"Tu n'aurais pas dû survivre."
"Tais-toi!"
"Tu m'as tué."
"Je t'en supplie, arrête."
"Tu vivras avec cette culpabilité jusqu'à ton dernier soupir, Harry."
"C'est pas réel; c'est juste un putain de rêve."
[…]
Harry eut à peine le temps de rouler sur le ventre avant de vomir ce qu'il avait mangé la veille sur le tapis. Bordel de merde. Quelle magnifique manière de commencer une toute nouvelle journée! Il grogna et se recroquevilla sur le fauteuil, choisissant d'ignorer le monde réel pour quelques minutes supplémentaires. Voire pour toujours.
Il ne se souvenait même pas d'être rentré chez lui hier matin, ni ce qu'il avait fait le reste de la journée, si ce n'est que le chalet lui avait fait l'effet d'un refuge comme d'une prison. Et c'était toujours le cas.
La nuit avait été ponctué de cauchemars de toutes sortes et, s'il lui restait un fond d'humour, il aurait salué la variété. Sirius lui disant quel raté il était; Voldemort faisant une apparition très malvenue pour le faire culpabiliser; et cerise sur la tarte à la mélasse, une farandole de Mangemorts se refermant sur lui. Ce qui expliquait au moins pourquoi il se sentait claustrophobe aujourd'hui.
Était-ce naïf d'espérer tenir le coup tout seul? Ses amies n'étaient même pas parties depuis vingt-quatre heures, et il était déjà à bout. Elia avait vraiment trop foi en lui en imaginant qu'il s'en sortirait bien.
Après ce qui sembla des heures à se morfondre sous les draps, il se résolut à se lever, manquant de peu de marcher sur le tapis souillé. Il lança d'un geste agressif trois différents sorts de nettoyage sur le malheureux objet avant de juger le résultat acceptable. Il ouvrit ensuite la fenêtre pour faire bonne mesure.
Il se passa de petit-déjeuner et fit une tisane à la réglisse. Malgré son goût répugnant, elle aida à calmer son estomac fâché, et c'était tout ce qui importait.
Il prit une longue douche, remerciant la magie pour l'eau chaude illimitée. Le temps qu'il enfile des vêtements propres, le soleil était levé. Et à l'inverse de son humeur, ça avait l'air d'être une magnifique journée.
Il traîna dans le chalet, ouvrit les portes des chambres à l'étage pour vérifier qu'elles étaient véritablement vides, rinça et sécha sa tasse, s'affala sur son fauteuil et regarda la poussière sur la table basse, trouvant son état d'auto-apitoiement insupportable mais incapable de faire quoique ce soit pour en sortir.
Son salut apparut sous la forme d'Aderyn portant une lettre.
Elle ne le laissa pas la caresser et hulula de désapprobation dans sa direction. Ses yeux jaunes étaient bien trop accusateurs pour une chouette de cette taille.
"Je sais, j'ai une sale tête, hein?" Dit-il, ouvrant la lettre.
"Cher Harry,
On est bien arrivées à la maison avec Luna. Le voyage n'était pas aussi épuisant qu'à l'aller – ou alors on était moins fatiguées? Dan repart demain; tout s'est bien passé avec Céleste. Mais je sais qu'il a besoin de partir. Et maintenant je sais pourquoi. Même si je suis contente d'être de retour, c'était si libérateur de partir. C'est bizarre comme tout semble avoir changé, et rien à la fois. Les clients ne sont plus les mêmes, et même ma mère! Quand on ne voit pas les gens tous les jours, peut-être qu'on se rend plus compte de ce genre de détails.
Luna rentre chez Norbert dans trois jours (seul point positif, elle prend avec elle ce satané Nifleur) et je profite de mon dernier jour de vacances en ignorant complètement tout ce que j'aurais à gérer demain matin. Tu verrais la pile de merdouilles sur mon bureau, tu n'y croirais pas. Ça enlève presque tout l'intérêt des congés.
J'espère que tu vas bien et que tu ne t'inquiètes pas trop pour des choses hors de ton contrôle. Tu dois te DETENDRE et passer du temps avec Charlie. Et N'OSE même pas me dire que tu n'en as pas envie (ou qu'il n'en a pas envie); c'est marqué sur vos fronts. Pour l'amour de Dieu. Je peux te voir froncer les sourcils mais tu sais que j'ai raison. (Parce que: le contraire n'arrive jamais!). Et parle de tes fichus sentiments avant qu'ils ne t'étouffent. Tu me remercieras.
Écrit moi dès que possible!
Bisous,
Elia"
Harry ne se sentit que marginalement mieux. Elia écrivait comme elle parlait et elle lui manquait atrocement. D'un autre côté, elle devait vraiment arrêter de lui prendre la tête avec Charlie. A ce stade, ce serait sûrement plus facile de faire face à un Mage Noir que se rapprocher de quelqu'un qu'il aimait. Pas qu'il aimait Charlie comme ça, mais voilà.
Désespéré de trouver une distraction pour s'empêcher de ruminer, Harry fouilla dans son sac pour mettre la main sur le livre de la bibliothèque. Kate avait semblé si certaine que c'était ce qu'il lui fallait; c'était probablement une lecture facile.
Il parcourut les premières pages et jura de sa naïveté. Ce foutu livre n'était pas en anglais moderne! C'était évident, en y repensant, Kate avait sous-entendu qu'il datait du XIVème siècle. Harry était tellement stupide.
Il avait appris des bribes de Moyen Anglais en Histoire de la Magie mais devoir lire une histoire complète? C'était un tout autre niveau et une voie directe vers une migraine dont il pouvait bien se passer.
Il ne s'attendait pas à entendre des coups à la porte. Il sursauta et, dans son empressement à attraper sa baguette, lâcha le livre.
"Putaain," lâcha-t-il quand l'objet s'écrasa sur ses orteils en guise de riposte.
C'était officiellement la pire journée de sa vie.
Échevelé, il ouvrit la porte, cachant sa baguette derrière son dos.
Lorsque le sourire en coin de Charlie l'accueillit, le taux d'adrénaline dans son corps s'atténua d'un coup, le laissant avec une brève mais intense vague de vertige.
"C'est bon, je te tiens." Charlie bondit et rattrapa Harry avant qu'il ne se cogne la tête contre le chambranle ou ne se donne en spectacle. "Mec, t'as une sale mine."
"Merci," souffla Harry, la voix pas entièrement dépourvue de sarcasme, même si c'était difficile d'être en colère quand les paumes de Charlie étaient si chaudes contre sa peau. Toujours pas le moment de penser à ça, d'ailleurs.
"Quand est-ce que t'as mangé pour la dernière fois?"
"Hier?" se demanda-t-il. "C'est pas important," se défendit-il quand Charlie fronça les sourcils. Ça, ce n'était pas une vision agréable.
Charlie referma la porte, aida Harry à marcher jusqu'au fauteuil et le fit s'asseoir sans lâcher son épaule.
"Tu es malade?"
"Non," commença Harry avant de réaliser qu'il n'avait pas super envie de parler de ses cauchemars et de sa paranoïa maintenant. "Enfin, j'avais vraiment la nausée ce matin, mais ça va mieux." C'était la vérité, même si partielle.
"On dirait bien, oui," le taquina gentiment Charlie, et Harry trouva la force de lever les yeux au ciel.
Charlie fit un pas en avant et passa à un cheveu de marcher sur le livre.
"Oh my," dit-il, se baissant pour le ramasser. "Sire Gauvain et le Dragon Vert. Ça fait une paye."
"Tu l'as lu?"
"Un peu que je l'ai lu! C'est l'idée que se fait Kate d'un cadeau de bienvenue."
"Sans blague. Ça parle de quoi, d'ailleurs? Je n'ai pas pu aller plus loin que les premiers mots."
"Tu connais Gauvain, quand même? Un des plus célèbres chevaliers du Roi Arthur? Il est mis au défi par un énigmatique Dragon Vert et doit respecter sa promesse quoiqu'il lui en coûte. C'est une histoire sur la chevalerie et ses conflits d'intérêts, sur l'amour et le sacrifice au nom du devoir."
"Ça a l'air intriguant," admit Harry. Et bien trop perspicace, se retint-il de dire. "Comment tu as fait ton compte pour réussir à le lire?"
Charlie prit place à côté d'Harry, ses yeux brillant de connivence.
"Regarde," dit-il.
Le livre ouvert sur ses genoux, il lança un sort avec un mouvement du poignet élaboré. Les mots de la première strophe commencèrent à se troubler, comme la surface d'un lac un jour de grand vent. Charlie s'éclaircit la gorge et commença à lire dans une langue tout à fait compréhensible. Si sa diction était un peu rouillée par le manque d'entraînement, Harry s'en fichait pas mal. Il était suspendu à ses lèvres. Malheureusement, Charlie referma le livre avec un air de finalité.
"Incroyable," parvint à dire Harry sans avoir l'air d'un idiot sous le charme. "Les sorts de traduction ne sont pas censés être capricieux à utiliser?"
"Tu as totalement raison; c'est pour ça que j'utilise un sort de mise à jour. Il affiche la forme la plus contemporaine de la langue au lieu de se reposer sur un système de traduction faillible."
Harry espéra que la manière dont il observait le petit sourire fier de Charlie n'était pas trop flagrante. Mais évidemment, son estomac choisit cet instant parfait pour rappeler au monde qu'il n'avait pas été nourri depuis un moment. Charlie se leva et Harry se figea, craignant que Charlie s'apprête à partir parce qu'il en avait assez.
"C'est l'heure de manger, viens," l'encouragea Charlie en montrant la porte.
"Quoi?" demanda Harry, toujours très éloquent.
"Manger, Harry. J'ai la dalle, et t'as l'air d'avoir besoin de manger."
"Euh, OK?"
Un peu surpris, il se leva sans vaciller (merci Godric d'avoir pitié) et enfila son pull.
"On va où?" demanda-t-il en mettant un pas dehors.
"Chez moi," indiqua Charlie, se dirigeant vers l'amont.
"Pas de travail aujourd'hui?"
"Repos. J'étais en patrouille il y a deux nuits et je me suis retrouvé à travailler deux jours de suite parce que quelqu'un avait mal fait les plannings."
"Pas de bol."
"Ouais. Mais aujourd'hui, ça rattrape un peu." Charlie marchait avec les mains dans les poches, le plus nonchalamment du monde. "Je suis déçu d'avoir loupé le dernier jour d'Elia et Luna. Je leur ai envoyé une lettre hier pour m'excuser. Je ne savais pas qu'elles repartiraient si vite."
"Moi non plus." Harry ne put retenir un soupir. "Les amis vont et viennent. Mais c'est la vie, non?" Se força-t-il à dire d'un ton égal, ne voulant pas que son humeur ternisse celle de Charlie.
Charlie lui jeta un regard indéchiffrable et s'arrêta net pour ouvrir la porte d'un modeste chalet à un étage avec des volets bleu clair.
Harry aima tout de suite l'intérieur. Il y avait les mêmes dalles de carrelage gris foncé auxquelles il était habitué, mais la comparaison avec son ancienne habitation s'arrêtait là – pour le meilleur.
Une couverture tricotée rouge et or et une pile de coussins jetés sur un canapé confortable, des tapis tissés dans de vives camaïeux jaunes et bleus, une bibliothèque contenant une quantité astronomique de livres, souvenirs et photos, des mugs vides sur une caisse retournée qui servait de table basse, un étendoir hors d'âge sur lequel séchaient pas moins de quatre paires de chaussures; Harry ne pouvait s'empêcher de regarder tous ces petits détails qui rendaient le salon si chaleureux.
"Voilà, c'est chez moi," annonça Charlie et si Harry avait eu foi en ses capacités à discerner les sentiments des autres, il aurait dit que Charlie avait l'air un peu incertain.
"C'est super," dit Harry sincèrement. "J'adore."
Il n'osa pas se rapprocher de la bibliothèque et ses miscellanées même s'il en avait très envie. Charlie ne lui avait pas donné la permission de fouiner; il l'avait juste invité à déjeuner.
La cuisine donnait sur le jardin à l'arrière de la maison et était séparée du salon par une table à tréteaux que Charlie semblait utiliser comme bureau plus qu'autre chose. Quelques tours de sa baguette envoyèrent les mugs éparpillés dans l'évier et l'amoncellement de plumes, parchemins et autres bazars sur le canapé pour être rangés plus tard.
"Qu'est-ce que tu veux manger?"
"Euh, ce que tu veux? Je ne suis pas difficile."
Harry espérait fermement que son estomac avait terminé sa crise. Il n'avalerait pas de nouveau de la réglisse aujourd'hui, sûrement pas.
"Sandwiches?" Demanda Charlie après avoir inspecté le contenu du frigo.
"Parfait."
Harry demanda où se trouvaient les assiettes, gobelets et couverts pendant que Charlie empilait du jambon, des pickles et du ketchup entre des tranches de pain blanc. C'était ahurissant à quel point la scène semblait naturelle, bien que ce soit la première fois. Harry avait l'impression d'être à sa place et c'était un sentiment qu'il ne pouvait comprendre. (à sa place dans la maison, où aux côtés de Charlie? Pourquoi c'était important, en vrai?)
"Tu te sens mieux?" demanda Charlie une fois qu'ils eurent oblitérés les sandwiches, laissant seulement quelques miettes sur leur assiette.
"Vraiment mieux. Merci pour le repas."
"De rien." Charlie fit une pause. "Combien de temps tu as prévu de rester?"
Harry haussa les épaules et s'essuya le coin de la bouche avec le revers de sa manche pendant qu'il considérait sa réponse. Était Charlie impatient de se débarrasser de lui, ou était-il juste curieux?
"Je ne m'attendais pas à ce que Luna et Elia partent avant moi, pour être franc. Et je ne serai même pas là sans elles, donc..."
"Je vois. Mais tu te plais ici, non?"
"Oui. Beaucoup." Harry se rappelait des mots d'Elia et constata à quel point ils sonnaient juste. "Je me sens en paix."
"C'est super ça, Harry! Je suis content de l'entendre."
"Je ne pense pas pouvoir supporter une autre journée sans rien faire, par contre. Je ne sais plus comment m'occuper."
Les yeux clairs de Charlie s'éclairèrent.
"On aurait bien besoin d'un coup de main là-haut."
"Attend, avec les dragons?"
Charlie éclata de rire.
"Il y a une montagne de tâches qui n'ont rien à voir avec les dragons, panique pas."
"Oh, OK. J'aimerai bien, alors. Si ça te cause pas de problèmes."
"Je demanderai à Sven demain, d'acc?"
"Parfait, merci Charlie. Tu me sauves."
"Ne me remercie pas encore. Attend de voir ce que le boss te réserve."
"J'ai trop hâte," rétorqua Harry, impassible.
Le cerveau d'Harry choisit de prendre ce bref répit dans la conversation pour basculer en mode panique. Même si c'était certainement une idée désastreuse de passer le reste de la journée seul dans son chalet, il ne pouvait supporter l'idée d'abuser de l'hospitalité de Charlie – qui était trop gentil pour lui demander de partir. C'était donc à Harry de dire quelque chose avant que ça devienne gênant entre eux.
"Je devrais y aller," dit-il après quelques minutes de silence.
"Quoi? Pourquoi?"
"J'ai pas trop bien dormi hier et je pense que je vais aller rattraper ça," lâcha Harry, son ton oscillant entre désolé et implacable.
"C'est vrai. Je ne voudrais pas te garder."
Charlie avait l'air troublé. Harry ne pouvait deviner pourquoi puisqu'il aurait dû être soulagé.
"Tu as besoin d'aide pour débarrasser?"
"Va dormir, Harry. Je vais m'en sortir. Merci quand même."
Charlie se leva pour raccompagner Harry à la porte.
"Je serai au bar ce soir si tu veux me rejoindre."
Harry acquiesça. Il devait avoir l'air misérable si Charlie se sentait obligé de lui remonter le moral alors qu'il n'était même pas encore parti. Ou bien Harry avait tout raté sans même s'en rendre compte. Il était tellement nul en amitié.
Chaque pas qui éloigna un peu plus Harry du chalet lui fit l'effet d'un Maléfice Cuisant en pleine poitrine. Il n'allait pas faire une crise d'angoisse au milieu du village, pas question, s'exhorta-t-il fermement, forçant son corps à faire au moins semblant d'être fonctionnel pour quelques minutes supplémentaires.
Il verrouilla la porte par magie sans même avoir à réfléchir au sort, ajoutant une solide barrière magique pour faire bonne mesure, puis tomba à genoux sur le sol froid, à bout de souffle. C'était pas passé loin.
Il lui fallut un long, très long moment pour retrouver une respiration normale. Tant et si bien qu'à ce moment-là, il était frigorifié. Il récupéra sa couette sur le fauteuil et l'enroula autour de ses épaules, puis monta faire du thé. La cuisine, plus petite que le salon plein de recoins et d'ombres, s'avéra un réconfort bienvenu. Il se roula en boule sur sa chaise, tenant une tasse de thé brûlante entre ses doigts engourdis.
Plus il essayait de repousser les rêves de la nuit passée, plus leur riposte était vicieuse, comme un enfant pleurant de plus en plus fort si on l'ignorait.
Chaque été suivant ses six années à Poudlard, il avait cru que ses cauchemars ne pourraient pas être pires. Les cris de Quirrell, le corps immobile de Ginny, le jeu de cache-cache avec un loup-garou, l'odeur de mort dans le cimetière, la main de Sirius à travers le voile; chacun de ces souvenirs était suffisant pour traumatiser quelqu'un à vie, non? Alors pourquoi ne pas couronner ça par les deux dernières années, durant lesquelles certains jours avaient été des cauchemars en eux-mêmes?
Louée soit Hermione et ses potions de Sommeil Sans Rêve parfaites, sans lesquelles Harry serait mort d'épuisement avant d'avoir pu affronter Voldemort à la Bataille Finale. Oh, comme il aurait voulu en avoir une fiole maintenant pour dormir sereinement, ne serait-ce que pour une heure ou deux!
Il devait trouver un Apothicaire. Ou peut-être qu'il pouvait demander à Charlie? Non, c'était ridicule. Charlie voudrait savoir pourquoi il avait un tel besoin pour une potion et Harry n'avait pas trop envie d'en parler. Il voulait juste dormir, bon sang.
Rogue n'aurait pas cherché à savoir. Harry éclata d'un rire sans joie. Rogue n'en aurait rien eu à faire si Harry était dépendant d'une potion. Il aurait peut-être même été soulagé d'être débarrassé d'un ennuyant Gryffondor qui ressemblait trop à ses parents. Mais Rogue n'était plus là.
Et si Harry essayait de la réaliser, il s'empoisonnerait sans l'ombre d'un doute. La Sommeil Sans Rêve était une potion de niveau ASPIC – donc évidemment, Hermione l'avait apprise avec un an d'avance. Et merde! Pourquoi sa vie était-elle si compliquée alors qu'elle aurait enfin dû s'améliorer?
Harry soupira et se tapa la tête contre la table avec un peu trop de force, renversant du thé sur sa manche. Son sort de nettoyage instinctif et mal calibré projeta la tasse au sol. Harry contempla la tâche grandissante sur le tapis, se demandant quand tout le monde comprendrait qu'il avait pété les plombs.
Le reste de l'après-midi passa sur la même note, si ce n'est qu'il s'aventura brièvement dehors avec l'idée qu'une promenade aiderait à contrer l'impression d'être enfermé et ses pensées en boucle. Il se replia à l'intérieur un peu avant dix-huit heures, puisque les habitants n'allaient pas tarder à rentrer.
Harry ne voyait pas bien comment il pourrait passer une soirée avec Charlie au bar quand il ne pouvait même pas envisager l'idée de croiser quelqu'un et dire bonjour.
Et pourtant, Charlie l'avait invité. Harry ne savait pas pourquoi, mais le fait était là. Et habituellement, les gens n'étaient pas trop préoccupés par le fait de le blesser – même si ça avait été des adolescents dans la plupart des cas, il avait aussi des souvenirs d'adultes n'en ayant rien à faire. Ça n'avait aucun sens que Charlie soit gentil sans aucune raison. Mais Harry ne l'imaginait pas non plus avoir des motivations secrètes. (Harry rit franchement à ça. De quel utilité pouvait-il être, exactement?)
Elia avait été hyper sympa avec lui. Mais même avec ce qu'il lui avait raconté sur son passé, Elia ne l'avait pas connu à l'école. Et il avait payé pour rester à l'auberge. Ici, il était invité et en ce sens, très redevable.
La nuit tomba sur la vallée pendant qu'Harry ressassait ses idées noires. Il se décida finalement à rejoindre Charlie – ne serait-ce que pour l'empêcher de s'inquiéter s'il ne voyait pas Harry venir. Charlie avait des préoccupations bien plus importantes, après tout.
Harry tamponna ses yeux rougis avec un mouchoir humide et pesta face à l'inefficacité de son geste avant d'appliquer un léger Glamour qui devrait avec un peu de chance passer inaperçu des observateurs les plus attentifs. Il échangea son pull qui sentait la sueur pour sa veste polaire bleu foncé.
Ses cheveux avaient poussé et il était soulagé que sa cicatrice soit tout le temps cachée, un peu moins d'avoir des cheveux dans les yeux. N'y croyant qu'à moitié, il lança cependant un sort pour les maintenir sur le côté. C'était sans doute la preuve de son manque de patience car ses cheveux et sa magie coopérèrent sans se faire prier.
"Alors il faut en arriver là, hein?" Accusa-t-il le miroir d'un air maussade. Le miroir ne répondit pas car il avait un bon sens d'auto-préservation – ou peut-être était-il un simple miroir. Mais la magie d'Harry s'agita dans ses veines comme un coup de fouet. Il l'avait très peu utilisée ces dernières semaines, surtout en comparant avec le début d'année, quand les sorts de Protections qu'il avait à lancer quotidiennement épuisaient ses réserves.
Ne pas se reposer uniquement sur sa magie après ne l'avoir utilisée que pour se protéger avait été un soulagement. Et pourtant, elle était toujours là, ses vrilles enroulées sur elles-même, prêtes à se rendre utiles même pour la chose la plus insignifiante. (Juste comme lui)
Refusant de se laisser happer dans ce qui serait sa cinquième crise de nerfs de la journée, Harry se jeta un dernier regard sévère dans le miroir et quitta la salle de bain.
[…]
Le bar était calme, ce qui était habituel pour un mardi. Charlie était seul, sur un tabouret au comptoir et il agita la main en direction d'Harry sans même prendre la peine de poser sa bière. Ce fut par miracle que la boisson resta dans le verre au lieu de se renverser sur les cuisses de Charlie – pas que Harry soit en train de regarder dans cette direction.
Mihaela n'était pas là et son fils Codrin discutait avec les deux seuls autres occupants, Tom et une femme aux traits asiatiques qui portait une casquette de Quidditch pour les Texas Rangers. Puisque Harry avait rencontré presque tout le monde sauf Sven, il devait s'agir de Yu, la consultante juridique. Tom croisa son regard et le salua d'un signe de tête.
"Tu te sens mieux?" demanda Charlie, et Harry résista l'envie de rire comme un cinglé.
"Beaucoup," répondit-il avec tout l'aplomb possible. "Tu as pu profiter du reste de ta journée?"
"J'ai appelé à la maison. Ce n'est jamais agréable de me faire attaquer par Maman parce que, je cite, "elle n'a jamais de nouvelles", mais George était dans le coin et on a un peu parlé."
Harry sentit un frisson le long de son échine avant de se rappeler qu'il avait annoncé à Ron et Hermione son arrivée en Roumanie. Il n'y avait aucune raison de paniquer a posteriori. Codrin revint, et ils commandèrent deux bières.
"Ils t'ont parlé de moi?"
"Oui. J'ai dit que tu allais bien et que tu les contacterais quand ce serait le moment. Maman a essayé de m'envoyer te chercher. "
"Ah."
Charlie tourna la tête pour le regarder en face, comme s'il cherchait à savoir ce qu'Harry avait en tête. La bière, brune et légèrement pétillante, et sûrement aussi la posture nonchalante de Charlie dénouèrent un peu le nœud dans sa gorge.
"Papa m'a dit que George avait convaincu Maman de te laisser le temps."
Harry reposa son verre, surpris.
"Il a dit que si elle pouvait respecter son besoin de rester seul dans la maison, elle pouvait comprendre les raisons de ton silence."
"C'est très bien vu. Et gentil de sa part."
"Ouais. Et en plus ça a marché! Maman est toujours inquiète pour toi, comme elle s'inquiète pour chacun d'entre nous, mais elle n'a plus l'intention de débarquer ici pour vérifier qu'on te traite bien."
"Merci Merlin pour ça."
Charlie sourit.
"Merci Merlin pour ça," répéta-t-il.
Il fit le geste d'entrechoquer son verre avec celui d'Harry, même s'ils étaient déjà à moitié vides.
L'ambiance fut plus légère après ça, et Harry constata une fois de plus que parler faisait des merveilles pour diminuer ses angoisses.
Vaast et sa femme Evelien vinrent les saluer et ils se déplacèrent pour s'installer à une table à quatre. Codrin apporta d'autres verres et ils se lancèrent dans un débat sur le commerce des ingrédients magiques entre la Roumanie et la Russie – l'acheteur numéro un d'écailles de dragon, de ce qu'Harry croyait comprendre. C'était contre toute attente très amusant de voir comment chacun défendait ses arguments en respectant ceux des autres. Harry pensait que Charlie menait la danse, mais Yu s'immisça dans la conversation pour leur rappeler un procès qui n'avait même pas trois mois contre la marque déposée Siège Russe des Organisateurs de Potions (SiROP). Tout le monde râla de défaite pendant qu'elle souriait d'avoir gagné la bataille sans effort. Harry garda résolument le regard droit devant lui, ce qui ne l'empêchait pas de sentir le regard appuyé de Charlie sur le côté, peu importe combien il était concentré sur la discussion en cours.
Puis Vaast raconta des anecdotes de son travail à Harry pendant qu'Evelien et Harry se chamaillaient ("Ne t'inquiète pas," avait dit Vaast, croisant le regard un peu panique d'Harry. "Ils font ça depuis leur premier jour ensemble sur le terrain. C'est leur manière de montrer qu'ils tiennent l'un à l'autre.")
La nuit se termina sur un jeu de carte – qui en fait servait de prétexte pour voir qui pouvait lancer des Sorts de Confusion à ses adversaires sans se faire remarquer. Vaast gagna, évitant un sort de sa femme plus vif que l'éclair à la dernière seconde. Une salve d'applaudissements l'accueillit et il salua son public.
Ils décidèrent de rentrer sur le coup de onze heures, puisque la plupart d'entre eux devaient se lever tôt. Codrin était déjà en train de ranger et ils étaient les derniers, Yu et Tom ayant quitté les yeux depuis au moins une heure.
"Tu t'es bien amusé?" demanda Charlie à Harry alors qu'ils marchaient jusqu'à leur chalet respectif.
"Beaucoup," répondit-il sincèrement. "Ils sont supers. Je ne m'attendais pas à ce que Vaast soit si..."
"Furtif? Il a intérêt, en vivant avec Evelien! Et de ce que j'ai pu voir, Bram tient des deux."
"Tu commences à quelle heure demain?" Demanda Harry, apercevant le toit de chez lui au loin.
"Je me lève à huit heures," répondit Charlie. "C'est pas trop mal, en vrai. Vaast se lève à cinq heures pour avoir du pain prêt à six heures trente."
"Arg," compatit Harry. Il se demanda s'il devait rappeler à Charlie sa promesse de parler à Sven. Il ne voulait pas paraître insistant mais il avait vraiment besoin d'occuper ses journées.
En fin de compte, ils arrivèrent devant chez lui avant qu'il ait pu se décider à ouvrir la bouche.
"Bonne nuit, Harry," dit Charlie. "Je suis sûr qu'on se croisera demain."
"Ouais," dit-il avec un rire nerveux. "Bonne nuit."
Si Harry resta affalé contre la porte pendant cinq bonnes minutes après le départ de Charlie, et bien, personne n'avait à le savoir.
[…]
Entendant quelque chose qui ressemblait suspicieusement à un hululement affronté, Harry s'arrêta devant son chalet, les bras chargés de lourds sacs de provisions. La fenêtre était restée ouverte et Aderyn, les ailes levées en guise d'avertissement, empêchait un oiseau inconnu et trois fois plus gros qu'elle d'entrer pour livrer son message à son destinataire.
Amusé malgré lui, Harry posa ses sacs sur le pas de la porte et s'immisça dans le conflit. Le nouveau venu lui jeta un regard noir malgré les efforts d'Harry pour lui assurer qu'il avait bien fait son travail. Harry parvint à récupérer la lettre sans perdre un doigt, ce qui était clairement une victoire vu comment les oiseaux étaient sanguins dans son entourage, et l'oiseau s'envola sans regarder derrière lui.
Dans sa tête, Harry s'imagina Aderyn criant "Salut saleté" et il rit franchement.
Elle s'était calmée le temps qu'il revienne au rez-de-chaussée après avoir rangé les courses. Elle le laissa même lui caresser la main, mais pas plus de trente secondes.
Il s'installa confortablement pour dérouler la lettre, heureux de voir le nom d'Hermione en bas.
"Cher Harry,
Je suis si désolée du délai de réponse. (Je sais que Ron ne t'a pas écrit non plus, mais ce n'est pas une excuse.) Comme tu t'en doutes certainement, mon emploi du temps est surchargé depuis le début du trimestre. J'étais déjà assez occupée avec mes options, mais la Directrice m'a demandé de donner des cours de soutien en Sortilèges, de la deuxième à la quatrième année – tu sais bien que je ne pouvais pas refuser une occasion pareille. J'ai commencé depuis une semaine et c'est très gratifiant. (Bien sûr, ils ont tous passé les premières minutes de cours à me dévisager quand je me suis présentée – c'est encore difficile d'être vu comme des héros de guerre par des gens qui étaient nos camarades de classe.)
Pour répondre à ta question, seulement treize d'entre nous sont revenus: cinq Serdaigle, trois Poufsouffle, trois Gryffondor (Neville, Dean et moi) et deux Serpentard (Blaise Zabini et Pansy Parkinson). La Directrice a ouvert une salle à part pour notre huitième année (juste à côté de la librairie, t'imagines?), mais on peut toujours accéder à notre ancienne salle commune. C'était étrange au départ de se réveiller ans un endroit inconnu et de porter un uniforme neutre (Su Li de Serdaigle et moi sommes en train de tricoter des écharpes avec les quatre sets de couleurs, on devrait avoir terminé à Noël pour les offrir aux autres membres de notre année) mais au final je trouve que c'était une excellente idée de nous offrir notre propre espace. Les Maisons ne veulent plus dire grand-chose et nous sommes tous très concentrés sur nos études, même ceux qui étaient à l'école l'année dernière – et je savais que les enseignements avaient été mauvais, mais je ne m'attendais pas à ce que ce soit à ce point.
Autrement, il y a une rumeur qui dit que Seraphina Greengrass, la nouvelle professeure de Défense, ne va pas rester plus qu'un an. Pas parce qu'elle est incompétente mais parce que tout le monde scrute le moindre de ses gestes et ça ne doit pas être très agréable. Elle est moyenne, et je ne peux pas croire que je ne me satisfasse plus de la moyenne désormais – sans pour autant dire que je voudrais qu'elle soit diabolique juste pour ne pas m'ennuyer, mais tu vois où je veux en venir.
Je veux TOUT savoir sur le Sanctuaire. Je me fiche que tu n'aies pas le temps; tu me dois bien ça pour avoir disparu le mois dernier. (Neville te fait coucou et précise que j'ai l'air "absolument terrifiante" tout de suite, ce que je prends comme un compliment.)
Affectueusement,
Hermione"
Harry expira longuement. La lettre pansait une plaie dont il n'avait eu conscience. Mais il n'avait pas le droit de se plaindre, se reprit-il. Il l'avait abandonnée, elle et tous les autres.
Il n'était même pas encore l'heure du déjeuner, il avait le temps de lui répondre tout de suite.
"Chère Mione,
Merci pour ta lettre et ne t'en fait pas pour le délai. Ca me fait trop plaisir d'avoir de tes nouvelles et d'apprendre que l'année scolaire commence bien. J'espère que tu t'entends bien avec tes nouveaux camarades. Fais-tu un concours avec les ex-Serdaigle pour voir qui termine ses devoirs le plus vite? Je paierai pour voir leur déception quand tu gagneras. Ne manque pas de m'en parler en détails dans une prochaine lettre, en guise de paiement puisque je vais être épuisé une fois que je t'aurais tout raconté. (Et si d'ailleurs tu pouvais faire un résumé à Ron, ce serait génial. Je ne pense pas pouvoir copier tout ça une seconde fois.)
Comme tu le sais sans doute déjà, la Réserve de Dragons roumaine est la plus grande d'Europe. J'habite à Creastamică, un village de montagne situé entre les villes de Braşov et Sibiu, en Transsylvanie. Environ quinze personnes y vivent toute l'année et un tiers d'entre elles travaillent activement auprès des dragons, comme Charlie, le frère de Ron. Le village est accessible par Cheminette et est, évidemment, incartable. J'en suis sorti seulement deux fois pour visiter Bucarest (que tu adorerais). Le village possède tout ce dont on peut avoir besoin, ou presque. Il y a un bar, un magasin qui fait aussi du pain le matin, un vinoble, une bibliothèque, et probablement d'autres choses.
J'ai rencontré presque tout le monde, ce qui est une bonne chose puisque Luna et Elia sont parties il y a deux jours. J'ai décidé de rester un peu plus longtemps. Je ne suis toujours pas convaincu par les dragons mais plutôt mourir que de rester sans rien faire après avoir été invité si longtemps. (Je vois ton sourire entendu d'ici, arrête.)
Kate, la bibliothécaire, m'a fait emprunter "Sir Gauvain", tu l'as lu? (Je blague; bien sûr que oui.) Je n'ai pas la patience de lire un foutu bouquin en moyen anglais donc Charlie m'a montré un sort qui modernise la langue pour la rendre lisible! C'est génial!
Demain je pars avec Bram (c'est le plus jeune ici, il a quinze ans!) et son père Vaast (qui s'occupe du magasin) pour faire des provisions au marché de Braşov.Bram semblait amusé par mon enthousiasme, donc il y a sûrement une part de bizutage là-dedans.
Mihaela, qui gère le bar, est Cartomancienne. Quelqu'un m'a dit que le gouvernement moldu roumain projetait de reconnaître légalement les Voyantes. Ca pourrait prendre des années, mais c'est incroyable, non? Je ne comprends pas bien comment ça peut fonctionner avec le Code du Secret Magique, par contre. A moins que la Roumanie ne fasse pas partie de l'accord?
Dans tous les cas, je passe vraiment un bon moment ici. Charlie et ses collègues sont très accueillants, ils ont patiemment répondu à nos questions sur les dragons et les spécificités de la réserve (et nous ont invités à boire un verre après!).
Ouf, cette lettre est si longue que je ne suis pas certain qu'Aderyn accepte de l'emporter – mais sans blague, j'espère que tu la trouveras à la fois suffisante et éclairante.
Prend soin de toi, Mione
Harry"
Aderyn toléra quelques flatteries avant de s'envoler avec la lettre, et Harry l'observa disparaître derrière les nuages, si petite dans le ciel si vaste.
[…]
Harry était en train de déjeuner plus tard dans la journée quand un fier patronus coyote se matérialisa en face de lui. Surpris, il en cracha presque sa bouchée de pomme de terre. Le coyote ouvrit sa large gueule et parla avec la voix de Charlie.
"Hé, Harry! Sven t'attend au refuge avant cinq heures si tu es disponible. A plus tard!"
Harry ne se lasserait jamais de voir des animaux sauvages apporter des messages si triviaux. Il songea brièvement à envoyer son cerf en retour, mais Charlie semblait certain qu'il se montrerait au rendez-vous.
Il arriva au col vers quatre heures un quart, essouflé. Il n'avait pas beaucoup bougé ces derniers jours, et ça se sentait. Il se jura de mieux s'y prendre dans la semaine à venir au lieu de s'enfermer dans son chalet. L'air frais et les timides rayons de soleil mettaient du baume au coeur et il marcha jusqu'au refuge d'un pas confiant.
Merlin tournait en rond, une liasse entre ses poings serrés, pendant qu'Ollie creusait une citrouille d'Halloween, bien que le mois de septembre ne soit même pas terminé. Quant à Camillo et Yu, ils triaient des papiers en monopolisant toute la surface de la grande table.
Tout le monde salua Harry d'une manière ou d'une autre et il leur sourit.
"Sven t'attend," annonça Merlin, montrant la porte au bout de la pièce.
"Merci."
Il ne savait pas s'il devait être soulagé de faire ça seul. En toute honnêteté, il était un peu déçu que Charlie ne soit pas là.
Il toqua à la porte et entra sans attendre de réponse.
Je crois que c'est mon chapitre préféré jusqu'ici!
