« Suis-la ! »

L'ordre la ramena à la réalité. Nodal'kan avait dû l'appeler trois fois avant qu'elle ne réagisse.

Elle largua le plateau sur la table voisine puis, tentant d'ignorer la femme hurlante que le wraith maintenait en place d'une poigne de fer, se lança sur les traces de la jeune adoratrice.

La porte n'était pas verrouillée, et après avoir toqué, elle entra prudemment.

« Madame. N'ayez pas peur. On est venus pour aider. S'il vous plaît, venez nous parler. » appela-t-elle, sans recevoir de réponse.

L'intérieur était aussi propre et bien ordonné que l'extérieur. Elle traversa une vaste cuisine, une salle à manger, un salon de réception et un autre, plus intime, sans entrevoir personne. Elle allait monter à l'étage, lorsqu'un bruit de pas la fit s'arrêter. De l'étage, un adolescent wraith, trop jeune pour que ses schiitars soient déjà ouverts, s'avança, tentant de carrer les épaules et d'avoir l'air fier.

« Père n'est pas là. Vous n'avez pas le droit de rentrer. Veuillez partir. »

C'était pas le moment de se planter. Il fallait qu'elle soit professionnelle.

« Je ne peux pas faire ça. Je m'appelle Mina. Je suis inspectrice des services sociaux. Nous sommes venus parce que ton père est soupçonné de violence domestique. Ça signifie que... »

« Je sais ce que ça signifie. Je vais à l'école. Père n'a jamais levé la main sur qui que ce soit de manière injustifiée. »

« Tu sais, parfois, ce que certains jugent justifié ne l'est pas... » nota-t-elle, remarquant un bleu à la limite de l'encolure de la tunique de l'enfant.

Surprenant son examen, le jeune wraith remonta son col.

« Père ne s'est jamais rendu coupable de ce dont vous l'accusez. Maintenant, veuillez sortir, vous n'êtes pas la bienvenue ici. »

« Écoute, je... tu n'as pas à avoir peur. Tu peux tout me dire. On fera en sorte que personne ne te fasse de mal. »

L'enfant verdit et perdit un peu de sa façade d'assurance.

« Père n'a rien fait... c'est... c'est un garçon à l'école... » marmonna-t-il, rajustant une fois encore son col.

« Tes camarades de classe te font du mal ? » demanda-t-elle, résistant avec peine à la pulsion qui lui criait de monter les quelques marches qui la séparait du wraith pour venir le consoler.
Le jeune alien haussa les épaules et se redressa.

« Ce sont justes des humains stupides. Trop bêtes pour faire la différence entre un wraith ennemi et un Ouman'shii. »

« Tes professeurs ne font rien ? »

« Je ne suis pas faible. Je ne vais pas me plaindre. »

Mina sourit avec gentillesse, grimpant quelques marches.

« Demander de l'aider, ce n'est pas être faible. »

Il haussa à nouveau les épaules.

« De toute manière, les professeurs ne m'aiment pas. Ils n'ont pas le droit de le dire, mais je le sens bien. »

« S'ils ne t'aident pas, c'est un crime. Tu as le droit de porter plainte. »

L'enfant montra les dents.

« Non. Je suis un wraith. Je n'ai pas besoin qu'on me protège. C'est moi qui dois protéger les autres. Vous pourriez partir, maintenant ? »

Elle sourit, grimpant quelques marches de plus. Peut-être qu'il y avait un moyen de tirer les vers du nez du gosse.

« Tu as raison, tu es un wraith. Et c'est très brave à toi de vouloir protéger les autres. Est-ce qu'il y a sous ce toit quelqu'un qui a besoin d'être protégé ? Quelqu'un qui n'est pas aussi fort que toi et aurait besoin de mon aide ? »

L'enfant se dandina, semblant hésiter.

« En me disant qui a besoin d'aide, tu te conduirais comme un vrai héros. » insista-t-elle.

Il baissa le nez, murmurant quelque chose d'inintelligible.

Mina monta les dernières marches qui la séparaient du jeune wraith.

« Qu'est-ce que tu as dit ? »

« Beauté. » murmura-t-il, à peine plus fort.

« Beauté ? » répéta-t-elle, perplexe.

Il opina piteusement.

« Oui. Depuis... depuis... l'accident, elle pleure toute la journée... Même Père n'arrive pas à la calmer. »

« L'accident ? Quel accident ? »

« L'accident de sa larve. Dans la baignoire. »

Mina fronça les sourcils. Normalement, toute hospitalisation suspecte de mineur devait être transmise aux services sociaux. Or, rien n'était indiqué dans le dossier.

Elle s'agenouilla pour être à la hauteur de l'enfant.

« Tu peux me dire ce qui s'est passé ? »

L'enfant hocha la tête, mais ne dit rien.

D'un geste de la main, elle l'invita à s'asseoir sur les marches, puis s'assit elle-même.

Après une brève hésitation, il l'imita.

« Alors. Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »

« Je ne sais pas exactement. J'étais à l'école. Je sais juste que... qu'il y a eu un problème pendant le bain de Joie... Naoun a dit que c'était juste un stupide accident... Quand je suis rentré, tout le monde hurlait... Beauté pleurait... et je n'ai pas très bien compris ce qui s'est passé ensuite... » expliqua-t-il maladroitement, levant des yeux malheureux vers elle.

Elle hocha la tête, tentant de lui offrir un sourire réconfortant.

«En tout, vous êtes combien ici ? »

« Neuf. »

« Avec ton père et Naoun ? »

Il acquiesça. Il y avait donc encore cinq personnes qu'elle n'avait pas vues.

« Écoute, tu veux bien attendre ici que je revienne ? »

« Vous allez où ? »

« Je vais voir les autres. » expliqua-t-elle en se relevant. « D'ailleurs, la jeune femme avec une robe verte, c'est Beauté ? »

« Non, c'est Kaya. »

« D'accord. Merci. Reste ici, d'accord ? »

L'enfant opina.

Avec un dernier regard, elle le laissa, grimpant les quelques marches qui la séparaient de l'étage.

Devant elle, un long couloir traversant toute la maison s'ouvrait, et au bout du couloir, une silhouette semblait épier. Elle reconnut Kaya.

« N'ayez pas peur. Je veux juste vous parler. On est là pour vous aider. Vous comprenez ? »

« Où est le jeune maître ? »

« Le petit wraith ? Dans l'escalier. Il attend. »

La jeune femme allait l'appeler, mais Mina la prit de vitesse.

« Kaya, j'aimerais vous parler de l'accident de Joie. »

L'adoratrice referma la bouche.

« Il ne faut pas. S'il vous plaît. Il ne faut pas en parler. »

Mina s'avança dans le couloir, les mains levées en signe de paix.

« Au contraire, je crois qu'il est important qu'on en parle. »

Kaya hocha négativement de la tête.

« Si vous ne voulez pas me dire ce qui s'est passé, est-ce que je peux parler à sa maman ? Est-ce que je peux parler à Beauté ? »

.

Lorsqu'elle ressortit presque une heure plus tard, Nodal'kan une main ferme posée sur l'épaule de l'adoratrice véhémente - entre-temps calmée -, lui jeta un regard interrogateur.

« Dois-je appeler la police afin de procéder à l'arrestation du... maître de maison ? »

« Non. Mais appeler la police me semble une bonne idée. »

« Pourquoi ? » s'enquit-il, curieux, maintenant d'une poussée distraite une Naoun soudain très agitée sur sa chaise.

« Parce que le tuyau n'était pas bidon, mais ce n'est pas le « maître de maison » qui est responsable de violence. C'est elle ! » expliqua-t-elle, pointant un doigt accusateur sur la femme, qui se mit à hurler son innocence.

« Intéressant. » lâcha le wraith, renforçant sa prise sur son épaule.

« J'appelle la police ? » demanda Mina.

Il acquiesça, secouant un peu sa proie qui se calma.

Le coup de fil fut rapide. La centrale lui annonça qu'une patrouille arriverait dans les minutes suivantes.

« De quoi l'accuses-tu, exactement ? » demanda-t-il, curieux.

« D'infanticide, de violence aggravée sur adultes et sur mineurs, et de coercition. »

L'alien pencha la tête, curieux.

« Ce sont de graves accusations. »

« La victime doit être enterrée sous le trianier. Entre deux racines. »

Le wraith acquiesça.

« Ce n'est pas de notre ressort, mais de celui de la police. Retourne à l'intérieur et assure-toi que personne ne fuie. »

Elle opina et repartit vers la vaste demeure.

.

L'affaire avait occupé le reste de leur matinée et une partie de l'après-midi. Naoun avait été placée en détention. Les quatre autres femmes, transférées dans une résidence surveillée, tandis que les trois enfants de la maisonnée, dont le jeune wraith était le plus âgé, étaient provisoirement accueillis dans un des orphelinats de la capitale. Enfin, le maître de maison, un citoyen wraith à l'air sincèrement perdu face au déploiement de policiers à son domicile, fut également placé en résidence surveillée pour interrogatoire ultérieur.

Mais pour Mina, tout cela n'était rien. Le pire fut de voir les agents de la police scientifique sortir du trou creusé au pied du trianier un petit paquet de toile noué serré. Un petit paquet trop léger pour être des pierres, et pourtant infiniment plus lourd.

Lorsqu'elle avait fait sa déclaration officielle sous serment à un des enquêteurs dépêchés sur les lieux, ce n'étaient encore que des soupçons, atroces mais infondés. Lorsqu'ils avaient déterré la sinistre preuve, c'était devenu des faits. Pour une stupide histoire de jalousie entre serviteurs, une femme avait ébouillanté vif le nouveau-né de sa rivale et, profitant de la bienveillance et de la crédulité du maître de maison, avait fait porter le chapeau à la mère éplorée, qu'elle avait pour l'occasion fait passer pour une demeurée incapable de veiller sur son propre enfant. Elle avait convaincu le seigneur des lieux que « l'accident » vaudrait la peine de mort à la pauvre mère, à qui un accès de folie avait fait commettre l'irréparable, et que par charité, il valait mieux cacher le crime et enterrer en toute discrétion la petite victime.

Naoun, fille de Xaran, le véritable monstre et tyran de la maison, avait ensuite repris son règne de terreur, profitant de la bienveillance un peu naïve de celui qui se déclarait son maître pour s'en prendre impunément aux autres adoratrices qu'il avait engagées à son service.

Un à un, les différents véhicules étaient partis, et finalement, il n'était plus resté que le leur. Un peu sonnée, Mina s'était retrouvée assise sur la place passager.

« Ça va ? » demanda Nodal'kan.

« Non. » parvint-elle à articuler.

« Si tu veux démiss... »

Elle le coupa.

« C'est toujours comme ça ? »

« Non. Pas toujours. »

Elle opina avec peine.

Le wraith poursuivit, sans faire aucun geste pour démarrer.

« C'est parfois mieux, parfois pire. »

« Comment ça peut-être pire ? »

« Il y a plus qu'une victime. »

« Mais il n'y en a pas qu'une, ici ! Ce sont tous des victimes ! »

Il acquiesça.

« Je reformule : il y a plus qu'un mort. »

« Il y a souvent des morts ?! »

« Régulièrement. »

Les poings crispés sur ses cuisses, Mina lutta contre la rage qui l'emplissait.

« Comment peux-tu le supporter ? »

Nodal'kan mit longtemps à répondre.

« Grâce à tous ceux que l'on sauve. »

Elle acquiesça, fixant sans le voir un point sur le tableau de bord.

« Il y en a beaucoup ? »

«Bien plus que ceux pour qui nous arrivons trop tard. » répondit-il doucement.

« Mais merde... tu as vu comme il était petit ? Ça aurait pu être un chaton là-dedans. Mais c'en était pas un. Merde ! »

« Ce n'est jamais un chaton... et ça ne devient jamais plus facile. » grogna-t-il, les dents serrées.

Elle le fixa, perplexe. Elle ne s'attendait pas à un tel sentimentalisme de la part d'un prédateur comme lui.

« Mais tu es un wraith. »

Le sifflement qui lui répondit la terrifia.

« J'ai deux-cent quarante-six ans. » cracha-t-il, démarrant d'un geste rageur le moteur qui vrombit.

Qu'était-elle censée faire de cette information ? Elle n'en avait aucune idée. Aucune. (1)

Le reste du trajet se passa dans le plus grand des silences, et ce ne fut que quand il s'arrêta devant les bureaux des services qu'elle réalisa où ils étaient.
« Descends. »

Elle obéit.

Sans un mot, sans un regard, il redémarra, l'abandonnant là.

Comme un zombie, elle était remontée, et s'était laissée tomber à sa place.

Il ne fallut pas longtemps à Bel'lyn pour venir s'enquérir de son état, et encore moins pour qu'il lui ordonne littéralement de rentrer chez elle et de se reposer.

C'est toujours sur pilote automatique que Mina rentra chez elle.

.

Elle n'avait presque pas dormi. Elle avait passé des heures, allongée dans le noir, à fixer le plafond de sa petite chambre dans une tour anonyme du centre-ville, les mains serrées sur la lettre de démission qu'elle avait rédigée à peine le seuil franchi.

Elle ne supporterait pas une deuxième journée comme ça. Elle avait toujours cru que c'était ça son rêve. Sa vocation. Aider son prochain. Sauver des enfants. Être assistante sociale. Mais elle avait dû faire erreur quelque part. Elle n'avait aidé personne, elle n'avait sauvé personne. Un bébé était mort de la plus atroce des manières, et elle n'avait rien pu y faire. Elle avait pris la lettre avec elle. S'était levée et habillée avec la ferme intention de la donner à Eregonde et de tourner les talons pour ne plus jamais remettre les pieds dans les locaux encombrés des services sociaux.

Lorsqu'elle arriva, elle trouva la secrétaire en grande discussion murmurée avec Kerra, une de leurs collègues. Les deux femmes se turent à son arrivée, la détaillèrent, leurs yeux s'arrêtant sur l'enveloppe dans sa main puis Eregonde lâcha un « Merde, je te dois un dîner. ». Une colère sourde envahit Mina. De qui se moquaient-elles ? Qu'est-ce qu'elles croyaient ? Que c'était juste un jeu pour elle ? Serrant le poing à en froisser la lettre fatidique, elle carra les épaules. Depuis son arrivée, tout le monde ne faisait que parier sur son départ. Prophétiser son abandon. Son échec. Ils se croyaient meilleurs qu'elle, peut-être ? Parce qu'elle avait un cœur ? Parce que voir un bébé enterré comme on jette un vieux déchet lui faisait mal ? Elle allait leur prouver qu'ils avaient tort ! Que ce travail, pour elle, n'était pas qu'un amusement, une distraction.

D'un geste rageur, elle fourra l'enveloppe réduite à un amalgame de cellulose froissé dans sa poche et, le regard défiant, elle se dirigea vers le vestiaire.

Le silence qui l'accueillit lorsqu'elle entra dans le bureau était éloquent. Personne ne l'attendait là.

Nodal'kan insondable, levant le nez de sa tablette, prit le temps de la détailler longuement. Elle l'ignora aussi férocement que tous les autres. Qu'ils aillent tous se faire foutre. S'ils pouvaient endurer ça, elle le pouvait aussi ! C'était son rêve ! Sa vocation depuis toujours !

.

Elle avait essayé de se concentrer pendant le colloque, sans grand succès. Mehmet allait sans doute à nouveau la confiner à des travaux de classement. En un sens, ça l'arrangeait. Lire des rapports affreux était infiniment plus simple que de les vivre.

Le raclement des chaises que l'on bouge la tira de ses sombres pensées. Elle chercha des yeux l'homme pour lui demander ce qu'elle devait faire.

Elle ne le trouva pas. Seul Nodal'kan, debout dans l'embrasure de la porte, était encore là.

« Alors, tu viens ? »

« Hein ? »

La veille, il l'avait larguée devant les bureaux, furieux, et à présent, il se proposait de l'emmener à nouveau ?

« Tu es là. Je suppose que ça signifie que tu veux travailler. Donc, tu viens ? » répéta-t-il.

Elle s'empressa de le suivre.

Oui, elle voulait travailler !

« Merci. »

Un obscur grognement lui répondit.


(1)Si vous avez des théories sur l'importance de l'âge de Nodal'kan, faites-en-moi part dans les commentaires !