La curiosité


Mes mains, crispées autour du drap, étaient moites, mon corps parcouru de frissons, envahit de sentiments et de ressentis contradictoirement opposés. Mon ventre était une boule de nœuds, serrée et douloureuse qui s'agitait sans arrêt.

Les minutes défilaient sur l'écran du réveil, posé sur la table de nuit qui jouxtait la chaise sur laquelle Edward avait pris place. Chaque fois que je vérifiais l'avancement de l'heure, mes yeux croisaient immanquablement les siens, luisants dans le noir. Il m'observait depuis le début, pour ne rien arranger, et j'avais la désagréable impression que chacun de mes mouvements, que chacun de mes souffles étaient passés au crible. Il me faisait un peu peur je le confessais, dans le noir. Une atmosphère différente – étrange – émanait de sa personne. Cela étant, peut-être n'étais-je plus tout à fait objective à son sujet après avoir vue cette bête, ce loup énorme se transformer dans ma chambre. Un frisson m'hérissa.

_ Qu'est-ce que tu as ? Souffla-t-il soudain.

Sa voix, pourtant douce, me fit faire un tel bond que le matelas en fut secoué.

_ Tout va bien, il ne reviendra pas cette nuit maintenant qu'il me sait ici. Dors Bella, il est passé une heure du matin.

_ Déjà ? Fis-je niaisement.

_ Carlisle à bien spécifié que si tu comptais revenir chez Charlie, tu devais te reposer et il entendait par là un minimum d'heures de sommeil. Il faut que tu dormes, ce serait plus raisonnable.

_ Je ne suis pas fatiguée.

Justifier ma conduite et paraître le moins ridicule – ou la moins paranoïaque – possible à ses yeux étaient une priorité.

_ Tu es piètre menteuse, comme toujours. Cela n'a pas changé.

Je sentis mon visage s'empourprer. J'étais stupide de croire qu'il se laisserait berner si facilement. Il voyait bien que j'étais une véritable pile électrique depuis que cet inconnu avait quitté la chambre. Les nerfs sans doute me maintenaient éveillés, mais mon corps montrait déjà des signes de faiblesse et la fatigue commençait à avoir raison de mes yeux. Je décidais de faire dévier la conversation :

_ Comment étais-je ? Avant l'accident.

Il se redressa sur la chaise:

_ A savoir ? De quel domaine parles-tu ?

_ Je ne sais pas trop… Mentalement ? Relationnel ? Comment me comportais-je avec les autres ? Avec mon père, les Cullen, Alice, avec toi…

Le dernier mot resta en suspend un court instant et je me mordis la lèvre, nerveuse. Je remontais la couette sur le bas de mon visage. Il prit son temps pour répondre.

_ Tu n'aimes pas être sous le feu des projecteurs, comme tu te plais souvent à le décrire. Tu n'apprécies pas que les gens te porte trop attention. J'ignore si c'est parce que tu n'aimes pas ça tout simplement ou parce que tu te sens gênée, redevable, envers eux. Tu es timide parfois, tu rougis facilement aussi…

Mes joues me brûlèrent derechef et il étouffa un petit rire. Co… Comment savait-il ? Il était troublant de se sentir aussi transparente.

_ Tu t'entends bien avec ma famille, ils ont tous une impression très positive de toi et ce bien avant les présentations officielles. Rosalie exceptée… ajouta-t-il sombrement.

Je voulus ouvrir la bouche, mais il poursuivit sans m'en laisser le temps :

_ Alice et toi êtes devenue proches, elle t'a rapidement considéré comme son amie, bien que tu n'apprécies guère son penchant extrême pour le shopping.

_ Je l'apprécie toujours, affirmais-je sincère.

_ Oui, je suis heureux que ce soit encore le cas. Elle aussi, je puis te l'assurer.

_ Qui est Rosalie ?

Il me répondit avec une hésitation tintée d'amertume :

_ C'est ma sœur. La blonde.

_ Oh…

C'était donc elle la magnifique femme à la chevelure platine ? Elle ne m'avait guère parlé il est vrai mais j'avais passé trop de temps alitée ou dans ma chambre pour vraiment prendre la mesure de son comportement à mon égard.

_ Pourquoi ne m'apprécie-t-elle pas ?

Il y eu un silence.

_ C'est compliqué. Je préfère que nous en discutions une autre fois, quand tu auras découvert ce dont je t'ai parlé.

Le fameux souvenir sur lequel je me devais de mettre le doigt ? Quel était la nature de ce secret ? Que me cachait-il ? Pourquoi avoir tant peur que je le découvre trop tôt ? De quoi s'agissait-il ?

J'étais agacée de ne pas savoir, mais inquiète maintenant à l'idée de le découvrir. Vraiment inquiète. Après l'intrusion de cet homme-loup dans ma chambre, j'avais peur de ce qu'il pouvait-être. Edward était-il lui aussi ne créature étrange ? Quelque chose de bizarre ? Un membre sectaire ? Un adepte de la communication entre morts et vivants ? Un démon ?

Je me secouais intérieurement. Tout cela n'avait pas de sens. C'était ridicule, trop irrationnel pour pouvoir être envisageable. Peut-être avait-il honte de quelque chose le concernant personnellement? Etait-il stérile ? Atteint d'une maladie grave ? D'un cancer ? D'une infection gênante ? Il s'agissait peut-être d'une tare ou d'un défaut physique ? C'était peu probable à en juger la perfection de ses traits… Cependant, ses vêtements étaient toujours en place, je ne pouvais en juger avec véracité. Mon imagination prit le contrôle un bref instant et mes joues brûlèrent. Je remerciais intérieurement l'obscurité.

_ A quoi penses-tu ?

Un contact glacé vint soudain effleurer ma pommette. Je sursautais incrédule sous la légère caresse de ses doigts.

_ A rien…

_ Menteuse !

C'était comme s'il pouvait sentir mon trouble. Comment pouvait-il savoir ? Il rit et je me sentis mortifiée une fois de plus. Il me démasquait trop facilement, s'en était gênant, presque agaçant. Je tentais une dernière diversion :

_ Je me demandais juste quel était ce secret, cette chose que tu refuses de me dire.

Son rire cessa aussitôt et l'atmosphère se tendit. Avais-je donc une bonne raison d'être aussi nerveuse ? Ce mystère devait être suffisamment sérieux pour déclencher chez lui pareille réaction et donc, suffisamment dangereux pour moi.

Mes yeux clignèrent et il me sembla apercevoir encore ce monstre aux crocs acérés venir hanter ma chambre.

_ Je voudrais juste que tu me dises si tu es comme cet homme qui est venu cette nuit. Si toi aussi tu es… un…

Le mot resta bloqué dans ma gorge. J'avais peur, malgré sa dénégation précédente, que de le prononcer à haute le rendrait véridique et irrévocable.

_ Non, Bella. Je ne suis pas comme Jacob. Je ne suis pas un loup-garou.

Le terme était employé avec tant de facilité que j'en eu des frissons. Mon cœur s'emballa.

_ Il y en a beaucoup ? Des personnes qui soient comme lui ?

_ Dans la région oui, en particulier à la Push.

_ C'est là qu'était parti Charlie ? Il est au courant ? Qui est au courant ? Ils sont dangereux ? Est-ce qu'ils… mordent ? Est-ce que je risque de devenir comme lui si jamais il …

J'entendis le raclement de la chaise. Il se leva pour venir s'assoir à mon côté. Ses mains prirent mon visage en coupe et il posa un index sur ma bouche :

_ Ne parles pas si fort, Charlie va nous entendre.

Il attendit quelques instants avant de reprendre dans un murmure :

_ Calme-toi. Respire Bella. Tout va bien.

Il attendit encore que je me calme et poursuivit:

_ C'est effectivement l'endroit où Charlie s'est rendu ce soir. Le père de Jacob est un vieil ami. Il ne risque rien. Cependant, nuança-t-il : Les loups garous sont facilement irritables, leur colère déclenche parfois leur mutation. Il faut donc être prudent. Bien sûr, personne n'est au courant de leur existence. Hormis ma famille et toi. Il est évident que ce secret doit être conservé, pour le bien de tous. Je compte sur toi pour n'en parler à personne, Charlie y compris. Bella c'est très important.

_ Entendu.

Il me relâcha, ses mains froides quittèrent mon visage et il se redressa, quittant le lit.

_ Je descends au salon. Si tu as un problème appelle-moi, je viendrais tout de suite. Essaye de dormir, ce serait plus judicieux.

Il quitta la chambre et referma la porte derrière lui. Je restais silencieuse un moment, l'oreille attentive, mais ne perçu aucun bruit. Même les marches ne daignèrent grincer sur son passage. A cet instant, je songeais qu'il y avait quelque chose de fantomatique chez lui.

La pièce me parut alors étrangement vide mais l'atmosphère se fit plus légère et supportable. Je remontais les draps, couvrant ma tête et tâchais de fermer les yeux.

D'autres rêves, d'autres songes vinrent me hanter. Peuplés de loups et d'êtres scintillants, de prairies verdoyantes et de couleur rouge. De silences et de hurlements. Toujours ces images sans suite, ni logique. Toujours cet ensemble brouillé et confus, noyé dans un brouillard opaque et flou. Une masse sombre et lourde voulue m'engloutir et m'entraîner vers le fond.

J'ouvrais les yeux en sursaut, frustrée et confuse. La chambre était grise, faiblement éclairé par les rayons du jour qui semblait tout juste se lever derrière les rideaux qui ornaient la fenêtre. Un mince filme de transpiration recouvrait mon corps, moite et tremblant. La sensation était désagréable, bien que le contact froid de l'air ambiant, m'aidais à retrouver mes esprits. Je me couchais sur le dos, observant le plafond, la respiration encore rauque jusqu'à ce que je puisse distinguer la lampe accrochée en son centre.

Je me redressais donc, prête à quitter la chambre quand une silhouette assise au coin de mon lit me fit faire un bond considérable. Je retins mon cri en reconnaissant l'identité de ma visiteuse : Alice.

Un sourire aimable étira ses lèvres :

_ Bonjour ! Bien dormis ? Désolée de t'avoir fait peur.

J'observais le reste de la chambre, vide.

_ Que fais-tu ici ? Enfin… Je veux dire, comment es-tu entrée ?

_ Edward m'a demandé de le remplacer. Ta fenêtre n'est pas très dure à ouvrir, même de l'extérieur !

Rentraient-ils donc tous ici comme dans un moulin ?

Elle se déplaça sur le lit, venant s'assoir à mon côté. Mes yeux dérivèrent vers les siens, de couleur or. Ce teint pâle, cette aisance gracieuse dans les gestes, dans la tenue du corps, dans la parole me mettait mal à l'aise, comme un rappel discret mais constant de leur situation sociale vis-à-vis de la mienne. J'essuyais mon front encore humide et sentis ma main trembler.

_ Tu te sens bien ? Bella ? Tu es pâle !

Ses doigts glacés se posèrent sur mon visage, palpant mes joues puis mon front pour en évaluer la température.

_ Tu as de la fièvre ! Et pas qu'un peu !

_ Tes mains sont si froides! Je vais bien. Je crois… J'ai juste mal au crâne, c'est tout.

Elle se redressa, ses mains se posèrent sur les draps qu'elle tenta avec fermeté de retirer.

_ Qu'est-ce que tu fais ? M'écriais-je en les retenant de toutes mes forces.

_ Va t'habiller, nous devons aller voir Carlisle.

_ Quoi ? Maintenant ? Il est à peine six heures du matin !

Sa prise devint moins forte sur les couettes et elle lâcha prise, comme si elle prenait subitement compte de l'heure.

_ J'ai juste besoin de prendre un cachet et de rester allongée. Inutile de l'embêter pour si peu.

_ Pour si peu ? Tu sors d'un accident de voiture qui t'a fait perdre la mémoire. Il ne faut pas prendre à la légère ce genre de symptômes. Tu n'y échapperas pas, nous irons voir mon père plus tard.

Elle me reborda soigneusement et me contempla à nouveau.

Un silence, long, s'installa, sans qu'elle ne cherche à le rompre. Ses mains glacées reviennent bientôt sur mon visage et je dus reconnaître que ce contact me rafraîchissait agréablement. Cette caresse me perturbait pourtant : comment pouvait-elle avoir la peau si froide ? J'observais ses doigts, ils n'étaient pas bleu, ne comportaient aucune engelures ou aucun dessèchement. Comment cela était-il possible ?

_ Alice ? Fis-je.

_ Oui ?

Je déglutis, mal à l'aise d'aborder pareil sujet.

_ J'aurais une question à te poser.

Ses traits devinrent impassibles, elle attendit néanmoins en silence que je daigne la lui poser.

_ J'ai remarqué certaines choses, en ai entendue d'autres et j'ai comme… comme l'impression que votre famille me cache quelque chose. Je t'en prie, je t'en supplie : dit-moi, Alice.

Elle se mordit les lèvres, visiblement très gênée :

_ Bella, ne me demande pas ça !

Elle s'était levé, pressant ses mains l'une contre l'autre nerveuse. Je me redressais :

_ S'il te plait ! Edward refuse de m'en parler mais je n'en peux plus ! Un homme a débarqué chez moi hier soir, pour je ne sais quelle raison… Il est passé par la fenêtre et voilà que je le vois se transformer en loup ! Comment est-ce possible ? Dans quel monde sommes-nous ? Je rêve Alice, dis-moi que c'est faux, que ce n'est pas possible. Que ça n'existe pas et qu'Edward empire les choses?

Je me tus, me concentrant à respirer de manière un tant soit peu ordonnée.

Mes yeux brûlants se troublèrent et je baissais bientôt la tête, honteuse. Une bouffée de panique m'assaillait. La fièvre n'arrangeait rien, mon visage était brûlant mais je frissonnais toute entière.

_ Dis-moi… suppliais-je tout bas.

_ Non Bella. Je ne peux pas. Edward me l'a formellement interdit et tu as oublié de quoi il est capable quand on ne respecte pas ses engagements avec lui…

Ma respiration eu un raté alors que ma poitrine se serrait de déception. Elle vit ma mine et s'excusa de nouveau.

_ Tu ne peux vraiment rien me dire ? Rien du tout ?

Elle soupira longuement, hésitante.

_ Je ne pense pas que cela soit raisonnable si je tiens à me présenter devant mon frère durant les vingt prochaines années.

Je grimaçais.

_ C'est donc un secret si lourd de conséquences ?

_ Oui.

Sa main sur ma tête, me parue plus froide encore que d'ordinaire. Je m'en saisis, effleurant sa peau glacée du bout de mes doigts, sans trop réfléchir à mes actes. Un peu gênée ensuite, je la relâchais, en évitant ses yeux.

_ Je suis désolée, vraiment, souffla-t-elle si vite que je l'entendis à peine.

Un bruit sec contre la fenêtre me fit sursauter. Le battant inférieur venait de s'ouvrir et j'eu la surprise d'y voir débarquer Edward qui sauta sans un bruit sur le sol avant de se tourner vers nous.

_ Désolé, s'excusa-t-il auprès d'Alice : ça a pris plus de temps que prévus et nous allons devoir aller plus loin.

De quoi parlait-il ? Où devaient-ils se rendre ? Que devaient-ils faire ?

_ Carlisle est à l'hôpital : une urgence en chirurgie. Il se rend ensuite à Vancouver chez un confrère spécialiste en neurochirurgie. Il ne pourra ausculter Bella que demain, j'ignore encore quand.

_ Vous allez quelque part ? Questionnais-je incrédule.

_ Ma famille et moi-même ne seront pas à Forks aujourd'hui, avoua-t-il en se tournant vers moi tout en sortant de sa poche un boitier argenté qu'il me tendit : J'aimerais que tu prennes ce portable. Tous nos numéros y sont enregistrés. Je veux que tu m'appelle si tu as le moindre problème. D'accord ?

Je m'en saisis et fis dérouler le menu pour y trouver effectivement la liste de leurs noms.

Ils allaient donc partir ? Ils allaient me laisser là ? Toute seule ? L'image du loup se transformant sous mes yeux en un rugissement revint avec force me hanter. Je relevais les yeux, croisant ceux d'Edward, cernés, violacés. Il avait l'air fatigué et je songeais que c'était entièrement de ma faute. Je l'avais presque contraint à passer la nuit ici, sur une chaise inconfortable, sans pouvoir dormir. Peut-être était-ce une manière déguisée pour lui de prendre une pause ? Peut-être en avait-il assez ?

Une boule étrange se forma dans mon ventre, pesante.

_ C'est sérieux Bella, n'hésite pas à me joindre si quelque chose ne va pas.

_ D'accord.

Son regard s'attarda sur moi un moment, posté jusque-là à une certaine distance, il s'approcha pour s'assoir sur le lit qu'Alice avait déserté quelques instants plus tôt.

_ Comment te sens-tu ?

_ Ça va, fis-je machinalement, trahie aussitôt par Alice :

_ Elle est fiévreuse. Elle s'est réveillée en sueur.

L'inquiétude se refléta aussitôt sur le visage de son frère, qui s'enhardit lui aussi à poser une main glacée sur mon visage avant de grimacer. Plus près, je remarquais que ses yeux avaient à nouveau cet éclat sombre et ténébreux qui m'avait tant interpellé à l'hôpital. Ce rapprochement ne dura qu'une brève seconde. Il s'écarta, mâchoires crispées.

_ Tu es brûlante. Où sont les médicaments que Carlisle a prescrits ?

_ Dans la cuisine, je vais aller les prendre en descendant.

Edward me regarda à nouveau, lèvres pincées avant de se tourner vers Alice qui s'était approchée de lui. Elle secoua la tête, posant une main sur son avant-bras et ils semblèrent avoir un échange auquel je n'étais pas conviée.

Je baissais les yeux, rencontrant la vision du pyjama que j'avais saisis la veille au hasard : trop grand et déformé. La gêne m'envahie.

_ Non Edward, insista Alice tout bas, c'est trop dangereux de reculer. Nous devons y aller. Il ne lui arrivera rien.

Vaincu, il soupira avant de revenir vers moi :

_ Je compte sur toi. Tiens-moi au courant si les symptômes empirent. Sois prudente surtout. Pas d'actes irréfléchis.

_ Entendu.

Ils partirent peu de temps après, me laissant seule avec mes doutes et ce fichu portable serré au creux de ma main. Je décidais de me bouger et gagnais la salle de bain pour une douche amplement nécessaire. Coiffée et habillé avec des vêtements trouvés pêle-mêle dans une commode, je descendais.

Je tombais nez à nez avec l'officier de police dans la cuisine. Une tasse de café à la main il me salua d'un sourire timide et gêné. Il était en uniforme et à sa ceinture, brillait l'étui en cuir d'une arme à feu. J'avalais ma salive, mal à l'aise.

_ Ta chambre te plait-elle ? Est-ce que… tu te souviens de quelque chose maintenant ?

_ Non, je suis désolée.

Il se racla la gorge puis opina en finissant sa tasse d'une traite.

_ Ca me gêne de te laisser ici toute seule, dans la maison. Je peux prendre quelques jours si tu as besoin de quelque chose. Si tu veux que je te parle un peu de toi ou que l'on fasse quelque chose ensemble.

_ J'apprécie beaucoup ce que v- tu fais, mais non, je ne veux pas être la cause de problèmes supplémentaires et inutiles. Je pourrais me débrouiller seule je pense.

Ses mains fermèrent nerveusement la fermeture éclair de son uniforme et il ajouta :

_ Bon, je dois y aller. J'ai laissé mon numéro il est…

_ Sur le frigo, je sais. Merci beaucoup.

Il gagna d'un pas lourd le vestibule de l'entré pour y enfiler ses chaussures. Je me retournais pour me servir un verre d'eau et y avaler mes comprimés.

On sonna alors à la porte, plusieurs fois.

Charlie finit ses lacets à la hâte et, à défaut de voir la porte, j'entendis celle-ci s'ouvrir en un petit grincement.

_ Ah ! Jacob ! Entre je t'en prie !

Je ne compris pas l'identité du visiteur, jusqu'à ce que l'inconnu de la veille surgisse à quelques mètres de moi, sa tête effleurant presque l'encadrement de la porte entre le couloir et la cuisine. Ses yeux sombres se posèrent sur ma personne alors que je sentais mes jambes vaciller.

Nullement intimidé, Charlie lui sera la main.

_ Billy t'as mis au courant ? marmonna-t-il.

_ Oui, bien sûr. Je suis venu me proposer pour lui tenir compagnie. Cela ne te pose pas de problèmes j'espère ?

_ Bien sûr que non ! protesta le policier avant même que je ne puisse réagir: Je serais de retour pour midi. Il y a des bières dans le bac du frigo si ça t'intéresses et n'hésites pas à te faire un sandwich si tu as faim. A tout à l'heure !

La porte claqua et ce bruit résonna comme un gond à mes oreilles, tel un signal d'alerte, une alarme stridente. Charlie serait-il aussi avenant en sachant la véritable nature de son visiteur ? L'inviterait-il vraiment à partager ses bières avec un tel monstre ?

Un silence étrange s'en suivit. Le moteur de la voiture s'alluma au-dehors, puis le bruit s'éloigna de plus en plus jusqu'à disparaître au loin. Mes jambes me rappelèrent à l'ordre, tremblotantes alors que je m'efforçais de garder contenance.

_ Salut, lança-t-il : Ça va ?

L'image du loup gigantesque apparu hier au beau milieu de ma chambre me revint en mémoire avec force. Je n'avais qu'une envie : celle de m'enfuir et d'appeler Edward. Au lieu de quoi, je restais là, aussi figée qu'un piquet planté dans le parquet du salon.

Mon visiteur, loin d'être découragé par mon mutisme, prit place avec une déroutante désinvolture sur le fauteuil du salon et me jaugea :

_ Je tenais à te présenter mes excuses pour hier, commença-t-il d'un ton grave avant de se frotter les mains, visiblement mal à l'aise Je pensais que tu te fichais de moi, que cette histoire de perte de mémoire était du chiqué, un stratagème de cette sang… d'Edward, pour te tenir éloignée de moi… Mais Billy – mon père – a eu le même discours que lui.

Ses yeux se levèrent de nouveau vers moi, avant que ce ne soit son corps qui se redresse pour avancer dans ma direction.

Je reculais, incapable de faire autrement, les lèvres soudées, la gorge nouée par la peur. Son regard se fit plus dur quand il ajouta :

_ Excuse-moi pour m'être… transformé de la sorte.

Je me senti frémir de la tête aux pieds. Je m'entourais de mes bras pour tenter de contenir mes tremblements.

_ On ne t'avait donc pas mise au courant en ce qui me concernait ? Tu ignores dans quelle situation tu te trouves ?

Je secouais la tête.

_ Et en ce qui concerne les Cullen ?

Je me raclais la gorge :

_ Non, pas encore.

Il pouffa ironiquement :

_ Edward doit y veiller scrupuleusement, j'imagine.

Je restais de marbre, immobile, apeurée je dois l'avouer. Il s'en aperçu :

_ Je ne vais pas te mordre moi ! Tu peux parler ! Je suis désolé d'avoir été trop brutal mais au moins tu sais tout, je ne te cache rien.

Sur ces deux points, il avait raison. Ses yeux revinrent se poser sur moi, avec une insistance dérangeante tandis qu'il ajouta:

_ Ne souhaites-tu pas savoir ce qu'il te cache ? Ne veux-tu pas comprendre pourquoi sa peau est si froide ? Pourquoi elle est aussi blanche ? Pourquoi ses yeux changent de couleur ?

Il touchait un point sensible et épineux, et il en était parfaitement conscient.

_ Crois-moi Bella, un loup n'est rien en comparaison de ce que sont réellement Edward et les Cullen !

Je ne savais que faire. Le laisser poursuivre ou l'en empêcher ? Mais qui me prouvais que ses révélations n'étaient pas fausses ? Qu'il tournait les choses à sa manière dans le but de m'effrayer ?

Un autre silence s'en suivit.

_ Alors ?

Je pris mon courage à deux mains :

_ Je préfère m'en souvenir par moi-même aussi, il serrait gentil à vous de ne rien me dire.

Il rit, et ce à ma plus grande surprise :

_ Tout mais pas ça ! Tu peux oublier ce que tu veux, mais ne me vouvoie pas !

Mon visiteur se rassit et tapota la place vide à son côté sur le canapé tout en me regardant. Je ne savais que faire.

_ Viens, détends-toi, c'est bon. Que veux-tu faire ? Aller quelque part ? Regarder la télé ? Sortir quelque part?

_ Je voudrais être seule.

Mon ton claqua, plus fort que je ne le pensais. Il grimaça, visiblement mécontent, avant d'ajouter :

_ Je suis si insupportable que ça ?

Je n'osais répondre, de peur de déclencher chez lui une nouvelle vague d'indignation. Il eut un rire sec face à ce nouveau silence.

_ Ça ne te dis rien d'en apprendre plus sur toi ? Ton passé ?

_ Je préfère m'en souvenir par moi-même, ânonnais-je, inflexible.

Il soupira, renversant sa tête en arrière sur le dossier du divan. Son cou de taureau saillit, parcouru de veines. Je jaugeais un instant son torse et ses longues jambes qui lui donnaient l'impression d'être assis sur un fauteuil de poupée. Combien pouvait-il mesurer ?

_ Encore une fois pardonne-moi. Qu'importe ce que tu découvres, ce dont tu te souviens à propos de moi, je t'en prie, ne te braque pas, laisse-moi au moins une chance de m'expliquer.

Qu'étais-je censé comprendre à cela ? Devais-je découvrir quelque chose en plus de ses métamorphoses lunatiques ?! Qu'entendait-il par-là ? Qu'avait-il fait de « pire » encore que ça ?

Je compris avec un temps de retard, que son regard ne m'avait pas lâché, me détaillant toujours avec minutie. Lorsqu'il se releva, approchant son corps du mien, je me mis à trembler, alerte et effrayée. Ses yeux sombres, d'un ambre profond et chaud me fixèrent longuement. Noyant mes prunelles dans une sensation curieuse de déjà vue.

_ Bella je t'en prie… souffla-t-il tout bas, les mains en l'air, en signe de neutralité.

Son regard, ce visage, cette peau ambrée et ces ressentis étranges qui affolaient mon cœur d'une façon à la fois glacée et troublante me paralysaient. Son visage gagna du terrain, dangereusement, bientôt nos deux fronts allaient se retrouver l'un contre l'autre.

Une sensation dans ma poche me fit sursauter. Des vibrations répétées émanant de la doublure intérieure du tissu. Je glissais nerveusement ma main à l'intérieur de la poche et en sortis le portable argenté qui commença à sonner.

Un soupire audible et visiblement énervé se fit entendre :

_ C'est bon, j'ai compris : je m'en vais, je te laisse tranquille. Viens à la Push si jamais il y a des questions qui te taraudent et auxquelles il ne veut pas répondre. Saches que je ne te mentirais pas.

Il s'écarta, gagnant l'entré rapidement. J'entendis sa voix lancer du couloir :

_ Il vaudrait mieux qu'Edward ne soit pas au courant de ma visite. Tu auras sans doute ma mort sur la conscience s'il l'apprend. A un de ces jours !

La porte claqua violement. Je restais interdite, immobile un moment au milieu du salon. Le portable vibra de nouveau, me tirant de mes songes. J'en ouvris rapidement le clapet et portais le combiné à mon oreille :

_ Halo ?

Ma voix était encore tremblotante.

_ Bella ? Que se passe-t-il ? Où es-tu ?!

Il s'agissait bien d'Edward. Je ne compris pas ses questions. Pourquoi me les poser ? Il savait pertinemment que je me trouvais chez l'agent de police.

_Que fais-tu ?! Ne panique pas je t'en prie… Je… Alice !

Un flot de protestations se fit entendre dans le combiné, avant qu'une autre voix reprenne plus calmement :

_ Bella, ça va ?

_ Euh… Oui, pourquoi cette question ?

_ Où es-tu ?

_ Je suis encore chez mon père. Pourquoi ? Il y a un problème ? Que se passe-t-il Alice ?

Elle soupira, visiblement apaisée :

_ Apparemment non… J'en suis soulagée !

_ Qu'est-ce que ça veut dire ? Pourquoi m'appeler ?

_ Il n'y a personne avec toi ? Là, maintenant ?

_ Non.

L'aplomb de ma voix me surprit moi-même.

_ Bien. Excuse nous pour le dérangement ! Nous ne pourrons revenir que demain matin. J'en suis désolée. Ca va aller ? Tu arriveras à dormir ?

Un frisson m'hérissa à l'idée de devoir affronter l'obscurité de ma chambre et mes démons seule.

_ Oui.

_ Je peux appeler Carlisle, si tu préfères dormir à la maison, si tu as peur que…

Je compris l'allusion et m'empressais de décliner l'invitation, bien trop gênée à l'idée de venir dormir chez eux alors qu'ils n'y étaient pas.

_ Tu en es sûre ?

_ Je pense pouvoir me débrouiller. Et puis, mon policier privé est là !

Elle eut un faible rire.

_ Entendue, passe une bonne journée. Appelle-moi si quelque chose ne va pas.

_ Je le ferais. A demain.

_ Et n'oublie pas de dormir un peu !

Il y eu un bip, puis plus rien. Juste le silence, de nouveau.