Sale manie
Raphaël avait une sale manie. Une vraie sale manie, tous ses frères vous le diront.
Il ne quittait que très rarement son cabinet, et quand c'était le cas, c'était pour se rendre à la maison où cohabitaient les quatre archanges dans une entente plus ou moins cordiale.
Si l'on oubliait les disputes incessantes entre Michel et Lucifer à propos de tout et n'importe quoi, les bêtises de Gabriel qui semblait développer une imagination effrayante pour un enfant de sept ans et le ballet pas toujours discret des conquêtes de l'Etoile du Matin qui se succédaient dans sa chambre de nuits en nuits, on obtenait une ambiance qu'on pouvait qualifier de plutôt calme.
Ce jour là, Raphaël était seul dans la maison. Et comme à chaque fois qu'il était seul, il ne pouvait s'empêcher de laisser libre court à sa fameuse manie sans crainte de subir les foudres de sa fratrie. Il avait décidé de s'accorder un peu de repos, d'entamer un sevrage de caféine pendant au moins une semaine et de paresser sur le canapé sans rien faire d'autre que de gribouiller dans son carnet de croquis qu'il avait délaissé trop longtemps.
Le Guérisseur avait certes quelques défauts mais rien ne l'handicapait plus au quotidien que sa timidité maladive. Manque de bol pour quelqu'un qui passait ses journées à voir défiler des gens malades dans son cabinet. Pourtant, assez étrangement, dans le cadre de son travail, il maîtrisait parfaitement bien les choses. Il avait le contrôle.
Là où ça se corsait, c'était quand il devait mettre le nez dehors pour quelque raison que ce soit. Là, il ne contrôlait plus rien et ça le terrifiait. Un ange lui demandait son chemin ? Il se liquéfiait sur place. Porter un message à l'un de ses frères à travers le Paradis ? Ses ailes devenaient aussi molles que du coton. On l'invitait à se joindre à une sortie ? C'était la mort assurée.
Bref, quand Raphaël devait se trouver face à une personne autre que l'un de ses frères, en dehors du cadre de son travail, il paniquait. Alors les seuls endroits où il se sentait lui-même, c'était dans la maison qu'il partageait avec sa fratrie ou dans son cabinet qui fleurait bon le café et l'antiseptique.
Ses frères étaient parfaitement conscients du malaise que le brun éprouvait à être en société. Ils comprenaient sa timidité, la pudeur extrême qu'il mettait dans ses relations avec les autres et même son besoin de rester seul la plupart du temps.
Mais ça, ils ne comprenaient pas.
Quand Lucifer ouvrit la porte d'entrée un peu plus tard, les bras chargés de sacs en plastique, et qu'il vit son frère sur le canapé, il poussa un juron sonore et lâcha tout ce qu'il avait dans les mains pour s'en couvrir les yeux.
- Putain, RAPH ! Mais merde, à la fin ! Tu pourrais au moins mettre un caleçon !
Oui, Raphaël avait une sale manie. Une vraie sale manie qui avait tendance à rendre ses frères dingues.
