Et après une longue pause pour finir au-delà des étoiles et par delà le destin, je suis de retour, pour vous jouer un...à non, juste pour un nouveau chapitre.

La publication d'espèce sociale vas reprendre à priori régulièrement.

Bonne lecture.


Nodal'kan gara leur véhicule sur le bord de la route de terre, non loin d'un grand portail en bois brut.

« On va marcher depuis ici. »

Mina acquiesça. La ferme était visible à quelques centaines de mètres entre les cultures.

Ramassant ses affaires, elle suivit le wraith qui referma soigneusement la barrière derrière lui.

Ils n'avaient pas fait cinquante pas que les grondements mauvais d'un chien pelé leur parvenaient, bientôt suivis de l'animal qui chargea, tous crocs dehors et prêt à défendre son territoire.

Se penchant de manière à le dominer de toute sa hauteur, Nodal'kan rugit, superbe et terrifiant, et la bête, avec des glapissements effrayés, disparut entre deux tiges de haricots de Fila, la queue entre les jambes.

Mais l'alerte avait été donnée, et un comité d'accueil composé de rudes paysans armés d'outils agricoles et de quelques pétoires antédiluviennes venait à leur rencontre.

« Reste derrière moi. »

Mina opina, laissant le wraith la dépasser de deux pas. Elle n'avait aucune envie de se tenir face à ces hommes et à leurs armes.

« T'es pas bienvenu ici, abomination ! » cracha le plus vieil homme du groupe, en même temps qu'un glaviot brunâtre qui vint s'écraser aux pieds de Nodal'kan.

« Amos Snok, je suis – malheureusement - toujours votre responsable social. Baissez votre arme et dites à votre... famille de faire pareil. » répondit froidement le wraith, dégainant sa plaque d'inspecteur pour la leur montrer.

« Cassez-vous ! On a pas besoin que l'empire mette son nez dans nos affaires ! On est chez nous et on fait ce qu'on veut ici ! »

Mina sentit l'énervement monter d'un cran chez son coéquipier qui gronda tout bas.

« En tant que citoyals et habitants d'Oumana, vous êtes sous l'égide de l'empire, et de fait, tenus de respecter ses lois ainsi que celles du gouvernement local. » siffla-t-il, d'un calme effrayant.

« On encule des lois créées par des monstres suceurs de vie ! »

Un grondement sourd échappa au wraith, qui serra un peu plus les poings et la mâchoire. Avec une profonde inspiration, il prit le temps de se calmer.

« Amos Snok, si vous ne nous laissez pas faire notre travail et nous assurer du respect des lois concernant les mineurs au sein de votre groupe familial, je recourrai à tous les moyens nécessaires pour y parvenir, même si cela implique de faire venir l'armée pour raser votre misérable terrier de consanguins. »

« Vous avez pas le droit ! L'armée est là pour protéger la population, pas pour l'agresser ! » répliqua l'homme, soudain inquiet.

Avec un sourire mauvais, le wraith s'avança d'un pas.

« Non, humain, l'armée est là pour protéger l'empire et la paix qu'il offre, pas pour protéger les sombres abrutis mous du bulbe de votre espèce, qui en menacent la pérennité de l'intérieur. »

A chaque mot qu'il prononçait, Nodal'kan s'avançait d'un pas de plus, jusqu'à se retrouver avec le canon de l'arme du vieillard posé contre son torse. Se redressant de toute sa hauteur, il le défia du regard. L'homme ne releva pas le défi.

Avec un grondement dédaigneux, Nodal'kan écarta l'arme et l'homme avec, et se remit en route, forçant les autres à se pousser précipitamment.

« Mina, on y va ! »

Elle s'empressa de le suivre, jetant des regards inquiets au petit groupe armé qui les fixait toujours, haineux et immobile.

Toute la famille vivait dans un grand corps de ferme rustique, sans aucun des luxes de la vie moderne. L'eau venait du puits de la cour, et des lampes à huiles fournissaient l'essentiel de l'éclairage. Ils n'étaient pourtant qu'à une petite heure de route du centre-ville d'Oumana. Il aurait été facile aux résidents d'obtenir au moins un robinet et une alimentation électrique minimum. Puisque de toute évidence, ils étaient assez riches pour posséder des terres agricoles et une ferme, ce n'était pas par pauvreté qu'ils en étaient dénués, mais par choix.

Mina nota consciencieusement ses réflexions sur sa tablette, pendant qu'à grand renfort de menaces répétées, Nodal'kan obtenait la présence de tous les mineurs de la maison autour de la grande table de bois blanchi.

En plus des six enfants du couple propriétaire, huit des cousins étaient encore mineurs. Enfants plus ou moins légitimes des oncles et des tantes qui, comme tout le monde, travaillaient sur l'exploitation.

Les entretiens furent vite expédiés sous le regard menaçant des hommes armés qui les avaient accueilli. Si une des filles, qui désirait aller à l'école, avait pu le faire si le travail des champs ne requérait pas sa présence, il était évident que les adultes ne voyaient pas la nécessité de forcer les enfants à fréquenter l'école s'ils ne le désiraient pas. Mina aurait voulu leur faire la morale sur la responsabilité d'un tuteur de parfois forcer un mineur à faire des choses qui lui déplaisent pour son futur bien-être, mais Nodal'kan l'en avait empêchée. Après avoir protocolairement signalé que la visite était terminée, que si les quelque bleus visibles sur les gosses ne pouvaient pas être formellement identifiés comme des marques de violences, il ne doutait guère de leur origine, et que les Snok recevraient les conclusions de la visite dans quelques jours, ils avaient rapidement pris congé.

« Pourquoi ne pas rester ? Pourquoi ne pas leur expliquer l'importance de l'école ? » ronchonna la jeune femme alors qu'elle devait presque courir pour rester à hauteur du prédateur.

« Parce que ce sont des imbéciles qui pensent n'avoir rien à apprendre de personne. Discuter ne fonctionne pas avec ce genre de créatures. »

« Ce sont des gens ! »

« Qui ne valent guère mieux que des bêtes. Quand je les vois, je comprends mieux comment ma race peut traiter la tienne comme du bétail. »

Mina ne put retenir une exclamation choquée. Comment osait-il ?

Visiblement, pour Nodal'kan, la discussion était terminée et, avec un vague grognement, il lui signala qu'il n'allait pas tenir éternellement le portail pour elle. Elle s'empressa de passer et de remonter à bord de leur véhicule.

« Ceinture. »
« Déjà fait. » répondit-elle sèchement.

L'engin démarra en douceur et fit demi-tour en cahotant sur la route de terre.

« Nous avons de la route pour revenir au bureau. Tes conclusions, Mina ? » demanda tranquillement le wraith.

Comment pouvait-il changer aussi subitement d'humeur ?

Encore agacée, Mina fit de son mieux pour se calmer aussi.

« Mes conclusions... mes conclusions... C'est évident que les gamins et aussi la mère et la tante, heu... (elle consulta ses notes) Valerinne Snok... n'osaient pas nous parler à cœur ouvert. Je pense effectivement que les enfants sont battus, mais tant qu'ils ne se sentiront pas en sécurité, ils ne dénonceront jamais leur bourreau. »

Un sifflement approbateur lui répondit. Elle le prit pour une invitation à poursuivre.

« Quant à la scolarisation, c'est un tout autre problème. L'école ne peut pas être à la carte, et si les enfants n'ont rien de mieux à faire ! Il faut qu'ils aillent à l'école. Et selon tes dossiers, c'est la troisième fois qu'on constate des manquements. La situation s'est améliorée mais... »

« Mais on va porter ça devant les tribunaux. »

« Les tribunaux ? C'est pas un peu extrême ? On ne devrait pas leur proposer un coaching ? Un précepteur à domicile ? »

« Tu as vu la famille ? Tu penses qu'ils accepteraient ? »

« Non... »

« Donc, on va transmettre le dossier au tribunal des mineurs, et ils seront mis en demeure de scolariser leurs petits s'ils ne veulent pas se les faire retirer. (Le wraith eut un rire sinistre.) Je voudrais les voir essayer d'exploiter la ferme sans le travail de leurs rejetons. »

« C'est vrai, les enfants triment vraiment dur... même les tout-petits. »

Nodal'kan lui jeta un regard en coin.

« Tu n'as pas travaillé, petite ? »

« Si, mais pas avant mes douze ans. Et c'était seulement quelques heures cinq à six fois par semaine, après l'école et les devoirs. Je tenais la boutique des voisins pendant que le vieil Irad allait chercher ses arrivages au port et négocier de nouvelles cargaisons. Je ne retournais pas la terre sur des hectares. »

« Mmmh. C'est en effet une tâche plus adaptée à une larve au système musculo-squelettique pas encore complètement développé. »

« Et toi ? Tu as travaillé ? »

« Je suis né avant que l'empire n'existe. Bien sûr que j'ai travaillé. Dès que j'ai su ramper, on m'a envoyé avec les autres larves nettoyer les conduits de la ruche, puis quand je suis devenu trop grand pour cette tâche, je suis entré en pré-apprentissage auprès d'un guerrier. »

« Un pré-apprentissage ? Ça a l'air pas mal. »

Le wraith pouffa.

« C'est surtout un joli terme pour dire qu'un petit sans défense est offert en esclavage à un adulte qui peut en faire tout ce qu'il veut, tant qu'il ne le tue pas et ne le mutile pas définitivement. »

« Oh, je ne savais pas... désolée. »

Nodal'kan tourna un regard surpris vers elle.

« Pourquoi t'excuses-tu ? Tu n'as aucune responsabilité dans tout cela. »

« Hum... mais du coup, tu faisais quoi ? »

« Tout ce que mon maître désirait. Les pré-apprentis des scientifiques passent beaucoup de temps à nettoyer les laboratoires et à surveiller les expériences. Ceux des guerriers n'ont pas autant de chance. Une armure ne peut être lustrée qu'un certain nombre de fois par jours. Du coup, on était surtout là pour distraire nos maîtres. »

Mina commençait à avoir quelques images atroces en tête, et pourtant, elle ne put s'empêcher de demander :

« Comment ? »

« Oh, des combats entre larves ou contre des humains. Parfois aussi en servant de cible vivante pour les entraînements au tir... (Il se renfrogna sensiblement.) Au moins, tout ça nous préparait à devenir des guerriers... pas le reste. »

« Le reste ?... Oh, je suis tellement désolée. »

Le wraith haussa les épaules.

« C'était normal alors. J'ai survécu à mon pré-apprentissage et ai été placé en apprentissage auprès d'un autre guerrier. Une vraie brute, mais une brute efficace. J'ai beaucoup appris avec lui. J'avais presque atteint l'âge de recevoir un vrai nom et d'être présenté à ma reine quand elle a été tuée et qu'on est devenus Ouman'shii. Les alphas ont pu choisir de partir ou de rester, mais nous, on était encore des larves aux yeux de tous, alors personne ne nous a rien demandé. On a rejoint un programme d'insertion... et voilà. »

« C'est à cause de ça que tu as voulu devenir assistant social ? »

Une fois encore, le wraith pouffa.

« Un jour, peut-être que je te raconterai. Parle-moi plutôt de ton enfance à Belfosse. »

Elle opina. Il était rare qu'il s'ouvre autant à elle. Elle n'allait pas en demander davantage pour l'instant.

Elle passa donc le restant de la route à lui parler du port de Belfosse, de la plages de galets voisine où elle allait nager avec les autres enfants de son quartier, et des pâtisseries qu'ils dégustaient pour la fête des Fondateurs ou de la fête des enfants. Elle lui parla aussi de ses deux demi-frères, de leurs études, et du Laokass domestique qu'ils avaient eu pendant quelques années.

« Ton enfance semble avoir été heureuse. Pourquoi avoir voulu devenir assistante sociale ? » demanda Nodal'kan alors qu'il se garait dans le parking souterrain des bureaux.

« Mmmhhh, je ne sais pas trop. En fait, j'ai toujours voulu faire quelque chose pour les enfants. Peut-être que c'est juste l'envie que tous les gosses aient une enfance aussi heureuse que la mienne qui m'a poussés à faire tout ça? »

Le wraith prit le temps de la dévisager quelques secondes puis, la paralysant un instant d'une terreur purement animale, il posa sa main sur sa tête et lui ébouriffa doucement les cheveux.

« Voilà la véritable raison pourquoi les wraiths auront toujours besoin des humains. Pas parce que vous êtes notre nourriture, mais parce que vous êtes capable du pire et surtout du meilleur. Comme de changer le monde, non par intérêt personnel, mais juste pour partager votre bonheur avec ceux qui n'ont pas la chance d'être aussi nantis que vous. »

Il lui ébouriffa encore un peu les cheveux avec un étrange sourire en coin, puis la laissant abasourdie dans son siège, se leva.

« Nos rapports ne vont pas s'écrire tous seuls. Allons-y. »

Évidemment, il avait raison. D'autant plus raison qu'une requête au juge demandait un dossier complet, avec toutes les pièces correctement répertoriées et étiquetées, une documentation des preuves photographiques parfaitement organisée, et une foule de formulaires complexes à remplir.

Même avec l'aide de Bel'lyn pour le classement et la relecture, ils n'eurent terminé que deux bonnes heures après le départ du dernier de leur collègue.

Finalement, avec un grondement satisfait, Nodal'kan put refermer le dossier informatique.

« Fini ! Il part demain à la première heure pour le bureau du juge des Affaires sociales. »

« Ouf, tant mieux ! » acquiesça-t-elle, s'effondrant à moitié sur le bureau avec une grimace alors que son dos ankylosé protestait.

Une longue main chitineuse se posa sur son épaule.

« Tout va bien, Mina ? » demanda doucement l'Irän dans son esprit.

« Ouais... j'ai juste mal au dos et faim... genre, super faim. »

Bel'lyn échangea un bref regard et sans doute quelques pensées avec Nodal'kan, qui se releva.

« Moi aussi j'ai faim. Allons manger. » siffla ce dernier.

Mina releva la tête, perplexe et un brin inquiète à la perspective d'un repas de wraith.

« Le gros insecte connaît une bonne adresse. Allons-y. Tu viens, Mina ? »

Elle hésita un instant, puis se releva. Elle avait vraiment faim, et aucun de ses collègues ne l'avait encore invitée à boire un verre... sauf Nodal'kan... le matin même.

« J'arrive. Faut juste que je passe aux toilettes. »

« Tsssh, les humains et leurs fluides... »