Le bar n'était qu'à moitié plein et ils commandèrent à boire et à manger, puisqu'ils s'étaient contentés de cookies pour le dîner. ("Le samedi soir c'est le seul moment où il y a un peu d'action à Brasov," révéla Charlie quand Harry s'inquiéta du peu de monde.) Mihaela leur apporta un assortiment de mititei, des petites saucisses cuites au barbecue, et de covigri, des bretzels à la forme originale. Autant dire que le plateau ne fit pas long feu.

Cette fois, Harry fut attentif à ce qu'il se passait autour de lui au lieu de somnoler sur sa chaise comme un idiot. Il but plus (deux bières pression et plusieurs shots de țuică, un alcool de prune local), mais il était bien moins fatigué que la dernière fois, et la manière dont Charlie le regardait était pour le moins distrayante.

Deux collègues de Charlie arrivèrent. Tom approchait de la trentaine, était originaire de San Francisco, et travaillait auprès des dragons avec Charlie. Avec ses cheveux rose pâle – qui impressionnèrent beaucoup Luna – et ses traits fins, Ollie ne devait pas avoir plus de vingt ans. Il était d'Aberystwyth, possédait une large collection de jurons gallois, et s'occupait de la sécurité des protections magiques.

Ils racontèrent des anecdotes et des blagues sur la vie en Roumanie et les avantages de travailler avec des dragons. ("Et de beaux spécimens de l'espèce humaine," ajouta Tom, effleurant l'épaule d'Ollie du bout des doigts.")

Ils allèrent se coucher sur le coup de deux heures, les joues douloureuses d'avoir rit.

[…]

Sans surprise, Harry eut mal à la tête au réveil – et merci Merlin, c'était la seule conséquence des libations de la veille. Ça aurait pu être tellement pire ! Heureusement, Harry avait une botte secrète à sa disposition, même s'il dû s'y reprendre à deux fois avant de parvenir à lancer le sort d'Anti-Gueule de bois contre sa tempe. Il soupira de soulagement quand la migraine et la légère nausée passèrent en arrière-plan après une dizaine de minutes.

Il monta au premier sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller ses amies. Son regard s'attarda sur la cuisine déserte et une bouffée de nostalgie l'envahit.

Si jamais il avait autant bu au Terrier, il aurait été réveillé à l'aube par Molly – qui n'acceptait pas que tous ses enfants soient majeurs – et il aurait supplié Hermione de lui préparer sa recette spéciale lendemain de cuite, des pancakes à la banane et aux myrtilles. Bien sûr, Hermione, le teint frais comme une rose, se serait un peu faite prier jusqu'à ce que Ron ajoute ses supplications à celle d'Harry. Même s'ils avaient eu autre chose à faire que passer leurs soirées à boire depuis le mois de juin, ils s'étaient rattrapés dès que c'était possible.

Mais regretter le passé ne le ramènerait pas, n'est-ce pas? S'efforçant de chasser ces souvenirs doux-amers de sa tête, Harry prit tout son temps sous la douche, imaginant ses pensées disparaissant dans le tuyau d'évacuation comme la mousse du shampoing.

Rien ni personne n'avait bougé quand il quitta la salle de bain, les yeux enfin ouverts. Il fit du thé, s'en versa une tasse et plaça un sort de Stase sur la théière. Il avala une tranche du pain d'Elia et, constatant que le temps semblait clément, décida de sortir marcher. Ça avait été réconfortant de rester à l'intérieur la veille, mais maintenant il fallait qu'il bouge ou il allait commencer à s'agiter.

Harry marcha en direction de l'épicerie, qui était évidemment fermée à cette heure-ci. Tout le monde était déjà parti travailler au Refuge, et même si Vaast vendait du pain frais plusieurs matins par semaine, il devait déjà avoir terminé. Les gens ici se levaient tôt, comme Harry en avait pris l'habitude à Poudlard – qu'il ait réussi à dormir ou non. Les volets du bar étaient eux aussi fermés et Harry s'aventura plus loin dans le village.

Au lieu de rester sur la route principale lorsque les chalets se firent plus rares, il tourna à droite et découvrit une petite place qu'il n'avait pas remarquée lors de son premier passage.

S'y trouvaient des bacs à fleurs en pleine floraison et une fontaine ornée d'une sculpture simpliste semblant représenter une créature volante. Mais ce n'était pas ce qui retenait l'attention d'Harry. Une haute tour en pierre trônait là et Harry ne comprenait pas comment il avait pu ne pas la remarquer avant, surtout lors lorsqu'il avait survolé village en balais. Il en fit le tour et se rendit compte que sa base était plus basse que les fondations du chalet voisin, ce qui faisait que son toit ne dépassait pas ostensiblement.

La porte était entrouverte, et bien que ce ne soit jamais une bonne idée de plonger la tête la première dans un piège aussi évident, Harry avait une bonne intuition – et sa baguette toujours prête à dégainer, évidemment. Il entra dans la tour et lâcha une exclamation de surprise.

Des livres, en quantité défiant l'imagination, rangés de manière aléatoire sur des étagères dépareillées, empilés les uns sur les autres contre les murs et dans les moindres recoins. Ça sentait la cire d'abeille et le cuir et c'était si lumineux qu'on aurait dit que le plafond était en verre et non en pierre. Et d'ailleurs... Levant les yeux, Harry découvrit une mezzanine circulaire et une succession de paliers. Il emprunta l'escalier en colimaçon et grimpa allègrement jusqu'au quatrième et dernier étage, d'où il avait perçu des bribes de conversation.

Il vit deux personnes qu'il n'avait pas encore rencontrées derrière une pile de manuels de Géomancie et s'approcha, de plus en plus curieux sur cet endroit qui ne ressemblait à aucune bibliothèque de sa connaissance.

"Bonjour," le salua une femme animée, à l'accent si typiquement Anglais qu'Harry en soupira presque de réconfort. Solidement bâtie, elle avait de courts cheveux bruns grisonnant sur les tempes et un rouge à lèvre très vif.

"Laisse-moi juste terminer avec Daria et je suis à toi tout de suite, trésor."

S'il se souvenait bien, Daria était la peintre dont Bram lui avait parlé, la belle-fille de Mihaela. Elle était menue et ses cheveux sombres étaient tressés en une couronne élaborée. La probable bibliothécaire reprit son explication dans une langue qu'Harry ne parlait ni ne reconnaissait. Probablement du Roumain, donc. Il avait vraiment intérêt à en apprendre quelques mots.

Gardant une oreille distraite sur les mots étrangers, Harry se promena entre les étagères, de plus en plus perplexe. Malgré les heures passées à la bibliothèque de Poudlard (de son plein gré, ou traîné par Hermione), il ne parvenait pas à comprendre comment celle-ci était organisée. Sérieusement, quel était le point commun entre "Déclin et Chute de l'Empire Roman", "L'Alchimiste" et "La Bible du Roi James" si ce n'est qu'ils étaient tous moldus? Harry devait admettre qu'il n'avait jamais vu de livre non-magique à l'école – sauf bien sûr les bouquins de science-fiction qu'Hermione lisait lorsqu'elle était en avance sur son programme. Harry sourit, se souvenant d'Hermione parlant à un groupe de Gryffondor blasés au petit-déjeuner d'une société dans laquelle les livres étaient brûlés et un pompier risquait sa vie pour une bouffée de liberté. Il ne se souvenait pas du titre de ce livre, mais il se rappelait qu'Hermione en avait lu des extraits à haute voix pendant des semaines, espérant que quelqu'un de sa connaissance finirait par lui donner une chance. Harry ne se rendit compte que la conversation en arrière plan avait pris fin que lorsque la femme au rouge à lèvre apparut devant lui.

"C'est tout bon," annonça-t-elle. "En quoi puis-je t'aider, trésor?"

Il reposa "Plantes et poisons des Hautes terres" et fit un geste circulaire du bras.

"Vous êtes...?"

"Kate. La bibliothécaire."

"Enchanté, Kate. Je suis Harry."

"C'est un plaisir de te rencontrer enfin. As-tu besoin de quelque chose, Harry?"

"Je n'en sais rien. Je n'arrive pas à comprendre comment les livres sont rangés?"

Il préféra le dire comme une question plutôt que Kate le prenne comme une accusation, ou Harry pour un idiot. Heureusement, elle lui répondit avec enthousiasme.

"Ils sont rangés par siècle de publication. Cet étage regroupe toutes les parutions du XVIIIème au XXème siècle, tu vois?"

La réponse était si évidente; Harry se sentit confusément stupide, même s'il n'aurait jamais deviné ça seul.

"D'accord, mais pourquoi?"

"C'est une vraie question, hein?" Kate laissa échapper un petit rire. "La plupart des livres sont utilisés pour la recherche, donc c'est très utile pour replacer les choses dans leur contexte. On ne peut pas tomber dans le piège de l'anachronisme si on est au bon étage."

"Et si on cherche des livres sur un sujet en particulier?"

"Haha, c'est là que mes super compétences de bibliothécaire entrent en scène." Elle fit un clin d'œil.

"Je vois." Il ne put s'empêcher de sourire, l'assurance joyeuse de Kate ne ressemblant en rien à l'autorité maladive de Mme Pince sur sa collection.

"Voudrais-tu emprunter un livre, trésor?"

"Euh, et bien, oui?"

Elle lui fit alors signe de la suivre jusqu'à l'escalier. Ils ne descendirent que de deux étages et mais Harry eut l'étrange impression de sortir d'une machine à remonter le temps: exit les couvertures colorées sur papier glacé et les illustrations douteuses, et place aux épais volumes reliés à couverture de cuir.

"Bienvenue au Moyen-Âge," annonça Kate avant de zigzaguer entre les étagères, Harry la suivant de près. "Enfin, tout du moins une partie. Pour être précise, ce sont les publications du XIème au XIVème siècle."

Le livre qu'elle lui tendit ensuite était peu épais et tout à fait quelconque, avec une couverture en cuir d'un vert passé, sans même un titre en dorure pour remonter le niveau. Harry le contempla d'un œil critique et était sur le point d'exprimer son scepticisme quand Kate l'interrompit.

"Fais moi confiance là-dessus, tu veux bien? Et s'il ne te plaît vraiment pas, eh bien, je te trouverai autre chose à lire dans quelques jours."

Elle semblait si sûre que c'était ce dont il avait besoin qu'il finit par acquiescer et la remercier. Il n'était pas le plus à même de savoir ce qui était bien pour lui, après tout.

Autant laisser les autres tenter le coup!

Kate écrivit son nom et le titre du livre sur un registre au rez-de-chaussée et après avoir échangés quelques amabilités, il quitta la bibliothèque avec sa nouvelle possession sous le bras.

[…]

Bien qu'il fut près de midi, il n'y avait personne au chalet quand Harry rentra. Il trouva un mot dans la cuisine, rédigé de la main d'Elia avec le stylo violet à paillettes de Luna.

"De retour bientôt, bisouxxx"

Il soupira – lui avait oublié de laisser un message en partant, une fois de plus – et décida de préparer un déjeuner rapide en les attendant.

Occupé à rincer sa planche à découper et son couteau, il n'entendit pas ses amies rentrer et sursauta en entendant Elia.

"Toi!" L'accusa-t-elle en le pointant du doigt. "Tu avais disparu!"

"Tu peux parler," rétorqua-t-il, car il vivait pour la pousser à bout. "Ton message n'était pas vraiment explicite."

"Au moins j'en ai laissé un. Où étais-tu fourré, alors? Je sais que Charlie a commencé à sept heures aujourd'hui, donc à l'évidence tu n'étais pas avec lui."

"Comment tu sais ça, toi? Attend, en vrai, je ne veux pas savoir." Il se pinça l'arrête du nez et Elia leva les yeux au ciel. "J'étais à la bibliothèque, et j'ai perdu la notion du temps. Tu devrais aller y jeter un œil, c'est incroyable."

"Si tu le dis," ajouta Elia, remarquant la casserole sur le feu.

Sans aucune gêne, elle souleva le couvercle et renifla le contenu. Harry la fusilla du regard, les bras croisés sur la poitrine.

"Très malin d'avoir utilisé le reste de potiron," remarqua-t-elle. "On mange quand?"

"Dans quinze minutes environ."

Elia hocha la tête et s'affaira à préparer une salade pendant que Luna, étonnamment silencieuse, mettait la table. Les regardant s'activer, Harry se rendit compte qu'elles n'avaient rien dévoilé de leur activités - ce qui était assez suspicieux, vue l'excitation habituelle de Luna après une matinée dehors.

"Vous avez fait quoi, du coup?"

Elles échangèrent un drôle de regard et la poitrine d'Harry se tordit. Peu importe ce que c'était, ça n'allait sûrement pas lui plaire.

"J'ai reçu un hibou ce matin," raconta Elia, posant la salade sur la table en évitant le regard d'Harry. "Dan doit être à Bangalore mercredi pour renouveler son visa."

"Mercredi? C'est dans trois jours," remarqua Harry.

"Ouais," soupira Elia. "Ça m'étonnerait qu'il vienne juste de l'apprendre, mais peut-être qu'il ne voulait pas nous embêter et a attendu le dernier moment pour nous le dire?"

"Donc ce matin..."

"On est allées à Gara de nord pour réserver un Portoloin."

"Oh, OK. On part quand?"

Elia fronça les sourcils, ouvrit la bouche, et la referma, visiblement désarçonnée par la réaction de son ami.

"Luna et moi," finit-elle par dire. "Partons demain matin à dix heures."

"Et moi?"

"Attend, tu ne voulais pas rester ici?"

"Non, je... Je..."

Elia le regarda, ses yeux sombres brillant de sympathie.

"Tu t'en sors très bien ici." Déclara-t-elle après un instant de silence.

"Parce que vous êtes avec moi."

"Pas tout le temps."

"Et on est restés seulement quatre jours, comment tu peux dire ça?" Demanda-t-il, borné.

"Tu es plus à l'aise. Tu fais des projets. Tu sympathises. Je pensais sincèrement que tu allais rester. Et tu devrais. Je vais retourner travailler, Luna va rentrer chez les Dragonneau. Et toi," dit-elle doucement. "Tu vas trouver ce que tu dois trouver ici."

Il aurait voulu la contredire, terriblement. Il se sentait trahi qu'elle ne l'aie même pas consulté avant de prendre la décision de l'abandonner ici. Mais une toute petite partie de lui trouvait de la justesse dans ses propos.

Il se sentait bien ici.

"D'accord," finit-il par céder.

Il éteignit le feu et posant la casserole sur le dessous de plat et regarda son amie dans les yeux.

"Mais pour info, je suis toujours en colère."

Elia sourit innocemment.

"Que tu crois."

Il marmonna dans sa barbe et commença à servir l'aloo gobi au potiron. On dit que la musique adoucit les mœurs et c'était tout aussi vrai pour la cuisine indienne. La tension se dissipa pendant le repas et lorsque les assiettes furent vides, Harry remarqua qu'il pouvait de nouveau respirer normalement.

"Vous voulez faire quoi pour votre dernier jour?"

"Il est tôt encore, si on allait là où Charlie nous a emmenés le premier jour, tu sais, avec la vue sur le Moldoveanu? Et puis on pourrait s'arrêter au Refuge en redescendant? Je voudrais remercier tout le monde de nous avoir accueilli cette semaine."

"Ça marche," approuva Harry, heureux d'avoir une distraction.

Oui, il avait un paquet de choses à assimiler, mais ça ne voulait pas dire qu'il souhaitait le faire maintenant.

Ils partirent une demi-heure plus tard. Les quinze premières minutes se passèrent sans accrocs, mais ensuite le vent se leva et ils durent redoubler d'efforts pour ne serait-ce que rester debout. Il leur fallut le double du temps habituel pour atteindre le col au-dessus du village, et d'un commun accord, ils choisirent de ne pas aller plus loin. Ça n'aurait pas dérangé mais Luna avait les traits tirés et Elia commençait à frissonner.

Il n'y avait personne quand ils entrèrent au Refuge, même si quelqu'un passa la tête par la porte de la salle des archives en les entendant. Il avait les cheveux noirs et bouclés, des lunettes ovales, et une expression gardée.

"Bonjour," les salua-t-il d'un ton incertain.

"Bonjour, désolé de vous déranger. Je m'appelle Elia, et ce sont mes amis Luna et Harry. Luna et moi partons demain, donc on voulait vous remercier pour votre hospitalité."

L'homme sourit poliment et fit quelques pas vers eux.

"Oh, je vois! Je m'appelle Merlin. Sven n'est pas là aujourd'hui, mais je transmettrai."

Il avait de légères pattes d'oie autour des yeux et Harry aurait pu jurer qu'il venait d'une famille britannique aisée. Son accent lui rappelait celui de Sirius, bien qu'un peu plus doux sur les voyelles.

"J'en déduis que tu vas rester un peu plus longtemps avec nous, Harry?"

"Oui, enfin, si c'est possible?"

"Bien sûr. Nous sommes toujours heureux d'avoir des visiteurs."

Ça expliquait au moins le nombre de maisons vides dans le village.

"On ne va pas vous déranger plus longtemps, mais est-ce que vous savez où est Charlie? On voudrait lui dire au revoir."

"Ah, je suis désolé. Les dragonniers sont partis à la frontière nord ce matin. Je ne pense pas qu'ils rentreront avant tard cette nuit," expliqua Merlin.

"Oh, dommage. Merci pour l'info."

"Merci d'être passés. A une prochaine fois!"

"Carrément!"

Il sourit à l'enthousiasme d'Elia et repartit d'où il était venu.

"Il était vraiment gentil," remarqua-t-elle quand ils retrouvèrent le vent dehors. "Mais on est venus pour rien."

Égoïstement, Harry était soulagé qu'Elia n'ait pas pu parler à Charlie en sa présence. Il n'avait vraiment pas besoin de se sentit plus mal à l'aise.

Au lieu de redescendre directement au village, ils s'arrêtèrent à la nurserie. Freja était très occupée et les accueillit un peu brusquement, ajoutant que Njord était calme et qu'ils pouvaient le voir s'ils ne faisaient pas de bruit. Harry trouva qu'il avait grandi en quatre jour, si c'était seulement possible. Laissant ses amies dans l'enclos magique (Elia empêchant Luna de s'approcher trop près), il traversa le couloir où Freja avait disparu une minute plus tôt, mû par une soudaine curiosité.

Il entra dans une pièce si lourdement protégée que sa magie vibra lorsqu'il passa le seuil. Lorsqu'il leva les yeux sur un imposant dragon endormi, il comprit mieux les précautions.

Freja se tenait à deux mètres de là où la tête de la créature reposait entre ses pattes avant.

"C'est Bayek," dit-elle à voix basse. "Un Beauparleur égyptien."

Charlie lui avait parlé d'un incident impliquant une porte cassée et ce dragon.

"Pourquoi il est pas dehors avec les autres?"

"Il est vieux," répondit Freja d'un ton neutre. "Il ne peut plus garder son territoire comme avant, mais ça ne l'empêche pas d'essayer. C'est la deuxième fois cette année qu'il se fait attaquer par Pero, le Pansedefer ukrainien."

"On ne peut rien faire pour lui?"

"On essaye de lui trouver une place dans un autre Sanctuaire avec des membres de son espèce, mais sans succès pour l'instant."

Ils se turent, attentifs au grondement profond des ronflements de Bayek. Physiquement parlant, il ne donnait pas de signe d'âge - mais Harry ne savait pas comment la vieillesse se manifestait chez les dragons, si par exemple leurs écailles changeaient de couleur ou blanchissaient comme les cheveux des humains. Les écailles de Bayek étaient grisâtres et ses pattes couleur sable doré. Endormi, il n'était pas si effrayant. Harry savait pourtant que ce n'était qu'un leurre.

Le vent s'arrêta miraculeusement lorsque Harry et ses amies quittèrent la nurserie. Le temps qu'ils atteignent l'épicerie il était cinq heures et Vaast leur ouvrit la porte.

"Et si on faisait un pique-nique ce soir?" Proposa Elia, fouillant dans les rayons.

"On a quel âge, cinq ans?"

"Un pique-nique marrant," précisa-t-elle comme si ça allait convaincre Harry. "Avec de l'alcool." Elle jeta un regard à Luna qui n'avait jamais besoin d'être encouragée pour s'amuser. "Et on pourra observer les étoiles."

Harry ne put s'empêcher un petit rire. Dans le fond du magasin, Vaast était en train de ranger des bouteilles de vin mais il n'avait rien perdu de l'échange et souriait aussi.

"OK," céda Harry pour lui faire plaisir. "On amène quoi? Parce que tu vas devoir manger si tu ne veux pas avoir la gueule de bois pour le trajet demain."

Elle fit la moue, l'air de dire qu'elle n'était pas si imprudente.

"Il me faut des pommes," annonça Luna d'un seul coup, les laissant décider seuls ce qu'ils pourraient faire à dîner.

Plus tard, ils rentrèrent au chalet les bras chargés et Harry soupira de soulagement en posant les bouteilles de bière sur le plan de travail. Ils firent une courte pause le temps de boire une tasse de thé puis Elia prit la tête des opérations. Harry suivit ses consignes à la lettre, heureux de pouvoir se concentrer sur des tâches spécifiques et méticuleuses. Il jeta un regard curieux à Luna lorsqu'elle installa sa station de travail avec ses pommes, puisqu'il ne l'avait vue pâtisser qu'une seule fois à Paris – de très bons cupcakes, avec un glaçage galaxie brillant. Il continua à la regarder tandis qu'elle pelait les pommes d'un mouvement fluide de sa baguette, la peau tombant du fruit comme un long ruban bicolore.

Même Elia lâcha un instant la gazinière des yeux pour observer sa petite-amie. Luna n'utilisait pas souvent la magie – encore moins qu'Harry, à vrai dire, mais lui avait été élevé sans et il n'avait pas l'habitude de s'en servir pour les tâches quotidiennes comme les enfants de familles sorcières – mais lorsqu'elle le faisait, ça valait toujours le détour. Après avoir pelé et coupé les pommes en tranches fines, Luna fit une simple pâte qu'elle étira sur un torchon jusqu'à ce qu'elle soit si fine qu'on pouvait voir le motif du tissu au travers.

"Tu prépares quoi, Luna?" Demanda Harry.

"Un strudel," répondit-elle, vérifiant que la pâte ne s'était pas déchirée. "C'est la recette de Queenie."

"La belle-sœur de Norbert," Elia précisa pour Harry.

"Elle dit que c'est comme ça qu'elle a charmé son Jacob, qu'elle venait juste de rencontrer."

"C'est aussi comme ça que tu m'as eue," précisa Elia.

"Étrange, je croyais que c'était mes boucles Prunes dirigeables."

"Ça aussi." Concéda Elia. "Comment j'ai pu les oublier?"

Il faisait nuit lorsqu'ils étendirent des couvertures sur l'herbe devant le chalet. Elia servit la bière dans des gobelets en carton pendant que Luna enchantait des sphères lumineuses pour qu'elles flottent autour d'eux et qu'Harry sortait les victuailles du panier.

"Jouons à Action Vérité," proposa Elia une fois le dîner avalé.

Harry grogna et Luna éclata d'un rire joyeux, tapotant son épaule gentiment. Il avait l'intime conviction qu'il avait plus à craindre d'elle que d'Elia.

"Comment on pourrait faire des Actions ici?"

Il ne s'attendait pas réellement à ce que cette objection mineure change quoi que ce soit aux plans d'Elia. Mais juste au cas-où...

"Oh, comme c'est dommage. On va devoir choisir Vérité à chaque fois."

Harry était déçu mais pas surpris.

Ils s'allongèrent sur l'herbe, protégés de l'air froid de la montagne par une ribambelle de sorts de Chauffage sur leurs couvertures. Harry se retrouva entre ses deux amies.

"OK, voyons voir les règles. Trois questions chacun, soit pour une personne en particulier, soit pour tout le monde. Harry, vu que tu as l'air sur le point de faire une crise cardiaque, tu commences."

L'esprit vide tout d'un coup, il plongea dans sa mémoire à la recherche d'une bonne question pour démarrer. Il avait déjà joué lors de soirée clandestines dans la salle commune de Gryffondor, jadis. Des paris stupides voire dangereux ponctués par des révélations amoureuses qui provoquaient inévitablement des règlements de comptes. Cette soirée sous les étoiles, malgré la présence de l'alcool qui réchauffait ses peines et l'enthousiasme sadique d'Elia, semblait moins cataclysmique.

"D'accord, euh, Elia? Quelle est la fois où tu t'es attiré le plus d'ennuis?"

"Oh, j'en ai eu un paquet, mais... J'ai fugué quand j'avais dix ou onze ans. Je venais d'apprendre que ma mère avait refusé les demandes en mariage de Dan et j'étais furieuse. Je ne pouvais plus vivre avec elle en sachant qu'elle l'avait laissé partir. Mais j'étais préparée comme seule peut l'être une fugueuse de cet âge et je ne suis pas allée très loin. Céleste m'a retrouvée avant même que je puisse m'enfuir de l'Allée et elle était dans une colère, je te raconte même pas. Elle avait pas eu le temps d'être vraiment inquiète! J'ai été privée de sortie pendant quinze jours, pire période de ma vie."

Harry étouffa un rire en se représentant une jeune Elia s'enfuyant avec un sac à dos et une expression déterminée.

"A mon tour," dit Elia. "Lune, si tu devais te marier, qui tu choisirais entre Halle Berry, Uma Thurman et Cameron Diaz?"

Harry n'en connaissait aucune mais vue l'expression d'Elia, ça avait l'air d'un choix cornélien.

"Toi," répondit simplement Luna.

"C'est super mignon, mais c'est pas la question chérie."

Elia se redressa sur ses coudes et se pencha sur Harry pour embrasser Luna. Littéralement serré entre ses amies, il se tortilla un peu.

"Jaloux?" le taquina Elia.

Face à sa grimace, elle lui embrassa le front bruyamment et se rallongea à sa place initiale.

"Alors, Luna?"

"Mm... Halle Berry."

"Je le savais! Elle est vraiment trop canon dans B*A*P*S."

"Elie. As-tu déjà rompu avec quelqu'un juste avant Noël pour ne pas avoir à offrir de cadeau?"

L'expression de Luna était l'innocence même.

"Ça sent l'attaque ciblée," remarqua Harry.

"Clairement. Luna adore que je raconte cette histoire à tout le monde," Confirma Elia. "Je n'ai pas cassé avec ma copine de l'époque juste pour cette raison mais ouais, on était à trois jours de Noël et ça a été un beau gâchis. Elle a harcelé ma mère au téléphone pendant des jours pour lui dire à quel point j'étais horrible et ingrate. J'avais envie de lui dire que j'aurais dû la quitter bien avant mais je suis pas sûre que ça l'aurait calmée."

"Probablement pas, non."

"En parlant de couple, Harry!"

Harry pria pour que le calmar géant apparaisse soudainement et l'entraîne dans les profondeurs.

"Jusqu'où tu irais pour séduire la personne de tes rêves?"

C'était bien moins terrible que ce qu'il s'était imaginé. Mais ça restait une question qu'il n'avait pas envie de se poser, et encore moins d'y répondre à voix haute.

"Supposant que la personne de mes rêves existe," commença-t-il d'un ton sarcastique. "Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir." Et c'était vrai. Il avait donné sa vie pour ses amis. Tant pis s'il passait à côté de la question.

"Je n'en doute pas une seconde," remarqua Elia, moins animée qu'une seconde avant.

"Luna. Dis-nous une chose que tu n'as jamais dite à personne?"

"Laisse-moi réfléchir," demanda-t-elle. "Oh!" Elle se frotta les mains comme un méchant de dessin animé. "J'ai failli ne pas aller à Serdaigle."

"Bon sang! Tu plaisantes? Tu es la personnification de ta maison," affirma Elia comme si elle était l'autorité suprême en la matière, quand bien même elle n'avait jamais mis un pied en Écosse. "Explique, comment c'est possible?"

"C'est une autre question, Elie," répondit Luna, bien décidée à gagner ce jeu comme tous les autres.

"Laisse-moi réfléchir... Serpentard?"

"Oui. Comme toi, Harry."

"Bon sang," répéta Harry, accompagné par le rire interloqué d'Elia. "Comment tu pourrais savoir ça?"

"On va clairement en reparler plus tard," assura Elia.

"D'accord," accepta Luna, conciliante maintenant qu'elle avait eu ce qu'elle voulait. "Harry, que mettrais-tu dans une capsule temporelle?"

"Ouch, le coup de vieux! Je l'ai fait en primaire, j'ai enterré un jouet de mon cousin pour être sûr qu'il ne le retrouverait pas."

"C'est pas vraiment le but, mais bravo pour avoir été plus malin que lui, j'imagine?"

"Ce n'était pas ma question," remarqua Luna.

Elia marmonna un truc sur le respect des règles du jeu. Harry était juste soulagé que la question de Luna ne soit pas trop personnelle.

"Je pense que j'y mettrai ma lettre d'entrée à Poudlard. Pour me rappeler que j'ai ma place quelque part."

"Bien sûr que tu l'as."

Harry effleura doucement le poignet d'Elia.

"Luna, Elia, quel est le truc le plus dingue que vous ayez fait pour attirer l'attention de quelqu'un?"

"Oh mon Dieu, je l'ai jamais racontée cette histoire! J'étais amoureuse d'un garçon quand j'avais genre cinq ans. J'ai demandé à ma mère de gonfler une douzaine de ballons avec des confettis et je suis allée lui faire la surprise. Mais quelque chose a dû déclencher une crise de magie accidentelle parce que les ballons ont explosé et il a plu des confettis. C'était juste extra. Mais ça n'a pas eu l'air de beaucoup lui plaire."

"C'est pour ça que tu as décidé que les garçons ne valait pas le coup?" La taquina Harry.

"Sans doute, oui."

"J'aurais été impressionnée," ajouta-t-il honnêtement.

"Moi aussi," intervint Luna.

"Arrêtez, bande d'andouilles, vous allez me faire rougir."

"Harry, Elia, sur une échelle de un à dix, où se situe votre patience?"

Personne ne remarqua ou n'osa dire que Luna avait oublié de répondre.

"Zéro étant ma patience quand il n'y a pas de café le matin?"

"Yep."

"J'ai envie de dire huit après le petite-déjeuner, quatre le soir."

"C'est très juste," reconnut Harry, et il se prit un coup de coude dans les côtes.

"Je suis à cinq là, fais gaffe."

"J'ai aucune patience," répondit Harry à son tour. "Sérieusement, attendre c'est la pire chose possible. J'aime mieux en finir le plus vite possible."

"Ça se tient. Dernière question. Harry, Luna. Quel est le truc le plus fou que vous ayez fait tout seul?"

"Dormir," répondit Luna.

"Est-ce tuer un reptile géant ça compte?" Demanda Harry. "Parce que c'est clairement le truc le plus dingue que j'ai fait. Et j'étais tout seul, si on ne compte pas mon amie dans un coma magique, un chapeau parlant et le fantôme d'un mégalomane."

"T'as les pires histoires, Harry," remarqua Elia.

Ils méditèrent les dernières réponses jusqu'à ce que Luna désigne un point dans le ciel. La seule étoile qu'Harry pouvait identifier malgré ses nombreuses nuits dans la tour d'Astronomie avec ses camarades, était Altaïr, de la constellation de l'Aigle, et seulement parce que c'était la plus brillante.

"Vous saviez que des gens pensent qu'Ophiuchus est le treizième signe du Zodiaque? Quelle idée!"

Harry écouta Luna raconter son histoire et s'offusquer, agréablement alcoolisé et tout à fait satisfait de se trouver là avec ses amies pour le moment.

Il était si reconnaissant de les avoir que c'était douloureux d'imaginer que ça allait prendre fin.

[…]

Le réveil sonna à six heures tapantes. Harry fit du café pendant qu'Elia fouettait distraitement le contenu d'une jatte. Elle avait l'air de revenir d'entre les morts même si Harry aurait préféré se retrouver face à un véritable Mangemort que lui dire dire ça en face.

Harry entendit la porte de la salle de bain s'ouvrir et les pas de Luna se rapprocher.

"Va te sécher les cheveux, Mooncalf," demanda Elia sans se retourner.

Harry regarda par-dessus son épaule et effectivement, les longs cheveux de Luna dégoulinaient sur le sol. Harry était impressionné par la familiarité d'Elia avec les habitudes de sa copine. Il se demanda s'il connaissait aussi bien ses amis.

Il savait qu'Hermione ne déjeunait jamais le matin, qu'elle oubliait souvent qu'elle pouvait faire léviter ses livres au lieu de les porter et qu'elle avait tendance à mordiller ses cuticules quand elle était stressée – ce qu'il était strictement interdit de lui faire remarquer.

Il savait que Ron ronflait la nuit sauf s'il était allongé sur le ventre, qu'il s'inquiétait constamment pour ses frères et sa sœur et qu'il était bien plus puissant qu'il ne l'imaginait.

Il avait découvert des petits détails au fil du temps et c'est sûrement ce qu'Elia avait fait. Toujours est-il que ça restait impressionnant.

Luna revint de la salle de bain avec les cheveux secs et Elia posa une assiette de crêpes sur la table.

Pendant qu'ils déjeunèrent, Luna parla de son rêve, où les dragons prenaient le contrôle de la terre et ne gardaient qu'une poignée d'humains, ceux qui n'étaient pas une menace pour les autres êtres vivants.

Harry réclama la recette à Elia, ce qu'il faisait à chaque fois, et ce fut un énième échec.

"Secret de famille. Si tu veux en manger il faudra revenir chez nous."

"Si je reviens, tu penseras que c'est à cause des crêpes." L'accusa-t-il.

"Bien évidemment. Mais si tu veux vraiment me prouver ton affection, tu peux faire la vaisselle pendant que je range nos affaires." Elle l'embrassa sur le front et quitta la pièce en sautillant.

Il avait envie d'être en colère mais il l'aimait trop pour ça.

Après avoir nettoyé la cuisine, il s'assura que rien n'avait rien oublié, ce faisant tombant sur tous les espaces vides, un aperçu de ce que ce serait quand il rentrerait.

[…]

A Bucarest, Elia prit le contrôle de leur itinéraire et les entraîna dans le centre-ville pour trouver des magasins de souvenirs. Luna aida Elia à choisir des poteries peintes à la main pour sa mère et sa grand-mère et, quoique ça puisse être, un t-shirt "Soul Dracula" pour son père. ("Oh mon Dieu, il va halluciner, c'est hyper cool.")

Ils achetèrent des pâtisseries dans une boutique réputée et marchèrent jusqu'à la gare. Harry avait choisi un beignet à la crème, les filles des feuilletés aux raisins, pour dire d'avoir au moins essayé des spécialités.

Trop tôt vint le temps de la séparation. Harry regarda ses amies et se força à sourire malgré les circonstances, afin de ne pas rendre leur départ plus difficile.

"On va se revoir très vite," promit Elia avec une certitude qui ne rassura son ami qu'à moitié.

"Et je serai avec Norbert," ajouta Luna.

Harry soupira. Elles étaient celles qui partaient et il était celui qui en faisait tout un plat.

"J'ai passé un moment incroyable, grâce à vous deux. Elia, salue ta famille de ma part, OK?"

"Bien sûr."

"Prenez soin l'une de l'autre. Et faites attention à ne pas manquer vos correspondances."

"Ne t'inquiète pas, oui."

Il s'avança d'un pas et enlaça Elia qui lui rendit son étreinte avec énergie. Puis il passa un bras autour des épaules de Luna et elle appuya un instant sa tête contre la sienne avant de se reculer.

"Prends soin de toi. Et par Merlin, ne repousse pas Charlie."

Harry leva les yeux au ciel.

"Qu'est-ce que ça veut dire ça encore..." Marmonna-t-il.

"Ne prends aucune décision hâtive sans m'en avoir parlé; tu peux envoyer une lettre par la Cheminette si c'est urgent."

Elia s'était clairement réservé un rôle de choix dans l'arbitrage de sa vie amoureuse inexistante.

"D'accord."

En vérité, les conseils d'Elia ne seraient pas de trop (s'il souhaitait faire progresser les choses, ce qui n'était pas le cas) puisqu'il n'était pas le mieux placé pour prendre les bonnes décisions dans sa vie sociale.

Elia lui ébouriffa les cheveux et se recula, prenant la main de Luna dans la sienne.

"On se voit bientôt," répéta-t-elle pour s'en convaincre, et Luna agita la main comme un mouchoir avant qu'elles disparaissent derrière le mur magique.


Notes & references:

- "Le déclin et la chute de l'empire romain, "L'alchimiste" et "La Bible du roi James" sont de vrais livres

- Toutes les vidéos "Soul Dracula" sur YouTube valent le détour, mais pour l'anecdote, ma préférée est celle du film Only Lovers Left Alive (et ça aurait été la préférée d'Elia si le film avait existé avant 1998)

- Je n'ai jamais joué à Action ou Vérité de ma vie donc j'ai sans honte aucune trouvé mon bonheur ici : instafbcaptions point com