Harry s'endormait dans sa tasse de café. Il était indécemment tôt, même pour un jour de semaine, et son esprit embrumé aurait besoin de plus d'un café pour entrer un état de marche. Pour l'heure matinale, la seule chose qui fonctionnait étaient ses muscles qui portaient la tasse à ses lèvres. Le breuvage amer, brûlant, ne lui offrait pas la gifle espérée.

Somnolant, le dos douloureux d'avoir dormi dans une position des plus inconfortables, ses pensées le menaient vers les mêmes interrogations. D'une part, ces questions le repoussaient hors de sa vie paisible, confortable, ennuyeuse à mourir. D'une autre, elles le rendaient fou tant elles l'obsédaient, tant elles le terrifiaient.

Et maintenant ? clamait une voix souveraine. Et maintenant, que faire ? Aller au bout de son idée et tout envoyer chier ? Pourquoi ? Au nom de quoi ? Revenir sur le droit chemin comme si de rien n'était ? Il n'était pas encore trop tard, le point de non-retour n'avait pas encore été franchi. Reprendre sa vie bien rangée, s'excuser auprès de Ginny dix fois, sans fois, puis obtenir le pardon un peu amer parce qu'Harry ne se pardonnait pas. C'était encore possible ? Après avoir menti, tromper, duper, il n'était pas sûr que ce soit à sa portée. Jusqu'à quelles extrémités pouvait-il porter son existence

Certaines bribes de réponses surgissaient parfois, trop vite occultées par la peur qu'elles suscitaient. Ces éléments-là, Harry n'avait aucune envie de les entendre.

Ces erreurs, ce goût pour l'interdit, il les avait expérimentés. Pas assez, pas plus qu'un autre il fallait croire. Cet égarement aurait dû être inerrant à la vie qu'il avait menée, qui avait façonné le parfait héros plutôt que de construire un humain fonctionnel.

Harry ressentait désormais tout ce dont on l'avait privé en plus des traumatismes que le monde sorcier s'évertuait à nier. Cela lui était insupportable, ce comportement faussement oublieux qui n'évoquait pas le nom des victimes, mais qui traquait celui des coupables. Pire que tout, il avait été manipulé, du berceau jusqu'à présent. Jusqu'à ce qu'il fête ses trente-deux bougies. Juillet se présenterait bientôt. Souhaitait-il tenir ce rôle du parfait modèle, de la caricature du bien là où le bien en personne avait pris plaisir à manipuler ses enfants comme des pantins ? La vérité, c'était que cette face qu'on lui avait imposée lui pesait parce qu'elle ne lui ressemblait plus.

La magie avait été tout pour lui. Une manière de se distinguer d'abord, lorsque Hagrid avait forcé cette fameuse porte en terrorisant les Dursley. Puis une marque de fabrique, une part majeure de son identité sinon la chose qui le caractérisait. La société magique était gangrenée par des être malfaisants. De jolis agneaux si on les comparait aux Mangemorts, bien entendu, mais leur manière de garder l'ordre en place en s'assurant de la bonne attitude de chacun avait quelque chose de dérangeant. Serait-il capable de la quitter pour intégrer le monde des Moldus, où il ne possédait rien, sinon une famille éloignée, vaguement inconnue ?

— Tu feras attention à ne pas te noyer, Potter.

Harry sursauta. Son cœur tambourinait contre sa poitrine lorsqu'il se retourna vivement. Draco était immobile sur le seuil de la porte. Il avait enfilé un vêtement décent et Harry lui retrouvait cette allure de prince.

Le prince n'avait pas pris la peine de coiffer ses cheveux. Il avait réajusté la robe de sorcier à sa taille. Il y avait fort à parier pour que le modèle original ait été trop petit et trop large pour la silhouette longue et étroite de Draco. Harry parcourut du regard ces arêtes sèches, cette grâce vipérine suspendue dans son mouvement.

— Mmh.

Draco haussa les sourcils. Il avait connu son rival plus causant, à défaut d'être mordant. Il se gardait cette qualité.

— Tu as dormi ici ?

Harry acquiesça un peu faiblement.

— Mes parents se retourneraient dans leur tombe.

— J'ai sauvé leur fils.

— Tu as essayé de me tuer juste avant. Ne fais pas passer ton geste pour de la charité, répondit Draco, d'un ton curieusement détaché.

Harry le dévisageait, un peu hébété. Il n'arrivait pas à suivre cet homme, ni même à comprendre les connexions qui régissaient son esprit. Il pouvait se montrer acerbe et moqueur, railleur et cynique au détour d'une phrase et d'une autre.

Harry ne surenchérit pas. Cette conversation pouvait se répéter à l'infini sans connaître d'issue. Leurs comportements étaient inexplicables et ils avaient, semblait-il, échangé un accord qui, à défaut de promettre une entente parfaite et utopique, les poussait à ne pas agir par seul esprit de provocation.

À ne pas s'autodétruire gratuitement.

— Donc tu découches.

Harry grogna. C'était précisément ce qu'il entendait par provocation inutile. Draco ne semblait jamais être d'humeur à lui rendre la tâche aisée. Surtout qu'il le savait téméraire, prompt à l'énervement et aux débordements. Un parfait Gryffondor appelé à la lutte par la perfidie type d'un Serpentard.

— Ginny est partie, Malfoy.

Il ajouta, parce que cette réponse n'était pas tout à fait honnête :

— Et moi j'avais aucune envie de passer la nuit dans un lit vide, dans un appartement vide.

— Heureux de te tenir compagnie, Potter.

Harry redressa son regard sur Draco. Il avait été soudainement fasciné par le fond de café qui miroitait au fond de sa tasse. Il se garda de faire remarquer à l'ancien détenu qu'il était responsable de cette séparation et que s'il n'avait pas pu remettre les pieds chez lui, c'était aussi parce que les souvenirs pullulaient. Parmi eux, il y avait l'irruption de Draco, le saccage soigné qu'il avait soufflé dans sa vie, en plus de se glisser à sa place dans les draps de son épouse.

L'acte était pervers, répugnant. Une vengeance parfaite d'un esprit tordu.

— Tant que tu ne me réserves pas ce que tu as fait à Ginny.

— Je ne suis pas sûre qu'elle s'en ait plaint, ricana Draco.

— Elle en fera des cauchemars jusqu'à la fin de sa vie. Qui aimerait se réveiller aux côtés de toi, Malfoy ?

Il y avait une trace d'humour aux côtés de celle de la méchanceté. Ce à quoi Draco répondit par une moue ironique. La parodie d'un sourire. Les muscles de ses joues n'étaient plus exactement capables d'en dessiner un comme il le faudrait.

Draco approcha de la table, occasionna un raidissement dans les épaules d'Harry – qui ne lui échappa pas – et attrapa le paquet de cigarettes qui traînait sur la table nue. Sans demander l'autorisation, il s'en grilla une et exhala un filet opaque entre ses lèvres fines. Les yeux mi-clos, il rejeta le visage en arrière pour goûter à ce qui semblait être une résurrection. Harry ne put s'empêcher de trouver ce geste fascinant.

— Tu réalises Potter qu'en venant ici, en dormant ici, tu as un comportement…

— Dangereux, compléta Harry, je sais.

— Un comportement d'amant.

Draco inclina le visage. Il étudiait la réaction de son rival avec attention. Il s'en repaissait avec l'avidité d'un prédateur. Il n'y eut pas de profond malaise, mais plutôt de la surprise. De la surprise pour ce que comprenait le terme évoqué plus que par le mot lui-même. Harry plongea ses lèvres dans le breuvage pour justifier la rougeur qui enflammait ses oreilles.

— Saint Potter, commenta Draco.

— Il faut qu'on discute, Malfoy.

— Il me semble que c'est ce que l'on fait. J'ai même engagé la conversation. J'espère que tu prends bonne note de mes progrès.

— Sérieusement, grinça Harry. Je parle d'une discussion sérieuse, pas de ce jeu qui t'amuse tant.

— Et auquel tu prends part.

L'ambiguïté cernait les propos de Draco. Il avait identifié un point d'attaque et ne le lâcherait pas jusqu'à obtenir satisfaction. Et qu'espérait-il ? Sa colère, ses injures parce qu'il se sentait plus vivant sous leur brûlure, ou un assentiment ?

Harry fit diversion une fois de plus :

— Garde tes répliques vaseuses pour une autre fois, Malfoy, et tâche de faire preuve d'un peu de coopération.

— Qu'est-ce que tu veux, Potter ? Sauver le monde ?

— Te sauver toi, pauvre imbécile !

Harry avait rugi et Draco s'était tu. Il n'avait pas pâli, ne montrait aucun signe de peur, mais au moins avait-il abandonné un pan de son arrogance. Il tira une taffe sur sa cigarette, fit rouler la fumée dans sa bouche et la recracha en direction d'Harry. La moutarde monta au nez de celui-ci, mais l'autre le devança pour articuler, accompagnant sa parole d'un geste courtois de la main :

— Je t'écoute.

Harry fut déstabilisé. D'où venait ce sérieux ? Draco était prompt à l'écouter et il fallut plusieurs secondes à Harry pour reprendre :

— Tu es recherché par les unités les plus sûres des Aurors, Malfoy.

— Je m'étais pourtant assuré que ça n'arriverait pas de sitôt.

— Ton manège n'aurait pas pu durer. C'est déjà un miracle que tu sois parvenu à t'évader d'Azkaban.

— Merci.

Il n'était pas le premier. Sirius Black, Bellatrix, tout un tas de Mangemorts. Qu'ils aient été aidés ou non, tous avaient tenté l'escapade.

— Ton évasion est restée secrète. Shacklebolt y a mis un point d'honneur, mais je crois qu'il a des soupçons me concernant.

Le sourcil de Draco s'arrondit. Le dos soutenu par le cadrant de la porte, négligemment posté contre elle, il faisait figure de mauvais élève.

— Ce n'est qu'une impression, précisa Harry.

— Qui sait ?

— Pour…

— Pour mon évasion.

Harry marqua une hésitation qui désespéra Draco. Il avait déjà une vague idée des noms…

— Ron et Hermione.

— Tic et tac. Merveilleux.

Il se rappelait qu'Harry avait évoqué le nom de celle qu'il avait surnommée Sang-de-Bourbe. Ainsi, le rouquin savait aussi. S'il pouvait compter sur l'intelligence de la Miss Je-sais-tout, il craignait son sens du devoir accompli, et encore plus la médiocrité maladive de Ron. Ce genre d'individus avait la fâcheuse tendance à compenser leur absence de talent par des vices, par une loyauté parfois chevrotante.

— Ils me couvrent.

— Pour combien de temps ? Je suis un ancien Mangemort, un criminel notoire. Tous vertueux que sont tes chers amis, ils finiront par dénoncer ce que tu es en train de faire, Potter. Tu sais ce que c'est, au moins ?

— De la trahison, je sais.

— De la haute trahison ! Et tu sais ce que ça signifie ? Qu'Azkaban t'attend s'ils te mettent la main dessus en te sachant coupable !

— S'ils te mettent la main dessus tout court, Malfoy. Parce que tu ne vas pas me couvrir.

Le regard de Draco fut presque indulgent. Il comprenait donc enfin comment les choses fonctionnaient ? Il était temps !

— Que dirais-tu d'une cellule voisine de la mienne ?

La main d'Harry se crispa sur la hanse de sa tasse. Ses yeux s'étaient troublés. Il avait maintes fois pensé aux possibilités, mais Draco les lui renvoyait au visage. Elles étaient crues, douloureuses. L'autre lut dans son regard un nouveau coup à abattre, comme une gifle qui cinglerait son visage :

— Eh oui, Potter, moi non plus je ne voulais pas. Moi non plus, je n'ai rien fait pour le mériter. Moi non plus je ne comprenais pas quand on m'a condamné ! Tu crois que la justice est juste ? Tu crois que j'étais un criminel ? J'avais vingt-deux ans, bordel, j'étais un gamin ! Un gamin qu'on a condamné pour le reste de sa vie. Si tu finis à Azkaban, ça ne sera pas injuste parce que c'est toi. Réfléchis à ceux qui sont venus avant. Cette société est pourrie jusqu'à la moelle et elle a besoin de coupable. Si tu te dénonces, tu m'entraînes dans ta chute, mais au moins tu comprendras comment fonctionne ces tordus. Ils ont besoin de coupables. Qu'ils le soient ou non importe peu !

Draco haletait, rouge de fureur. Il en avait encore d'autres, des mots qui pesaient sur son âme. Il avait eu dix ans pour y penser. Harry conserva un silence presque respectueux. Ce visage, c'était celui que l'homme brisé cachait derrière son cynisme, ses railleries, ses méchancetés. C'était le nouveau Draco qu'Azkaban avait bâti.

— Regarde-moi, Potter !

Son regard déviait. Il était incapable d'affronter en face la face éclatée de Draco. Il y avait des fragments partout, d'âme et de corps, d'humanité et de monstre. De l'incompréhension, de la révolte, de la peine et de la colère. Beaucoup de colère.

Un venin qui abreuvait les membres et qui corrompait l'esprit. Harry en ressentait la brûlure.

En deux enjambées, Draco l'avait rejoint. Il avait contourné la table pour se dresser de toute sa hauteur devant Harry qui releva son regard sans toutefois se heurter à celui de Draco.

— Regarde-moi, réitéra-t-il, avec force.

Il prit le menton de l'Auror entre ses doigts et le força à le regarder bien en face. Le cœur d'Harry faisait des rebonds dans sa cage thoracique.

Il plongea dans le regard de Draco, dans la tempête vertigineuse qu'il renfermait. Le gris était tranchant comme une lame, impénétrable comme l'acier. Pourtant, en se penchant à la surface de ses orbes, Harry devinait des bribes d'émotions. Il y avait encore le Draco couard, détestable, mais presque innocent d'autrefois.

Le pantin de son père.

— Je n'ai pas choisi, Potter, cracha Draco. Regarde-moi bien. Azkaban a arraché des lambeaux de ce que j'étais, j'ai cru que j'allais crever, j'ai cru que je ne reverrai plus jamais la lumière du jour. La nuit, elle…

— Oui, murmura Harry.

La nuit, elle lui était familière.

Le regard de Draco regorgeait d'ombres dans lesquels se terrer. Des ombres qui répondaient à celles d'Harry. Une émotion particulière se déroba à lui lorsqu'il le réalisa.

Draco semblait avoir été créé pour être son opposé parfait. Le vil Serpentard, le Mangemort, le prisonnier. Pourtant, la noirceur qu'il alimentait aurait pu se trouver dans chaque être humain. Si Draco était plus coupable d'un autre, c'était parce qu'on avait fait de lui le coupable idéal. C'était à en redéfinir la définition même de ce terme.

— Ça n'aurait pas dû se passer comme ça, articula Harry.

— Il n'y a que dans ton monde où les choses se passent exactement comme elles doivent se passer.

Harry essuya le reproche à peine voilé de Draco dans un battement de cils.

Il ne sut pas ce qui motiva son geste, mais il attrapa la main de l'homme à la base de son poignet. Il le retint et espéra qu'il verrait dans ses yeux quelque chose de similaire.

Pour que les ombres s'enlacent.

— Tu étais innocent, murmura Harry, dans un souffle.

Pour la première fois, Draco vacilla. Il avait blêmi et avait cru reconnaître, sur le dos de sa main, l'esquisse d'une caresse. Il arracha son poignet à la prise d'Harry, une émotion brute imprimée sur la surface de son visage.

— Comment… Tu…

— Le jour-là, en janvier 2002… Je pense que tu étais innocent.

Draco le considérait avec effroi. Comme un animal blessé. N'était-ce pas pourtant ce qu'il souhaitait voir reconnu ?

— Il fallait le dire plutôt, feula-t-il.

— Je sais, admit Harry.

C'était trop tard.

Il ne regrettait rien tant que le silence qu'il avait observé le jour du jugement. Ce silence, le sien, le leur, avait condamné un innocent. Jamais il ne se le pardonnerait.

— C'est trop tard maintenant.

La main de Draco tremblait lorsqu'il porta la cigarette presque entièrement consommée à sa bouche. Le geste qu'Harry avait trouvé fascinant quelques minutes plus tôt lui paraissait déchirant.

— Je ne peux pas sauver ces années, Malfoy, mais je vais me renseigner, voir si… je ne sais pas, si on pourrait revoir ta condamnation.

Draco fut tenté de rire, mais s'en abstint. Il avait rêvé que le juge revienne sur sa décision, le rappelle devant lui pour s'excuser platement et lui rendre sa liberté. C'était ridicule.

Il garda le silence, ne fit pas remarquer à Harry que quelques jours plus tôt, il avait été tenté de le tuer de ses mains. Quelque chose avait changé. Cette poignée de main échangée, peut-être, ou quelque chose qui relevait de l'ambigu justement.

Harry prit une profonde inspiration. Cette décision n'avait rien d'anodine, c'était comme un serment qu'il confiait à celui qu'il avait détesté avec application depuis leur première rencontre. L'avenir ombrageux qui lui était réservé, il le faisait sien. Si le malheur devait s'abattre sur l'un d'eux, alors il entraînerait l'autre dans sa chute.

Ils ne tomberaient pas seuls.

— Je ne peux pas sauver toutes ces années, Malfoy, répéta Harry, mais je peux essayer de sauver les prochaines.


Une scène similaire se déroulait au Terrier.

Molly Weasley dormait encore et le petit déjeuner se résumait à quelques toasts mal beurrés. Ginny était loin d'avoir héritier des talents culinaires de sa génitrice et mâchait sans conviction ce qu'elle s'était concoctée. La maison était calme et il n'y avait qu'à une heure pareille que cela arrivait.

Tous les enfants Wealsey avaient grandi, mais les premiers petits enfants affluaient, passaient la nuit dans la maison familiale, s'ébattaient dans le jardin, criaient à s'en briser les cordes vocales. Si un tel vacarme ne dérangeait pas Ginny le moins du monde, elle appréciait tout de même les instants de silence auxquels elle avait fini par s'habituer avec Harry. Cela ne la rendait pas moins désireuse d'enfants, mais ils avaient établi, avant que les relations ne se détériorent, qu'ils attendraient quelques années. Le temps pour Ginny de se consacrer à sa carrière, bien qu'elle n'entendait pas l'abandonner, et pour Harry de faire de même. Ils avaient de l'ambition tous les deux et le temps pour se le permettre. Désormais, le désir d'enfants se heurtait à une réalité moins édulcorée.

La porte du Terrier grinça et Ginny découvrit, un peu embarrassé, parfaitement fidèle à lui-même, son grand-frère.

— Ron ! s'exclama Ginny, sans élever le temps au-delà du murmure. Qu'est-ce que tu fiches ici ?

Il n'eut pas le temps de répondre. Hermione se détacha de l'ombre de son époux, le dépassa pour se planter devant Ginny et s'agenouiller devant. La peine qu'elle lut dans ses yeux n'aurait pas pu être plus sincère.

— Comment vas-tu ?

— B-Bien, répondit Ginny, prise de court.

Hermione sourcilla. Si elle souhaitait la convaincre, son amie allait devoir se montrer un peu plus convaincante.

— J'ai vu mieux, se rattrapa-t-elle.

— On a pensé que tu aurais besoin de soutien, déclara gauchement Ron.

L'âge avait au moins donné au rouquin une conscience approximative de sa maladresse. Aussi essaya-t-il de se rattraper :

— Après ce qu'Harry a…

Hermione se retourna vivement pour abattre un regard meurtrier sur son époux. Elle allait s'occuper de cela, il n'était pas question de laisser Ron se charger de ce qu'il maîtrisait si laborieusement.

— On s'est dit que tu avais peut-être besoin de parler.

— Après tout, vous le connaissez mieux que moi, soupira Ginny.

— Non, s'exclama Ron.

Hermione s'assit à la table aux côtés de la rouquine, un peu crispée. Son avis sur la question était bien plus partagé, bien plus nuancé.

— C'était vrai il y a longtemps, déclara-t-elle avec douceur.

— Je ne suis pas certaine que ça a changé, Hermione.

Déjà l'époque, il l'avait laissée sur le côté pour s'adonner à sa quête avec ses amis. Cet esprit d'indépendance, il l'avait conservé. Pire, il s'était renforcé avec les années au point où Harry ne partageait que ce qui n'avait pas la plus petite espèce d'importance. L'insignifiant.

— On le connaissait, Ginny.

Ron se contenta d'acquiescer. Il n'avait pas pu ne pas le remarquer. Comme les autres, il avait feint de ne rien voir. Il s'était accordé des excuses, avait prétendu que leur éloignement était causé par leurs carrières respectives, par les aléas de la vie.

Ginny observait ses mains avec un acharnement qui ne lui ressemblait pas. Elle était défaite, affectée par quelque chose qu'elle considérait comme un échec personnel.

— Je crois que l'on s'est tous entêtés à ne pas voir qu'il avait changé.

— Depuis quand ? croassa Ginny. Depuis quand on refuse d'être lucides ?

Hermione cilla. Elle réfléchit à toute allure. Harry s'était renfermé progressivement, sans que personne ne le remarque. Il s'était assombri tout en suivant méticuleusement les ordres qui lui étaient donnés. Le héros irréprochable, il l'était devenu, le parfait exemple du sorcier accompli, il l'était devenu aussi.

Cette façade polie avait terni le véritable Harry, étouffé par ce qu'il accomplissait par convention plus que par envie.

Et tous, même ses plus proches amis, avaient préféré croire que c'était ce qu'il voulait faire de sa vie.

Ce qu'il accomplissait désormais, ce n'était que le reflet d'un rejet violent et trop longtemps intériorisé. Ginny croisa le regard d'Hermione et comprit qu'elle partageait sa pensée.

— Trop longtemps, admit alors la Magicomage.

Trop pour qu'il puisse établir un compte précis.

Un silence se répandit dans le salon douillet du Terrier comme une traînée de poudres. Ce ne serait pas explosif cette fois et chacun réfléchissait à sa face à la situation. Ils pesaient le pour et le contre, cherchaient à ne pas trop s'épargner. Ils l'avaient trop fait au fil des années et voilà où cela les avait menés.

— Ça va s'arranger, Ginny. Tu sais, tous les couples connaissent des mauvaises passes. Regarde, Hermione et moi, on… Bon, ce n'est pas un très bon exemple, mais tu n'es pas la première. Harry va revenir à la raison à un moment ou à un autre et tout rentrera dans l'ordre. Pour vous deux, du moins.

— Je ne sais pas, dit simplement Ginny.

Elle passa une main dans sa crinière rousse et massa ses tempes. Elle n'avait pas beaucoup dormi et ses traits portaient encore les traces de cette nuit calamiteuse.

— Il a changé.

— Ça ne signifie pas que c'est terminé. Regarde par quoi vous êtes passés. La guerre, déjà, rien que ça !

Ginny ne savait pas si leur couple avait effectivement survécu à la guerre. Ou si leur couple, après la guerre, s'était flétri parce qu'il n'était pas fait pour le calme du quotidien. Comme une relation trop passionnelle qui se brûlait les ailes dès lors que le temps s'en mêle.

— Je ne sais pas, Ron. Je crois que je me suis voilée la face et que c'est fini depuis longtemps. J'ai juste refusé de l'admettre.

Et l'admettre de vive voix était à ses yeux une preuve de faiblesse. Elle s'était toujours réclamée indépendante et forte. Voir qu'une part de sa vie lui échappait était impensable, et pourtant… Une part d'elle se sentait résolue, impuissante, presque humiliée, là où l'autre éprouvait une émotion plus nuancée. Comme du soulagement.

Hermione fit glisser ses mains sur la table, récolta une écharde sur la tranche de l'une d'elles et attrapa les doigts de Ginny pour les serrer.

— Ce qu'il se passe en ce moment, commença-t-elle, il faut que l'on prenne une décision ensemble. Je ne sais pas ce qu'il lui arrive, mais si je peux concevoir qu'il ait changé sans qu'on ne s'en rende compte, nous qui pensions si bien le connaître, je…

— Tu ne le reconnais plus, compléta Ron d'une voix sentencieuse.

Ils acquiescèrent.

— Je ne sais pas où Harry a filé, mais Draco a disparu de la chambre dans laquelle je le soignais.

Hermione se garda de préciser que sa démarche n'était ni honnête ni légale. Sa conscience professionnelle avait été partagée entre la nécessité de sauver une vie et celle de la livrer aux autorités magiques.

— Tu penses qui l'a tué ? demanda Ron, une ombre glissant sur son visage.

— Il en aurait été capable après qu'il ait pris son apparence, dit Ginny, qui se rappelait l'incompréhension à son réveil, puis la violence et l'incompréhension encore.

— Je ne crois pas qu'il l'ait tué, contra Hermione. Il a dû l'emmener ailleurs, dans un lieu où on ne le trouvera pas.

— Pourquoi ?

Ron ne comprenait pas. Il avait saisi les raisons de son meilleur ami lorsqu'il lui avait demandé de lui prêter main forte pour coffrer Malfoy une fois pour toutes, mais là… Là Harry avait enlevé le criminel et sa démarche n'avait rien de vengeresse. Il semblait vouloir lui apporter son aide et cette idée paraissait inconcevable aux yeux de Ron, après ce que Draco avait fait.

— Je ne suis pas sûre qu'on peut comprendre, avança Hermione avec prudence. Harry était étrange au contact de Draco. J'ai eu l'impression qui le haïssait, certes, mais qu'il le… fascinait. Je ne sais pas, je ne saurais pas le décrire précisément, mais je n'avais jamais vu Harry comme ça.

— De la magie noire ? demanda Ron. Ce tordu aurait pu l'ensorceler. Ne me regarde pas comme ça, Mione ! Il en est capable. Ne dis pas le contraire !

— Tu ne l'as pas vu, toi. Ce n'est plus le gamin braillard de Poudlard, tout comme Harry n'est plus le héros intouchable d'il y a bientôt quinze ans ! Leurs actes le prouvent, aussi bien dans un cas que dans l'autre. Le Draco que j'ai vu était… ruiné, brisé en morceaux, utilise le terme qui te plaira ! Son corps, son esprit, tout ! Il porte des stigmates dont tu n'as pas idée.

— Comme nous tous !

— Nous sommes libres, nous ! Je ne parle pas de quelques malheureuses traces. Je l'ai à peine reconnu, Ron. Son visage, tout le reste… Il a subi des traitements innommables là-bas, de quoi saboter un homme sain d'esprit. Il a connu les Détraqueurs d'un peu trop près.

— Ils ont été retirés d'Azkaban, rétorqua mollement Ron, plus par désir de souligner son opposition que par réelle conviction.

— Il les a connus tout de même pendant longtemps. Tu te souviens de Poudlard lorsqu'ils étaient là, tu te rappelles combien c'était douloureux ? Imagine-les à côté de toi en permanence, proches au point où tu peux craindre leur baiser à tout instant.

— Moi, je m'en souviens, dit Ginny dans un souffle.

— Ce sont des sévices qu'on ne peut pas imaginer vivre alors qui les a vécus, lui. Ce Draco-là était plus le garçon insupportable qu'on se plaisait à haïr. C'est un homme maintenant, ou du moins ce qu'il en reste !

Hermione haletait et Ron jetait sur elle un regard effaré. Quelle mouche l'avait-elle piqué pour prendre ainsi la défense de celui qui l'avait brimée durant des années ?

— L'homme ne regrette peut-être pas ce que l'adolescent a dit et a fait, marmonna Ron.

— Garde tes conclusions hâtives, Ron. Par Merlin, on n'est pas là pour ça ! Draco a…

— Depuis quand est-ce que tu appelles Malfoy, Draco ?

Hermione eut un soupir théâtral et Ginny grinça entre ses dents :

— Ron, fais-nous le plaisir d'être un peu moins puéril s'il te plaît.

Ron pinça les lèvres, froissé. Le silence qui s'installa lui donna tout le loisir de réfléchir, de peser le pour et le contre. Il ne pardonnait pas à Draco son comportement et il resterait sans doute à jamais le gamin détestable de Poudlard.

Ron prit le temps de dégriser, de se calmer un peu. Il y avait quelques années, cet exercice lui prenait parfois des jours. Désormais, il lui fallait se faire violence pour y parvenir plus vite, plus efficacement.

— On ne peut pas juste laisser faire, avança-t-il finalement.

Hermione acquiesça. Cela pesait sur sa conscience et elle ressentait la brûlure de la honte dès qu'elle croisait le regard de ses supérieurs. C'était d'ailleurs pour cette raison qu'elle avait confié à Ron tous les éléments qui lui échappaient encore.

— On peut le raisonner. Rien ne vaut une bonne discussion, non ? Là, on le couvre juste, on lui épargne pas toutes les merdes qui vont lui tomber sur le coin de la figure lorsque ça se saura.

— Si ça se sait.

— Mais ça se saura ! Il y a des meurtres expliqués sur les bras au bureau des Aurors, l'urgence Malfoy va prendre une dimension qui nous échappera tôt ou tard. On retrouvera Malfoy et Harry court aux devants de graves ennuis s'il continue à se voiler la face.

Ils ignoraient où il se trouvait, ce qu'il faisait. Ils ne savaient pas si Draco le manipulait, si Harry était en danger. Après tout, Ron comme les deux jeunes femmes avaient toutes les raisons du monde de s'inquiéter. Malgré le plaidoyer d'Hermione, Malfoy n'était pas exactement un homme de confiance.

— J'étais allé voir Zabini avec Harry, je pourrais y retourner.

Ginny était dubitative, mais l'idée d'attendre, de patienter bien gentiment, était inacceptable aux yeux de Ron.

— Est-ce que Malfoy est coupable de ces meurtres ? demanda-t-elle.

— Je ne pense pas, répondit Hermione, après s'être pincé l'arête du nez. Il n'est pas en état de tuer quelqu'un. Il était entre la vie et la mort et même si Harry a trouvé un moyen de le soigner…

— Est-ce que tu as une idée d'où il y a pu aller ?

Hermione hésita. Tous les lieux avaient déjà été passés au peigne fin, de Pré-au-Lard à Poudlard en passant par les lieux que les deux hommes avaient pu fréquenter. Si Harry s'y était réfugié, il avait trouvé le moyen d'échapper à la vigilance des Aurors. Sa meilleure amie secoua la tête.

— Si le Ministère de la Magie met à nouveau la main sur lui, il sera coupable. On ne cherchera pas à savoir s'il l'est ou non.

Hermione pinça les lèvres avant de se tourner vers Ron :

— Est-ce que tu penses trouver le coupable ?

— Trouver Malfoy est notre priorité.

— Même s'il n'est pas coupable ?

Ron grinça des dents. Il n'appréciait pas la tournure que prenait cette discussion. Hermione couvait presque cette ordure de Malfoy et il avait presque envie de croire qu'il avait également ensorcelé son épouse.

— C'est ce qu'Harry doit penser, avança Hermione. Qu'ils enfermeront un coupable qui ne méritait peut-être pas ces dix ans d'emprisonnement.

— C'est une erreur, martela Ron, avec force.

— Bien sûr que c'en est une, renchérit Ginny, d'une voix un peu faible, mais nous en sommes un peu coupables.

Le condamner sans penser à la part de responsabilité qui était la leur revenait à tout renier. Là, il était question d'Harry, du jugement qu'ils portaient sur son acte. La situation était infiniment complexe, délicate, et il leur manquait des éléments pour adopter une attitude précise. La seule chose qu'ils pouvaient faire, c'était attendre.

— On n'y est pas étrangers pour autant, ajouta Ginny.

Cette débâcle se justifiait par la faute des uns et des autres.

Ron s'apprêtait à prendre la parole lorsqu'un craquement retentit derrière la porte. Réflexe d'Auror, il bondit sur ses pieds, attrapa sa baguette dans la poche interne de sa robe de sorcier, et se posta à côté de la porte. Il reconnut la silhouette pleine d'entrain de Phil qui protesta :

— Hé, tu ne vas quand même pas me jeter un sort !

— Phil, merde ! Qu'est-ce que tu fiches ici ?

— Une urgence. Je suis allé chez toi, mais il n'y avait personne. Je me suis dit qu'il n'y aurait qu'ici que je pouvais te trouver.

Il se pencha pour entrevoir les deux femmes toujours assises autour de la table. Il leur offrit un large sourire et les salua :

— Bonjour, mesdames. Veuillez excuser cette irruption matinale, mais je vais devoir vous emprunter Ronald.

— Faites, décréta Hermione, avec une légèreté feinte.

Le joyeux luron attrapa le bras de Ron pour l'éloigner un peu. Celui-ci s'immobilisa rapidement, avant qu'ils n'aient le temps de transplaner pour lui demander des explications.

— D'abord tu m'expliques ce qu'il se passe.

— On a besoin de toi au Ministère. En fait, on nous a demandés de rassembler tous les effectifs.

— Quoi ? Voldemort est de retour ?

Une blague de mauvais goût. Pour la première fois depuis qu'il le connaissait, le visage de Phil se durcit. Une ombre s'y établit, bien vite chassée par un sourire un peu plus maladroit.

— Par Merlin, non ! L'alerte a été donnée pour tous les Aurors, réunion d'urgence au Ministère pour tout le monde. D'ici midi, l'information sera officielle.

Le cœur de Ron s'était emballé. Cette fois, au vu de la gravité inhabituelle de son acolyte, il s'attendait au pire.

Et il avait bien raison.

— Des avis de recherche vont été diffusés dans toute l'Angleterre pour retrouver l'assassin de ce type.

— Qui ?

— Draco Malfoy, abdiqua-t-il enfin.


Un chapitre en deux temps, une fois de plus. Harry et Draco semblent assez isolés, à l'écart du reste du monde sorcier. Monde sorcier qui pourrait bien sombrer dans la paranoïa en craignant le retour d'un ancien partisan de Voldemort... Harry est un peu le seul lien qui relie Draco à ce monde, et ce monde à une vérité bafouée.

J'espère que ce chapitre vous a plu. Je vous souhaite une belle semaine !