La vie avait repris. Normale. Plus personne ne remettait en question la légitimité de Mina au sein du service. Memeht avait cessé de la traiter comme une stagiaire, et elle commençait à avoir ses propres dossiers. Techniquement, il s'agissait toujours de dossiers en commun avec Nodal'kan, mais sur certaines affaires, il lui laissait toute la place, se contentant des tâches subalternes qu'elle prenait en charge sur ses dossiers à lui. Ça marchait plutôt bien. Elle n'avait ainsi pas l'impression d'être son assistante, mais ils ne se marchaient que rarement sur les pieds.
C'est dans ce contexte que Mina découvrit ce que ses collègues appelaient affectueusement « la saison des orphelinats ». Chaque année, pendant plusieurs mois, la même routine revenait alors que leurs agendas se remplissaient d'inspections dans les innombrables orphelinats et maisons d'accueil de leur secteur d'Oumana. Trois-cent dix-huit points à vérifier dans chaque institution, allant de la qualité des repas servis aux enfant à l'épaisseur minimale de leurs matelas, ou aux normes des barrières entourant l'obligatoire cour de jeu. Il était rare que tous les points soient remplis, mais tous n'avaient pas la même importance. Il était évident que des locaux insalubres étaient bien plus délétères qu'une barrière trop basse de dix centimètres, ou que des gonds un peu rouillés et grinçants.
Il y avait aussi une part non négligeable accordée au ressenti des inspecteurs et Mina en était ravie, car entre les institutions flambant neuves et parfaitement aux normes, mais traitant les enfants à leur charge comme du bétail à élever pour faire du profit, et les petits orphelinats privés fondés par des âmes dévouées et faisant des merveilles avec des moyens dérisoires, Mina ne pouvait s'empêcher de préférer les seconds aux premiers. Après tout, la seule chose qui comptait vraiment était le bien-être des enfants. Et ça, c'était bien le seul critère que la liste en trois-cent dix-huit points ne pouvait quantifier.
Ils avaient enchaîné trois visites ce jour-là. Une visite conjointe à trois autres inspecteurs dans un des plus grands orphelinats de l'empire. Un immense centre, presque un village, abritant plus de trois mille enfants et un bon millier d'employés pour veiller sur eux, les éduquer, les soigner, et en faire de futurs membres productifs de la société.
Quelques problèmes mineurs, mais rien de suffisamment grave pour justifier une seconde visite. Ils avaient simplement notifié les manquements à la direction et étaient partis. Ils avaient ensuite mis le cap sur un orphelinat de campagne, visité quelques semaines plus tôt, et dont les nombreux manquements justifiaient largement un suivi plus strict. Trop d'enfants, pas assez de personnel, qui plus est un personnel insuffisamment formé. Plusieurs installations dangereuses non sécurisées, et du matériel scolaire désuet. Ils avaient vérifié les points litigieux avec soin. Tout n'avait pas encore été corrigé, mais la direction avait pu leur présenter des preuves de commandes de nouveaux livres, ou d'annonces pour du personnel supplémentaire. Ils avaient donc donné leurs recommandations et annoncé une troisième visite dans les semaines à venir, surprise cette fois.
Enfin, ils avaient terminé avec ce que Mina ne pouvait qualifier autrement que de mission de rêve. Un orphelinat si petit qu'il n'en méritait pas vraiment le nom, tenant davantage de la famille d'accueil que du centre pour mineurs, et qui, avec sa grande maison aux chambranles gravés, son jardin plein de fleurs, ses dessins d'enfants affichés partout sur les murs et ses chambres pleines de rires et de cris de joie était un plaisir à voir. L'ensemble ne remplissait avec peine que la moitié des points de la liste, mais qu'importait ? Aucun des huit pensionnaires ne désirait partir ou être adopté. C'était leur maison. Leur famille. Ils y étaient aimés, écoutés et respectés dans toute leur merveilleuse individualité, et le couple gérant l'endroit les traitait tous, du plus petit au plus grand, comme leurs propres enfants. Il leur avait suffi d'un coup d'œil pour se concerter. Qui se soucie d'une cour et de barrières, quand on a un immense jardin et une forêt plus immense encore pour se dépenser ? Qui se soucie de garde-fous et de hauteurs de fenêtres quand tout est de plain-pied et dans un quartier paisible ? Ils avaient rapidement validé l'établissement, mais étaient restés un peu plus longtemps que nécessaire, parce qu'ils avaient été invités à prendre le goûter avec les enfants, et qu'à peine leur compote avalée, ces derniers les avaient embarqués dans leurs jeux.
Mina s'était laissé convaincre de disputer une partie de balle mordeuse, et elle dut vite se rendre à l'évidence : elle n'avait plus l'endurance de ses douze ans. Essoufflée et suante, elle déclara forfait, sous les rires moqueurs des enfants qui se lancèrent très vite dans une revanche.
Face à l'absence éclatante de son coéquipier, elle se mit à sa recherche, et le trouva bientôt, assis dans le verger sous un arbre en fleurs, prenant un thé des plus imaginaires avec une des plus jeunes pensionnaires qui, l'air ravi d'avoir un hôte si auguste, babillait sur un royaume et ses sujets en guimauve.
« Ah, Nodal'kan ! »
Avec une révérence élégante et des excuses tout aussi délicates, le wraith se releva, attentif à ne pas faire tomber les petites fleurs jaunes piquées dans ses cheveux, et s'approcha d'elle.
Elle le détailla, un sourire amusé aux lèvres. A en juger par les tresses irrégulières - nouées par des rubans d'un crème jurant avec le blanc argenté de sa chevelure - et les fleurs, le wraith avait laissé l'enfant le coiffer. Levant un sourcil, elle fit un geste interrogateur en direction de la petite qui les observait, sirotant toujours son thé imaginaire.
Avec un sourire charmeur et une ravissante courbette à l'égard de cette dernière, il lui répondit :
« La princesse Espoir ici présente a eu l'incommensurable bonté de m'inviter à partager son exquis thé de l'après-midi et de me faire l'honneur de quelques conseils de coiffure. Qui suis-je pour refuser ? »
L'enfant, flattée, rit tout en rougissant de la plus adorable des manières, tandis que Mina, qui pensait commencer à connaître son coéquipier, remettait toutes ses certitudes en question.
D'où lui venait cette douceur et cette patience ? Pourquoi en faire montre maintenant alors qu'il se contentait d'habitude d'être froid et pratique, lui laissant tout le travail de « communication » ?
Pourquoi ? Comment ? D'où ?
« Mina, tu désires me parler, ou tu es juste venue interrompre le thé princier sans raison ? »
« Hein... heu... non, mais il est bientôt dix-huit heures. Je venais voir si on y allait bientôt ou pas... »
« Dix-huit heures, déjà ! (Avec emphase, le wraith fit volte-face.) Pardonnez-moi, très noble princesse, mais mon devoir m'appelle. Votre thé est des plus exquis, et je vous suis infiniment reconnaissant pour cette sublime coiffure. Puissiez-vous brillez dans le firmament des grandes souveraines pour toujours. »
La fillette rit de plus belle, et dans un élan de spontanéité enfantine, se releva pour courir vers le wraith avec l'intention évidente de lui faire un câlin. Avec une fluidité qui n'avait rien d'humain, se dernier s'agenouilla pour la recevoir dans ses bras et l'y serrer avec douceur.
« Bonne soirée et bonne nuit, belle princesse Espoir. »
« Au revoir, Nodal ! Au revoir, Mina ! »
Mina salua l'enfant de la main, tandis que le prédateur se relevait. Le temps de dire au revoir à tout le monde, et ils étaient de retour dans leur véhicule.
Un sourire en coin, Mina ne pouvait s'empêcher de fixer le wraith qui, une fois certain que la petite ne risquait pas de le voir, s'attela avec un soin maniaque à la tâche de se recoiffer de manière plus conventionnelle.
« Quoi ? » finit-il par gronder.
« Oh, rien ! Je ne savais pas que tu pouvais être aussi gentil. »
« Je ne suis pas gentil. Je fais mon travail. »
« Mais bien sûr. Ton travail, c'est de prendre du thé imaginaire avec des coiffeuses en herbe. »
« C'est n'est pas une coiffeuse en herbe, mais une future princesse. » répliqua froidement le wraith.
« C'est une orpheline de guerre et tu te rends compte que toutes les petites filles jouent à être princesse, n'est-ce pas ? »
« Cette larve prend les choses très au sérieux. Je ne vois aucunement en quoi ses origines devraient la décourager. Elle fait déjà montre de prédispositions dans le domaine. »
Mina soupira, perdue.
« Princesse n'est pas un métier, Nodal'kan. »
« Bien sûr que si. C'est un métier complexe et qui n'est pas accessible à tous, mais c'est un métier. »
« Non... enfin... oui, en un sens. Mais il faut naître de sang royal pour être princesse... ou prince. » bafouilla-t-elle, de plus en plus perdue par l'assurance tranquille de son partenaire.
« Je n'en suis pas certain. Et ce genre de titre se gagne aussi par des mariages ou par le mérite, il me semble. »
« C'est vrai, mais c'est la gosse de deux adorateurs qui se sont fait tuer lors de la conquête de leur ruche. Comment pourrait-elle finir princesse avec des origines pareilles ? »
Nodal'kan haussa les épaules.
« Notre toute-puissante impératrice est elle-même une orpheline de guerre. Si Ilinka, toute grandiose soit-elle, a pu devenir notre magnifique souveraine à tous malgré ses origines, pourquoi cette larve ne pourrait-elle devenir princesse, si tel est son désir ? »
Faisant la moue, Mina chercha à objecter. En vain.
« OK. Je ne trouve rien à objecter. »
Un grondement satisfait lui répondit.
« Ai-je encore des fleurs dans les cheveux ? »
« Oui. Une juste là... attends, ne bouge pas... voilà. C'est tout bon. »
Elle lui tendit la fleur, qu'il fourra dans sa poche avant de démarrer.
« Alors rentrons, nous avons encore des rapports à faire. »
.
La saison des orphelinats fut interrompue, assez grossièrement d'ailleurs, par un capitaine de police venu exiger la totale collaboration du service pour une opération conjointe. Aussi rustre que soit l'homme, ils l'avaient tous aidé sans protester : et pour cause, le lieutenant Carelle et ses hommes enquêtaient depuis des mois sur une filière de contrefaçon de technologie terrienne. Rien de tout cela ne concernait les services de l'enfance. Ce qui les concernait en revanche, c'étaient les quelque cent-cinquante jeunes wraiths, frauduleusement adoptés, volés, voire même kidnappés aux quatre coins de l'empire afin de servir de main-d'œuvre gratuite et quasi increvable dans les usines illégales.
Mina avait entendu parler de telles usines durant sa formation. C'était, avec le système traditionnel d'éducation des wraiths, la principale raison du classement des enfants de cette race dans la catégorie « population fragile à haut risque d'abus » par tous les services sociaux de l'empire.
Le lieutenant Carelle était déjà venu deux fois dans leurs locaux pour organiser sa grande descente de police simultanée sur tous les hangars et toutes les usines du cartel. Cette fois, ils étaient à quelques heures de l'opération, et c'étaient eux qui se déplaçaient jusqu'au grand commissariat central d'Oumana.
Avant, ils avaient eu des images extérieures des lieux, et une présentation orale de la situation. Cette fois, quelqu'un avait réussi à s'infiltrer dans une des usines pour prendre des photos. Mina avait dû se plaquer les mains sur la bouche pour ne pas laisser échapper une petite exclamation choquée. Nodal'kan avait presque arraché l'accoudoir de son siège tant il le serrait fort.
Sur les photos et la vidéo, une trentaine d'enfants wraiths, tous trop jeunes pour avoir amorcé leur transition, étaient enchaînés comme des bêtes à des postes de travail décatis, sur lesquels ils assemblaient en silence des ordinateurs contrefaits. Les enfants étaient faméliques, couverts de traces de coups et de violences, et leurs regards d'or ne cessaient de revenir avec terreur au contremaître humain qui, cravache en main et pistolet à la ceinture, les surveillait.
L'horreur se répétait dans quatre autres ateliers similaires, et le temps que le briefing soit terminé, ils étaient tous remontés à bloc. Il fallait sauver ces enfants, et vite !
En plus de la vingtaine d'assistants sociaux qu'ils étaient, c'était plus d'une centaine de policiers qui allait participer à l'opération. Avec une bonne dizaine de sites différents à saisir simultanément, ce n'était pas de trop. A priori, les enfants ne se trouvaient que dans les cinq usines, c'était donc là que les inspecteurs des services d'aide à l'enfance iraient. Memeht et Bel'lyn restant au commissariat en renfort, et pour la coordination avec les différents centres d'accueil de la capitale, prévenus de l'arrivée imminente de jeunes wraiths sans doute traumatisés et en grand besoin d'attentions particulières.
Mina et Nodal'kan, avec Veri-Jaspe, se virent confier l'usine numéro quatre, au cœur de ce que les locaux appelaient « la cité des ombres ». Presque une zone de non-droit, à seulement quelques kilomètres du centre-ville de la puissante et rayonnante capitale impériale. Si le quartier inquiétait déjà Mina, se voir confier un gilet pare-balles et un casque acheva de la terrifier. Ils risquaient vraiment de se faire tirer dessus. Avec un grondement agacé, Nodal'kan refusa le gilet mais finit par accepter le casque.
Elle se rendit compte qu'elle devait avoir vraiment l'air terrorisé, lorsque le wraith se tourna vers elle, pencha la tête de côté, interloqué, puis lui posa une main rassurante sur l'épaule.
« Écoute ce que disent les inspecteurs et reste derrière eux, et tout devrait bien se passer. »
Elle opina.
« Reste aussi derrière moi. Quelques tirs ne m'effraient pas. »
Nouveau hochement de tête. « Tu n'as pas peur, toi ? »
« Non. Ces policiers sont compétents, et j'ai vécu des situations plus dangereuses. Je n'ai pas de raison de m'inquiéter en l'état de mes connaissances, et toi non plus. »
« D'accord. »
Il y avait quelque chose de rassurant dans sa tranquille assertion. Mina décida de s'accrocher à ça. Et de rester cachée derrière lui et les policiers.
Le sergent dirigeant la descente sur l'usine numéro quatre vint s'assurer qu'ils étaient prêts, et ils embarquèrent tous dans un grand fourgon de police.
Neuf policiers et trois inspecteurs des services sociaux. En comparaison de la vaste salle de briefing pleine à ras-bord d'avant, cela semblait dérisoire.
Mina se retint de gémir. Il était trop tard pour reculer, et elle ne le pouvait de toute manière pas. Pas après avoir vu les images de ces gosses réduits en esclavage.
Le trajet ne fut pas très long. A peine vingt minutes. Et pourtant, il sembla durer une éternité. En plus de leur équipe, deux autres unités dans deux autres fourgons allaient se déployer dans le même quartier. Et pour leur éviter une attaque - pas particulièrement inattendue - dans le dos de la part des cartels dominant la zone, ils étaient escortés de quatre véhicules de l'armée, dont le rôle ne serait que de veiller à ce que personne ne se mêle de quelque façon que ce soit à l'opération de police.
Une partie du convoi les quitta à un carrefour, et une autre quelques centaines de mètres plus loin. Plus escortés que par un seul véhicule de l'armée, ils poursuivirent jusqu'à leur destination : un bâtiment décati absolument identique à ses voisins.
Jusqu'à ce qu'on les appelle, ils étaient censés rester dans le fourgon. Ce plan convenait parfaitement à Mina, moins à Nodal'kan semblait-il, alors qu'il grondait tout bas, l'air d'un chien excité par la chasse. Il ne bougea néanmoins pas d'un millimètre lorsque les policiers sortirent et, l'arme au poing, se lancèrent à l'assaut de l'usine illégale.
Il y eut quelques cris, des exclamations lointaines, puis des bruits de tirs de blaster. Nodal'kan fit mine de s'élancer puis, avec un sifflement frustré, se rassit. Encore quelques cris, davantage de tirs, d'armes à munitions cette fois, un bref silence, un tir unique et une longue plainte de souffrance. Cette fois, le wraith s'élança.
« Nodal'kan, non ! Attends ! On est censés attendre le feu vert ! »
Mina avait beau s'époumoner, il ne l'écoutait pas. Après une hésitation, et sans un regard pour leur collègue qui attendait toujours l'ordre de la police, elle se lança à sa poursuite.
Il ne pouvait pas se jeter dans un guêpier pareil tout seul et désarmé !
Le wraith marchait si vite qu'elle dut courir pour le rattraper. Et marcher très vite, pour rester juste derrière lui.
« Nodal'kan ! On doit attendre le feu vert ! »
« C'était la voix d'une larve ! Je ne vais pas rester ici alors que les petits se font tirer dessus ! »
Il s'arrêta si brusquement qu'elle lui rentra dedans, manquant de tomber à la renverse.
« Tu n'as pas besoin de venir, Mina. Je peux gérer la situation seul. »
Elle le fixa. Il pouvait gérer la situation seul ? Seul, vraiment ?! Qui était-il pour se croire capable de gérer les Ancêtres savaient combien de criminels armés jusqu'aux dents et le champ de bataille qu'était de toute évidence ce bâtiment ? Pas question qu'elle le laisse se faire tuer là-dedans sans rien faire.
« Je suis ta coéquipière, je viens. »
Il ne répondit pas, mais Mina crut discerner l'ombre d'un sourire sous son casque. Il se remit en route, alors qu'un nouvel et terrifiant échange de tirs éclatait à l'intérieur.
Nodal'kan poussa prudemment la porte, découvrant un couloir crasseux, sur le sol duquel traînaient des déchets - cartons vides, matériel d'expédition et autre paille d'emballage, en plus de quelques autres choses que Mina préférait ne pas examiner de trop près.
Terrifiée et ignorant tout des procédures pour ce genre d'opération, elle resta prudemment derrière son partenaire, observant le moindre de ses gestes et tâchant de l'imiter alors que, se ramassant à moitié, il frôlait les murs, silencieux comme une ombre, sa main revenant régulièrement et inconsciemment vers sa hanche.
Ils traversèrent ainsi le couloir, examinant rapidement les trois pièces desservies, dont une - un genre de salle de stockage - arborait un sol tâché de sang d'un écarlate encore frais, qui se transformait en discrète pluie de gouttes se poursuivant dans le couloir.
Nodal'kan fronça les sourcils à la vue du sang, s'arrêtant pour réfléchir.
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Les policiers n'ont que des armes assommantes, mais tu vois ces éclaboussures de sang sur les caisses ? C'est une blessure par arme à projectiles qui a fait ça... »
« Tu penses qu'un des policiers est blessé ? »
« Possible, mais il y a beaucoup de sang, et personne n'est ressorti. Pourquoi avoir continué s'il était blessé ? »
Elle n'avait pas de réponse à donner, alors elle haussa les épaules. Après trois secondes de réflexion supplémentaire, le wraith se remit en route.
De l'extérieur, le bâtiment n'avait pas l'air si grand : mais en vérité, c'était un labyrinthe de pièces et de locaux répartis sur trois étages et séparés de manière souvent illogique au gré des diverses occupations de ses locataires légaux – ou, plus récemment, illégaux.
Après avoir progressé dans un silence étouffant, Mina ravala à grand-peine un hurlement de terreur alors qu'un nouvel échange de tirs retentissait à l'étage. Nodal'kan ne broncha même pas et poursuivit sa route. Ils finirent, uniquement grâce au sens de l'orientation du wraith - Mina étant trop effrayée pour faire plus que le suivre - par trouver l'atelier où étaient détenus les enfants.
Tirant sur leurs chaînes autant que possible, les jeunes wraiths terrorisés s'étaient cachés de leur mieux sous les établis, attendant dans un silence de mort que tout se termine.
Ignorant les larves, Nodal'kan se précipita vers la porte de gauche afin de vérifier que personne ne se trouvait derrière, avant de faire pareil à droite. Mina n'eut pas autant de considération, et allant d'un enfant à l'autre, elle tenta de les rassurer. Sans grand succès, les petits wraiths semblant être absolument terrifiés par sa simple présence.
« Il n'y a personne pour l'instant. L'un d'entre vous a-t-il été blessé, larves? » gronda Nodal'kan, passant rapidement les gosses en revue.
Quelques hochements de tête négatifs lui répondirent. L'alien gronda, mauvais, et les petits se recroquevillèrent encore plus.
« Est-ce que vous êtes tous là, où il y a d'autres enfants ailleurs ? » demanda Mina de sa voix la plus rassurante possible.
Un des enfants désigna d'une main tremblante la porte de droite.
« Merci, mon cœur. Tu pourrais me dire combien d'autres enfants il y a ici ? »
Le jeune wraith ne répondit pas, baissant les yeux, effrayé.
Nodal'kan la tira par la sangle de son gilet pare-balles.
« Il ne sait sans doute pas encore parler. Allons-y. »
« Mais on doit les sortir de là ! »
« Non. Ils ne sont pas blessés. Nous cherchons une larve blessée. C'est elle la priorité. »
Il avait raison, évidemment. Elle le suivit sans protester davantage.
Après de longues minutes d'exploration silencieuse, ils découvrirent un escalier s'enfonçant sous terre, et dans l'obscurité du souterrain, de vagues gémissements pitoyables.
Mina faillit se précipiter en avant. Nodal'kan avait eu raison, il y avait bien un enfant blessé ! Mais le wraith la retint fermement, et un doigt sur les lèvres, lui fit signe de le suivre en silence, alors qu'il descendait les marches avec son éternelle prudence.
Il n'avait pas atteint la moitié des escaliers que, dans un claquement assourdissant, une balle venait déchirer son flanc. Mina hurla. Nodal'kan aussi, mais pas de peur. De rage et de douleur. La seconde d'après, il était en bas, ayant bondit comme un fauve enragé pour se jeter dans l'obscurité. Il y eut un cri de terreur tout à fait humain, quelques bruits de luttes, et un homme jaillit des ombres, percutant le plafond avant de retomber mollement au sol, lancé comme une poupée de chiffon par une catapulte, par un Nodal'kan méconnaissable, terrifiant dans sa violence froide et parfaitement maîtrisée et qui, un grondement mauvais, se pencha au-dessus de lui. Pendant un instant atroce, Mina fut persuadée qu'il allait le vider de son énergie vitale, puis l'instant passa et, certain que l'homme ne se relèverait pas tout de suite, Nodal'kan lui arracha son arme, la jeta au loin, et s'enfonça à nouveau dans les ombres du couloir de pierre.
Sortant sa lampe-torche, Mina le suivit, presque en état de choc. Choc qu'elle oublia complètement lorsqu'elle découvrit, avachi contre le mur, un petit wraith de huit ou dix ans, le teint crayeux et la respiration hachée, les mains pleines de sang, qui essayait en vain d'empêcher le liquide verdâtre de s'échapper d'une plaie par balle à sa cuisse.
« Par les Ancêtres ! Il y a tellement de sang ! Oh, par les Ancêtres ! »
A présent, elle paniquait, mais pour de tout autres raisons. Ne sachant trop que faire, Mina s'agenouilla à côté de l'enfant, agitant les mains en tout sens, voulant aider le petit, ne sachant comment faire.
Nodal'kan s'agenouilla de l'autre côté de l'enfant. Mina étouffa un cri alors qu'il plaquait brutalement sa main sur le torse de l'enfant qui, après quelques secondes, reprit quelques couleurs.
« Ta ceinture ! » siffla le wraith.
« Hein ? »
« Donne-moi ta ceinture ! »
Elle obéit, se débattant un peu avec le bout de cuir, qu'elle lui tendit.
A gestes précis, il fit un garrot à l'enfant.
« On ne peut pas faire plus ici. Tu peux le porter, Mina ? »
Elle opina. Il ne devait pas peser plus de trente kilos. Elle se tourna vers lui.
« On va te sortir de là. Je vais te porter. Tu vas passer tes mains autour de mon cou. D'accord ? »
L'enfant opina, et elle le prit aussi doucement que possible dans ses bras, ce qui n'empêcha pas le petit de gémir de douleur.
Nodal'kan l'aida à se relever puis, certain qu'elle tenait bon et qu'elle n'allait pas lâcher l'enfant, il repartit en tête. Maintenant qu'ils connaissaient le chemin, il ne leur fallut que quelques dizaines de secondes pour retrouver la sortie. A peine plus pour rejoindre le fourgon et y allonger l'enfant.
Veri-Jaspe, qui les avaient attendu, l'air inquiet, se précipita à leur rencontre, ouvrant la porte arrière et dépliant une des couvertures emmenées expressément pour les enfants afin qu'elle puisse y déposer le petit.
« J'appelle les urgences ! » indiqua-t-il, alors qu'avec Nodal'kan, elle tentait d'installer le jeune wraith aussi confortablement que possible.
« Annonce une plaie par balle sur un mineur non-régénérant, avec probable atteinte de l'artère fémorale. » siffla Nodal'kan.
Veri-Jaspe s'empressa de transmettre ses indications.
Deux minutes trente-deux secondes plus tard, une navette ambulance se posait à côté du fourgon et les secouristes prenaient l'enfant en charge.
Moins de trois minutes plus tard, elle redécollait. L'enfant avait besoin d'une chirurgie de toute urgence. Avant de partir, un des urgentistes leur avait remis un papier avec un numéro identifiant pour pouvoir retrouver le petit plus tard, et leur avait dit qu'ils avaient appelé juste à temps. A deux minutes près, le malheureux était mort.
Le silence retomba sur la fourgonnette.
« Deux minutes... A deux minutes près, il était mort. » marmonna-t-elle, incrédule.
Un grondement neutre lui répondit.
« Tu l'as sauvé. Tu t'en rends compte, hein ? » poursuivit-elle.
Le wraith vint s'asseoir à côté d'elle sur le bord du fourgon.
« Je m'en rends compte. »
« Tu crois qu'il va s'en sortir ? »
« Je l'espère. »
Elle opina.
« On fait quoi maintenant ? »
« On attend le feu vert de la police. »
Elle acquiesça. Soudain, l'adrénaline refluait, et elle se sentait vidée. Avec une hésitation, elle appuya sa tête contre l'épaule du wraith - qui ne broncha pas.
Il fallait qu'elle ferme les yeux quelques secondes.
Le monde s'effaça dans une obscurité anxieuse.
