La navette militaire les emmena directement au grand hôpital d'Oumana où, après leur avoir fait enfiler des combinaisons plombées - pour protéger les autres de leurs éventuelles radiations résiduelles -, ils furent emmenés dans une salle d'examen. Mina n'eut pas grand-chose à expliquer pour qu'on la laisse rester avec John. Elle soupçonnait que personne n'avait envie de batailler contre un jeune wraith radioactif à moitié sauvage et totalement terrifié par les événements.
Pour Mina, ce fut relativement simple. Un solide cocktail de différents traitements destinés à neutraliser les effets des radiations dans son corps, une quantité encore plus stupide de pilules d'iode, et un petit passage sous une étrange machine émettant un rayon bleu, et elle se vit remettre un bon de sortie, des cachets contre la douleur et un bassinet. Elle ne risquait plus rien, mais les médicaments allaient lui causer des douleurs qui, selon le médecin, lui donneraient l'impression d'avoir couru dix marathons d'affilée et pour couronner le tout, elle risquait d'avoir la nausée pendant quelques heures. L'homme lui conseilla aussi de rentrer chez elle se reposer, mais elle refusa. Elle n'allait pas laisser John tout seul maintenant. Pas alors que des inconnus le tripotaient et lui faisaient subir toutes sortes de choses. L'enfant était à peu près docile, mais clairement terrifié par chaque nouvelle personne entrant dans la pièce, et plus que méfiant de chaque geste à son encontre.
Si la présence de Mina pouvait lui rendre les choses plus faciles, elle n'allait certainement pas partir.
L'enfant reçut le même traitement qu'elle, en dose plus forte par rapport à son gabarit de crevette, et sa séance de rayons bleus dura presque deux heures, contre seulement quelques minutes pour Mina.
Et tout cela en plus de quelques points de suture et autres désinfections de plaies pour le remettre autant que possible d'aplomb. Le temps que le médecin déclare John apte à rejoindre une des chambres de l'aile pédiatrique, Mina avait vomi tout ce qu'elle pouvait vomir dans son récipient métallique, et se demandait comment elle arriverait à marcher jusqu'à ladite chambre avec ses toutes nouvelles courbatures.
Compréhensif, le personnel pédiatrique lui offrit de s'allonger dans le lit voisin à celui dans lequel ils couchèrent John, plutôt que sur la chaise normalement réservée aux visiteurs, et Mina accepta avec soulagement.
Avec seulement l'intention d'essayer de trouver une position plus confortable pour son corps qui semblait soudain avoir deux siècles, elle s'installa précautionneusement.
De là, elle pourrait veiller sur son jeune protégé, en attendant qu'il aille mieux... Oui, elle veillerait attentivement sur lui... sans faillir...
.
« Bonjour. »
« Hein ?! Je dormais pas ! »
Un rire bas et guttural résonna.
Se redressant, Mina découvrit Nodal'kan, assis sur la chaise des visiteurs, sa tablette lançant des lueurs bleutées dans l'obscurité de la chambre.
« C'est quelle heure ? »
« Cinq heures du matin. Ça fait plus de quatorze heures que tu « ne dors pas ». »
Mina soupira, et se laissa retomber sur les draps. Inutile de nier. Elle était tombée comme une masse.
La douleur avait un peu diminué. Elle n'avait plus couru que cinq marathons, et la nausée avait disparu, ce qui était un soulagement pour ses muscles endoloris.
Tournant la tête, elle observa John qui, roulé en boule sous ses couvertures qu'il serrait fort contre lui, dormait à poings fermés.
« Comment va-t-il ? »
Nodal'kan jeta un coup d'œil navré à l'enfant.
« Aussi bien qu'il est possible après ce qu'il a vécu. »
« Il s'en remettra ? »
« Il est jeune et wraith. Les médecins estiment qu'il n'aura pas de séquelles physiques. Ni des radiations, ni des maltraitances. »
« Et les séquelles mentales ? »
Nodal'kan lui lança un regard éloquent. Mina baissa la tête.
« On ne peut pas tout guérir. » murmura-t-elle tristement, répondant à sa propre question.
Le silence retomba sur la pièce.
Après s'être installée plus confortablement dans une position mi-assise, et avoir un peu tripoté l'ourlet du drap sous elle, Mina n'y tint plus.
« Il s'est passé quoi après mon départ ? »
« Nous avons terminé la mission. » répondit laconiquement Nodal'kan, écrivant à toute vitesse sur sa tablette.
Elle fixa le wraith, curieuse de la suite, qui évidemment ne vint pas.
« Raconte ! » s'agaça-t-elle.
Il l'ignora, continuant à taper. Puis lui tendit l'appareil. Elle le prit, un peu perplexe, pour y découvrir le rapport de mission.
Après avoir sauté à la partie parlant de son départ en navette, elle se mit à lire.
«Tu as quoi ?! » s'étrangla-t-elle, lisant le rapport.
« Doucement, tu vas réveiller la larve. »
« Tu as quoi ?! » répéta-t-elle plus bas.
« J'ignore de quoi tu parles. »
Elle lui tendit la tablette, pointant du doigt le passage en question.
« J'ai protégé l'officier de police m'escortant. C'est écrit là. » répliqua-t-il.
« Normalement, c'est lui qui devait te protéger ! C'est écrit que tu as neutralisé à mains nues trois trafiquants armés avant d'évacuer le policier blessé ! »
« Je n'exagère rien. C'est ainsi que ça s'est passé. »
Elle soupira. Bien sûr que si c'était écrit, ça s'était passé ainsi. Nodal'kan n'exagérait ni ne diminuait jamais rien dans ses rapports.
« Où est-ce que tu as appris à faire ça ? Quand tu t'es pris cette balle, c'est à peine si tu t'es arrêté un instant. »
Il fit un geste vague de la main, comme s'il chassait une mouche importune.
« Je suis wraith, je régénère. »
« Ça n'explique pas comment tu as pu neutraliser trois criminels armés à mains nues. Qui es-tu ? »
Nodal'kan la dévisagea longtemps, comme s'il tentait de lire dans son esprit sans passer par la télépathie. Finalement, il gronda doucement.
« Tu te souviens de mon âge ? »
« Heu... Deux cent quarante-sept ans, non ? »
« Quarante-six. » corrigea-t-il.
C'était peu pour un wraith. Beaucoup pour un humain. Ça ne lui disait pas où il voulait en venir.
« Et alors ? » insista-t-elle.
« Calcule. »
Elle obéit. Ils allaient fêter le bicentenaire de l'empire d'ici quelques mois. Donc, son coéquipier était né avant la fondation de celui-ci. Comme une majorité des wraiths impériaux, d'ailleurs.
« Heu, tu es né avant la fondation de l'empire ? »
« Oui. A cette époque, un wraith était considéré comme une larve au moins jusqu'à son premier siècle. Et la coutume voulait qu'en cas de changement de reine, le couvain soit éliminé afin que la nouvelle souveraine puisse le remplir de sa propre progéniture. Parfois, une exception était faite pour les jeunes adultes considérés assez âgés pour servir. »
«Ç'a été ton cas ? » demanda-t-elle, alors que comme des pièces de puzzles, les choses commençaient à s'emboîter dans sa tête tandis qu'elle découvrait l'origine de la vocation de son collègue.
« Oui. Ma couvée a été la seule a être épargnée. Cent-cinquante guerriers, jugés assez vieux pour servir, bien que pas encore formés. »
Mina hocha tristement la tête.
« Heureusement que l'empire a mis fin à ce genre de massacre. »
Nodal'kan eut un rire sombre.
« Mes frères ont été abattus le jour où ma ruche est devenue impériale. »
Mina fronça les sourcils, perplexe. Il y avait quelque chose qui ne jouait pas dans la chronologie. L'empire n'avait commencé à prendre des ruches par la force que quelques années après sa fondation, en représailles des attaques incessantes de reines ennemies. Dans les premières années, il n'y avait eu qu'une seule ruche réellement ouman'shii et quelques vagues alliées - donc aucune prise de pouvoir par la violence, du moins pas sur des ruches.
A moins que...
« Mais... non... Non ?! » s'étrangla-t-elle alors qu'une hypothèse lui venait.
Nodal'kan insondable, la laissa poursuivre son raisonnement.
« Attends... Attends... Tu es de quelle ruche, déjà ? »
« Je ne suis d'aucune ruche. Mais je suis imprégné et fidèle jusque dans la mort à notre sublime et magnifique impératrice. »
Mina se pinça l'arête du nez.
« OK, je reformule. Qui est ta génitrice ? C'est quand même pas... ? »
Il opina doucement. Mina fit un effort pour ne pas avoir l'air trop ébahi. C'était comme découvrir que le bijou de votre grand-mère que vous pensiez en toc était en fait en or massif.
« Non ?! Tu... donc, attends, tu es le frère - heu... comment on dit déjà ? De sang ? De ruche ? »
« De sang se réfère à la génitrice, de ruche à l'allégeance, et de couvée... à la couvée. »
Elle acquiesça vaguement.
« Bon... Donc tu... tu es le frère de sang... du commandant suprême Zen'kan ?! »
Léger hochement de tête.
« Wow. C'est bizarre. »
Lorsqu'il lui avait montré la ruche et lui avait dit qu'il était né là-haut, elle avait pensé que c'était une façon de parler, pas qu'il était littéralement né sur cette ruche en particulier.
Nodal'kan haussa une arcade sourcilière.
« Quoi ? »
« Tu es un fils de Silla. Tu es un des premiers wraiths Ouman'shii. Tu es un peu un bout de légende. »
Il pouffa.
« Non, je ne le suis pas. Au moment de la prise de la ruche de Silla par Rosanna Gady, il y avait déjà presque une centaine de wraiths Ouman'shii. Et je n'étais qu'une larve. Presque adulte, mais une larve tout de même. Je n'ai pas participé à l'histoire. Je n'ai fait que la subir. »
Les paroles du wraith rappelèrent quelque chose à Mina.
« Tu peux me passer mon sac ? »
Opinant, Nodal'kan le lui passa. Elle en sortit sa propre tablette et lança une recherche.
« Ooooh. » Un sourire étira lentement ses lèvres. « Ceci explique cela. »
L'alien, qui l'observait toujours depuis sa chaise, pencha la tête, curieux.
Elle brandit victorieusement sa tablette.
« Il me semblait avoir appris un truc sur ta couvée à l'école. Je cite : « La dernière couvée survivante de Silla, composée de guerriers, forme encore aujourd'hui le cœur de la garde prétorienne de l'impératrice. Ces wraiths, strictement éduqués par les meilleurs combattants de l'empire et d'au-delà, ont été imprégnés dès leur plus jeune âge par la souveraine et sont, avec les commandants suprêmes et les membres de la Cour intérieure, ses plus proches sujets. » C'est pour ça que tu sais te battre... et aussi bien. »
Il acquiesça. Mina fronça les sourcils.
« Mais qu'est-ce que tu fous là ? »
La tournure un peu vulgaire sembla amuser le wraith.
« Je suis venu voir comment se portait ma coéquipière et voir quand elle serait en état de reprendre le travail. » nota-t-il, pince-sans-rire.
« Non, je veux dire... J'ai raison, hein ? Tu as été garde prétorien ? Alors pourquoi tu es là ? Pourquoi tu es assistant social ?»
« Parce que je l'ai voulu. »
« Mais pourquoi ?! Tu pourrais être dans la même pièce que l'impératrice. Que la reine dont tu es imprégné. Et tu es là, pourquoi ? »
L'alien soupira.
« Parce que je suis peut-être né d'une couvée de guerriers - j'en ai les caractéristiques idéales, et la formation - mais que ce n'est pas ce à quoi j'aspire. J'ai choisi de me battre autrement pour mon empire et pour ma reine. »
Il lui lança un regard étrange. Presque défiant. Comme s'il la mettait au défi de remettre en question ses choix. Mina ne voyait aucune raison de le faire.
« Si c'est ce qui te rend heureux, c'est bien. »
Le silence retomba, alors que le wraith se faisait songeur.
« Heureux, je ne sais pas. Mais ainsi, je suis vraiment utile, j'en suis certain. »
« Tu voudrais changer de métier ? »
Il eut un petit sourire en coin.
« Parfois. Comme toi, je suppose ? »
« Ouais, sûr. Mais la plupart du temps ? »
« Non. »
« Alors c'est bien. »
Le wraith la détailla longuement.
« Et c'est tout ? »
« Quoi ? Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? » demanda-t-elle en haussant les épaules.
« Je ne sais pas. Me demander un autographe. Me demander si j'ai rencontré l'impératrice. »
« Tu veux que je te demande un autographe ? »
« Non. »
« Bon, alors... »
Mina se réinstalla un peu plus à plat sur le lit. La douleur l'épuisait, et comme personne ne semblait motivé à la mettre à la porte de l'hôpital, autant en profiter pour faire une autre petite sieste.
Fermant les yeux, elle se laissa avec plaisir glisser dans cet étrange espace somnolent où la douleur n'était plus qu'une information parmi d'autres. Juste un peu plus agaçante que les autres.
Que c'était bon, ce calme. Ce silence. Elle pourrait presque se rendormir sur-le-champ. Presque.
Sans rouvrir les yeux, elle tourna la tête vers son coéquipier toujours assis à ses côtés.
« Alors, tu l'as rencontrée ? »
Même sans le voir, elle devina son sourire, alors qu'il demandait innocemment : « Qui ? »
« L'impératrice. »
