Hello tout le monde !

Et oui, cela fait un bout de temps que je n'ai pas publié sur cette histoire… Pas mal de choses à régler IRL, ce qui m'a pas mal ralenti sur mon rythme d'écriture…

Malgré tout, j'espère que la suite vous plaira.

- J'apprécie toutes les critiques, même négatives du moment qu'elles sont constructives. Merci de signaler les fautes, ce serait rendre service pour corriger ça au plus vite n_n -

Sur-ce, bonne lecture à tous !


Chapitre 2 : Colours fade

Plusieurs semaines s'étaient écoulées.

Mais Lucifer avait encore du mal à accepter ses nouvelles conditions de vie.

Toujours immobilisé sur cette paillasse, principalement constituée de pailles, il devait s'habituer à guérir. Ses plaies cicatrisaient peu à peu. Il était loin d'être accoutumé à une telle lenteur. L'ermite continuait de lui prodiguer des soins, à le nourrir et même à faire sa toilette. A sa place, n'importe qui sûrement considérer sa situation comme un coup de chance : en dépit du fait qu'il avait atterri au beau milieu de nulle part, il avait été recueilli, mis à l'abri et on le soignait même sans aucune contrepartie.

C'était mal le connaître.

Cette prétendue chance était son malheur.

Chaque matin, Lucifer maudissait la lueur du jour qui pointait par la fenêtre. Le soir, il exécrait la lumière dansante du feu qui lui vrillait les iris. Son corps le tiraillait, le bruyant crépitement du feu éclatait tel un enchaînement de micro explosions dans ses tympans hypersensibles, sa bouche était pâteuse et l'odeur du bois brûlé, mêlé à celle de la pommade filandreuse badigeonnée sur tout son corps lui donnait la nausée…. En réalité, tout lui était devenu insupportable. A chaque fois qu'il reprenait conscience, il regrettait un peu plus de n'avoir d'autre choix qu'être coincé dans cette carcasse meurtrie et inutile. A la merci du bon vouloir d'un illustre inconnu dont il n'avait même pas l'énergie de se méfier.

Tout était tellement mieux lorsqu'il dormait. Aucun rêve, aucune sensation. Le temps s'écoulait lentement. Sa conscience demeurait éteinte. Si seulement on avait écouté son souhait, si seulement il pouvait ne plus jamais être tiré hors de cette divine léthargie.

Un claquement de porte vint interrompre ses ruminations.

L'ermite venait de revenir. Il portait une nouvelle charge de bois sur le dos et un sac de cuir rempli d'herbes à la ceinture.

Lucifer feint de dormir. Il espérait sincèrement parvenir à retrouver la tranquillité morbide du sommeil, mais la présence de cette puissante aura à proximité lui mettait instinctivement en alerte tous ses sens.

A ce stade, Lucifer avait fini par admettre qu'il n'était que le bouffon du Destin. Lui qui avait passé son existence à esquiver la mort, à se graver une place dans l'existence quitte à affronter le monde entier, le voici, en compagnie d'un être surpuissant qui préférait visiblement le maintenir en vie plutôt que de l'achever alors qu'il appelait la délivrance du trépas de toutes ses forces.

L'ermite s'installa à côté de lui et se mit à manipuler son bras couvert de bandages. Comme d'ordinaire, ses gestes étaient mécaniques, sans brutalité ni douceur. Et comme d'habitude, il ne lui avait aucunement demandé son avis. Lucifer embrassait le silence lorsque l'homme poussa un long soupir.

« Quand vas-tu arrêter de faire semblant ? » lui dit-il sur un ton las.

Le Démon continuait de l'ignorer, les paupières toujours closes.

Agacé, l'ermite lui agrippa fermement les cornes et le força à se redresser.

« Aie ! » grogna Lucifer. Il le repoussa brutalement d'un geste et en agita ses immenses ailes par réflexe défensif. Quand il se rendit compte qu'il tentait maladroitement de se rendre plus imposant, le Démon cessa tout mouvement et le fusilla plutôt de son regard perçant : « Tu n'es pas bien ?! »

Sous le coup de la colère, Lucifer s'était même surpris à tenter de lui porter un coup. L'ermite esquiva aisément ses coups de griffes, tout en gardant un air stoïque : « Tu ne réagis visiblement qu'à la violence. S'il suffit de ça pour que tu arrêtes ta comédie, saches que je n'hésiterai pas à recommencer. »

Lucifer émit un grognement sourd. Il garda sa position assise et replia ses ailes. Il resta à l'affût, le bout de sa queue en pointe battant nerveusement la terre battue. Ils se regardaient en chien de faïence, tandis que l'ermite continuait doucement de retirer ses bandages.

« Tes plaies sont quasiment toutes refermées », lui dit-il en dévoilant le bras strié de tatouages et de quelques cicatrices rougeâtres. « Vu ta vitesse de régénération, je ne donne pas plus d'une semaine pour que toutes les cicatrices soient refermées. »

Lucifer porta son regard courroucé sur son avant-bras, visiblement irrité. L'ermite était toujours aussi impassible, le visage figé dans l'indifférence : « Tu devrais même pouvoir te nourrir par toi-même bientôt… », continua-t-il. « Et même te lever…

- A quoi tu joues ? » l'interrompit brutalement Lucifer. Sa colère ne désenflait pas. Sans réussir comprendre les motivations de l'ermite, il était très difficile de savoir comment réagir en sa présence : « Tu es qui, ou quoi exactement ?

- Je pense m'être assez répété », dit Rivaï d'un ton las tout en terminant d'enlever les bandages sur le torse du Démon. « Je suis un ermite.

- Arrête de te payer ma tête ! » s'emporta-t-il. « Tu crois que je ne ressens pas ton aura ? Elle rayonne tellement qu'elle m'étouffe ! Tu es quoi ? Un Grand Shaman ? Un Ancien Prophète reclus ?

- Ce que je suis n'a pas d'importance.

- Oh que si ça l'est ! » répliqua ardemment Lucifer. « J'en ai vu, des Hommes puissants, mais tu es particulier ! Avec ce niveau de pouvoir ? Il est impossible que tu l'ignores ! Quand tu m'as trouvé, tu aurais pu faire ce que tu voulais de moi, ou m'achever en un claquement de doigts !

- J'ignorais qui tu étais quand je t'ai trouvé », lui répondit-il posément. « Et quand bien même je l'aurais su, je ne t'aurais pas tué. Ta mort va à l'encontre de mes convictions.

- Mais qui en a quelque chose à foutre de ta morale ? Tu as l'occasion de débarrasser ce monde du Prince des Enfers et tu viens nous bassiner avec tes leçons à deux balles ?! » s'énerva de plus belle Lucifer. « Et ma volonté, elle entre en compte dans ton éthique à la con ? Tu n'as pas compris que je ne voulais pas être sauvé ?! Tout ce que je veux c'est crever !

- Tu n'es pas sans ignorer que même si je ne t'avais pas sauvé, tu aurais été incapable de mourir. » fit l'ermite en maintenant son ton froid et posé. « Ton corps aurait continué de se régénérer, mais plus lentement. Je n'ai fait qu'accélérer ta guérison en te recueillant ici.

- Alors rends-moi au moins ce service ! On sait tous les deux que tu es assez puissant pour le faire ! Tu peux m'aider à en finir, tu peux tout arrêter si tu le désires vraiment ! »

Lucifer lui saisit brusquement les mains, renversant dans son élan le bol de pommade sur le sol. Quand l'ermite refusa d'esquisser le moindre mouvement, le Démon, désespéré, enfonça les griffes dans sa propre gorge, à mi-chemin entre la lacération et l'étrangement.

« Tu peux encore le faire », lui supplia-il avec un sourire dément. » Tu es peut être le seul sur cette Terre à pouvoir m'achever. Si tu ne le fais pas pour la gloire, fais-le au moins pour soulager l'aberration que je représente. J'ai bien plus qu'assez vécu. »

Un silence lourd surplomba la pièce. Ils restèrent un moment dans cette position, l'ermite semblait troublé, mais continua de le dévisager avec un air calme. Lucifer continuait de le fixer les yeux dans les yeux, l'air désespéré. « Je m'y refuse », finit-il par lui dire en essayant de se libérer les mains.

- S-il-te-plait », l'implora Lucifer en maintenant sa poigne. « Tu veux que je t'implore ? Que je me mette à genou ?

- Il n'en est absolument pas question », déclara-t-il fermement en réussissant à se dégager. « Et même si je m'exécutais, contrairement à tes croyances, je doute que je sois suffisamment puissant pour parvenir à te tuer. »

Lucifer baissa la tête. Il fallait vraiment qu'il tombe bien bas pour qu'il supplie quelqu'un de le tuer.

« J'ai vécu des siècles », fit Lucifer la gorge serrée. Ses griffes s'enfoncèrent dans ses paumes. « Des siècles pendant lesquels tout ce que j'ai apporté à ce monde c'est un peu plus de désolation, de mort… Je suis fatigué de tout ça, fatigué de toutes ces erreurs qui s'entassent année après année sur la pile de cadavres qui gisent sous mes pieds… Mon existence est une anomalie, un non-sens ! Si je pouvais disparaître, le monde entier continuerait non seulement de tourner, mais il pourrait aussi mieux s'en porter ! »

Rivaï saisit ses mains avec fermeté. Il ne cachait pas son envie de stopper les mutilations que s'infligeait le Démon. Lucifer ressentit une tendre chaleur lui réchauffer les paumes. Cette douceur était bien pire qu'un coup de poing bien senti. Plus douloureuse qu'un coup de poignard entre les côtes. Elle le déchirait de l'intérieur bien plus efficacement.

« Disparaître ne réparera pas tes erreurs », lui déclara l'ermite. « Tes actions passées t'ont façonnées comme tu es aujourd'hui. Si tu regrettes vraiment ce que tu as fais, rien ne t'empêche de prendre un nouveau départ. »

Lucifer éclata de rire, et lui répondit avec amertume : « Tu crois que je n'ai jamais essayé ? Combien de fois j'ai cru bien faire pour qu'au final mes efforts se soldent par des échecs toujours plus cuisants ? Au final, je n'ai fait qu'aider à précipiter le monde dans sa chute ! Créer une nouvelle vie, guider des peuples pour un monde meilleur, viser un idéal… pour quels résultats ? A la fin je n'ai réussi qu'à engendrer un monde qui m'horripile encore plus ! Il faut craindre le Diable pour croire en Dieu, chaque mauvaise action se voit récompenser d'une punition. Dans les faits, c'était parfait ! C'était sans compter sur la cupidité, l'avidité et la bêtise. Quand il ne se contente pas d'aduler le Mal, ce monde choisit plutôt de se cacher derrière le concept erroné de Liberté pour lui vouer une guerre sainte sans réel autre sens que faire couler le sang et asseoir ses idéaux prémâchés sur les plus faibles d'esprit. Ma vie entière est un échec. Cet univers est voué à la perdition.

- C'est peut-être ça ton problème. Tu n'acceptes pas la vie comme elle est. Avec ses qualités et ses travers », lui rétorqua Rivaï. « Accepte d'être tout simplement. Accepte les choses qui t'entourent pour ce qu'elles sont et tu finiras par trouver ta place. Pourquoi vouloir à tout prix donner un sens à toute chose ? Pourquoi tu crois que c'est à toi d'améliorer ou de changer les injustices de ce monde ? Le simple fait de réussir à vivre en accord avec autrui est un combat largement suffisant pour toute une vie.

- Vivre pour vivre ? Avec les pouvoirs qu'on possède ? Tu crois vraiment que c'est aussi simple ? Ta naïveté est ridicule. », se moqua Lucifer.

Les paumes de l'ermite relâchèrent ses mains, puis vinrent se poser doucement sur son torse. Pris de court, Lucifer ne réagit pas. Il ressentit le flux d'énergie lumineux qui essayait doucement de l'envelopper tout entier. Il avait l'impression de se perdre peu à peu dans une brume constituée de particules éclatantes. Lucifer ne savait pas s'il valait mieux se laisser faire ou le repousser. Mais bizarrement, cette sensation était incroyablement apaisante.

« Ton aura… » marmonna l'ermite, les paupières closes. « Elle est incroyablement puissante, mais d'une instabilité inquiétante… Tu es capable de choses extraordinaires, à la fois merveilleuses et terrifiantes. Mais la contrepartie est terrible… En ne connaissant pas tes propres limites, tes actes entraineront inévitablement des effets hors de ton contrôle… »

L'ermite se détacha et rouvrit doucement les paupières. Lucifer sentit la chaleur se dissiper, comme de légères chatouilles le parcourant de son torse jusqu'à ses paumes. Rivaï le fixa sérieusement : « Même si tu guéris, tu es loin d'en avoir fini avec tes conflits intérieurs. Reste ici le temps qu'il faudra, le temps que tu te rééquilibres. »

Lucifer leva un sourcil, tout en employant un ton sarcastique : « Tu es le gourou d'une secte ? Chouette, tu vas pouvoir guérir mon âme perverti ! Mais fais-vite, qu'on passe rapidement aux orgies...

- Si tu prends le temps de remettre de l'ordre dans tes pensées et de guérir complètement, je pense que ça ne pourrait que t'aider à y voir plus clair. Ici, personne ne te demande rien d'autre que de boire, manger et garder un minimum d'hygiène. Je ne te demande pas de me croire sur parole. », le reprit Rivaï en ignorant ses moqueries. « Juste de faire preuve de patience pour te réconcilier avec toi même. Ce travail est difficile et peut prendre des années, pour ne pas dire des décennies. Mais en apprenant à t'accepter ainsi que ce qui t'entoure, tu retrouveras ton équilibre. »

L'ermite se releva, et remua distraitement le ragout qui il avait mis à mijoter dans la marmite suspendue au-dessus du feu : « Reste ici le temps qu'il faudra », lui proposa l'ermite. « Des semaines, un mois, un an… Peu importe.

- Un an ? » manqua de s'étouffer Lucifer. « Je croyais que le principe d'ermitage, c'était la solitude. Est-ce que tu serais tellement en manque de compagnie que l'idée de vivre avec un Démon te semble sympathique ?

- Ne soit pas si imbu de toi-même, ta présence m'importe peu », lui dit-il. « Une année n'est qu'un bref épisode pour des êtres comme nous.

- Enfin ! Tu avoues que tu n'es pas n'importe qui! » railla Lucifer.

- Je n'ai jamais nié ce que j'étais. Etre conscient de mes propres capacités ne m'empêche pas d'être qu'un simple ermite.

- Et la contrepartie ? Car je présume que tu ne m'offres pas le gîte et le couvert gratuitement !

- Que tu m'aides à chasser et entretenir les bêtes me suffisent », lui dit-il. « Ah…il faudrait aussi que tu te laves plus régulièrement et que tu perdes l'habitude de salir l'intérieur, mais ça, c'est plutôt une évidence.

- Merci pour cette proposition pleine d'enthousiasme, mais rester coincé dans ce taudis aussi longtemps ne m'enchante pas des masses », lui dit-il en grimaçant. « Je suis un Prince tu sais, après avoir vécu dans le luxe pendant toutes ces années, je suis devenu très exigeant sur mon confort.

- Je ne te retiens pas si tu souhaites partir », lui répondit Rivaï. « La décision t'appartient.

- Et si je décidais de rester ? Tu ne te poserais jamais de questions quant à mes intentions ? Après tout, je suis le Mal incarné : qui sait ce que je pourrais te réserver ? Je suis connu pour avoir une créativité hors du commun en ce qui concerne les jeux d'esprits et autres punitions corporelles…

- Merci pour les avertissements. Mais pour le moment, tu n'es qu'une larve affalée sur une vieille paillasse. Je pense que je pourrais me retourner d'ici là. »

Il vint lui apporter un bol et une cuillère en bois.

« Mange », lui dit-il. « Vu que tu es suffisamment en forme pour parler, tu devrais l'être pour te nourrir par toi-même. »

Lucifer prit le plat, tout en examinant la mixture fumante entre ses mains. L'odeur était alléchante, mais il n'avait pas le cœur à avaler quoi que ce soit. Malgré ses sarcasmes et les provocations, il continuait de se sentir vide.

Rester au beau milieu des montagnes avec un ermite pas net…

Son existence avait pris une drôle de tournure. Il était incapable de prendre cette proposition de gîte au sérieux. Mais vu la situation actuelle, il n'avait vraiment rien de mieux à faire. Contre toute attente, il continuait de vivre. Autant laisser le temps passer, loin de tout. S'il devait vraiment repartir, aucune armée ne serait assez forte pour le détruire. Pire, il ne serait pas étonné que certains démons tentent de le récupérer pour le remettre aux commandes.

Bref, même si la perspective de rester dans ce taudis ne lui plaisait pas, aucune autre alternative n'était plus réjouissante.

« Il faudra te laver après déjeuner », fit l'ermite entre deux bouchées, l'interrompant brièvement dans ses pensées. « Tu empestes. »

-oOoOoOo-

Lucifer réussit à peine à manger.

Toutefois, l'ermite était déterminé à faire sa toilette.

Plus perturbé par l'idée de se faire manipuler qu'à celle de dévoiler sa nudité, Lucifer se résigna à se nettoyer par lui-même, à la source d'eau chaude qui se situait à une vingtaine de mètres de leur hutte.

Après l'avoir enveloppé d'une fourrure chaude, Rivaï l'aida à se redresser. Lucifer n'aurait pas cru qu'il soit si difficile de marcher par lui-même. L'ermite le laissa s'appuyer sur lui et le fit sortir de leur bâtisse pour la première fois depuis des jours.

La tempête de neige avait cessé, et le soleil hivernal réchauffait doucement sa peau malgré la brume persistante. Rivaï le fit avancer jusqu'au bassin et l'aida à s'asseoir à proximité. Il en profita même pour lui enlever ses derniers bandages.

« Il faut toujours que tu trouves un prétexte pour me tripoter ! » s'agaça Lucifer.

« Je n'ai pas envie de sentir tes vieux bandages crasseux la prochaine fois que j'irais me baigner » se justifia Rivaï, tout en conservant un ton calme.

Une fois qu'il eut accompli sa basse besogne, Lucifer lui demanda de se dégager. Rivaï recula de quelques pas, tout en restant vigilant.

« Je vais pouvoir me débrouiller », lui dit Lucifer. « A moins que tu souhaites en profiter pour me reluquer ? »Il lui jeta un coup d'œil tout en prenant une pose lascive, mais l'ermite l'ignora en sortant une pipe de sa longue manche.

« Je reste juste au cas où tu tournes de l'œil », lui répondit Rivaï le plus sérieusement du monde, tout en bourrant d'herbes l'embout de bois. « Ce serait dommage que tu pourrisses inutilement le bassin. »

Lucifer préféra laisser passer la rebuffade. Il examina le plan d'eau fumant. L'endroit sentait un peu le souffre, et les roches arboraient une couleur cuivrée. Il hésita un moment avant de se débarrasser de ses couches de fourrures, mais il n'avait pas d'autre choix s'il voulait éviter de recevoir d'autres remontrances de l'ermite. Il commença par tremper un orteil dans la source. Un doux frisson lui parcourra le corps.

Doucement, il fit retomber ses couvertures le long de son dos et dévoila son corps marqué de sombres arabesques. Le froid mordait chaque parcelle de sa peau hâlée, et il se hâta de se plonger dans le bassin bouillant.

« Que c'est bon ! » soupira d'extase le Démon tout en déployant doucement ses ailes endolories pour les immergées.

Dans l'eau, son corps lui semblait plus léger, plus facile à mouvoir et moins douloureux.

La tête et les cornes hors de l'eau, il examina les environs. Tout le bassin était bordé de grosses pierres et d'arbres. En une saison plus clémente, sans doute que la végétation serait assez dense. En tournant un peu la tête, il constata un sanctuaire creusé à même dans la pierre à une dizaine de mètres de là.

« Tu es le gardien du temple ? » demanda Lucifer.

« Pas vraiment », lui répondit l'ermite. « C'est une vieille bâtisse abandonnée à présent. »

En se rapprochant un peu plus du bord, Lucifer examina l'architecture. Effectivement, les couleurs étaient délavées et toutes les sculptures saccagées. Même les inscriptions étaient illisibles.

Sans doute l'œuvre de pillards ou de guerriers païens.

Il n'y avait que les Hommes pour s'étriper sur de simples croyances…

Il se tourna ensuite vers Rivaï. Ce dernier était adossé contre un rocher non loin du bord, et fumait sa longue pipe avec la nonchalance de ceux qui ne connaissaient aucun véritable problème dans la vie. Même si l'ermite continuait de le fixer, il semblait déjà plus détendu qu'à leur arrivée.

« Tu as plutôt bon goût. Ce n'est pas l'endroit le plus dégueulasse où s'installer», lui dit Lucifer sur le ton de la conversation. « Curieux qu'il n'y ait pas foule.

- Cet endroit est difficile d'accès. », lui répondit Rivaï, une épaisse fumée s'échappait de ses lèvres fines. « Raison pour laquelle je me suis installé ici.

- Ce n'est finalement pas plus mal », fit Lucifer.

Il resta un moment dans la source d'eau chaude, en profitant pour délier ses muscles et articulations.

« Frotte-toi bien pour te débarrasser des peaux mortes », fit Rivaï. « Et active-toi un peu, je dois faire quelques courses au village.

- Au village ? » s'étonna Lucifer. « Je croyais que nous étions isolés.

- Nous le sommes », fit Rivaï. « Le village le plus proche est à une bonne journée et demi de marche. »

Lucifer faillit s'étrangler.

« Tu en as facilement pour trois jours, si ce n'est plus.

- Je n'ai pas trop le choix », lui répondit-il. « Je vais bientôt manquer en bandages et de plantes médicinales.

- Tu n'as pas forcément besoin de te donner toute cette peine », lui dit Lucifer. « Tu l'as dit toi-même, j'arrive parfaitement à me régénérer tout seul.

- Mais les soins que je te prodigue te permettent de te rétablir d'autant plus vite. Et puis il te faut quelques vêtements aussi, ça t'évitera de te promener constamment la bite à l'air. »

Rivaï éteignit sa pipe et se releva.

« Maintenant sors de là, j'ai mon cheval à préparer.

- Es-tu si impatient de mater mon corps nu ? » fit Lucifer en prenant faussement des airs de vierge effarouchée.

« Je ne suis pas intéressé par les faces de cornus.

- Dis-toi que je suis le fantasme incarné pour des milliers d'individus. Que tu sois tenté par mon corps me paraitrait légitime.

- A priori tes chevilles, elles, elles s'en sont bien remises », rétorqua Rivaï en un soupir.

L'ermite vint chercher les peaux de bêtes, et l'attendit impatiemment au bord pour l'emmitoufler et le faire rentrer dans la hutte au plus vite.

-oOoOoOo-

Une fois Rivaï parti, Lucifer était loin de s'imaginer que son absence suffirait à faire le temps paraitrait plus long.

Avant son départ, l'ermite lui avait tout mis à disposition : du ragout, de la viande et des baies séchées pour plusieurs jours, de la pommade et des bandages, ainsi que des seaux pour sa toilette et pour ses besoins. Il avait même pris la peine de lui récupérer des bâtons suffisamment robustes s'il souhaitait sortir. Quant au feu, il y avait suffisamment de bois à proximité du foyer pour que le Démon n'ait aucun mal à le maintenir. Rivaï avait d'ailleurs déplacé sa paillasse de façon à ce que Lucifer puisse l'entretenir sans se lever de sa couchette.

Pour n'importe quel malade qui savait un peu se déplacer, le confort était rudimentaire mais tout le nécessaire était là.

Cependant, aucun de ces égards n'atteignaient Lucifer.

Il aurait pu en profiter pour apprendre à marcher, sortir le nez dehors et surveiller les mules, voire même retourner à la source chaude. Physiquement ? Il n'était clairement plus assez blessé pour en venir au point d'être alité sans discontinuité.

Pourtant, l'énergie continuait de lui manquer. A quoi bon faire des efforts pour survivre alors que son corps venait une fois de plus de lui prouver qu'il était pleinement capable de contenter de lui-même ? Lucifer resta donc recroquevillé sur sa paillasse, tentant de prolonger toujours un peu plus ce sommeil qui lui faisait oublier sa conscience. Le feu s'amoindrit d'heure en heure, jusqu'à finalement s'éteindre complètement et le plonger dans le froid et le noir le plus complet.

Lucifer accepta les ténèbres sans sourciller.

S'oublier, ne plus sentir ses membres gelés engourdis, faire abstraction d'où il se trouvait, pourquoi et comment il en était arrivé là…c'était l'état de calme le plus satisfaisant auquel il était encore en droit d'aspirer.

Où pouvait être Rivaï ? Peu l'importait.

Reviendrait-il vraiment ? Probable.

En vérité, Lucifer espérait secrètement qu'il ne revienne jamais.

Tout ce qui comptait, c'était cette obscurité.

Cette tranquillité déguisée en néant l'apaisait.

-oOoOoOo-

Tout était noir, obscur… jusqu'à ce qu'une chaleur vînt peu à peu le happer hors de sa torpeur.

C'était une chaleur vibrante, qui s'enfonçait dans sa chair et ses os glacées.

Il avait du mal à soulever les paupières, mais il entendit distinctivement le crépitement du feu.

Reprenant doucement ses esprits, il essaya de se dépêtrer des peaux de bête qui lui servaient de couvertures, mais il sentit quelque chose l'enserrer et lui faire barrage. Ce n'était qu'après avoir réalisé qu'un corps chaud s'appuyait contre lui qu'une voix caverneuse vint stopper ses interrogations : « Tu es vraiment pire qu'un gamin. Pas moyen de te laisser seul sans que tu te laisses dépérir. »

Lucifer essaya à nouveau de se dégager, mais la poigne de l'ermite l'enserra plus fermement. Le Démon savait son corps encore trop endormi et gelé pour réussir à se débarrasser de son étau. Mais il soupçonnait également que l'ermite exerçait une force étrange pour mieux l'immobiliser.

« Je ne te laisserais pas partir tant que tu ne te seras pas réchauffer. Tu es gelé. Si tu étais quelqu'un de normal, tu serais déjà mort de froid.

- Pourquoi tu ne me laisses pas dormir », gémit-il.

« C'est ça ce que tu veux ? Rester léthargique pour éviter d'affronter la vie en face ? Je te pensais plus coriace que ça. »

L'ermite renforça sa prise, enfouissant à moitié la tête du Démon sous la couverture et en l'appuyant contre son torse.

« C'est bien plus agréable de se sentir effacé du monde… » marmonna Lucifer. « Ne plus rien sentir, ni même avoir conscience d'exister… Tes remontrances n'y changeront rien, je ne suis même pas vexé. Être traité de lâche ne m'atteint plus.

- Que cela soit physiquement ou psychiquement, je te ne te laisserais pas mourir », fit Rivaï.

« Pourquoi…» geignit-il, les poings serrés contre le torse de l'ermite. « Pourquoi tu t'acharnes à ce point ? Qu'est-ce que t'y gagnes ?

- Tu aimes me faire répéter », soupira ce dernier. « Quels que soient tes états d'âme, il n'est pas question que je laisse mourir inutilement un être vivant.

- Oh. Alors tu fais tout ça pour te donner bonne conscience…

- Et j'y tiens », insista Rivaï. « Qu'importe ce que tu es ou ce que tu as fait, ta vie reste aussi légitime sous mon toit que celle de n'importe quel autre être vivant. Tu n'es pas tombé sur moi par hasard, ta mort surviendra le jour où tu auras accompli ce qu'il te reste à accomplir. »

Lucifer avait l'intention de se moquer de ces belles paroles. Si vides de sens. Mais curieusement, il n'arrivait à trouver aucune note de son sarcasme habituel. Il ignorait si c'était la fatigue ou le fait qu'il ait tête en vrac, mais il se sentit étrangement ému.

Emu que quelqu'un accorde de l'intérêt à sa vie. Pas parce qu'il le craignait ou cherchait à y dégager un profit.

« Et qu'est-ce j'aurais encore à accomplir que je n'aurais pas déjà tenté ? » soupira-t-il sur un ton moqueur. « Je pense en avoir déjà assez fait…

- Manger serait déjà pas mal. Et te laver aussi, car tu schlingues.

- Tu te plains beaucoup de mon odeur, mais je remarque que tu ne loupes pas une occasion pour me peloter… »

L'ermite resta silencieux, tout en le gardant fermement contre lui. Lucifer sentait son aura bienveillante l'envelopper comme une couverture chaude. Son énergie brulante vibrait en lui comme le ronron apaisant d'un félin content de son sort.

Lucifer se mit à sourire.

Bizarrement, cette sensation lui semblait bien plus agréable que de s'endormir.


Et voici la fin de ce chapitre !

Comment vous trouvez Lucifer ? Et ses interactions avec Rivaï ?

A l'heure où ce chapitre est publié, le chapitre 3 est déjà écrit et en cours de révision. Pour le coup, il n'y aura pas besoin d'attendre aussi longtemps n_n'.

Merci encore pour vos commentaires, et j'espère à bientôt !

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Réponses aux reviews :

Mila : Merci pour ton commentaire, en espérant que tu continueras de lire cette histoire malgré cet énoooorme retard de publication n_n'.

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Merci encore à Easyan, pour la révision et de m'avoir permis de continuer ce récit !