m'a dit que tu t'appelais Mina, c'est bien ça ? »
« Oui ! »
« Bien. Enchanté de te rencontrer, Mina. »
« Moi de même. »
Elle sentit la satisfaction qui nimba l'esprit de l'Irän, la réchauffant de l'intérieur. Elle sourit sans pouvoir s'en empêcher.
« Bon, si on se mettait au travail ? » suggéra-t-il.
« D'accord. »
Après tout c'était pour ça qu'elle était là. Pour apprendre tous les secrets de son nouveau métier, car pour l'heure, elle n'en savait pas grand chose. Beaucoup de théorie, aucune pratique.
« Je suis désolée si, à cause de moi, vous ne pouvez pas aller sur le terrain. Je ne veux pas être un poids. » s'excusa-t-elle spontanément, réalisant soudain que l'Irän était sans doute encore là à cause d'elle.
« Ne t'excuse pas. Je ne suis pas agent de terrain. Je suis documentaliste et archiviste. Avec Eregonde (une image de la femme de l'accueil se forma dans son esprit), je suis celui qui s'assure que le suivi des dossiers soit bien effectué, que ceux qui doivent être transmis à d'autres agences le soient bien et que ceux qui sont clôturés le soient correctement et classés à leur juste place. »
Mina ne put dissimuler le soulagement qui l'inonda. Elle n'était pas un boulet empêchant un agent de sortir. L'Irän eut la délicatesse d'ignorer ses émotions, et se lança dans une longue et complexe explication du système de classement.
Lorsque Bel'lyn la relâcha, quatre heures plus tard, la tête bourdonnante d'une foule d'informations sur la classification d'Aïdo, les catégories d'importance des dossiers, et le système de numérotation des clients, il était déjà l'heure de la pause de midi, et en-dehors du wraith qui n'avait pas quitté son bureau, quelques autres assistants étaient revenus de leurs inspections matinales.
Les jambes un peu flageolantes, Mina sortit acheter chez un des innombrables vendeurs de rue de quoi apaiser son estomac. Puis, sa galette aux légumes et aux vers jaunes avalée, remonta aussi sec au bureau. Une rapide pause pipi, et elle retournait au travail. Bel'lyn avait sans doute encore beaucoup de choses à lui expliquer.
Après s'être lavé les mains, elle s'assurait du bon ordre de son uniforme lorsque la porte du vestiaire claqua.
« Déjà prête à retourner travailler ? » demanda le wraith à la tablette.
« Oui. J'ai hâte d'apprendre pour pouvoir me rendre utile. »
Il pouffa, un rictus dédaigneux aux lèvres.
« Ne sois pas trop pressée. Tu risques de te brûler les ailes, petite humaine. »
Les lèvres pincées, elle se retourna résolument. Cette condescendance commençait à bien faire.
« Merci de vous... de t'inquiéter pour moi, mais je pense que ça va aller. » répliqua-t-elle sèchement avant de sortir en claquant des talons.
Le wraith la regarda sortir avec un hochement de tête défait.
A son retour, Bel'lyn avait disparu, mais cela ne l'empêcha pas de prendre un des dossiers qu'il lui avait montrés en guise d'exemple et de se mettre à l'étudier assidûment.
Vingt minutes plus tard, l'Irän revenait et, agréablement surpris par sa motivation, poursuivait avec enthousiasme sa présentation, tandis que le wraith retournait à sa tablette.
