Chapitre 4
Les jours qui suivirent cette entrevue furent difficiles pour Draco. Malgré ce qu'il avait dit à sa mère en repartant, sa conversation avec son père l'avait bouleversé, bien plus qu'il ne l'aurait cru. Le voir admettre ses erreurs et ses manquements l'avait touché, mais lui laissait un arrière-goût amer. Il ne pouvait pas s'empêcher de rapprocher ces ultimes paroles de celles d'un mourant. Bien sûr que son père, hormis sa folie, avait encore probablement de longues années à vivre et qu'il pourrait toujours venir le voir. Mais il savait, et son père aussi, qu'il s'agissait peut-être là de leur dernière véritable conversation.
La folie de Lucius progressait de façon alarmante et ses moments de lucidité se faisaient de plus en plus rares. Dans quelques temps, il ne serait plus capable de penser avec l'acuité qui le caractérisait, et cela dévastait Draco. Son père, le modèle de son enfance, ne serait plus là que physiquement. Son esprit allait mourir, sans le moindre doute.
Il passa donc les jours suivant à s'occuper de sa mère, laissant ses recherches en attente car il ne se sentait pas la force de s'y replonger. Sa préparation nécessitait encore du travail, mais il avait réussi à avancer plus rapidement que prévu. Il s'accorda donc un peu de répit.
Une forte chaleur s'était abattue sur la Grande Bretagne et accablait les deux occupants du manoir. Ils passaient la journée à l'intérieur en espérant y préserver un peu de fraîcheur et profitaient de la soirée pour se promener dans les jardins. De temps à autres, Narcissa faisait des remarques concernant l'état des massifs, faisant sourire Draco intérieurement.
Enfin, il retrouvait un peu le caractère de sa mère qui n'aurait jamais laissé les choses dégénérer ainsi dans ses merveilleuses plates-bandes. Il se prenait à espérer qu'elle allait enfin sortir de son état apathique pour les remettre en état. Ce n'était pas urgent, il en avait bien conscience et certains endroits du manoir méritaient quelques travaux, mais c'était une première étape. Si elle trouvait la volonté et l'énergie pour aller dans les jardins, elle pourrait ensuite s'attaquer à d'autres choses plus importantes. Draco faisait donc en sorte, subtilement, de l'emmener vers les endroits les plus durement touchés pour qu'elle se rende enfin compte du travail nécessaire.
Un jour, elle convoqua même un elfe pour lui indiquer ce qu'il y avait à faire. Elle ne s'en rendait peut être pas compte, mais elle reprenait doucement de la volonté, au plus grand plaisir de Draco.
Cependant, malgré les progrès accomplis, celui-ci dut bientôt interrompre ses courtes vacances pour retourner travailler. Son nouvel objectif était maintenant d'éliminer les effets secondaires. Malgré les précautions qu'il avait prises lors de son second essai, il avait souffert et avait mis plusieurs jours à s'en remettre. S'il voulait espérer qu'un jour cette préparation soit réellement testée, il allait devoir rendre son administration inoffensive. C'était un travail long, fastidieux, mais indispensable. Il devait déterminer précisément d'où venait chaque effet secondaire, quelles interactions risquaient de poser problème puis trouver une solution qui reste efficace.
Il passait ses journées le nez dans ses livres et dut même se rendre plusieurs fois à la bibliothèque du Ministère de la Magie pour disposer d'ouvrages plus spécialisés. Draco voyait les jours s'écouler, la date fatidique de sa présentation approcher sans parvenir à trouver une formule stable.
Il s'en ouvrit un jour à Maître Grove qui était venu voir l'avancée de ses travaux. A sa grande surprise, au lieu de le soutenir ou de l'aider, celui-ci se mit à le morigéner. Il avait par mégarde confessé ses quelques jours de vacances et son maître avait commencé à le tancer. Il lui expliqua dans le détail en quoi il était irresponsable de prendre du repos en cette période, qu'il s'agissait de l'étape la plus importante de sa vie et que chaque heure de perdue ne pouvait jamais être rattrapée. Il continua en lui expliquant qu'il aurait tout le temps de se reposer plus tard, mais qu'il n'en avait pas le droit et que jamais il n'avait eu un apprenti qui avait fait cela. Bien que Draco douta fortement de cette dernière affirmation, il prit soin de ne pas faire de remarque à ce sujet. Maître Grove qui était un modèle de calme et de tempérance était véritablement furieux.
Après son départ, Draco se sentit mal à l'aise. Dans le fond, son maître avait raison, il ne devait pas baisser les bras aussi près du but. Sa préparation était presque prête et sa réussite n'attendait plus que son travail. Au cours des dernières semaines, il avait pris conscience que certaines personnes comptaient sur lui, que s'il échouait, il ne serait pas le seul déçu. Sa mère qui faisait des efforts pour se remettre de son passage à vide, son père qui suivait comme il le pouvait ses progrès, son maitre qui avait passé tant de temps avec lui. Et même Severus Snape et Albus Dumbledore l'avait encouragé à leur manière. Il les avait vu, avait discuté avec eux, il devait trouver un moyen de leur redonner la parole. Il repartit donc, mu par une nouvelle énergie pour travailler et apporter la touche finale à sa potion.
Il ne lui fallut finalement que trois journées supplémentaires pour trouver les solutions aux problèmes qui se posaient à lui. Cette nouvelle version arborait une délicate couleur parme, ce qui n'avait rien de surprenant. La plupart des potions liées à la mémoire et à la magie de l'esprit avait des teintes similaires, les rendant parfois assez difficiles à distinguer pour un œil non averti.
En arrivant, Maître Grove ne fit aucun commentaire concernant leur précédente entrevue et Draco en conclut qu'elle n'avait servi que d'avertissement. Il s'installa donc dans le lit de camp, comme la fois précédente et avala la potion.
Le néant désormais familier l'engloba avant de se dissiper quelques secondes plus tard. Il ouvrit les yeux et les très désagréables sensations qu'il avait expérimentées les fois précédentes ne firent pas leur apparition. Jubilant intérieurement, il commença à examiner ce qui l'entourait. Des troncs d'arbres gigantesques qui s'élevaient jusqu'au ciel, l'odeur entêtante de l'humus et le bruissement des feuilles sous lui apprirent rapidement qu'il était dans une forêt. Parmi toutes celles qu'il connaissait, aucune ne ressemblait à celle-ci, hormis celle de Poudlard. Pour une fois, il était seul et en commençant à marcher, il s'aperçut qu'il était en fait proche de l'orée. Au loin, le château se découpait dans la lumière dorée du couchant, confirmant sa supposition.
Tout était calme et serein, le lac noir s'instillait doucement, un léger souffle d'air faisant onduler sa surface. Mais soudain, le jeune homme réalisa ce qui était étrange dans cette scène à la fois idyllique et familière. Il n'y avait aucun chant d'oiseaux. Il pouvait entendre le vent agiter doucement les feuilles mais aucun oiseau ne chantait, alors qu'à cette heure, ils auraient dû faire un vacarme épouvantable. Il fronça les sourcils et observa plus attentivement le ciel. Aucun oiseau n'y volait, De même, sur le lac il aurait aussi dû voir les tentacules du calamar géant émerger paresseusement comme il le faisait quand il faisait chaud. Mais une fois de plus, rien du tout. Toute trace d'êtres vivants avait disparu sans qu'il ne puisse s'expliquer pourquoi. Il avait toujours pensé être dans un souvenir lors de ces transes, mais c'était manifestement plus complexe.
Cependant, autre chose se mit à le préoccuper davantage. Sa potion était faite pour rencontrer des morts, mais s'il n'en voyait pas, elle ne servait à rien. Il regarda autour de lui pour vérifier et dut se rendre à l'évidence. Il était seul, les modifications qu'il avait faites sur sa formules avaient été trop importantes et le principe actif avait été perdu. Il rageait car cela lui promettait une quantité de travail énorme pour trouver d'où venait le problème alors qu'il pensait avoir réussi à trouver la formule. Il ne lui restait plus qu'à attendre de revenir à lui pour corriger cet échec cuisant. De déception, il s'assit par terre, comme un enfant boudeur. Ce n'était pas vraiment une attitude aristocratique mais qu'importe, puisqu'il était tout seul. Et c'était d'ailleurs bien là le problème.
"Eh bien, l'éducation que Narcissa t'a donnée n'est pas vraiment à la hauteur de ce que je pensais."
La voix qui l'interpella le fit sursauter et se retourner brusquement. Un homme aux cheveux bruns s'avançait vers lui. Son visage lui était vaguement familier mais il ne parvenait pas à remettre un nom sur lui. Ses cheveux mi-longs accompagnaient gracieusement ses pas alors que l'inconnu se dirigeait vers lui. Draco se releva d'un bond :
"Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ?
- J'ai été appelé donc je suis venu, c'est aussi simple que cela. Quand à qui je suis, je pensais que tu allais me reconnaître. Sirius Black, pour vous servir." Ajouta-t-il en esquissant une révérence moqueuse.
"Sirius Black ? Le fugitif ? Mais pourquoi est-ce vous qui êtes venu ?
- Je l'ignore, mais la chaleur de ton accueil ne me donne pas vraiment envie de rester.
- Je suis désolé, c'est juste que... Je ne vous connais pas, je ne comprends pas pourquoi vous, en particulier, êtes-venu. J'ai beaucoup entendu parler de vous, mais...
- Et j'ai moi aussi beaucoup entendu parler de toi. Ça nous fait déjà un point commun. Harry m'a décrit en détail ce qu'il pensait de toi.
- C'est vrai ? Ca ne doit pas être très glorieux.
- Non, en effet. Mais quelque chose me dit que ce n'est pas de ça dont nous devons parler.
- Excusez-moi, je n'arrive pas à savoir pourquoi c'est vous qui avez été attiré. Je commençais à penser que c'était seulement les personnes qui avaient joué un rôle dans ma vie que j'allais voir. Ou peut-être celles qui avaient un message à me transmettre. Mais vous...
- Qui as-tu rencontré ?
- Albus Dumbledore et Severus Snape.
- Snape ? Tu as rencontré ce bon vieux Servilus ? Comment va mon touilleur de chaudrons préféré ?
- Je ne pense pas qu'il apprécie qu'on l'appelle ainsi. Je suis d'ailleurs moi-même en train de passer la maîtrise de potion, je vais donc être aussi un 'Touilleur de chaudrons'.
- Oh, mes félicitations alors."
L'ironie des propos brillait dans les yeux de Sirius mais Draco décida de ne pas relever. Il n'avait pas de temps à perdre en vaines disputes, il devait trouver la raison de la présence de l'ancien prisonnier. Fouillant dans sa mémoire, il chercha quand il avait entendu parler de lui, hormis ce que les journaux avaient dit lors de son évasion spectaculaire d'Azkaban.
"Vous êtes un cousin de ma mère. Je me souviens d'avoir entendu une conversation de mes parents lorsque vous vous êtes évadé. Ma mère avait peur que les aurors ne viennent vérifier qu'elle ne vous cachait pas.
- Vraiment ? Même si j'en avait été réduit à ma dernière extrémité, jamais je ne serais venu demander de l'aide à Narcissa." Répondit-il en riant.
"Je ne vois pas ce qu'il y a de si amusant", protesta Draco, légèrement vexé.
"Nous n'étions pas vraiment dans le même camp, si tu vois ce que je veux dire.
- Vous n'étiez pas dans le camp du Seigneur des ténèbres lors de la première guerre ? Pourtant vous avez été emprisonné pour avoir trahi les Potter !
- C'est ce que beaucoup de gens pensent, mais ce n'est pas le cas. Ce n'était pas moi et ils n'ont jamais rien pu prouver durant mon procès. C'est d'ailleurs ce qui m'a sauvé du baiser des détraqueurs. Non, j'étais emprisonné pour le meurtre des treize moldus. Ce n'était pas moi non plus, mais c'est ma baguette qui a été utilisée par Pettigrow et ça a été suffisant pour m'enfermer.
- Je l'ignorais.
- Ca ne m'étonne pas, beaucoup de gens ont une idée fausse de ce qu'il s'est passé. Si Lucius m'avait vu dans le manoir Malfoy, il ne fait aucun doute qu'il m'aurait présenté à Voldemort avant même que j'ai pu dire ouf. Et de toutes manières, jamais Narcissa ne m'aurait aidé vu la manière dont j'ai quitté la famille Black.
- Que s'est-il passé ? J'ai tenté de poser quelques questions parfois, mais on ne m'a jamais vraiment expliqué.
- J'étais trop Gryffondor à leurs yeux. Toutes ces histoires de pureté du sang ou d'aristocratie me donnaient envie de vomir. Mes parents se complaisaient dans leur petit monde bien rangé et je ne le supportais plus. Un jour, je leur ai dit ce que j'en pensais et mes parents m'ont mis à la porte. Je ne les ai jamais revus.
- Vous avez quitté votre famille ?
- Les relations étaient déjà tendues et lors d'une dispute, ma mère m'a dit de partir. Je ne suis jamais revenu au Square Grimmaurd de son vivant.
- Et pourquoi vos relations étaient-elles aussi tendues ? Vous renier l'obligeait quand même à écarter le seul héritier Black de la famille, c'était une très lourde décision.
- Je ne supportais pas leur éducation, je me rebellais sans cesse. Et puis, je n'étais pas le seul héritier, tu oublies mon frère Regulus.
- Vous aviez un frère ?
- Bien sûr. Il répondait beaucoup plus aux standards que ma mère attendait de nous. Il était, lui, le parfait héritier sang-pur, contrairement à moi.
- Pourquoi n'ai-je jamais entendu parler de lui ?"
Avant de répondre, Sirius marqua une seconde d'hésitation et se rembrunit.
" Il s'est engagé chez les Mangemorts pendant la première guerre, puis un jour il a disparu. Je n'avais pas beaucoup de liens avec lui et je ne sais pas exactement quand cela s'est passé, ni pourquoi.
- Il a juste... disparu ?
- Oui, on le voyait parfois lors de certaines attaques, mais je n'ai jamais eu à me battre frontalement contre lui. Puis un jour, nous avons réalisé qu'il n'avait pas été vu depuis longtemps. Rien ne me permet de savoir ce qu'il est devenu. Je suppose que tu n'as pas entendu parler de lui car tes parents ont cru qu'il avait trahi.
- Et vous ne l'avez pas revu... là où vous êtes quand vous n'êtes pas ici ?
- Non, c'est immense là-bas. Et je reste avec les personnes que j'apprécie, je ne tiens pas à le revoir.
- Pardon ? Mais c'est votre frère ! Vous avez de la chance d'en avoir un, et...
- Tu dis cela car tu es fils unique. Regulus représentait tout ce que j'exécrais dans la société des sang-purs. Il faisait toujours tout ce qu'il fallait pour satisfaire mes parents, comme s'il n'avait pas la moindre volonté propre. Il a fait un parcours exemplaire et nous voyons tous les deux où ça l'a mené.
- Il en vous a jamais manqué ?
- Parfois. Enfants, nous étions très proches car nos parents s'occupaient peu de nous. La plupart du temps, nous étions laissés à nous même sous la surveillance d'elfes. Mais j'ai commencé à me poser des questions sur la façon dont on nous éduquait. Quand j'ai été envoyé à Gryffondor, nous avons commencé à nous éloigner peu à peu. Lui étant à Serpentard, nous ne pouvions quasiment plus nous parler. Quand j'ai quitté la maison, il m'a écrit mais j'étais tellement en colère que je ne lui ai jamais répondu. Je n'avais rien à lui dire. Puis, j'ai découvert qu'il avait pris la marque quelques mois après sa sortie de Poudlard."
Ces derniers mots étaient hachés comme si la colère qu'il avait ressentie à ce moment-là était prête à nouveau à exprimer sa puissance. Ce qu'il venait d'entendre laissait Draco songeur. Sirius avait agi comme lui aurait aimé le faire plus jeune. Lui avait eu le cran de se rebeller et d'assumer ses idées, alors que Draco avait suivi le chemin tracé par ses parents dès son plus jeune âge. Il lui avait fallu une guerre, la folie de son père et le laisser aller de sa mère pour le pousser à faire ses propres choix et s'orienter pour faire ce qu'il aimait. Pas ce qu'il devait faire. C'était une prise de conscience dure mais réconfortante. Même s'il lui avait fallu du temps, il avait réussi à le faire.
D'une certaine manière, il admirait Sirius pour avoir eu le courage de faire cela alors qu'il avait à peine une quinzaine d'années.
- Vous avez regretté après ?
- Moi ? Jamais ! C'était la meilleure chose qu'ils aient faites pour moi de toute ma vie. Tu ne t'es jamais demandé si c'était une bonne chose, toutes ces étiquettes que les sangs-purs mettent sur les gens ?
- Avant, non, mais depuis la fin de la guerre, ça m'arrive. Parfois, je me demande ce que j'aurais dû faire pour que les choses ne tournent pas à un tel désastre.
- Et renier tes parents et toute ta famille fait partie de la liste.
- Non, pas vraiment. Mais il y a des personnes qui ont eu une mauvaise influence sur mon destin, c'est certain. C'est d'ailleurs pour cela que je veux faire cette potion, je veux éviter aux nouvelles générations de faire les mêmes erreurs que moi en leur faisant bénéficier de l'expérience de ceux qui les ont précédés.
- En leur faisant rencontrer des morts ?
- C'est cela.
- Au hasard ? Ils peuvent rencontrer n'importe qui sans qu'on ne puisse le contrôler ?
- Je... Oui, vous avez raison, j'y travaille.
- C'est une idée dangereuse, tu le sais. Tu as de la chance d'être tombé sur moi, je suis certain que..."
Draco ne sut jamais de quoi Sirius était certain car il vit l'ombre s'abattre sur tout ce qui l'entourait, ses jambes se dérober sous lui et un vertige le saisir.
Lorsqu'il se réveilla sous l'œil attentif de son Maître, Draco se sentait plutôt bien, en comparaison avec ce qu'il avait ressenti les fois précédentes. Aucune nausée, aucune migraine ou douleur quelconque. Par acquis de conscience, son maître lui fit passer quelques tests basiques et lui lança un sortilège de diagnostic. Rien d'alarmant n'en ressortit, donnant la confirmation au jeune homme qu'il était sur la bonne voie.
