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- CHAPITRE 3 -
DERANGEMENT
Un battement me tira du sommeil, un chatouillement sur ma hanche.
Je me réveillai avec l'urgence de quelqu'un qui sait qu'il s'est endormi au mauvais endroit. Et à cause du feu presqu'éteint et l'absence de couverture – l'étranger les avaient retirées, quel ingrat – j'avais froid. Même le radiateur ne fonctionnait pas mais je savais qu'il allait redémarrer.
Sa main glissa alors que je m'asseyais. S'était-il réveillé pendant la nuit? Je repoussai mes cheveux, ennuyée d'avoir oublié de me brosser les dents ou de me laver le visage avant de m'endormir. Je me sentais dégoûtante. Peut-être pas autant que le Froid Etranger, cependant. Je touchai son bras, sa main qui avait bougé. Il était chaud maintenant.
Je ne savais pas si je pouvais le réveiller. Je voulais savoir ce qu'il faisait mais il avait besoin de repos, aussi. Chancelante sur mes pieds, j'attrapai mon téléphone presque mort et envoyai un texto à Rose pour lui faire savoir que l'étranger avait survécu à la nuit. Elle ne répondit pas mais je m'y attendais. Il était tôt, il faisait encore nuit et j'aurais dû dormir comme elle.
En baillant j'étirai quelques-unes de mes courbatures et montai l'escalier. La douche d'oncle Phil était l'une des plus luxueuses que l'on pouvait s'offrir et prendre une douche brulante paraissait divin. Je pris mon temps – me raser, me laver les cheveux – et faisant semblant que le mec à moitié mort en bas n'avait rien à voir avec tout ça.
Il est sexy? avait demandé Alice. Peut-être. Peut-être. Il a de beaux yeux.
En bas je trouvai une flaque de couvertures près de la cheminée. Je m'arrêtai, regardant autour de moi, prête à l'appeler quand il réapparut aussi surpris que moi de le voir.
"Tu t'es levé," dis-je, le cœur battant rapidement. Le voir bouger était étrange comme s'il avait été réanimé. Il semblait toujours léthargique mais c'était prévisible.
"Je…" il secoua la tête. Il semblait confus et peut-être encore épuisé. "Tu as vu mon pantalon?"
"Oh mon dieu, je suis désolée!" Je sprintai pratiquement vers le canapé et lui jetai le survêtement. "Il était mouillé alors… je l'ai enlevé." Je me raclai la gorge.
Il était toujours en train de l'enfiler. Je regardai ailleurs en me tordant les mains. "Tu devrais probablement te recoucher. Tu peux te coucher sur le canapé si tu veux. Je ne savais pas quoi faire hier soir."
"Je pense que tu as bien fait," dit-il de sa voix tellement rauque, sa bouche se soulevant juste un peu d'un côté et ça me fit me demander s'il n'était pas réveillé lorsque j'étais là. Ou peut-être était-ce juste le fait que je lui avais pris son pantalon.
Le visage tout rouge je me tournai et allai vers la porte. "Je reviens tout de suite."
"Où vas-tu?"
"Chercher du bois pour le feu."
"Tu ne devrais pas…"
"Ça va, il est coupé. Il faut juste que j'aille en chercher pour l'amener ici."
Il ne dit rien mais je ne lui en laissais pas le temps. J'enfilai mes bottes et sortis dans le matin glacial puis me dirigeai vers le hangar où oncle Phil conservait ses piles de bois. La plupart avaient été achetées au magasin mais il en avait coupé lui-même dans le but sans doute de se sentir viril au milieu de ce désert.
A mon retour l'étranger était assis sur le canapé une couverture sur les genoux. Je vérifiai le chauffage puis jetai du bois dans la cheminée, l'attisant jusqu'à ce qu'il reprenne.
"Merci," dit-il. Je me demandais si c'était sa voix normale ou si son épreuve dans la neige l'avait laissée ainsi.
"C'est bon. J'ai un peu froid aussi."
"Pour la nuit dernière," expliqua-t-il.
Je le regardai. Ses yeux – ils brillaient dans la pénombre. Il avait un regard intense, brillant. C'était un peu déconcertant et pourtant… Je me retrouvai à me demander à quoi il ressemblerait sans cette barbe. En vérité ça lui allait bien.
Je suppose qu'il est sexy, dis-je à une Alice imaginaire.
Et tu es pathétique, me dis-je.
"Tu peux prendre une douche si tu veux," proposai-je, en croisant les bras. "Pour te réchauffer. Je l'aurai fait mais je ne pouvais pas t'emmener là-haut."
Finalement il détourna le regard, dieu merci, et hocha la tête.
"Viens."
Il me suivit là-haut, lentement mais moi aussi j'allais lentement.
"J'ai laissé des serviettes sur le comptoir," dis-je, en faisant une pause près de la porte de la salle de bain.
"Merci," dit-il, les yeux scrutant mon visage. Je ne savais pas ce qu'il cherchait, je me tournai et partis avant qu'il ne le trouve.
Mais il me toucha le bras, les doigts autour de mon avant-bras.
Son contact me fit sursauter.
"Je suis vraiment désolé pour le dérangement," dit-il.
"Ne le sois pas. Je suis contente d'avoir été là." Je me retournai et continuai, à mi-chemin dans l'escalier je l'entendis dire : "Moi aussi."
Je ne savais pas cuisiner. Eh bien, je pouvais faire un petit-déjeuner - mais n'importe qui pourrait le faire. J'adorais le petit-déjeuner et si j'avais pu, je l'aurais fait tous les jours. Avec des fruits parce que, eh bien, nous avons tous besoin de choses fraiches. Et de fibres.
La cuisine était plus froide que les autres parties du chalet, avec beaucoup de fenêtres et peu de chauffage. Il semblerait aussi, que nous ayons temporairement perdu l'électricité pendant la nuit : les horloges numériques sur l'écran de tous les appareils clignotaient. Frissonnant, je les réinitialisais toutes, heureuse que la panne ait été de courte durée. La cheminée était chaude mais sa chaleur n'avait pas encore eu le temps de se diffuser partout.
Et les lumières. L'idée de passer du temps ici sans lumière, surtout la nuit, me perturbait.
J'avais réussi à faire une omelette avant que l'étranger ne revienne.
"Tu sais, il y a des vêtements propres en haut. Je peux te proposer quelque chose à te mettre..."
"Ça ira…"
"On peut les laver..."
"C'est pas grave..."
Nous nous arrêtâmes tous les deux brusquement.
"Que t'est-il arrivé?" lâchai-je. "Pourquoi étais-tu dehors?" Je fis un geste vers lui. "Comme ça?"
"Ma voiture est tombée en panne," dit-il. "J'allais chercher des provisions et elle s'est juste... arrêtée."
"Pourquoi n'as-tu pas appelé le 911?"
"Mon téléphone était mort. Et puis... il faisait trop froid. J'ai attendu mais personne n'est passé." Il se tut à ce moment-là, regardant vers la fenêtre où la neige tombait encore. C'était une scène calme, magnifique. Trompeuse.
Je ne savais pas quoi dire. Il avait été si près de mourir, en fait, de vraiment mourir. Il serait mort de froid à l'intérieur d'une voiture sans chauffage mais plus lentement. "Tu as faim?"
Il hocha doucement la tête, tombant sur une chaise.
En déposant des œufs sur une assiette, j'ajoutai deux morceaux de pain grillé et une pomme pour faire bonne mesure. Je mis tout devant lui, avec du café et des couverts.
"Comment tu t'appelles?" demanda-t-il, en attrapant la fourchette.
Je ris tranquillement, sans savoir comment j'avais pu rater ça. "Bella. C'est quoi ton nom à toi?"
"Edward. Et je peux partir quand tu veux."
"C'est pas grave. Ça risque d'être long. Il y a de la place ici." Je commençai à me servir une assiette. "Nous pouvons appeler en ville si tu veux que quelqu'un vienne te récupérer."
Il ne répondit pas. Je le rejoignis à la petite table et nous mangeâmes en silence pendant un moment.
"C'est bon?" demandai-je, trouvant son expression stoïque impossible à déchiffrer.
Ses yeux clignèrent vers moi et je jure qu'ils brillaient. Un instant passa puis un autre. Je regardai vers mon assiette et fronçai les sourcils, triturant mes œufs.
"Je n'ai pas mangé depuis plus d'un jour," dit-il alors. "Je n'ai jamais mangé quelque chose d'aussi délicieux..."
