Chapitre 3
Un jour pâle se leva. Ma nuit n'avait pas été aussi paisible que je l'avais espéré entrecoupée à de nombreuses reprises par des réveils brusques qui me tiraient du sommeil en sursaut et en sueur. Les rêves avaient continués, telle une litanie décousue et sombre mais je ne me souvenais de rien, aucune image, aucun souvenir, ni même une minuscule bride d'informations. Rien. Le néant.
Avant que les autres ne se réveillent, je décidais que prendre une douche ne serait pas du luxe après mes excès de transpiration nocturne. Quelle heure pouvait-il être ? Il n'y avait pas d'horloge dans la pièce, ni de réveil et je n'avais pas même une montre.
J'écartais les draps afin de sortir mes jambes une à une. Mes rotules firent un peu de résistance mais j'étais soulagée de constater que j'y parvins sans trop d'efforts. Je m'avançais sur le bord du lit et mes orteils entrèrent en contact avec le carrelage glacé. Je me hissais avec précaution hors de ma couche afin de me tenir debout, mais ces satanés genoux flanchèrent. Mes jambes et le reste de mon corps se mirent à osciller dangereusement. Comme je le redoutais, le tout finit par s'affaisser sur le sol, tel un château de carte. Je jurais intérieurement. Plutôt mourir que devoir m'en remettre à l'un d'eux pour prendre ma douche ! Il était tout à fait hors de question qu'Alice doive m'aider.
Je me relevais maladroitement, parvenant tant bien que mal à avancer à genoux. Je me traînais laborieusement en direction de la salle de bain. Par chance, la porte n'était pas fermée. Je la poussais pour constater avec effarement qu'il n'y avait non pas une douche, mais une énorme baignoire. J'agrippais le rebord pour m'aider à me hisser sur mes jambes et au prix d'un gémissement douloureux, je parvins à m'assoir dessus.
Quelqu'un frappa soudain à la porte de la chambre. Je me figeais. J'entendis le bâtant s'ouvrir et une voix que je reconnue immédiatement m'appela :
_ Bella, où es-tu ? Bella ?
Le médecin fit son entré dans la salle de bain et me vit assise sur la baignoire.
_ Oh ! Pardonne-moi, je pensais… Je craignais que tu te sois fait mal. Mon bureau n'est pas loin, je travaillais lorsque je t'ai entendu tomber.
Il semblait inquiet :
_ Tout va bien ?
J'affirmais.
_ Tu as besoin de quelque chose ? Tu veux que je dise à Alice de venir t'aider ?
Je secouais la tête pour qu'il comprenne que non.
_ Tu es sûre ?
Je refusais à nouveau, catégorique.
_ Bon, je te laisse dans ce cas. Excuses-moi encore une fois.
Il ressortit aussi vite qu'il était entré et referma soigneusement la porte. Je soufflais soulagée et me tournais avec précautions pour ouvrir les robinets. Prendre un bain allait m'aider à me détendre mais je devais d'abord réussir à ôter l'affreuse chemise de nuit de l'hôpital.
Bon… baissant les yeux, j'en hottais les boutons un à un. J'écartais les bras pour retirer les manches une à une avec autant de souplesse qu'une octogénaire arthrosée. Je m'appuyais sur le rebord de faïence d'une main, pour tenter de me soulever afin de retirer le tissu entièrement. Mes doigts ripèrent sur la surface lisse suivit par mes cuisses. Je perdis l'équilibre, emportant dans ma chute bouteilles de shampoing et gels douche. Je m'étalais de tout mon long sur le sol, face contre terre et complètement nue.
Un cri douloureux s'échappa de ma bouche lorsque ma poitrine déjà endolorie et mon front heurtèrent lourdement le carrelage. Le choc me coupa le souffle et il me fallut plusieurs secondes avant de parvenir à reprendre mon souffle. Mon crâne déjà cotonneux protesta douloureusement. Des tâches sombres obstruèrent un instant mes yeux.
Comment allais-je me relever maintenant ?
Des bruits de pas me sortirent de mon énervement.
_ Alice attend !
_ Non, tu ne devrais pas venir ! Recules !
Les voix se rapprochèrent dangereusement. La porte de la salle de bain s'ouvrit sans qu'on prenne la peine de frapper. Avais-je crié si fort que ça ? Je hoquetais, entendant mon cœur perdre toute mesure. Mon visage me brûla atrocement.
_ Mon dieu, Bella ! Que c'est-il passé ? Tu n'as rien ?
Je voulais fuir, me cacher, creuser un trou et disparaître, me retrouver n'importe où mais pas ici, allongée par terre et nue comme un vers ! Pas devant cette Alice.
Je tendis dans un dernier geste désespéré le bras pour essayer d'attraper ma chemise de nuit, restée sur le rebord de la baignoire. Mes doigts l'effleurèrent à peine, trop loin, trop courts. Le tissu m'échappa et glissa de l'autre côté de la baignoire pour atterrir dans l'eau. Je jurais à nouveau, horriblement mal à l'aise.
Ils s'approchèrent de moi, et je vis les genoux d'Alice se poser sur le sol. Je n'osais bouger. Je ne voulais pas me retourner. Rien que l'idée qu'ils puissent déjà avoir une vue plus qu'équivoque sur mon postérieur ne m'enchantais pas le moins du monde. Une deuxième paire de genoux, moins chétifs que les premiers, se posa dans mon champ de vision.
Oh, mon Dieu !
Il était là. Edward. Il… Il me voyait comme ça.
_ Je t'avais dis d'attendre dehors ! Sors tout de suite !
_ Enfin Alice c'est ma f… Elle allait l'être et je ne suis pas très emballé que tu la vois toi-même dans cette tenue !
_ Oui, mais je suis une femme ! Elle va être affreusement mal maintenant que tu es là !
Je fermais les yeux, terriblement honteuse, le corps tremblant. Ma nudité était au centre de l'attention. Je ne pouvais être plus mal à l'aise.
Quelque chose me recouvrit, puis m'enveloppa. Deux mains puissantes et froides me soulevèrent du sol avec précaution. Ma joue reposa contre un torse que je devinais être le sien et mon trouble redoubla. Je rouvrais les paupières, tentant de me dégager de ses bras, mais il ne fit rien. Mes yeux dérivèrent désespérément vers Alice. Elle comprit aussitôt mon malaise.
_ Bon. Je m'occupe d'elle : tu peux sortir.
Alice se leva, coupa l'eau de la baignoire et remit en place la ribambelle de bouteilles qui m'avaient accompagnés dans ma chute. Se retournant, elle constata qu'il était toujours là, me tenant dans ses bras avec détermination.
Mon cœur tressauta d'appréhension. Que comptait-il faire de moi ?
_ Edward ? reprit-elle.
_ Alice s'il te plait.
_ C'est de la folie ! Carlisle n'est pas d'accord. Il désapprouve. Ce n'est pas une façon de procéder. Ca ne se fait pas !
Quelle façon ? De quoi parlaient-ils ? Qu'est-ce qui se passait ? Qu'est-ce qui allait m'arriver ?
Mon souffle se fit rauque et les battements de mon cœur eurent de nouveau quelques accélérations frénétiques. Je dévisageais Alice sans comprendre, cherchant une quelconque explication à leur échange. Elle se tourna dans ma direction et demanda :
_ Bella : veux-tu que se soit Edward qui t'aide à te laver ?
Je m'apprêtais à secouer vigoureusement la tête en signe de désaccord, mais mes prunelles furent soudainement happées vers les siennes. Leur ambre dorée me liquéfia sur place et je me retrouvais prise au piège, sans voix ni libre arbitre. Mes résolutions, ma détermination fondirent comme neige au soleil et je restais bêtement là, à le regarder moi aussi, partagée entre craint et fascination.
_ Bella ?
_ Tu vois que ça ne la déranges pas, murmura-t-il toujours en me fixant avec sérieux.
_ Arrêtes de la regarder et voyons voir sa réponse si je lui repose la question ! Fulmina-t-elle.
J'avais l'impression d'être un jouet. Un jouet qu'ils se disputaient.
_ Bella !
Son cri me fit tourner la tête dans sa direction, m'arrachant à l'hypnose dans laquelle j'étais plongée.
_ Réponds-moi : veux-tu oui ou non que je te laisse seule dans cette salle de bain avec lui ? Veux-tu que se soit Edward qui retire ta serviette, qui te voit et qui te lave ?
_ Dit comme ça évidemment, elle n'aura aucun mal à se rallier à ta cause, gronda-t-il, ses bras se resserrant autour de moi.
Je ne voulais qu'aucun d'eux me voit, je voulais qu'ils s'en aillent, l'idée d'avoir besoin de leur aide me rendais impuissante. Je détestais cela.
_ Ou préfères-tu peut-être que se soit Alice qui se charge de toi ? contra-t-il : elle te lavera je ne sais combien de fois, te limera les ongles, te mettra du vernis, du maquillages, t'habilleras sans que tu ne puisse choisir par toi-même quoi mettre, changera une bonne cinquantaine de fois ta tenue avant de trouver quelque chose qui lui convienne, à savoir une robe t'arrivant à peine à mi-cuisse, ou une jupe de même longueur assortie d'un haut n'en faisant montrer plus qu'il n'est permis d'en imaginer ? Veux-tu qu'Alice s'occupes de toi ?
_ Dit comme ça évidemment, elle n'aura aucun mal à se rallier à ta cause! Rétorqua-t-elle avec sarcasme.
Elle se leva, bras croisés et tourna les talons pour regagner la porte :
_ Puisque c'est comme ça : va y, lave la ! Mais que je ne l'entende pas se plaindre après !
Point de vue Edwardien
Un long silence s'abatis dans la pièce lorsque ma sœur la quitta. Anxieux, j'abaissais mon regard vers Bella, recroquevillée entre mes bras. Ses prunelles tintées de peur m'alarmèrent. Je jaugeais un instant son teint livide, prêt à changer d'avis, prêt à la remettre finalement à ma sœur. Après tout, de quel droit me permettais-je pareille attitude ? Qu'est-ce qui m'autorisait, moi plus que quelqu'un d'autre à me comporter de cette manière avec elle?
_ Si tu préfères qu'Alice t'aide pour ta toilette, dit le moi franchement. Je pense être en mesure de le comprendre.
Ses yeux me dévisagèrent, confus. Elle ne dit rien, enfin, n'essaya pas de me communiquer par quelque geste que ce fut, une affirmation ou une dénégation éventuelle. Je pris donc son silence pour un oui. D'une main, je me saisi au hasard d'une bouteille de bain moussant, je pressais le flacon et en versais un peu dans l'eau chaude de la grande baignoire. Reposant le tube, je retirais le couvercle d'un vase en cristal, posé sur le rebord de faïence, et en tirait une bonne poignée de sel de bain. Les petits grains colorés coulèrent dans l'eau à pique en une pluie multicolore avant de fondre et se dissoudre totalement. Je remontais ma manche et agitais énergiquement le bras dans l'eau, jusqu'à ce qu'une épaisse mousse blanche et parfumée recouvre la surface. Je me tournais enfin vers elle, qui avait observé minutieusement le moindre de mes mouvements.
_ Voilà, tu pourras ainsi te cacher sous la mousse. Je comprends ta gêne face à moi, mais n'aie pas honte.
Sa bouche s'entrouvrit, mais elle ne parvint pas à parler assez fort pour que je puisse comprendre. Portant une main à sa gorge, elle grimaça avant que je ne l'entende déglutir, essayant à nouveau de s'exprimer, en vint. Bella abandonna et ses lèvres se refermèrent de nouveau alors qu'elle baissait la tête.
_ Bien, fis-je je vais te mettre dans l'eau maintenant. Tu es prête ?
Son cœur eu quelques soubresauts désordonnés et très audibles pour moi. Je vis ses joues se couvrir d'un rose soutenu, qui gagna peu à peu l'ensemble de son visage puis de son cou. Ses doigts tremblèrent un peu contre mon torse lorsque je défis le nœud de la grande serviette qui la cachait encore à ma vue. Garder mon sang-froid et la maîtrise de mes émotions était un défit dur à relever ces derniers temps, avec le comportement qu'elle avait à mon égard, sa réserve et sa crainte. Mais rester maître de moi fut encore plus dur lorsque les pants du tissu découvrirent brusquement son corps gracile et tremblotant.
Tout se passa très vite bien sûr, mais même une brève seconde me fut largement suffisante pour entrevoir sa peau laiteuse à la sensualité troublante. Je forçais mon regard à remonter, à ne pas s'égarer, me faisant violence, pensant que cela ne manquerait pas d'appuyer ma perversion à ses yeux si par malheur elle surprenait les miens à s'attarder sur elle. Je la saisis, un bras enroulé autour de son dos, l'autre passé sous ses genoux. Je plantais mes prunelles dans les siennes, et la soulevais avec précautions du sol pour la plonger dans l'eau savonneuse et parfumée.
Elle resta ainsi un moment, belle, ingénue et immobile. Ses grands yeux me fixèrent un bref instant et elle contempla la mousse épaisse qui l'entourait. Je repris un peu de contenance et lui tendis un gant que j'avais au préalable enduit de savon.
_ Veux-tu essayer toute seule pour commencer ? Questionnais-je en l'observant.
Un bref hochement secoua sa tête et elle se saisit du gant qu'elle enfila dans sa main. Assi sur le rebord, je la regardais faire. J'observais la manière dont le tissu spongieux et humide avait de glisser le long de ses bras, l'un après l'autre. Je déglutis difficilement quand il se rapprocha de ses clavicules, les recouvrant d'une mince pellicule savonneuse et odorante. Il descendit un peu plus le long de son sternum, mais s'arrêta.
Je relevais les yeux, confus et honteux de la reluquer ainsi, m'arrêtant à subir le courroux de son regard indigné. Son visage était crispé, ses lèvres pincées et une ride barrait son front. Elle ne me voyait pas, elle fixait le gant qu'elle tentait de faire passer sur sa poitrine, dissimulée en-dessous la mousse.
Une plainte silencieuse sortie de sa bouche, un sifflement aigu qui m'hérissa.
_ Tu as mal ? C'est douloureux lorsque tu appuies dessus ?
Elle affirma éloignant son gant.
_ Il peut s'agir d'un problème au niveau de la cage thoracique, un léger enfoncement du sternum.
Une peur sourde s'insinua malicieusement en moi. Quelque chose avait peut-être échappé aux médecins ? A mon père ? Pareille perspective, pareille conjecture semblait improbable. Etait-ce le contre coup de sa récente chute ? Mes paroles sortirent de ma bouche avant même que je ne les analyse :
_ Je peux voire ? Je peux regarder ?
Son bras gauche rapprocha la mousse contre elle et ses yeux évitèrent les miens. Elle secoua la tête négativement.
Je me mordis les joues, m'insultant mentalement de ne pas avoir fait plus attention un peu plus tôt, au lieu de la déshabiller des yeux. Quel imbécile je faisais !
Bella continua, les grimaces déformant de temps à autres son visage. Ses yeux me fixèrent alors. Le rose de ses joues fut transformé en un rouge plus vif, et ses sourcils se froncèrent sur ses yeux, qui semblaient me jeter des éclairs. Je reculais prudemment et lui tournais promptement le dos.
_ Je m'excuse, sincèrement.
Je soupirais, mes yeux roulants dans leurs orbites. Elle ne me faisait déjà pas confiance et je ne faisais rien pour arranger pareil état d'esprit chez elle.
J'attendis quelques minutes patiemment avant de la questionner.
_ Arriveras-tu à laver tes cheveux ? Veux-tu de l'aide ?
Je me tournais dans sa direction alors qu'elle approuvait d'un hochement de tête. Rapidement, je passais un peu d'eau à l'aide de la paume de douche sur sa tête et me saisis de sa bouteille de shampoing habituelle. Pressant le flacon, j'en déposais une noisette sur son crâne et commençais à frotter son cuir chevelu.
Immobile elle se laissa faire, sans broncher. Recommençant ce manège une deuxième fois, je m'apprêtais à rincer de nouveau son crâne quand soudain, sa main me stoppa. Elle s'était figée. Un air indescriptible sur son visage, elle porta une main sur le sommet de sa tête et recueillit un peu de mousse entre ses doigts. Enfin, elle porta le tout à son nez et huma l'odeur dégagée avec concentration.
Ses yeux se fermèrent un moment et je restais parfaitement immobile, hagard et impatient. Que se passait-il ? L'odeur lui rappelait-elle quelque chose ? Un souvenir ? Une bride de mémoire ? Une impression ?
Ses paupières se rouvrirent, me fixant un moment.
_ Que se passe-t-il ?
Je tentais de réfréner cette touche d'espoir qui envahissait même ma voix, en vint. Elle désigna la mousse, la passant sous mes narines qui se dilatèrent sous l'odeur de freesia et de fruits rouges.
_ Oui ? Qu'il y a-t-il ? Cela te fait penser à quelque chose ? Cela t'évoque une image ?
Des sursauts d'impatience m'agitèrent alors qu'elle humait sa main une nouvelle fois avant d'hocher la tête.
_ Quoi ?! Qu'est-ce que c'est?
Elle tenta de parler, de le dire mais n'y parvint pas. Je me levais en trombe, allant chercher le petit carnet dans la chambre avant de revenir pour le lui donner, ainsi que son crayon. Elle s'en empara et je lisais par-dessus sa main, trop pressé pour attende qu'elle termine.
« Une odeur familière. Ce shampoing m'appartient ? »
_ Oui, affirmais-je souriant de toutes mes dents.
Elle griffonna de nouveau :
« J'ai une impression bizarre, de déjà vue. Mais je n'arrive pas à savoir quoi. »
Je terminais de la laver. Elle resta songeuse alors que je lui frottais le dos et les mollets avant de l'aider à se rincer les cheveux. Sans la regarder, je l'enveloppais dans une serviette avant de la mener dans la chambre, la déposant sur le lit. Ses bras blancs s'enroulèrent autour de la serviette, la maintenant en place alors que je fouillais ses armoires histoire de lui trouver quelque chose.
On toqua à la porte et le bâtant s'ouvrit. Alice débarqua avant que je ne puisse rien dire ou faire. Ses yeux me fixèrent d'un air entendu avant de se tourner vers Bella :
_ Je vais t'aider à t'habiller.
Je refermais le tiroir que je venais d'ouvrir et quittait la pièce sans faire d'histoires le regard de ma sœur ne m'avait pas trompé, quelque chose leur avais mit la puce à l'oreille, quelque chose m'avais trahit. Un bruit entendu, celui de son cœur peut-être. Son gémissement me revint en mémoire et une sueur froide me grimpa le long du dos.
Pour qui allais-je passer maintenant ?
