Une brise d'une fraicheur bienvenue faisait frissonner les feuilles des arbres fruitiers des vergers du château. Jaime et son comparse avançaient vers le hall où le banquet se tenait. Des musiciens jouaient sur une estrade, des dizaines de lanternes multicolores éclairaient la cour et les rues du village adjacent. Il semblait que tous les habitants du lac rouge se soient réunis pour faire la fête et danser sous les étoiles. Jaime soupira en voyant ce balourd d'Osmund déjà accaparé par le vin et les filles qui lui en proposait. Il devrait affronter la maitresse des lieux seul. Il avait beau être le type d'homme à n'être jamais impressionné par rien, cette femme lui avait laissé une étrange sensation dans les os. S'il n'avait décelé nulle trace de la folie paranoïaque d'Aerys dans son comportement, son aplomb l'avait désarçonné bien plus que son œil violet ou ses mèches d'argent. Il n'avait ressenti aucune malveillance en elle, plutôt le ton moqueur et l'assurance de quelqu'un sur de ses forces. Ou de son bon droit ?
Il ne put aller plus loin dans ses réflexions, un serviteur lui désigna lady Crane, debout une coupe à la main, en grande conversation avec un mestre et ce qui ressemblait à un soldat. Jaime hoqueta de surprise en la découvrant parée, non plus comme une servante, mais telle une véritable princesse de Lys. Une robe de mousseline blanche, aux manches si longues et évasées qu'elles semblaient des ailes, très largement décolletée en pointe, le corsage entièrement brodé d'or et de pierres précieuses. Jaime aimait trop Cersei pour être sensible aux charmes des autres femmes mais même un aveugle aurait reconnu que lady Crane était une des plus belles femmes de Westeros.
- Ser Jaime, permettez-moi de vous présenter l'un de mes mestres, Gawin et le capitaine de ma garnison, Ser Rickard.
Jaime hocha la tête en guise de salut aux 2 hommes qui en firent autant.
- Ser Osmund n'est pas avec vous ?
- Je crois qu'il est déjà sous le charme de votre demeure ma lady. Et des beautés qui s'y trouvent.
- Nul ne saurait le lui reprocher. Et vous, rien n'a trouvé grâce à vos yeux pour que vous ne délaissiez pas votre royal devoir ?
- Pardonnez-moi ma lady, mais je pense me trouver en ce moment même face à ce que le lac rouge a de plus beau à offrir.
- Ser Jaime, on ne m'avait pas dit que votre langue était aussi douce que votre épée est affûtée, sourit Enora d'un air charmeur. Allons, ne perdez pas votre temps en flatteries inutiles. Allons profiter un peu de la fête, permettez-moi d'être votre guide.
- Ce serait un honneur ma dame.
Jaime offrit son bras à lady Crane et ils commencèrent à se promener parmi les danseurs. La première chose qui le frappa fut l'évidente dévotion des habitants du village envers leur dame. Ils ne pouvaient faire 10 pas sans être arrêtés par des paysans invitant leur maîtresse à venir goûter leur dernière récolte ou des marchands proposant leurs plus belles étoffes. Partout, les gens buvaient à la santé de lady Crane qui répondait toujours chaleureusement, semblant connaitre les noms, les histoires de tout le monde.
Bientôt pourtant, leurs pas les menèrent dans le verger, à l'écart de la fête. A la lueur de la lune, Jaime observait plus intensément la femme à son bras, tandis qu'elle énumérait les variétés de fruits cultivés ici. Elle était belle, indéniablement, mais loin d'avoir les traits aussi parfaits que Cersei. Son charme devait beaucoup à ses yeux vairons et sa chevelure étrange, avec quelque chose en plus, que Jaime n'aurait su définir, un magnétisme étrange, une sensualité discrète qui se manifestait dans ses manières sans la fausse pudeur de demoiselles élevées par des septas, l'intuition que l'homme à qui elle ouvrirait ses bras serait un homme heureux. Pourtant, un peu plus tôt, à la lueur des torches, il avait pu deviner des craquelures palpitant sous le masque. Une fine cicatrice, provoquée par une lame tranchante, partait de sous l'oreille gauche et suivait la ligne de la mâchoire jusqu'à presque atteindre le menton. Il pouvait sentir sur son bras des endroits calleux dans la paume de la petite main appuyée sur lui. Pas le genre de chose qu'une jeune lady arbore normalement. Ils étaient seuls sous les arbres et Jaime remarqua que lady Crane l'observait.
- Alors chevalier dites-moi : vous croyez toujours que je suis venue à Westeros pour prendre le trône de fer ?
- A vous de me le dire ma lady. Vous m'avez promis la vérité, je suis là pour l'entendre.
- Si vous étiez à ma place, vous partiriez de cet endroit magnifique, la demeure de vos ancêtres, où tous vous aiment et vous respectent pour entrer en guerre dans l'espoir de s'asseoir sur un trône inconfortable, au milieu de vipères assoiffées de pouvoir dans une ville puant la merde ?
Au mépris dans la voix d'Enora, Jaime grimaça. Puis il pensa à Castral Rock, que ni lui ni son frère n'avait revu depuis la mort de leur père, restant à Port Réal, lui pour Cersei, Tyrion pour… qui sait pourquoi ?
- Peut être le ferai je si je pensais que le trône me revenait de droit. Que le roi Robert n'était qu'un usurpateur arrivé au pouvoir après avoir tué ma famille.
Le sourire de lady Crane parut presque triste. Elle se dégagea du bras de Jaime, alla cueillir un abricot et s'assit sous l'arbre, invitant son interlocuteur à la rejoindre.
- Vous à Westeros avez une vision très limitée de ce qu'a pu être Valyria. Les Targaryen ont débarqué sur vos côtes et vous ont soumis et depuis pour vous, rien d'autre n'a existé. Ils étaient les seuls à avoir des dragons et à les dresser, ils se sont emparés de vos terres et vous les avez remerciés quand ils ne vous ont pas réduits en cendres. Aegon et ses sœurs ont bien construit leur mythe. Ils vous ont fait oublier qu'à l'époque de la grandeur de Valyria, leur famille n'avait aucun pouvoir et c'est ce qui les a poussés à Peyredragon, bien plus que la prophétie de Daenys. Mais cela ne cadrait pas avec la légende d'Aegon le conquérant alors personne ne l'a su. Les Targaryen se sont bâtis un statut de dieux vivants, cultivant la doctrine de l'exceptionnalisme avec leurs dragons et leurs mariages consanguins. Au-dessus des simples mortels que vous êtes. Etes vous allé dans les possessions Ser Jaime ?
- Jamais.
- Ce qui a tant alarmé le roi Robert chez moi ne surprend personne de l'autre coté du détroit. Tous, nobles comme mendiants, ont dans leur entourage quelqu'un avec les cheveux argentés et les yeux violets. Ma propre mère a fait sa fortune là-dessus. Chez elle, le sang valyrien a été bien conservé et elle aurait pu être l'image de Rhaenys ressuscitée. Les rois dragons étaient légion et certains auraient fait passer Balérion la terreur pour un chaton. Mon aïeul était de ceux-là.
- Le fléau a frappé Valyria il y a plus de 300 ans. Même si des habitants ont survécu à Lys, les mariages avec d'autres races auraient dus effacer toute trace de sang de dragon en vous. Vous êtes la preuve que même une femme 100% valyrienne ne transmet pas entièrement ses caractéristiques à ses enfants quand elle épouse un andal.
- Pourquoi croyez-vous que les Targaryen se mariaient entre frères et sœurs ?
- Pour préserver la pureté du sang justement.
- Parce que le leur était faible. Ils en étaient conscients et ils ont tout fait pour le préserver, pour garder leur pouvoir jusqu'à créer des monstres. A Valyria, les mariages consanguins étaient les derniers recours des familles dont la ruine approchait. Les familles puissantes n'en ont jamais eu besoin. Le sang du dragon perdure toujours et finit inévitablement par prendre le dessus malgré les générations qui défilent.
- Tout ça est bien beau ma lady, et je vous remercie pour la leçon d'histoire mais si je vous suis bien, je suis venu chercher une Targaryen uniquement pour trouver pire.
- Pire ?
- Plus puissant qu'Aegon, donc plus dangereux si je suis votre raisonnement.
- Je suis la fille d'un petit banneret du Bief et d'une putain, je n'ai aucun droit sur le trône de fer. Et je n'ai pas 3 dragons.
Lady Crane soupira et appuya sa tête contre le tronc de l'abricotier en fermant les yeux. Elle eut soudain l'air si épuisé que Jaime dut réprimer une pointe d'inquiétude.
- Je descends par ma mère de la lignée des Melinor. C'était l'une des familles les plus puissantes à l'apogée de Valyria. Ils avaient des dragons bien sur mais ils étaient surtout connus pour être alchimiste et pratiquer la magie du sang. Lors du fléau, quelques fils cadets étaient partis à Lys s'amuser et cela sauva la lignée. Bien des générations plus tard, Amala, la perle de Lys accueillit dans sa couche un seigneur aventurier et me voici. Je suis la seule de ma fratrie à n'être pas entièrement une copie de ma mère. Je fus donc rejetée et cela me sauva du destin de courtisane. Mais je sais d'où je viens, Amala y a veillé. J'ai entendu les histoires de nos aïeux tous les soirs durant mon enfance.
- Pourtant vous les haïssez, souffla Jaime malgré lui.
- Je ne pense pas les haïr. Cela ne servirait à rien. Je ne renie pas ce que je suis. A quoi bon ? je sens le sang du dragon en moi, je sais ce qu'il est capable de faire. Ma mère était valyrienne. C'était une pute qui m'a rejeté parce que je ressemblais à mon père et m'a chassé quand elle a eu peur de ce que son propre sang pourrait lui faire si il se retournait contre elle. Mon père était un seigneur bon et juste qui a traversé la moitié du monde pour me retrouver, qui m'a donné son nom et son respect. Son amour. Je n'ai fait que choisir mon camp Ser Jaime. J'ai décidé que la puissance du sang du dragon ne servirait pas à détruire mais à protéger et servir.
Jaime ne trouva rien à répondre. Enora le regardait droit dans les yeux, avec encore cette bienveillance qu'il commençait à reconnaître. A nouveau, il ressentit le besoin viscéral de protéger cette jeune femme douce et mélancolique. Il voulut lui dire de rester cachée là, dans son château perdu au milieu des champs et de n'en jamais sortir. Le monde n'était pas prêt pour elle, ils seraient fascinés et chacun voudrait une part d'elle, la réduisant à néant. Il l'imagina un instant au donjon rouge, elle si franche et directe, ne prenant pas la peine de dissimuler ses pensées et ses sentiments. La seule idée de Baelish lui tournant autour lui donna la nausée. Enora se releva, s'approcha de lui et lui posa la main sur la joue, déclenchant un frisson dans l'échine du chevalier.
- Vous ne pouvez pas me protéger Jaime. Personne ne le peut. N'ayez crainte, je connais parfaitement les menaces qui attendent dans l'ombre. Je n'ai pas survécu aux hordes dothraki, aux sortilèges d'Asshai et aux forges de Qohor pour être tuée par des murmures. Je sais prendre soin de moi, vous aurez bientôt l'occasion de le constater. Votre rôle à vous est de veiller sur le plus grand roi que Westeros n'aura jamais. Le dragon et le lion se protègent ensemble.
Jaime resta figé. Elle a lu dans mon âme, comment fait-elle ça ? et surtout que peut-elle y voir d'autre ? des éclats de rire leur parvinrent aux oreilles. Lady Crane ota sa main de la joue de son invité et regagna une attitude toute bienséante. Désorienté, Jaime tourna la tête pour apercevoir Osmund trousser une servante grassouillette dans les fraisiers. Enora suivit son regard et pouffa.
- Moi qui avais envie d'une tarte aux fraises pour mon déjeuner demain, l'envie m'est passée.
- Je suis désolé ma dame, du comportement de mon…
- Je vous en prie Ser Jaime, il n'y a aucune offense. N'oubliez pas que je viens de Lys. Là-bas, l'amour est une offrande aux dieux. Laissons-les s'amuser. Cette conversation m'a donné soif, m'aiderez vous à regagner le buffet ?
- Comme il vous plaira.
Un peu plus tard, retiré dans sa chambre, Jaime écrivit un message destiné au roi : « la fille n'est pas un vrai dragon, aucune menace, aucun intérêt ». il espérait qu'avec ça, la curiosité de Robert s'éteindrait et qu'il ne viendrait pas jusqu'au lac rouge évaluer la menace par lui-même. C'était la seule chose qu'il pouvait faire pour la protéger. Même si, en s'endormant, il ne put s'empêcher de se demander s'il ne tenait pas le roi éloigné de lady Crane pour le protéger lui et non la maîtresse des lieux.
