Chapitre 5

Malgré ses craintes, il ne lui fallut que quelques jours pour trouver une solution à son problème. En détournant légèrement le principe du Polynectar, il parvint rendre les rencontres moins aléatoires. Sans avoir besoin de mettre un morceau de la personne dans le mélange, il était possible d'orienter les choses au moment même du brassage. Si la potion était préparée dans un environnement rappelant une personne, celle-ci avait de fortes chances d'être attirée pour la rencontre. Enfin, il l'espérait fortement. Pour reprendre la discussion qu'il avait eue avec Sirius, Draco s'entoura de photographies qu'il avait retrouvées de lui et d'anciens objets, reliques de la famille Black qui pouvaient être en lien avec Sirius. Ce n'était pas un procédé totalement fiable mais il espérait augmenter significativement les chances de le rencontrer.

Les mots qu'avaient prononcés Sirius lors de leur précédente entrevue avaient fait forte impression sur lui et il attendait avec impatience l'occasion de le revoir pour terminer cette conversation. Alors dès que la dernière version en date fut terminée, il ne perdit pas une seconde pour demander à son maitre de venir. Elle était à peine refroidie mais il l'avalait d'un trait, se brûlant légèrement la langue au passage.

Alors qu'il attendait la venue de Sirius qui, comme la fois précédente se faisait attendre, il dressa mentalement la liste des choses qu'il voulait lui demander, les points qu'il voulait éclaircir sur ce qu'il lui avait dit.

"Bonjour Draco, je suis surpris d'être à nouveau appelé. Ta tentative de contrôle n'a pas l'air très au point.

- Au contraire ! C'était vous que je souhaitais revoir.

- Moi ? Et pourquoi ? Je pensais que c'était une erreur la dernière fois.

- J'ai des questions à vous poser, et vous seul pouvez y répondre.

- Je t'écoute.

- Que s'est-il passé à Azkaban ? Je veux dire… Vous avez été le premier à vous en échapper alors que tout le monde considérait cette prison comme totalement sécurisée. Et puis, elle ne semble pas vous avoir affecté.

- Sur ce point, Draco, tu te trompes. Ces treize années là-bas ont été un enfer, surtout en sachant que j'étais innocent.

- Mais mon père n'y est resté quelques mois et… Je me suis rendu compte qu'il n'était plus le même. Il semblait porter un poids sur ses épaules, quelque chose qui le tourmentait mais dont il ne pouvait pas parler.

- Lucius est allé à Azkaban ? Quand ?

- Il a été capturé lors de l'attaque du Ministère. Le jour de…votre mort. Il ne s'est pas échappé assez vite et des aurors sont arrivés. Il est resté là-bas jusqu'au printemps suivant.

- Je vois. Chacun réagit différemment à l'influence des détraqueurs. Moi, j'avais l'espoir et je me disais que j'étais là après avoir combattu pour mes idées. Après la fin de la guerre, plus rien ne m'attendait dehors. J'étais plongé dans une sorte d'apathie qui m'a peut être sauvée la vie, et c'est en voyant que Pettigrow s'en était sorti que j'ai pris la résolution de sortir. Pour ton père, peut-être qu'il commençait à douter de ses choix et que les Détraqueurs ont pu l'atteindre plus facilement.

- Mon père ne doutait pas. C'est bien plus tard qu'il a remis en cause les thèses du Seigneur des Ténèbres !

- En es-tu certain ? Connais-tu vraiment ton père ? "

Cette question avait été posée d'une voix douce, mais alors que Draco s'apprêtait à répondre, un doute s'insinua en lui. Cette question était-elle si absurde qu'elle ne le paraissait ?

Seul quelqu'un comme Sirius pouvait comprendre ce qu'il avait vécu, la pression qu'il avait subi dès son plus jeune âge pour devenir l'héritier d'une grande famille aristocratique. Pour beaucoup, il était né avec une cuillère en argent dans la bouche et n'avait jamais dû fournir le moindre effort pour que toutes les portes s'ouvrent devant lui. Mais ce que cette majorité ignorait, c'était que derrière les portes closes du manoir, la vie n'avait rien de féerique. Il devait toujours surveiller son attitude, en aucun cas il ne pouvait se permettre de décevoir les espoirs qui avaient été placés en lui. Malgré le soutien affiché de ses parents, ils n'étaient pour lui que des figures lointaines et effrayantes. Il ne se souvenait même pas de la dernière fois où son père lui avait montré un véritable signe d'affection.

Naturellement, il savait qu'ils l'aimaient, mais ils aimaient l'héritier avant Draco, et cela, seul un enfant ayant grandi dans le même milieu que lui pouvait le comprendre.

Toute la pression que Draco retenait depuis des semaines se fit lourdement sentir. Il était épuisé par le travail acharné qu'il devait fournir, et avoir cette conversation avec Sirius était la goutte d'eau de trop. Voyant le jeune homme sur le point de craquer, Sirius sentit qu'il était allé trop loin, que sa fougue l'avait poussé à dire des choses qui avaient eu une trop forte résonnance pour le jeune homme alors qu'il n'était pas prêt à affronter cela.

Un peu penaud, il s'approcha de lui et lui posa la main sur l'épaule dans un geste de réconfort. Malgré lui, il trouvait Draco touchant et se retrouvait en lui. Draco tressaillit à ce geste et cela sembla être le signal pour que des larmes amères se mettent à couler sur ses joues.

Alors qu'elles lui brûlaient les yeux, Draco ne put s'empêcher d'évaluer la situation d'un œil critique. Il était en train de pleurer sur l'épaule d'un mort dans une sorte de monde parallèle, cet homme était son cousin renié dont la simple évocation du nom était proscrite durant toute son enfance. Il représentait tout ce qu'il avait combattu avec tant d'enthousiasme au cours de ses années parmi les mangemorts. Son intérêt pour les moldus et leur façon de vivre, sa façon de vivre à l'encontre de tous les codes de l'aristocratie ou sa conduite toute Gryffondor, tout cela aurait dû le faire fuir. Et pourtant.

Pourtant, il était celui qui le comprenait le mieux, celui qui avait su trouver les mots qui avait un écho avec son propre passé. Celui qui avait eu le courage de prendre les décisions que lui n'avait jamais osé prendre. Avait-il eu une vie plus heureuse ? Pas vraiment, rejeté par sa famille puis de longues années à Azkaban suivies d'une longue cavale, ce n'était pas du tout ce qu'on pouvait qualifier de vie heureuse. Mais il avait eu une vie fière, et peut être était-ce le plus important au final. Il avait vécu et était mort en accord avec ses convictions, sans jamais lâcher un pouce de terrain, sans compromis.

Sentant que l'étreinte durait un peu trop longtemps, Draco s'écarta, légèrement mal à l'aise, mais avant qu'il ne détourne la tête, il remarqua que Sirius semblait avoir les yeux rougis. Cela fit froncer les yeux de Draco, il ne comprenait pas la réaction de son vis-à-vis.

Malgré ses airs bravaches, Sirius aurait-il des regrets ?

Draco commença à l'interroger, mais sans succès. Malgré son insistance, il refusa de répondre au jeune homme. La brièveté de ses réponses laissaient penser qu'il y avait quelque chose de plus que ce que Draco ne savait, mais il ne dit rien avant de finalement lâcher le mot fatal :

"Je t'ai menti l'autre fois, au sujet de Regulus.

- pardon ? Pourquoi parles-tu de lui ?

- Tu me fais penser à lui. Il est mon plus grand regret.

- Ce n'est pas ce que tu me disais l'autre fois.

- Non, car c'est ce que je disais à tout le monde. Mais tu n'imagines pas à quel point je regrette ce que je lui ai fait subir. En m'échappant de cette famille et de cette société, je l'ai aussi abandonné. Je ne sais pas si j'aurais pu l'empêcher d'aller rejoindre les mangemorts en restant à ses côtés, mais je suis certain qu'en partant, je l'ai condamné à les rejoindre. Il est resté seul sous l'influence de mes parents qui l'ont poussé à prendre la marque. Il est resté face à tous ses camarades de Serpentard qui étaient tous des mangemorts en puissance et il n'a pas pu résister. Lorsque j'ai appris qu'il avait disparu, j'ai compris à quel point je l'aimais encore.

- Et pourquoi n'as-tu rien dit ?

- Je ne pouvais pas ! J'étais un membre de l'Ordre, le meilleur ami de James Potter, je combattais les mangemorts chaque jour que Merlin faisait. Je ne pouvais pas avoir d'états d'âme pour un ennemi ! Je n'en avais pas le droit. Si quelqu'un avait douté de ma fidélité, je n'aurais plus eu le droit de combattre.

- Mais certains ont quand même douté de ta loyauté, n'est-ce pas ?

- Alors tu imagines ce que cela aurait été en ayant un frère dans le camp d'en face et en admettant publiquement que j'avais peur de me retrouver face à lui ? J'aurais été immédiatement mis au ban de l'Ordre, je n'aurais plus eu l'occasion d'aller me battre. C'était impossible !

- Ils savaient que tu avais un frère, n'est-ce pas ?

- Oui, mais ils ne se rendaient pas compte à quel point j'avais peur pour lui. Seul James était au courant de ça. Il était devenu mon frère de substitution, mais il savait que je continuais à tenir à Regulus.

- Il n'avait pas peur que tu le trahisses ?

- Il me faisait confiance. Je lui faisais confiance. Il n'y avait pas de place pour le doute. Je serais mort pour lui comme lui pour moi. C'était aussi simple que ça."

Cette déclaration laissa Draco dubitatif. La vie ne pouvait pas être comme ça. Ce n'était pas possible d'avoir une telle confiance en une autre personne. On pouvait avoir des alliés, des personnes qu'on admire ou qu'on respecte. Des confidents, éventuellement, mais il était absurde d'avoir une telle confiance aveugle. Ca ne pouvait pas être aussi…simple.

Toute sa vie, Draco avait été éduqué pour détecter les jeux de pouvoir, à savoir qui était la personne à amadouer pour progresser, il n'était jamais question d'échange ou de confiance. Ca ne devait pas entrer en compte !

Plongé dans ses pensées, une sensation étrange au niveau de sa main le fit frémir. Il sentait à nouveau les doigts de Crabbe qui glissaient, l'entrainant vers une mort certaine. Chacun de ses doigts glissant inéluctablement, ses cris d'effroi et la chaleur des flammes qui lui brûlaient le visage. Crabbe, tout comme Goyle, avait été ce qui se rapprochait le plus d'un ami. Mais là encore, il ne s'agissait que de jeux de pouvoir, rien de plus. Il les avait toujours considérés comme des serviteurs, tout justes aptes à accomplir les basses besognes. Jamais il ne leur aurait confié la moindre tâche importante. Non, Draco réalisa à cet instant qu'il avait toujours été seul.

Seul dans son enfance, uniquement entouré d'elfes de maisons chargés de son éducation. Seul à Poudlard, avec pour seuls camarades des enfants de Mangemort qui lui avait été imposés. Seul pendant la guerre, après avoir perdu la seule référence qu'il avait, son père. Et plus seul encore, après la guerre, lorsque lui et sa famille étaient devenus des parias.

Il n'avait que vingt-trois ans, mais sa vie lui apparaissait comme un échec complet, bâtie sur un effroyable gâchis.

Soudain, le voile sombre désormais si familier commença à s'abattre, le tirant brutalement de ses pensées. Mais pour la première fois, une sensation de panique le saisit. Il ne voulait pas partir, il avait encore tant de choses à apprendre, sur sa vie, sur la vie en générale, sur Sirius et l'amitié. Dans un geste inconsidéré, il tenta de s'agripper à la première chose qu'il avait à portée de main : Sirius. Dans une tentative désespérée, il tenta de retenir cette vision, ou de ramener son cousin avec lui. Il devait trouver un moyen, ne pas repartir. Mais déjà, sous ses doigts, les sensations se faisaient plus diffuses. Ses paupières se faisaient lourdes et ses bras semblaient peser une tonne. Il se sentait de plus en plus engourdit mais il rassemblait toute sa volonté pour ne pas lâcher sa prise. Serrant de plus en plus fort, elle ne glissait pas.

En ouvrant les yeux, Draco se retrouva dans le décor habituel des cachots du manoir Malfoy. Ses doigts crispés accrochés à Sirius lui faisaient mal, jusqu'au moment où il se rendit compte que ce qu'il prenait pour le tissu de sa chemise n'était en fait que le drap du lit de camp dans lequel il faisait ses expérimentations. Etouffant un juron de colère, il se releva brusquement sous le regard intrigué de son maitre. Il devait y retourner, coûte que coûte, pour revoir Sirius. Il était le seul à le comprendre et à pouvoir l'aider, il en était certain ! Un étourdissement dut à son mouvement brusque le prit, l'obligeant à se rallonger quelques instants.

Maitre Grove en profita pour l'interroger sur ce qu'il s'était passé et une étincelle de joie vint briller au fond de son regard fatigué lorsque Draco lui parla du succès de l'amélioration. Il pouvait maintenant déterminer qui était la personne à rencontrer, ce qui était une avancée considérable dans la démarche.

Cependant, tout en parlant, le jeune homme ne pouvait s'empêcher de réfléchir à ce qu'il ferait en retournant voir Sirius. Il sentait l'excitation monter en lui, il ne pouvait pas attendre. Peut-être même n'attendrait-il pas la venue de son maitre pour recommencer ?

Il parvint cependant à se relever et put tant bien que mal raccompagner son maitre jusqu'à la porte d'entrée, non sans lui avoir promis de se reposer bien sagement. Enfin seul, il commençait à se diriger à nouveau vers les cachots lorsqu'il sentit une soudaine faiblesse le saisir. Bien que son corps se soit habitué à cette potion, elle l'épuisait toujours. A contre cœur, il finit par se montrer raisonnable et changea de direction. Il remonta dans sa chambre et attendrait le lendemain pour recommencer ses expériences.

Il se laissa tomber sur son lit, tout habillé, dans une attitude que sa mère aurait très certainement désapprouvé. Mais elle n'était pas là, et c'était bien le cadet de ses soucis. A peine sa tête eut-elle touché l'oreiller, qu'il dormait déjà profondément.

A peine quelques minutes plus tard, un bruit de pas s'approchant de sa chambre le tira de son sommeil. C'était Narcissa qui entrait, visiblement bouleversée, un parchemin froissé dans la main.

Jamais Draco ne l'avait vue dans cet état. Elle qui était habituellement si maitresse de ses émotions semblait totalement perdue, le regard hagard et incapable de prononcer le moindre mot. Elle était en état de choc avancé.

Malgré ces questions insistantes de Draco, elle n'émettait pas le moindre son. Il dut donc lui prendre la lettre des mains de force pour en découvrir le contenu. Son cœur se serra lorsqu'il vit l'emblème de Sainte Mangouste et ses pires craintes se confirmèrent à la lecture.

Malgré toutes les précautions et les marques de déférence, une seule phrase comptait. Elle tournait dans sa tête, sans qu'il ne puisse prêter attention à la suite du message. Tous les autres mots semblaient vides de sens. Son père était mort, et c'est tout ce qui comptait.

Draco était anéanti. Le choc de cette annonce l'avait plongé dans une léthargie dont il ne parvenait pas à se défaire. Il agissait comme s'il avait été placé sous Imperium. Faisait ce qu'il devait faire, sans même réfléchir au sens de ses actions. Il s'était retrouvé là, à marcher dans ce couloir d'hôpital sans même savoir comment il y était arrivé. Il entendait que le médicomage qui les accompagnait parlait, mais il ne saisissait pas le moindre mot de ce qu'il disait. Il était plongé dans une ambiance cotonneuse, d'où seul le claquement des chaussures de sa mère émergeait. Ce claquement insistant lui donnait comme un coup de poignard au cœur à chaque fois qu'il résonnait.

En entrant, sûrement pour la dernière fois, dans la chambre de son père, quelque chose se brisa en lui. Celui qui était allongé-là n'était pas le grand Lucius Malfoy, ce n'était plus qu'un homme, prématurément usé par les épreuves et qui avait perdu cette aura si particulière. Il semblait plus petit, plus fragile qu'avant. Même si Draco l'avait vu seulement quelques jours auparavant, sa maigreur et son teint de cire le frappèrent. Non, ce n'était plus son père qui était là, mais un corps qui lui ressemblait. Un simple corps, qui avait perdu son âme.

Lucius Malfoy était mort.