Bonne lecture,

Les choses sérieuses commencent, comme vous vous en doutez…


Des essuies-glasses rouillés allaient et venaient contre le pare-brise d'une vieille voiture. Une sorte de pick-up Chevrolet, passé d'âge et de couleur que je conduisais le long d'une route sinueuse. Le rétroviseur était l'objet de mon inquiétude. Je le regardais constamment.

Un premier virage arriva et j'eu tout juste de quoi le passer sans érafler l'arrière de la carrosserie, qui dépassa dans le sentier pour promeneurs. Je jetais un autre coup d'œil angoissé à mon rétroviseur gauche, puis au central avant de terminer par celui de droite, le plus éloigné de moi. Ce que j'y vis déclencha mon énervement et m'angoissa également : un loup gigantesque courait après ma voiture. Son pelage brun-roux, tranchait sur le bitume sombre de la route. Ses pattes puissantes et rapides faisaient de grandes foulées et l'écart entre cette bête et l'arrière de ma fourgonnette s'amenuisait dangereusement. Cette scène de fuite au clair de lune avait des allures de films d'horreur. Je frémis toute entière.

Je reportais mon attention sur la route, la pluie battante s'écrasait toujours sur les vitres. Un autre virage arrivait, l'avant dernier avant la fin d'une zone que je me devais d'atteindre. Un territoire peut-être, ou une frontière. Cette idée ne me quittait pas. J'appuyais sur l'accélérateur et le moteur se mit à rugir, couvrant les glapissements du loup. Un frisson hérissa ma nuque.

_ Va-t'en ! M'entendis-je crier : laisse-moi !

Le moteur de ce vieux tas de ferraille faisait un bruit épouvantable, vrombissant et grondant au point de faire trembler le tableau de bord et les sièges avant. Je vis le panneau, annonçant le dernier virage en épingle à nourrice et jaugeais l'animal toujours à mes trousses. Il était tout près, trop près : bientôt il pourrait sauter à l'arrière sur le plateau. Gueule ouverte sur ses battoires, il ne cessait de gronder, si fort, que je réussissais à l'entendre, malgré les vitres et le bruit du moteur.

Mon pied hésita, puis finit par pousser la pédale. Je jaugeais la bête qui sembla s'éloigner un peu et revins à mon pare-brise. Un sursaut d'horreur me prit en voyant le tournant qui arrivait bien plus vite que je ne l'avais prévu. Je tournais aussitôt le volant, à toute vitesse. L'avant de la voiture réussit à pivoter, suivit de justesse par l'arrière. Je sentis l'un des pneus sortir de la router dans une secousse avant de revenir sur le bitume. Il n'y avait plus de sentier, et les falaises tombaient à pic dans l'eau et les récifs. Tout se passa très vite. Le deuxième tournant apparut, encore plus serré que le premier. Je freinais, appuyant de toutes mes forces sur la pédale et tournais le volant dans le sens inverse, afin d'aller sur la gauche.

Les roues se bloquèrent et ne répondirent plus, elles ne firent que glisser sur le revêtement détrempé. Je vis le rebord approcher, le devant de la voiture érafla la barrière de sécurité et tout le flanc droit de mon vieux tacot s'appuya contre celle-ci. Le vide était impressionnant : des dizaines de mètres me séparaient d'une chute certaine, inévitable.

Il y eu des craquements. Les poteaux en bois étaient en train de céder, les uns, après les autres, se soulevant de terre avant de basculer de l'autre côté de la route, dans le vide. Une des roues passa dans le vide. Il y eu plusieurs à-coups et à chacun d'eux, le devant de la voiture, glissait un peu plus vers les abimes. Dans un froissement de tôle épouvantable, le capot entier se retrouva rapidement hors de la route.

J'entendis aboyer derrière moi. Paniquée, j'essayais de défaire ma ceinture, bloquée. Je jetais un dernier coup d'œil dans le rétroviseur pour voir la bête, mâchoires refermées sur l'un des pneus arrière, essayant en vint de ramener la voiture sur la route. La force qu'il employait était réduite à néant à cause de l'eau qui imbibait le bitume sur lequel glissaient sans cesse ses griffes. Il ne restait plus qu'un seul poteau pour soutenir l'ensemble de la Chevrolet.

Je compris qu'il était trop tard. Je compris que c'était finit. J'étais condamnée. Le moindre mouvement accélérerait ma chute. Je ne pouvais me détacher et si le loup lâchait l'arrière de la voiture pour me venir en aide, il n'aurait guère le temps d'atteindre l'avant du véhicule avant que celui-ci bascule.

Des larmes strièrent mes joues alors que ma respiration semblait bloquée et incertaine. Mon cœur se mit à battre la chamade, sentant sa fin venir. J'eu un hoquet de terreur en sentant l'avant glisser un peu plus dans le vide. Mes yeux coulèrent un regard vers le gouffre qui m'attendait, vertigineux.

De l'écume, blanche comme du brouillard, s'étendait sur l'eau sombre qui venait fouetter la falaise, comme pour me faire tomber plus vite. Les mains tremblantes, je fouillais mes poches à la recherche de mon portable. Je l'ouvris à la hâte et fit défiler mon répertoire. Le prénom apparut sous mes yeux comme un électrochoc. Edward. J'appuyais sur les touches, frénétiquement : « je t'aime tellement, je ne t'oublierais pas ».

Le poteau explosa en deux et se coucha sur le sol. La voiture fut secouée et la tôle grinça. Le portable tomba au niveau des pédales sans que je ne puisse envoyer ce dernier message. Impuissante, un sanglot déchira ma gorge.

La voiture bascula à la verticale, se précipitant dans le vide et je ne pus retenir mes cris de terreur. La chute me sembla interminable et alors que les hurlements du loup emplissaient l'espace, je vis l'eau venir exploser le pare-brise. La ceinture de sécurité me retint une brève seconde puis céda sous le choc et je heurtais le côté droit de l'habitacle.

Mon souffle se fit court et je tombais à genoux sur le carrelage.

Ma main posée sur ma gorge, sentait les battements frénétiques de mon cœur. L'angoisse monta, sourde, paralysante. Je revis ces images, la sensation de cette eau, montant dans l'habitacle, m'engloutissant inexorablement. Je m'accrochais au lavabo, tentant de remonter sur mes jambes flageolantes mais elles ne parvinrent pas à soutenir mon poids. Je glissais avant de finir par m'assoir, adossée contre le mur froid.

Les images me hantaient, revenant s'imposer à mes yeux et à ma conscience, se répétant sans cesse. Je ressentais tout, cette chute dans la voiture, ce vide, cette eau qui jaillissait de partout, du pare-brise fissuré en une multitude d'étoiles blanches, des pédales, du toit... Elle gouttait sur mes cheveux, m'imbibant moi aussi, m'avalant, jusqu'à la tête, jusqu'à ce que l'air commence à manquer…

J'inspirais bruyamment, faisant aller l'air dans ma trachée. Pour me convaincre que j'étais bien là, vivante. Mes bras tremblaient, tout mon corps était agité de convulsions, nerveuses et incontrôlables. Pourquoi fallait-il que je me souvienne de ça ? Pourquoi maintenant ? J'aurais préféré m'en passer. Me souvenir d'autres chose aurait été préférable. Je présentais que la nuit allait être longue et épouvantable, que le trajet du retour allait générer chez moi des angoisses et que chaque déplacement en voiture serait source d'inquiétude. Je sentis des larmes rouler le long de mes joues.

La porte des toilettes s'ouvrit. Je n'eus guère le temps de me recomposer un visage neutre. Un regard ambre se posa sur ma personne et faire comme si de rien n'était ne marcherait pas. Il resta sur le seuil de la pièce, immobile et figé une poignée de secondes. Sa bouche se pinça en une ligne fine et blanche.

Edward s'approcha sans un mot et s'accroupi à ma hauteur. Je sentis ses bras, autour de moi et d'un seul geste, il me souleva, sans la moindre difficulté. Mes jambes tremblèrent à nouveau lorsque je me retrouvais debout. J'avais peur de tomber, je me cramponnais à ses épaules, mes deux bras passés autour de sa nuque. Il recula pour m'appuyer doucement contre le mur, m'offrant un deuxième soutien. Son corps et le carrelage me tenaient prise au piège mais je ne protestai pas. Il restait calme et silencieux contre moi. Je n'osais moi-même parler, de peur de rompre ce contact si particulier, si nouveau.

Son étreinte glacée avait quelque chose de rassurant. J'ignorais exactement pourquoi mais, je me sentais bien dans ses bras, en sécurité. J'essuyais mes yeux et calmais mon souffle. Me voyant m'apaiser, il me relâcherait peut-être.

Il n'en fit rien. Son emprise se resserra doucement et bientôt je n'entendis rien d'autre que nos deux souffles. Son corps était si froid contre le mien, je sentais ses mains sur mon dos, refroidissant le tissu de ma robe. N'ayant plus mon châle, je commençais à me couvrir de frissons. La chair de poule gagna mes bras. L'une de ses mains remonta le long de mon dos et de ma nuque pour atteindre l'attache de mon chignon. Il la défit, laissant ma chevelure retomber sur mes épaules. Je ne bougeais plus, surprise. Ses doigts se glissèrent dans mes mèches désordonnées, à plusieurs reprises. Je l'observais, le sentait agir et constatais l'effet que ses caresses avaient sur moi. Il me jaugea un court instant, approchant son nez du haut de mon crâne. Ses narines se dilatèrent lorsqu'il huma mes cheveux et ses yeux se fermèrent. Je priais le ciel que personne n'entre.

Son haleine effleura ma joue. Il avait le souffle lent mais irrégulier. Parfois je le sentais s'emballer et ses doigts, restés dans mes cheveux, se fermèrent un peu plus fort. Il huma à nouveau mon parfum et un soupire s'échappa de sa bouche entrecouverte. Je retins mon souffle, constatant que ses paupières étaient toujours closes et que ses lèvres s'approchaient des miennes avec hésitation. Elles frémirent et il ouvrit à demi ses yeux. J'ignorais quelle tête je pouvais avoir en cet instant et quelle expression transparaissait sur mon visage mais il s'écarta. Il dénoua ses bras, éloignant mon corps de la froideur du sien.

_ Je me suis emporté. Je n'aurais pas dû.

Ma gorge était trop nouée pour que je puisse répondre.

_ J'espère que mes actions ne t'ont pas… Je ne pensais pas… Je ne sais pas ce qui m'a pris. Est-ce que tu vas bien ? Pourquoi étais-tu par terre ? Tu as refait un malaise ?

Sans même réfléchir, mue par un instinct étrange, je me hissais sur la pointe des pieds pour me rapprocher de son visage. Ses yeux caramel me fixèrent alors sérieusement, cherchant à deviner ce qui pouvait bien se tramer chez moi. Qu'est-ce qui me prenais tout à coup ? Mon cœur s'emballa et je me sentis soudain ridicule de lui demander ce que mon corps me dictait de faire.

La porte s'ouvrit. Je sursautais, m'écartant pour voir une Alice, surprise et visiblement malicieuse. Elle attendit que le bâtant se referme :

_ Mais qu'est-ce que vous faites là-dedans depuis tout à l'heure ? Les autres vous attendent pour partir.

Je me senti rougir.

_ Je ne me sentais pas bien, soufflais-je en baissant les yeux.

_ Oui, c'est ce que je vois… fit-elle dubitative, me détaillant de haut en bas avant de dévisager Edward: Et mon frère es venu te consoler ? Dans les toilettes pour dames ? Charmante attention.

Je le sentis se raidir près de moi, face à ses insinuations:

_ Elle était par terre quand je suis arrivé, si tu veux savoir. Bella a fait un nouveau malaise. Il est effectivement temps de rentrer, je crois que c'est plus prudent. Je pense que nous devrions-

Ma main, encore appuyée contre son torse, tira sur le revers de sa veste. Il baissa aussitôt les yeux tandis que je le coupais dans ses explications :

_ Ce n'était pas un malaise.

Je revis l'eau s'engouffrer dans l'habitacle et m'engloutir en une poignée de seconde à peine. Un tremblement m'agita et je dû reprendre mon souffle :

_ Je me suis rappelé…

Les mots restèrent coincés dans ma gorge alors qu'ils me regardaient tous deux.

_ Quoi ? Qu'as-tu vue Bella ?

Ils semblaient retenir leur souffle. Edward me jaugea avec inquiétude et Alice s'approcha prudemment, comme si elle craignait qu'un mouvement trop brusque me fasse peur.

_ L'accident, soufflais-je : Je me souviens de l'accident.

Les mains glacées revinrent se poser sur mes bras avec douceur.

_ Est-ce que tu peux nous dire ce qu'il s'est passé ?

Je regrettais un instant de leur avoir dit. Les images revinrent marteler mon crâne, défilant devant mes yeux : l'angoisse, la chute, le vide, les grincements de la tôle, le bruit de l'eau contre le parebrise. Je dû reprendre mon souffle :

_ Il pleuvait beaucoup. Je roulais en voiture. C'était une assez vieille voiture, avec un plateau à l'arrière… Et je fuyais.

Je baissais la voix, murmurant à peine :

_ Il y avait un loup derrière moi.

_ Un loup ? fit Alice : Tu veux dire un loup-garou ?

Je frémis et crus sentir la prise autour de mes bras se resserrer. Edward tiqua, visiblement énervé.

_ Oui. Le même que celui qui est venu dans ma chambre. Je crois que c'était ce Jacob. Il courrait après la voiture et j'avais peur. Je ne sais pas pourquoi mais je ne voulais pas qu'il me rattrape.

Un grondement sourd, presque bestial sorti de la bouche pourtant fermée d'Edward. Je le dévisageais, surprise, inquiète. Il marmonna des paroles inintelligibles jusqu'à croiser le regard agacé d'Alice. Il se tut et je poursuivis, d'une petite voix :

_ Il y a eu plusieurs virages mais à cause de la vitesse je n'ai pas eu le temps de freiner. La voiture à fini contre une rambarde en bois qui a fini par céder.

_ Je vais l'étriper ! Le salaud ! Fulmina-t-il: je jure que je vais l'étriper.

Je fus aussi surprise qu'Alice d'entendre pareils propos sortir de sa bouche. Ses mains, qu'il avait hotté de mes bras, étaient à présent serrées en deux poings. Il explosa, de colère contenue et de ressentiments :

_ Tu ne fais jamais d'excès de vitesse ! J'ignore ce que cet imbécile à pu dire ou faire pour que tu en arrives là ! Il va le payer ! Il va devoir s'expliquer ! Sinon je…

Alice lui tint le bras ; le maintenant en place :

_ Tu ne vas rien faire Edward, sans lui, elle ne serait pas là.

Il se mordit durement la lèvre et posa sur moi un regard sombre, encore empreint de colère qui me mit mal à l'aise. J'eu la furtive impression qu'il n'était pas du genre à faire des menaces en l'air et que peut-être, le loup-garou risquait sa peau.

_ Il voulait m'aider, me rattrapais-je alors : il voulait empêcher la voiture de tomber mais avec la pluie il n'a pas réussi à la ramener sur la route.

_ Elle dit vrais, ajouta Alice qui dévisageait toujours son frère avec inquiétude : c'est lui qui à plongé pour la sortir de la voiture avant qu'il ne soit trop tard.

Il secoua la tête, lui enjoignant d'arrêter, comme si l'idée ne lui était pas supportable.

Une dame entra à cet instant dans les toilettes et se figea en nous apercevant. Elle dévisagea Edward d'un regard réprobateur et s'enferma dans une des cabines sans un mot ni un bonsoir.

_ Il faut y aller, fit remarquer Alice en ouvrant à son tour la porte.

_ Nous en reparlerons plus tard, souffla Edward.

Nous quittâmes la pièce et je fus surprise de sentir une de ses mains revenir se poser sur mon dos. Personne ne fit de remarque sur notre absence mais Renée s'inquiéta de me voir aussi pâle. Je remerciais intérieurement Edward et Alice de ne pas aborder le sujet de l'accident devant le reste de leur famille qui s'apprêtait à quitter les lieux. J'avais suffisamment été au centre de l'attention pour une soirée.


Edward avait pris le volant pour rentrer à Forks.

Au lieu de me déposer en premier chez le shérif, il préféra reconduire sa sœur ainsi que ses parents avant de me ramener à la maison. Il aurait dû me ramener en premier et ainsi s'éviter un aller-retour, mais bizarrement, ne le fit pas.

Nous étions donc seuls, dans la voiture de son père. La pluie battait fort contre les vitres et le toit. Elle semblait faire écho à mon cœur qui tambourinait contre mes côtes. Chaque fois que je quittais la route des yeux, mon regard rencontrait avec gêne le plongeant du bustier. Alice avait oublié de me rendre le châle.

Edward gara la voiture devant la maison de Charlie. Les lumières étaient toutes éteintes sauf celle du salon. Il coupa le moteur et le silence dans l'habitacle se fit. Un silence étrange. J'avais l'impression que les pulsations de mon cœur résonnaient dans cet espace clos et feutré.

_ J'espère que Charlie ne fera aucune remarque concernant l'heure tardive, commença-t-il en enlevant sa ceinture de sécurité.

Il resta assis, sa tête se tourna vers moi. Je croisais ses yeux et il ne m'en fallu pas davantage pour ne plus rien oser faire. Mon visage devint cuisant alors que je repensais à ce moment au restaurant, dans les toilettes. Endroit certes peu romantique, mais sa conduite avait été pour le moins très gentlemen et très… rapprochée.

_ A quoi penses-tu ?

Sa question me prit de court et me surpris en même temps.

_ A rien.

_ Si mon attitude de tout à l'heure t'a choquée, dis-le-moi et je ne recommencerais plus.

De quoi parlait-il? De sa tendresse? De sa colère? Je répondis, incertaine:

_ Je n'étais pas choquée, tu étais en colère et c'était légitime mais je prends note de ne jamais te mettre en pétard.

Il eut un froncement de sourcils :

_ Je ne parlais pas de ça.

Oh !

Je songeais à la façon cavalière avec laquelle il était venu à me secours et comment il l'avait mis à profit pour se rapprocher de moi.

_ Non, ça ne m'a pas choqué. J'ai juste été surprise. Tu as toujours été distant, tu prends toujours tes distances d'habitude, avec moi.

Il accueillit ma réponse d'un furtif hochement de tête. Ses yeux ne me quittaient pas et il jaugea mes bras nus et le temps exécrable dehors.

_ Tu vas attraper froid.

Il ôta sa veste de smoking et la posa sur mes épaules. Je me détachais pour pouvoir enfiler les manches et m'enveloppais à l'intérieur. Elle était froide, mais son odeur emplissait agréablement mes narines.

_ Tu ne te souviens vraiment pas pourquoi tu fuyais le loup, Jacob?

J'eu un mal fou à stimuler mon cerveau et à ne pas me concentrer uniquement sur l'odeur dégagée par son pardessus.

_ Je ne sais pas exactement. J'avais très peur qu'il me rattrape, qu'il arrête la voiture. Il fallait que j'aille vite, que j'atteigne une certaine limite, un endroit précis de la route. J'ignore pourquoi. Cela sonnait comme une sorte de frontière à mes yeux. Un sauf conduit.

Ses yeux s'étaient comme assombris. D'un brun soutenu, ils tendaient presque vers le noir.

_ J'ignore ce qu'il t'a fait, murmura-t-il en effleurant ma joue de ses doigts tremblants ; et cela me rend fou de ne pas savoir, de ne pas comprendre. Toi qui détestes rouler vite : te savoir accélérer imprudemment sur une route comme celle-là, ça ne te ressemble pas.

_ C'est ce que j'ai vu.

_ Je ne discrédite pas ce point. Je te crois.

Ses doigts descendirent sur mon cou. Il baissa les yeux et dans une série de gestes habiles, entreprit de boutonner sa veste. Je sentis mon cœur s'emballer de nouveau, lorsque ses doigts s'approchèrent de ma poitrine pour fermer le dernier bouton.

Il me fixa un long moment, silencieux. Sa bouche se pinça en une ligne fine et il s'écarta rapidement.

_ Pardonne mon empressement auprès de toi mais… J'ai du mal à retenir mon instinct quelques fois et mes vieilles habitudes.

_ Ce n'est pas grave, murmurais-je difficilement.

Il passa une main nerveuse dans ses cheveux :

_ Tu m'as vraiment fait peur au restaurant. J'ai cru que tu avais fait un malaise, que tu étais tombée et que peut-être tu avais mal ou que tu t'étais cassé quelque chose…

Il soupira :

_ Heureusement, tu m'as l'air d'aller mieux : ton visage est plus coloré que tout à l'heure.

_ Oui, ça va mieux.

Un rire nerveux sorti de ma bouche.

_ Bella j'ai quelque chose à te demander. Une dernière fois, je voudrais te poser cette question.

Son ton sérieux me fit taire. Je l'écoutais attentive alors qu'il s'était approché.

_ Veux-tu oui ou non m'épouser ?

Son regard était intense. Nos visages étaient trop proches pour que je puisse réfléchir et laisser marcher mon libre-arbitre correctement.

_ Oui.

Sa main se saisit de mon visage, l'approchant encore davantage du sien.

_ Tu es sûre ?

Les choses devenaient compliquées. Je sentais ce qui allait se passer. Mon corps tout entier le présentait et il n'hésitait pas à me le faire savoir. Un déluge de frissons et de fourmillements s'abattit sur moi, de même qu'une vague d'adrénaline. Mes mains devinrent moites et glacées alors que je prononçais dans un souffle un « oui » timide.

Ses yeux, tel deux brasiers, s'allumèrent. Son souffle frais balaya un court instant ma bouche et ses lèvres prirent le relais. Un relais torride et sensuel. Un premier baiser fort et passionné. Il veillait à être doux, à se retenir mais il ne put contrôler ses mains qui se posèrent derechef sur ma taille, caressant le tissu de ma robe.

Il n'avait pas fermé les yeux et me regardait, me jaugeait, me dévorait de ses iris flamboyantes. Je me sentais fondre. Je fermais mes paupières, me laissant aller. L'odeur de son corps, plus puissante que celle dégagée par sa veste, était enivrante. Le contact de ses mains, la caresse de son souffle, le bruit de nos lèvres jointes, le tourbillon étrange de sensation ; peur, désir, crainte, excitation, doute…

Quelque chose sembla le figer. Mâchoires crispées, il s'écarta pour rompre le contact et je pus enfin reprendre mon souffle.

_ Pardonne-moi…

Sa voix suintait la culpabilité. Enivrée, j'ouvrais les yeux, prête à l'embrasser, à lui montrer timidement mon consentement mais son regard assombrit, braqué sur moi, réduisit à néant mes intentions. Je me sentis rougir, honteuse pour une raison inconnue. Je déposais à la place un rapide et enfantin baisé sur sa joue:

_ Bonne nuit, soufflais-je en sortant de l'habitacle sans demander mon reste.


Prenez soin de vous!

M.