Lorsque Harry se réveilla de sa sieste imprévue, le salon était plongé dans la pénombre à l'exception du feu qui mourait dans l'âtre. Elia était en train de s'étirer sur l'autre canapé, et Luna n'était nulle part en vue.
"Ça va, la Belle au Bois Dormant?"
Harry tenta de lui jeter un regard noir mais son air échevelé ne l'impressionnait pas, à en croire son bref éclat de rire.
"Il est quelle heure?"
"Presque dix-neuf heures," répondit Elia, attrapant ses orteils entre ses doigts et étendant son buste sur ses jambes. Elle grogna quand son dos se remit en place avec un pop sonore.
"Douce Circé, je ne croyais pas être aussi fatiguée," admit elle.
"On a beaucoup marché. Et c'est épuisant de voyager en Cheminette."
"C'est clair."
"Au moins on s'est bien amusés."
Elia haussa un sourcil.
"Est-ce que tu reconnais que je suis une fabuleuse guide touristique?"
"Peut-être," la taquina-t-il avant de répondre avec sincérité. "Tu sais que tu l'es, Elia. J'aurais profité moitié moins de Paris si tu n'avais pas été là pour me raconter tout un tas d'histoire sur la ville.
"Merci, Harry. Je voulais que tout le monde passe une bonne journée, surtout vu que Norbert et Luna se sentaient un peu déprimés."
"Je pense vraiment que Norbert a trouvé ça intéressant," concéda-t-il. "Où est Luna, d'ailleurs?"
"Elle avait besoin d'un peu de temps pour elle, elle est partie il y a une demi-heure. Elle aime être dehors quand le soleil se couche," expliqua Elia, se levant de sa posture pour raviver le feu. "Elle m'a foutu une de ces trouilles, la première fois qu'elle a fait ça. On sortait ensemble depuis quelques mois, et d'un coup elle me dit qu'elle s'en va, qu'elle a besoin d'être seule?"
Harry pouvait voir sur le visage d'Elia le souvenir de la panique ressentie ce jour-là.
"J'ai cru que j'avais fait quelque chose qui l'avait dérangée, donc tout le temps où elle a été partie, je l'ai passé à paniquer. Et en fait, elle allait très bien, mais elle a pas l'habitude d'être tout le temps entourée, et donc elle avait décidé de prendre du temps pour elle. Et je le respecte, maintenant que je sais quelle ne va pas me quitter à chaque fois qu'on passe une heure loin l'une de l'autre."
"J'aimerai te redire que la communication c'est important, mais bizarrement, j'ai peur que tu me frappes."
Elia s'appuya contre le coin de la cheminée et éclata de rire.
"Tu as plutôt intérêt à communiquer avec Charlie avant la fin des vacances, ou je vais regretter de ne pas t'avoir frappé."
"Ça c'est un coup bas, même pour toi."
"C'est à ça que servent les amis, non?"
"Pas pour qu'ils soient gentils avec nous?"
"Nan, pas mon style. Et pas le tien non plus. Sinon tu aurais été plus sympa avec Rolf."
Harry fit la grimace.
"C'est quoi son problème, à lui? Il fait tout le temps la tête, sauf quand c'est Luna qui lui parle."
"C'est assez bizarre, ouais. J'ai rencontré certains des amis de Luna avant, mais comment ça se fait que je ne l'aie jamais rencontré, lui, son meilleur ami? On sort ensemble depuis deux ans, il y avait plein d'occasions. S'il l'avait voulu, évidemment."
"Il n'avait pas l'air ravi de nous rencontrer."
"C'est sûr que si un de mes amis proches, toi par exemple, fréquentait quelqu'un, je voudrais rencontrer cette personne à tout prix."
"C'est pour ça que tu essayes de parler à Charlie? Au cas-où ça arriverait?" Harry leva les yeux au ciel.
"On n'est jamais trop prudent."
"Tu pense que Rolf est amoureux de Luna?"
Elia soupira, et son regard se perdit dans le vague.
"Ouais," répondit-elle, se frottant le visage avec sa paume. "Il agissait comme un petit-ami jaloux. Et Luna m'a dit qu'elle le trouvait bizarre ces jours-ci. Donc il doit agir différemment quand il est seul avec elle."
"Même son père semblait penser la même chose."
"Je suis juste super énervée qu'il se soit comporté comme un idiot. Luna était triste parce qu'elle espérait qu'on s'entende bien."
"Au moins la première rencontre est passée, et on peut à nouveau se concentrer sur nos vacances, et comment passer les meilleures possible."
"Tu as raison. Allons voir si Charlie veut prendre un verre avec nous."
"Je ne sais même pas pourquoi on est amis, tous les deux," soupira Harry. "Je vais aller voir si Luna est plus gentille avec moi."
"Je n'y compterai pas, si j'étais toi, surtout si elle regarde les étoiles. Elle te lira ta destinée et crois-moi, personne n'a besoin d'autant d'information sur sa vie."
Harry la croyait sans aucun doute.
"Ouais, et en plus, j'ai eu à endurer assez de prophéties pour une vie entière, merci bien."
L'estomac de Harry choisit ce moment précis pour gronder.
"Je crois qu'il est temps de penser au dîner."
"Il ne reste pas grand chose," dit Elia. "Je peux faire du pain, mais c'est tout."
"Je peux aller à l'épicerie pendant que tu fais ça," proposa Harry, et elle hocha la tête.
"Ça roule. Vois si tu trouves de la viande et des légumes pour faire un ragoût. Et peut-être du fromage?"
"Bonjour le cliché, la Française qui voyage pour manger du fromage."
"Va te faire, Evans. Fais pas genre tu n'aimes pas ça."
Il aimait ça aussi, mais l'embêter était trop drôle.
"Le fait que tu sois française, ou le fromage?"
Elle lui donna un léger coup de coude dans les coudes, et il fit mine de s'effondrer de douleur sous son regard imperturbable.
"Okay, je vais voir ce que je trouve. A tout à l'heure."
"A toute!"
Elle monta à la cuisine faire sa pâte et Harry s'habilla pour sortir.
Il ne vit pas Luna sur la route, et fit le chemin jusqu'à au chalet avec l'enseigne du magasin en moins de cinq minutes, utilisant sa baguette et un Lumos Maxima pour voir où il mettait les pieds.
La porte était entrouverte, et il l'ouvrit complètement, découvrant une pièce remplie à ras bord d'articles en tous genres: des jambons pendant au plafond, des caisses pleines de bouteilles de vin, des rangées de potirons et autres légumes et des étagères de fournitures de première nécessité. Ça lui rappelait un peu les cuisines de Poudlard - même s'il n'y avait jamais vu de brosse à dents ou même de boîtes d'allumettes - et il balaya la pièce d'un regard nostalgique.
"Bonsoir?" Appela-t-il à la ronde.
"Oh, salut! Je ne t'avais pas entendu entrer!"
Un adolescent aux cheveux aux épaules, d'un blond très pale, apparut devant lui, avec un grand sourire.
"Tu dois être Harry, non?"
Harry fronça les sourcils, ne se souvenant absolument pas de l'avoir rencontré pendant son bref séjour.
"Ne te bile pas," rit l'adolescent avant qu'il puisse ouvrir la bouche. "Les nouvelles vont vite par ici, et ça fait longtemps qu'on n'a pas eu de visiteurs. On ne peut pas m'en vouloir d'être un peu excité de voir des personnes de moins de vingt-cinq ans, si?"
Harry le regarda, perplexe.
"Désolé, je parle trop, hein ?" Il se passa la main dans les chevaux, parvenant à injecter juste ce qu'il fallait d'excuses dans son regard vif. "Je m'appelle Bram, au fait. Mon père est l'épicier."
"Enchanté, Bram. Il est là?"
Il espéra ne pas offenser Bram par cette question, mais il avait vraiment besoin de ramener de quoi dîner à la maison, et vite.
"Il ne va pas tarder, il est parti jeter un œil sur le troupeau."
Harry se douta qu'il ne parlait pas des dragons, et il haussa un sourcil en guise de question.
"On a des poules et des vaches dans le pré derrière le magasin, ça nous évite d'avoir à transporter des œufs et du lait depuis le marché à Brașov." Expliqua Bram.
Voilà probablement d'où venait le sang de poulet pour Njord.
"D'accord," répondit Harry. "Tu remplaces ton père?"
"Pas officiellement, si c'est ta question. Je lui donne souvent un coup de main en fin de journée quand ma mère n'est pas là, mais je suis censé faire mes devoirs." Il désigna d'un geste l'impressionnante pile de manuels à côté de la caisse enregistreuse.
"Oh, il y a une école de magie ici?"
Il n'en avait jamais entendu parler.
"Oui," Bram fit la grimace. "Elle s'appelle Vrajăntică. C'est à Timișoara, à côté des frontières hongroise et serbe. Mais je n'y vais plus."
"Pourquoi ça?"
"J'ai essayé, mais ça ne m'a pas plu. J'ai enduré pendant un trimestre, je suis rentré à la maison, et j'ai demandé à intégrer une école moldue, parfaitement normale, avec des élèves qui n'étaient pas là pour devenir les bons petits soldats d'une guerre magique sans fin."
Harry ne put s'empêcher de prendre sa remarque comme un coup au visage. Lui, au contraire, aurait bien aimé avoir été préparé pour la guerre, puisqu'il n'y avait pas eu moyen de l'éviter.
"Et en plus, je ne voyais pas pourquoi je devrais apprendre l'histoire d'une communauté dont je ne fais même pas partie."
Harry avait déjà vu des Cracmols vivre en marge du monde magique, mais il n'avait encore jamais rencontré de sorcier choisissant de faire la même chose.
"Qu'est-ce qui te plaît dans l'enseignement moldu?"
Harry avait quelques bons souvenirs de ses années d'école primaire, mais Bram était un adolescent et le niveau devait être supérieur.
"Tout le monde pense que c'est une aberration," Bram annonça avec un grand sourire. "Mais j'adore la physique. Les moldus ont une telle connaissance des lois de la nature tout en ignorant l'existence de la magie, et je trouve ça fascinant."
"Wouah," lâcha Harry, en l'absence d'une meilleure réaction.
"Qu'est-ce qui te plaît dans l'enseignement magique?" Bram l'interrogea à son tour. "Si tu es allé dans une école magique, d'ailleurs."
"C'est tout l'inverse pour moi, en fait. J'ai grandi en pensant que j'étais un moldu et je me suis retrouvé à Poudlard à onze ans, découvrant d'un coup que j'étais un sorcier et que mes accidents magiques étaient tout à fait normaux. C'était le plus beau jour de ma vie."
D'autres aspects de son héritage étaient bien moins intéressants, mais Bram n'avait pas besoin de le savoir.
"J'avais aussi l'Histoire de la Magie en horreur, mais c'est surtout parce que le prof était un fantôme, et que le mot monotone prenait tout son sens avec lui. J'aimais vraiment les cours de Défense contre les forces du mal, et de Sortilèges."
Bram ne semblait aucunement pressé de retourner à son travail, malgré ce qu'il avait annoncé plus tôt, et Harry trouvait leur discussion trop prenante pour s'arrêter maintenant.
"Tu n'es plus à l'école toi, si?"
"Non, c'est terminé. Et je n'ai aucune idée de ce que je vais faire ensuite," répondit Harry honnêtement. "Je me laisse porter pour l'instant. Et toi?"
"J'ai envie d'étudier la physique quantique," confia-t-il, son regard sérieux mettant Harry au défi de le contrarier. Il avait sans aucun doute dû faire face à des réactions déplaisantes auparavant. "Personne n'accepte que je ne veuille pas étudier un sujet qu'ils connaissent, comme a fait Iacob avec la théorie de la magie, mais ils sont tellement bornés avec leur idée de magie toute puissante qu'ils ne peuvent envisager l'idée que la physique soit l'autre face de la même pièce. "
"Ne les laisse pas te dire ce qui est bon pour toi," le prévint Harry, pour masquer le fait qu'il ne s'était jamais posé la question non plus.
Bram se détendit.
"Je vais devoir partir d'ici vu que l'université à Bucarest n'est pas vraiment renommée. Je vais sûrement aller à La Haye, où vit la famille de ma mère."
"Tu as quel âge, déjà?"
"J'ai quinze ans."
"Eh bah, tu es drôlement déterminé. Quand j'avais ton âge, je ne me préoccupais que du Quidditch."
Et d'échapper à un meurtrier tous les ans, mais il aurait pu s'en passer.
Bram sourit, dévoilant ses dents.
"C'est cool le Quidditch aussi. On a une équipe ici, Charlie te l'a dit?"
"Non, je ne crois pas."
"Alors tu devrais vraiment lui demander de t'en parler."
Face à l'enthousiasme de Bram, Harry se retint de lui dire qu'il n'était que de passage.
"Je vais te laisser faire tes courses maintenant, fais moi signe tu as besoin de quelque chose."
"Merci."
Pendant que Harry fouillait dans un panier à légumes, quelqu'un entra. Sa peau et ses cheveux étaient si pâles, qu'un horrible instant, Harry cru que Lucius Malefoy venait d'apparaître devant lui. La frayeur lui fit lâcher ce qu'il avait dans les bras.
"Tout va bien?" demanda le nouveau-venu, se baissant pour rattraper un oignon fuyard. Harry se gifla mentalement pour sa paranoïa. Les cheveux de l'homme étaient rasés sur les côtés, et son expression n'était en rien hautaine.
"Oui, merci, désolé," répondit-il, regardant autour pour vérifier qu'il avait récupéré tous ses légumes.
"Hoi pap!" Le salua Bram, levant les yeux de son travail. "C'est Harry. Harry, voilà mon père, Vaast."
"C'est un plaisir de te rencontrer, Harry. Charlie m'a parlé de toi."
Harry ne put s'empêcher de rougir. Charlie ne savait pas tenir sa langue. Contrairement à Bram, Vaast avait un léger accent et prenait son temps pour prononcer chaque mot distinctement.
"Enchanté, Vaast."
Son cœur affolé se calma doucement et il se désintéressa de la conversation entre père et fils afin de mener sa mission à bien, sachant qu'Elia devait s'impatienter. Et lui aussi était affamé.
"Okay, je crois que j'ai tout," finit-il par annoncer, déposant ses courses sur le comptoir de caisse.
"Tu as trouvé tout ce qu'il te fallait?" Lui demanda Vaast en notant ses articles.
"Je crois."
"Il nous reste des mûres, tu les veux? Je te fais un rabais."
"Tu devrais les prendre," intervint Bram avec ferveur. "Elles poussent juste à côté d'ici, mais c'est presque la fin de la saison et ensuite ce sera trop tard."
Harry se fit la remarque qu'ils formaient un duo de vendeurs efficace, l'assurance tranquille de Vaast couplée avec l'enthousiasme éclatant de son fils.
"Je vais me laisser tenter alors, merci pour le conseil."
Une fois que Harry eut payé ce qu'il devait, Vaast l'aida à ranger ses courses dans deux sacs en papier, lui conseillant de ne pas tenter de jeter des sorts dessus puisqu'il l'avait déjà fait pour les amener au village. Harry n'avait pas envie de gâcher de la nourriture et se résigna à porter les sacs sans magie.
Il remercia père et fils pour leur aide et rentra sans attendre.
Sans surprise, il retrouva ses amies dans la cuisine, qui sentait bon le pain frais.
"Tu as sacrément pris ton temps," l'accueillit Elia.
De bonne humeur après son enrichissante discussion avec Bram, Harry se contenta de sourire.
"Elia a faim," remarqua Luna. "Elle a menacé de manger tout le pain si tu ne revenais pas avant huit heures."
"Et?"
"Et il est huit heures moins sept. T'as de la chance." Répondit Elia.
Ils continuèrent de se chamailler pendant qu'ils rangeaient les courses et préparèrent un ragoût rapide pour apaiser leur faim. Accompagné du pain croustillant et encore chaud, ce fut délicieux. Pour finir le repas sur une note sucrée, les mûres furent très appréciées, et Harry nota de remercier Vaast plus tard pour l'excellente suggestion.
Après avoir nettoyé, ils firent une partie de cartes – que Luna remporta, sans aucune surprise – et décidèrent d'aller se coucher puisque malgré leur sieste dans l'après-midi, ils s'endormaient sur le jeu.
A dix heures, plus personne n'était réveillé dans le chalet.
[…]
Le lendemain, Harry se réveilla à cause d'un bruit sec. Paniqué, il sauta sur ses pieds et se rattrapa de justesse à la table basse avant même d'avoir mit ses lunettes. Dès qu'il pu évaluer clairement la situation il soupira, soulagé. Aderyn attendait derrière la fenêtre du salon qu'il se décide à lui ouvrir.
"Tu es déjà là?" lui demanda-t-il puisqu'elle était partie moins de quinze heures auparavant. Elle déposa une lettre sur le canapé et lui jeta un regard méprisant.
"Question idiote, je sais," concéda-t-il, se passant une main dans les cheveux. "Merci."
Comme si c'était ce qu'elle attendait, elle s'envola pour se poser sur son perchoir favori, le manteau de la cheminée.
Harry s'attendait à voir la signature de Hermione ou de McGonagall, mais il découvrit à la place l'écriture penchée de Charlie.
"Harry,
J'ai trouvé ta chouette dans mon jardin ce matin, empêchant une flopée de merles de s'en prendre à mes citrouilles. Elle a du cran!
Je ne travaille pas cet après-midi, ça te dit d'aller voler? Tu peux amener Elia et Luna aussi! Retrouvez-moi au Refuge après treize heures.
Charlie"
Harry ne voulait pas reconnaître qu'Elia avait raison – il n'en entendrait jamais la fin – même si c'était probable. Charlie semblait déterminé à devenir son (leur?) ami, et Harry l'aimait bien, mais il ne comprenait pas qu'il puisse être si amical. Ils n'étaient que de simples visiteurs, dérangeant le cours naturel des choses ici pendant que tous les autres faisaient leur travail. Et en même temps, Charlie était attirant et Harry avait bien envie de mieux le connaître. Un peu comme lorsqu'il avait rencontré Elia, mais différemment. Il ne savait juste pas exprimer en quoi.
Les filles ne se lèveraient pas avant une heure ou deux de toute manière, il avait tout le temps du monde pour tout ressasser avant de leur faire face.
[…]
Comme il l'avait supposé, dès qu'Elia apprit que Charlie les avait invité à aller voler, elle décida d'y aller. (Harry pensa que même si Charlie avait proposé une activité super ennuyante, la réponse d'Elia aurait été la même.)
C'est ainsi qu'ils se retrouvèrent à grimper la pente jusqu'au refuge, par un début d'après-midi ensoleillé. Même Luna semblait impatiente, ce qui était curieux puisqu'elle aimait d'habitude aussi peu voler que Hermione – Hermione, qui s'était débrouillée pour ne pas monter sur un balais depuis sa première année à Poudlard; Harry en aurait été impressionné s'il ne s'agissait pas de dénigrer son activité préférée.
Le visage de Charlie s'éclaira dès qu'il les vit se rapprocher du refuge.
"Content de vous voir," les salua-t-il. "Il fait trop beau aujourd'hui pour ne pas en profiter."
Harry était bien d'accord, même si la tempête qui l'empêcherait de voler n'était pas encore née.
"Comment ça se fait que tu ne travailles pas aujourd'hui?" demanda Elia, l'air de rien, et Harry avait très envie de lui coller un coup de coude dans les côtes pour qu'elle arrête de poser des questions pareilles. Elle était convaincue que Charlie avait demandé une journée de congés exprès pour eux. Comme il l'avait déjà fait pour leur présenter la réserve, Harry en doutait.
"Oh," renifla Charlie. "J'ai eu un petit accident hier, donc je suis en arrêt, en fait."
"Tu ne devrais pas te reposer, du coup?"
"Ne t'inquiète pas, tout va bien," ajouta-t-il avec un sourire désinvolte. "C'était trois fois rien, surtout avec notre Baume pour Brûlure Brûlante."
" Le nom n'inspire pas confiance."
"Il vaut mieux ne pas savoir ce qu'il y a dedans, si tu veux mon avis."
"On peut aller voler?" Les interrompit Harry, se fichant de paraître impoli. Il voulait juste qu'Elia arrête de tout compliquer.
"Ouais, allons-y!" accepta Charlie, en lançant un clin d'œil à Harry. "On va voler au-dessus du village."
Harry était plus que rassuré de ne pas avoir à surveiller les dragons dans son dos en plein vol. Il n'avait pas besoin de revivre le Tournoi des Trois Sorciers une fois de plus, merci bien.
"C'est bon pour nous," ajouta Elia.
"Parfait! Luna, tu sais voler?"
"Si le balais m'aime bien."
"C'est noté, je t'en trouverai un bien dressé. Je reviens!"
Dès que Charlie tourna les talons, Harry lança un regard noir à Elia.
"Sérieux?" S'exclama-t-il. "Tu fais tout pour qu'il se doute de quelque chose, ou quoi?"
"Détend-toi, mec. Je prend la température. Tu me remercieras quand il te tombera dans les bras."
Il leva les yeux au ciel, et Charlie revint avant qu'il eut trouvé une répartie digne de ce nom.
Harry était satisfait de retrouver la Flèche Sibérienne qu'il avait utilisée la fois dernière. Charlie tendit à Luna un vieux Comète 180 qui ne lui causerait pas de problèmes, et se tourna enfin vers Elia.
"Prête pour ta première leçon?"
"Il était temps!"
Elle prit le Nimbus 1500, le même que Charlie avait utilisé quelques jours plus tôt. Charlie garda un Margotin 90 pour lui, un modèle que Harry n'avait jamais vu en vrai, mais songea que ça faisait sens d'avoir un balais aussi rapide lorsqu'on travaillait avec des dragons.
Charlie leur montra le périmètre de vol, leur conseillant une fois de plus de ne pas s'approcher des barrières magiques. Harry s'assura que tout allait bien pour Luna avant de s'élancer dans les airs. Il perdit rapidement la trace de ses amis et l'euphorie le gagna. Le balais était super, bien que moins alerte que son Éclair de Feu, mais c'était enivrant au possible d'être de nouveau dans les airs. Il avait soudainement envie de rire à gorge déployée, et un son profond sortit de sa bouche, libérant sa cage thoracique. La vue du village était magnifique, et il descendit en piqué jusqu'à frôler le toit du bar de Mihaela – volontairement, bien sûr. Après une heure à se défouler et repasser son répertoire de figures, il décida de retrouver ses amis.
Habitué à repérer de minuscules balles dorées à pleine vitesse, il les trouva bien vite sur un étroit plateau le long du chemin de randonnée. Il se laissa descendre en douceur à leur hauteur.
Charlie était assis sur un souche, observant Elia faire des cercles autour de lui. Harry s'arrêta environ deux mètres au-dessus du sol et leur fit signe. Elia se débrouillait plutôt bien pour quelqu'un qui n'avait jamais volé auparavant. Peut-être avait-elle ça dans le sang aussi, ou alors, de façon énervante, elle était bonne dans tout ce qu'elle entreprenait.
Luna apparut de derrière un pin et se posa en contrebas, son visage entouré par les mèches blondes s'échappant de son chignon.
"Tu es très grand, Harry," nota-t-elle, et il ne put s'empêcher de rire.
"Tu es fatiguée, Luna?"
"Oui," confirma-t-elle. "J'aimerai bien être un dragon, pour pouvoir voler pendant des heures."
"Tu veux monter avec moi? On ira doucement."
Elle considéra sa proposition.
"Oui, merci."
Ils volèrent ensemble sur la Flèche Sibérienne, à vitesse réduite, passant au-dessus du vignoble et des chalets, puis de la piste, repérant Charlie et Elia qui faisaient la course jusqu'au col. Lorsqu'ils se posèrent, à la grande honte de Harry, il était épuisé. Il avait perdu son endurance de joueur de Quidditch et avait bien besoin de s'entraîner à nouveau, maintenant qu'il avait l'espace, physique et mental, pour le faire.
"Y a pas à dire, c'était quelque chose," reconnut Elia, rendant son balais à Charlie.
"Tu es une pilote-née," la félicita-t-il.
Il avait gagné la course, mais de peu, tout bien considéré. Ils discutèrent encore une minute, puis Charlie retourna au Refuge et ils redescendirent au village tous les trois, les membres lourds mais l'esprit comblé.
[…]
Ils se félicitèrent d'avoir profité du beau temps lorsqu'ils se réveillèrent le lendemain pour découvrir une pluie battante. Même en milieu de matinée, il faisait sombre à l'extérieur et ils traînèrent d'une pièce à l'autre jusqu'en milieu d'après-midi. Mais au bout d'un moment, Luna en eut plus qu'assez et profita d'une légère accalmie pour traîner Elia à la nurserie.
Harry se sentait particulièrement fatigué et sans grande envie – il avait fait un cauchemar avec le Basilik, et le temps maussade n'arrangeait rien – aussi resta-t-il sur le canapé avec Aderyn et son journal. Il songeait à faire des gâteaux pour le retour de ses amies lorsque quelqu'un toqua à la porte.
Il se leva d'un bond, prêt à attaquer, et réalisa en baissant les yeux sur sa baquette brandie qu'il n'avait rien à craindre au village. Son cœur stupide frappait contre sa poitrine, et il se força à prendre quelques grandes respirations. Il ne supportait toujours pas les bruits soudains, ce qu'il avait du mal à comprendre. La guerre était terminée, et il était en sécurité, sauf qu'une part de son cerveau n'avait pas reçu le mémo et le faisait agir de manière irraisonnée.
Il détendit les traits de son visage et ouvrit la porte. Sur le seuil, magiquement épargné par la pluie, se tenait Charlie. Le sourire poli de Harry se mua en une expression sincère, bien que distraite.
"Harry! J'espère que je ne te dérange pas?"
"Pas du tout, entre!"
Il n'eut pas besoin de le dire deux fois pour que Charlie le suive dans le chalet bien chauffé.
"J'allais faire des gâteaux," annonça Harry, choisissant de cacher le fait qu'en réalité, il songeait plutôt à refaire une sieste.
"Juste ce dont j'ai besoin," approuva Charlie pendant qu'ils montaient à la cuisine. Charlie prit place à la table pendant que Harry sortait les ingrédients.
"Tu les as sentis depuis le refuge avant qu'ils soient faits?" Demanda-t-il en cherchant la muscade.
"J'ai un sixième sens pour les gâteaux," rit Charlie. "En fait, j'ai fini plus tôt, donc je voulais te proposer d'aller boire un verre. Mais maintenant, mes plans ont curieusement changé."
"Tu as fini plus tôt?" Répéta Harry, versant de la farine, du sucre et de la levure chimique dans un saladier.
"Sven ne me laisse pas retourner dans la réserve avant demain, et je n'en pouvais plus de ne faire que la paperasse."
"Et tu prétends encore que c'était juste un petit accident?"
"On a des règles strictes concernant les blessures. La mienne m'a valu deux jours d'arrêt, mais la seule chose qui risque de me tuer c'est l'ennui."
Harry ne put s'empêcher de rire en entendant Charlie se plaindre.
"D'accord, je te crois. Tu te blesses souvent?"
"Ça fait partie de notre entraînement de les minimiser, mais elles sont inévitables. Parfois parce qu'on est distraits, ou juste à cause de la malchance. Les dragons sont des créatures sauvages, avec des comportements parfois imprévisibles." Expliqua Charlie, d'un coup plus sérieux. "J'ai été blessé gravement, au point d'être interdit de terrain pendant une semaine, trois fois en six ans. Notre formation nous apprend aussi à secourir un collège en danger, sans quoi le nombre serait plus haut."
Ça répondait à l'interrogation de Harry sur l'absence de Médicomage dans le village.
"Tu vas vraiment mettre de la citrouille dans ces gâteaux?"
Harry fit un large sourire. La purée orange ne pouvait vraiment pas passer pour autre chose.
"Ce sont des cookies à la citrouille, alors évidemment," répliqua-t-il. "C'est vraiment bon, je t'assure."
Il en avait fait il y a quelques semaines et même Céleste, qui n'était pourtant pas un bec sucré, les avait appréciés.
"J'espère pour toi que c'est vrai."
Harry alla jusqu'à lui faire un clin d'œil avant de changer de sujet.
"Tu as vu Luna et Elia avant de descendre tout à l'heure?"
"Visiblement Elia aidait Ollie à réparer une porte que Bayek a défoncée. Et Luna devait être avec Njord." Il s'arrêta, et Harry sentit son regard dans son dos.
"C'était comment, Bucarest, au fait? On n'a pas eu le temps d'en parler hier."
"C'était particulier," répondit-il en l'absence d'un meilleur qualificatif, tout en déposant des boules de pâte à cookie sur une plaque de cuisson. "Tu y es déjà allé?"
"Oui. La première fois, c'était à l'été 1992, avant que je sois embauché ici."
Harry s'empêcha de penser au fait qu'au même moment, lui venait de finir sa première année à Poudlard.
"La ville a beaucoup changé ces dernières années."
"Elia a vu ça dans son guide, oui." Harry enfourna la plaque et s'assit à côté de Charlie après avoir enclenché un minuteur – un normal, et pas celui en forme de bombe d'Elia. Des cookies trop cuits n'impressionneraient certainement pas Charlie.
"Ils essayent de reconstruire et de protéger leur patrimoine, mais c'est un long processus. J'aime assez la ville, mais je suis plus à l'aise au village."
"Qui ne le serait pas?"
Au lieu de répondre, Charlie étudia attentivement le visage de Harry, qui se sentit rougir sous cette attention prolongée.
"Je suis content que tu te plaises ici," finit-il par dire, et quelque chose dans le ton de sa voix indiquait que ce n'était pas exactement ce qu'il voulait dire.
"C'est calme," remarqua Harry. Aussi trivial que ça puisse paraître pour n'importe qui d'autre, c'était un critère important pour lui. "Et les gens se fichent complètement de Harry Potter, tu vois?"
"Je comprends tout à fait. Personne n'avait jamais rencontré de Weasley avant moi. Je peux être moi-même sans qu'on essaye de me comparer à un de mes frères et sœurs."
"Tellement! C'est super libérateur. Personne ne me fait remarquer que j'ai les yeux de ma mère, ou que mon père aussi aimait le Quidditch."
Charlie fit une grimace compatissante.
"Tout le monde à ses raisons pour venir habiter au village, en plus de vouloir travailler avec des dragons bien sûr. Cette réserve est l'une des plus isolées, même si celles des Hébrides n'est pas mal dans le genre."
"Où est-ce que tu as habité d'autre? A moins que tu sois arrivé directement après avoir eu tes ASPIC?"
"J'ai vécu à Paris pendant un an, en fait."
"Sérieux? Je savais pas."
Et pourtant, à l'époque, Ron ne tarissait pas d'éloges à propos de ses grands-frères.
"Je voulais être indépendant, et si j'avais commencé à travailler dans la Réserve de dragons Galloise – vu qu'ils m'ont offert un poste avant même que je sorte de Poudlard – ça ne l'aurait pas fait. Heureusement, ils ne l'ont pas mal pris et ils m'ont accueilli pour un stage de six mois il y a quatre ans."
"Donc tu as postulé pour n'importe quelle formation qui te ferait quitter le pays?"
Charlie rit.
"A peu de choses près. J'étais vraiment sincèrement intéressé par le programme de Magizoologie français. Il y avait même un séminaire sur les créatures marines, qui me fascinaient. Et comme Bill venait de déménager en Égypte, ça a apaisé les nerfs de maman que je ne me retrouve que de l'autre côté de la Manche, et pas du continent."
"Tu n'y as pas trouvé ce que tu espérais, dans ce programme?"
"Oui et non. Je n'ai jamais été très scolaire, donc sur ce front ça a été compliqué. Même si les matières étaient passionnantes, je ne supportais pas de rester en classe pendant des heures, à rêver du boulot de mes rêves en vain."
"Donc tu as tout laissé en plan?"
"Je suis même pas resté un mois. Fred et Georges m'ont envoyé un hibou ce jour-là, déclarant que j'avais dépassé Bill sur le trône de leur frère préféré. C'était un beau compliment, venant d'eux." Se rappela Charlie avec un air amusé.
"Et quelques années plus tard, ils ont fait la même chose avec Poudlard."
"Leur plus grand fait d'armes, c'est certain."
Harry était soulagé de pouvoir parler du passé sans larmes.
"En tous cas, après que j'ai quitté l'université, j'ai tenté deux-trois trucs, j'ai commencé à travailler à mi-temps pour gagner un peu d'argent, j'ai fait un apprentissage avancé en Potions, ce genre de choses."
"Tu rigoles? Qui voudrait étudier les Potions de son plein grè?" S'interloqua Harry.
"Bill détestait ça. Et Bill était excellent absolument partout." Révéla Charlie. "Donc dès le début de ma première année, j'étais plus que déterminé à devenir le meilleur Weasley en Potions. Même Rogue était épaté par ma motivation."
"Tu es dingue."
"Il m'a souri. Une fois."
"Je ne te crois pas. Rogue ne sourit pas."
Le rire de Charlie était communicatif. Malheureusement – ou heureusement, puisque Harry n'arrivait pas à détourner le regard – le minuteur sonna et Harry se leva pour sortir les cookies du four.
"Ça sent bon," approuva Charlie.
Harry était fier de lui, pour une fois.
"On va les laisser refroidir un peu.
Charlie parvint à prendre un air de chien battu malgré sa carrure.
"Et merde, c'est de la torture ça!"
"On n'a qu'à aller surveiller le feu en attendant.
"OK," finit par accepter Charlie en poussant un long soupir.
En bas, ils trouvèrent Aderyn confortablement nichée dans la couverture que Harry avait laissée sur le canapé.
"La voilà," déclara Charlie pendant que Harry s'occupait vraiment du feu – ou essayait, car la manière dont Charlie parlait à Aderyn était plus qu'il ne pouvait en supporter pour l'instant. Évidemment qu'il pouvait la charmer avec un seul regard, il était un foutu dragonnier.
"Elle s'appelle Aderyn," la présenta Harry. "Comment tu as su que c'était ma chouette, quand tu l'as vue dans ton jardin?"
Charlie détourna son regard d'Aderyn, et Harry aurait préféré ne pas croiser son regard lourd de sous-entendu.
"Les chouettes qui sont en phase avec leur maître partagent un peu de leur signature magique."
"C'est la première fois que j'entends ça."
"Ce n'est pas le genre de choses dont ils parlent à Poudlard, et c'est bien dommage. Je voulais lui offrir une friandise pour la remercier d'avoir protégé mes citrouilles contre le bataillon de merles, et c'est là que j'ai reconnu ta magie."
"C'est impressionnant!"
Charlie avait reconnu sa magie, et Harry ne savait absolument pas comment réagir à ça, alors il continuait à raviver le feu d'une manière qu'il espérait nonchalante.
"Où est-ce que tu l'as trouvée?"
Charlie venait de prendre place sur le canapé à côté d'Aderyn.
"A Paris, il y a un mois. Je ne savais pas si j'étais prêt à adopter un nouvel oiseau après avoir perdu Hedwige. Et puis je suis passé devant la vitrine d'une animalerie magique sur l'Allée de la Verrière et juste comme ça, je suis entré, et je suis reparti avec elle."
"Comment elle s'appelle, cette animalerie?"
"Je ne me souviens plus, mais le propriétaire s'appelle Anthony, et je crois que sa fille c'est Diana, ou peut-être Diane."
"Ça alors, sacré Anthony!"
"Tu le connais?"
"J'ai travaillé pour lui après avoir fini mon apprentissage en Potions, mais il n'avait pas encore ouvert sa boutique. C'est rassurant de savoir qu'il s'en sort bien."
"Oui, j'imagine." Remarqua Harry, arrêtant enfin de remuer les braises ravivées depuis longtemps. "On remonte voir si les cookies ont refroidi?" Ajouta-t-il.
"Je n'attend que ça."
Les cookies étaient parfaits, ainsi que Charlie fit remarquer. Harry acceptait maladroitement ses compliments quand Elia et Luna rentrèrent, trempées jusqu'aux os.
"Charlie, quelle bonne surprise!" Remarqua Elia, dardant Harry d'un regard entendu qu'il fit mine de ne pas voir.
Luna, quant à elle, ne s'embarrassa pas avec la politesse et attrapa un cookie dans le plat.
"Salut les filles," les salua Charlie. "Vous avez l'air d'avoir pris l'eau."
"Freja nous a prêté un balais pour redescendre, mais ouais, difficile d'échapper au déluge."
"Je proposais justement à Harry d'aller au bar ce soir, ça vous tente?"
"A fond! Il faut juste qu'on se change d'abord."
"Prenez votre temps." Charlie jeta un regard à la pile de gâteaux qui diminuait à vue d'œil. "On surveille les cookies pour vous."
"Vous avez intérêt!" Prévint Elia, suivant Luna jusqu'à leur chambre au fond du couloir.
Souhaitant échapper au regard de Charlie sur lui, Harry se releva pour nettoyer la vaisselle qu'il avait utilisée. Heureusement, ses amies ne mirent pas longtemps à se préparer et moins de quinze minutes plus tard, ils partaient passer la soirée au bar tous les quatre.
Dans cet univers Charlie est né en mai 1993, donc il a sept ans de plus que Harry, et il est Taureau parce que voilà.
