Nodal'kan n'avait pas menti. Ça se passait souvent mieux. Parfois beaucoup mieux. Comme ce matin-là, alors qu'un peu empruntée, Mina tentait de faire comprendre à des parents ivres de bonheur qu'elle ne faisait que son travail en leur rendant leur enfant, après avoir constaté qu'ils avaient tous deux réglé leurs problèmes de drogues et avaient plus que stabilisé leur situation.
Le wraith, l'air vaguement amusé, l'observait tenter d'esquiver les embrassades euphoriques de la petite famille fraîchement réunie, appuyé contre leur véhicule de fonction.
« Pourquoi ce genre de choses n'arrive qu'à moi ? » demanda-t-elle, lorsque enfin elle parvint à leur échapper.
Le prédateur lui décrocha un sourire carnassier de tueur.
« Aucune idée. »
Menteur ! Si elle était là, c'était bien parce que personne, et surtout pas des gamins effrayés, n'a envie d'approcher un wraith tout en dents, en griffes et en silence grincheux.
Se retenant de le lui faire remarquer, Mina prit la tablette, et comme cela était devenu sa routine, entreprit d'y entrer le rapport préliminaire pendant que Nodal'kan les conduisait à leur prochaine destination.
Le moteur s'arrêta bien avant qu'elle n'ait terminé d'écrire. Surprise, elle releva le nez, découvrant un parking souterrain quelconque.
« On est déjà arrivés ? »
Le wraith grogna un assentiment.
« Mais... »
Elle regarda le dossier suivant. Ils étaient censés assurer le suivi d'un des dossiers de Nodal'kan, dans la campagne Oumanet, et ils n'étaient évidemment pas à la campagne.
« Tu sors ? » demanda-t-il, se penchant par la portière ouverte.
S'embrouillant un peu avec la ceinture, la tablette, son sac et sa veste, Mina obtempéra.
« On est où ? »
Un grondement fort peu utile lui répondit. Elle lui emboîta le pas, réduite à faire des suppositions.
Le wraith s'effaça pour la laisser monter dans la cabine d'un ascenseur vitré qui s'éleva bientôt le long d'une des tours étincelantes du centre-ville. Ils n'étaient certainement pas là pour le travail.
Elle voulut encore lui demander leur destination, mais le sublime panorama d'Oumana, avec ses hautes tours scintillantes et sa verdure omniprésente, lui coupa momentanément le souffle.
La petite cabine grimpait toujours plus haut, découvrant un horizon lumineux toujours plus immense.
« On voit le mont Ogun d'ici ! » s'extasia-t-elle, devinant la forme caractéristique de croc tordu du sommet dans l'azur lointain.
« Le mont Ogun ? »
Nodal'kan s'approcha d'elle, venant se poster juste dans son dos, si près qu'elle en eut la chair de poule. Il n'avait toujours aucun sens de l'espace personnel.
Elle pointa du doigt la montagne.
« Là-bas. Entre la tour avec les arbres sur le toit et celle de la Darkstar Interstellar Line. C'est celui qui ressemble à un croc. »
Le wraith scruta l'horizon.
« Je le vois. »
« Je suis née à Belfosse. C'est une cité portuaire à une centaine de kilomètres de cette montagne, de l'autre côté. »
« Alors tu dois savoir nager. »
« Bien sûr. Tout le monde sait nager, non ? »
« Non. »
« Pas les petits enfants, bien sûr. »
« Je ne sais pas nager. »
« Quoi ?! » s'étrangla-t-elle.
« Je ne sais pas nager. »
« Mais comment ? Je veux dire, même quand on est pas au bord de la mer, il y a toujours un lac, ou une rivière, un étang au moins. »
Le wraith ricana, puis se pencha, posant presque son menton sur son épaule avant de lever le bras vers le ciel, et la forme presque fantomatique de la ruche impériale en orbite basse autour de la planète.
« Je suis né là-haut. Il n'y a pas de rivière dans l'espace. » murmura-t-il.
Elle rougit. Bien sûr. Qu'elle était bête. La plupart des wraiths ne savaient pas nager.
« Désolée. »
Nodal'kan s'éloigna avec un soupir satisfait et bientôt, un carillon léger leur annonça qu'ils étaient arrivés.
Une fois encore, il s'effaça, lui laissant le champ libre pour découvrir un magnifique espace de verdure et de confort comme enveloppé sous une bulle de verre, et ouvert dans toutes les directions sur la ville.
Entre deux bacs de plantes exotiques artistiquement taillées, des tables basses accompagnées de confortables fauteuils et banquettes s'harmonisaient aux tables de dîner qui parsemaient l'endroit.
Un affichage holographique lui apprit qu'ils se trouvaient au Celestial, bar-lounge-restaurant gastronomique.
« Waouh... Pourquoi on est là ? »
Le wraith sourit.
« Une petite tradition. » répondit-il, s'avançant à longues enjambées élégantes.
« Hein ? »
Avec un temps de retard, elle le suivit en trottant.
Un serveur à la mise impeccable leur offrit de les installer, et ce ne fut qu'une fois assis avec toute l'élégance d'un grand seigneur dans un fauteuil que Nodal'kan consentit à l'éclairer.
« Tu as tenu un mois tout entier dans le service, sans flancher un seul jour. Pour une novice comme toi, c'est un exploit qui mérite d'être récompensé. »
Le serveur leur tendit à tous les deux une carte.
« Mais... (Elle ouvrit la carte.) Mais ! Huit crédits pour une infusion ?! »
Reposant d'un geste gracieux son menu, Nodal'kan pouffa.
« Je te rassure, c'est moi qui paie. »
Mina piqua un fard.
« Non. Je ne peux pas accepter, je... »
« J'en ai parfaitement les ressources, et c'est moi qui t'ai amenée ici. Il est normal que je paie. »
« Mais... »
« Choisis ce que tu désires. »
Opinant misérablement, elle consulta le menu, optant finalement pour un Darol jaune, pas l'option la moins chère, mais certainement pas la plus onéreuse.
D'un geste autoritaire de la main, le wraith appela un serveur qui s'empressa d'accourir.
« Un Darol jaune pour ma collègue. »
« Et pour vous, Monseigneur ? »
« Rien. »
« Très bien. Merci. »
L'homme repartit aussi promptement qu'il était venu.
« Tu ne prends rien ? » demanda-t-elle, encore plus mal à l'aise.
« Je suis wraith. »
Mais c'était quoi cette réponse ? Ça ne l'empêchait pas de pouvoir commander quelque chose si le cœur lui en disait.
« Tu ne... heu... mange pas ? »
« Je laisse cela aux humains. »
Elle opina, ne sachant que répondre.
Rapidement, mais trop lentement pour ne pas laisser un silence malaisé se répandre, sa commande arriva.
« Le Darol jaune de Madame. » annonça pompeusement le serveur, posant devant elle un verre de cristal finement ouvragé, rempli d'un épais liquide jaune et décoré d'une tranche de baie de Darol et d'une petite fleur rose.
« Merci beaucoup. »
L'homme s'inclina et partit.
Elle jeta un regard emprunté au wraith devant elle, qui d'un geste l'encouragea à boire.
Elle porta le verre à ses lèvres sous le regard insondable de ce dernier.
« Tu veux goûter ? » proposa-t-elle en tendant le verre.
Un grondement agacé lui répondit.
Elle s'empressa de ramener sa main et la boisson contre elle.
« Mmh, c'est délicieux. Merci. » offrit-elle en une pauvre tentative d'alléger l'ambiance.
Nodal'kan inclina la tête gracieusement.
Elle prit une seconde gorgée. Vraiment, c'était délicieux. Tout l'arôme des baies avait été conservé et sublimé par l'infusion de lait et d'épices parfaitement dosé, et l'ensemble avait été refroidi juste assez pour que le mélange épaississe, tout en restant juste assez chaud pour que toutes les saveurs se développent.
« Tu es mal à l'aise ? »
« Hein ? Non, oui... heu... J'ai pas l'habitude qu'on me regarde comme ça quand je mange... bois... heu... Ça me perturbe. »
« Soit. »
En un instant, le regard d'or se détourna, observant paisiblement le décor qui les entouraient.
« Merci. » marmonna-t-elle au bout de quelques secondes.
Un grondement satisfait lui répondit et elle put apprécier son Darol sans que le regard du wraith ne se pose une seule fois sur elle, ce qui était presque tout aussi dérangeant.
Le verre vide, elle le reposa sur la table.
« C'était très bon, merci Nodal'kan. »
« C'était un plaisir. Pouvons-nous y aller ? » demanda-t-il, sans la regarder.
« Oui. Bien sûr. »
Elle bondit sur ses pieds.
« Alors je vais payer. »
Le wraith se leva, la laissant là, un peu embarrassée par l'étrangeté de la situation. Impression qui se prolongea jusqu'à ce qu'ils soient de retour dans leur véhicule.
« Mina, prochain dossier ? »
Avec bonheur, elle bondit dans cette familiarité réconfortante.
« Alors, la famille Snok. Six enfants, deux parents, trois oncles, deux tantes, treize cousins et une grand-mère. Agriculteurs depuis toujours. Sous surveillance suite à quelques manquements à l'obligation de scolarisation des mineurs et des problèmes de violence domestique. »
« Des tarés congénitaux, oui ! » siffla l'alien.
Elle le fixa perplexe. Ce n'était pas son genre de s'énerver ainsi.
Il lui jeta un regard mauvais.
« La consanguinité est une aberration génétique ! (Il gronda, coupant court à toute velléité de répondre de Mina.) Et oui, cela concerne toutes les races. Les wraiths sont peut-être génétiquement plus résistants à force d'accouplements contre-nature, cela ne nous empêche pas de finir par avoir des lignées entières de dégénérés ! »
Ne sachant que faire, elle se contenta de rester silencieuse.
Après quelques secondes, le prédateur se calma.
« Navré si je t'ai effrayée. »
« Non non, tout va bien. »
Il lui décrocha un regard sévère.
« Ton odeur ne ment pas. »
Mina en rougit.
« Désolée. »
« C'est moi qui te dois des excuses. J'ai perdu mon calme sans raison valable. Je te présente mes regrets et te prie de bien vouloir me pardonner mon écart caractériel. »
« Non. Tout va bien. Vraiment. J'ai juste été surprise, c'est tout. » bafouilla-t-elle, agitant un peu les mains en l'air.
« Bien. »
Le wraith se redressa, redevenu égal à lui-même.
Le silence retomba alors que la banlieue cédait petit à petit le pas à la campagne.
« Nodal'kan... Je peux te poser une question ? »
Un vague grondement lui répondit.
« Pourquoi fais-tu ce métier ? »
Il mit si longtemps à répondre que Mina avait renoncé à recevoir une réponse.
« Les larves sont la ressource la plus précieuse qu'une race puisse avoir. C'est son avenir et sa pérennité. Mais c'est aussi la ressource la plus sous-estimée et la moins bien préservée. En tant qu'espèces évoluées, nous devrions tous chérir et protéger nos larves. Mais c'est souvent, beaucoup trop souvent, tout le contraire. Sur les ruches, un serviteur humain vaut plus qu'une larve wraith. Ce sont toujours les petits qui mangent en dernier, et la plupart ont des carences. Alimentaires, éducatives et affectives. On pourrait penser que les humains, qui n'ont pas de couvées mais un seul petit à la fois, les traiteraient mieux, mais je peux te le dire d'expérience : les pires cas de maltraitance que j'aie vu sont tous du fait d'humains. (Le wraith se tut, semblant chercher ses mots.) Je fais ce métier, parce que je crois sincèrement que les Ouman'shii sont la meilleure chose qu'il puisse arriver à nos races, et je crois sincèrement que l'avenir de notre peuple réside dans le cœur de ses enfants. Si on ne les protège pas, alors c'est l'empire tout entier que l'on trahit. Et je préférerais mourir que de trahir mon peuple bien-aimé et mon impératrice adorée. »
Mina acquiesça pensivement.
« C'est une très belle raison. »
L'alien lui jeta un regard en coin.
« Et toi, pourquoi le fais-tu ? »
Avec un petit rire, elle haussa les épaules.
« Je ne sais pas. J'ai toujours voulu aider mon prochain. Aider des enfants. J'adore les enfants. En fait, je n'ai jamais su quoi faire d'autre. On peut sans doute appeler ça une vocation. »
Un grondement approbateur lui répondit, ainsi qu'un sourire tout en dents.
« C'est bien, Mina de la tribu de Gurel. Sans vocation, la vie n'a pas de raison d'être vécue. »
« Oui, je suppose... »
Le wraith ricana.
« Et si tu doutes de ta légitimité dans ce service, n'oublie pas, tu as tenu un mois. Tu fais partie des nôtres. Tu es une inspectrice des services sociaux, brigade des mineurs. »
Il y avait tant de certitude, tant d'assurance dans la voix vibrante du prédateur, que Mina ne put s'empêcher d'approuver de tout cœur. Tant de conviction ne pouvait venir de nulle part.
Cette fois, le rire du wraith emplit tout l'habitacle.
« Quoi ? »
« Je préfère cette odeur à celle de ta peur. »
Les joues brûlantes, Mina se retrouva à souhaiter de disparaître, alors que le wraith menaçait de s'étouffer de rire, avant de redevenir brusquement sérieux.
« On est arrivés. »
