Chapitre 4 :
H = g/2.t2
Remus Lupin glissa le long du mur, il préférait toujours prendre quelques minutes de repos avant d'entrer chez lui après le travail. Harry était capable de se gérer tout seul depuis longtemps, c'était un enfant facile de ce côté-là mais ses capacités mentales le fatiguaient.
Quand il avait demandé à la librairie de Sang-Mêlée de lui fournir des livres sur la magie des moldus, on l'avait dirigé dans le rayon scientifique et il n'avait jamais imaginé à quel point ces connaissances enrichiraient à la fois sa vision du monde et également l'intelligence de son petit faon. Peut-être était-il allé trop loin ? On dit toujours qu'il ne faut pas jouer à expérimenter avec la magie mais il n'avait pas pensé que les sciences pouvaient être aussi redoutables.
"Tu veux un verre d'eau ou tu préfères rester avachi encore quelques minutes ?" demanda Harry à travers la porte.
"Depuis quand tu sais que je suis là ?"
"Veux-tu une heure, ce soir ou une date, en général ? J'ai découvert que tu t'effondre dans le couloir y'a plusieurs années, déjà et ça risque de me prendre quelques minutes pour me souvenir du moment exact et de le relier à un jour précis."
"Vas faire couler de l'eau dans un verre et j'arri…"
"Déjà fait." le coupa l'enfant. "J'ai rajouté un verre de lait et comme on est en rupture de biscuit depuis des mois, tu auras des céréales mais je crois que ce sont des coquettes pour chien. C'est peut-être bon pour les dents d'un loup-garou, remarque…"
Des croq… quoi ?!
Remus ouvrit la porte et tomba nez-à-nez sur Harry qui avait mis les coquettes en question dans une gamelle et les arrosait avec une montagne de chantilly, ses notions de diététiques étaient plutôt déplorables mais... euh... ses céréales étaient bel et bien un assortiment pour chien, peut-être même que ses biscuits du goûter étaient des bâtonnets à mâcher alors sans doute n'était-ce pas de sa faute.
Comment on fait la différence quand les paquets de céréales ou de biscuits pour enfants affichent des chiens sur leur boîte ?! À croire que les graphistes vivent dans un monde parallèle où les enfants et les animaux sont placés sur la même échelle d'intelligence...
"Tu as passé une bonne première journ… hééé ?! Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ???"
Harry haussa les épaules comme si de rien mais son visage était tout égratigné, sa lèvre fendue et il avait encore cassé ses lunettes. Ce dernier point n'était pas forcément évocateur d'un soucis puisqu'il l'avait souvent surpris à utiliser sa monture pour faire des expériences scientifiques : les balancer du haut de l'immeuble pour calculer à quelle hauteur était construite leur fenêtre, par exemple. Enfin, c'est ce qu'il avait réussi à décoder puisque son petit faon lui avait répondu d'une manière bien à lui : "h = g/2.t2, Rem's".
Qu'il aimait ce gamin, chaque seconde était une surprise avec lui.
"Oculus Reparo." prononça-t-il en pointant sa baguette entre les deux yeux d'Harry. "Raconte-moi, cette première journée à l'école des moldus."
"Il faut remplacer Hamlet par les Misérables."
"Parle-moi comme si j'étais un idiot et détaille chaque étape de ton raisonnement, j'ai du mal à te suivre quand tu saute directement à la conclusion, ça créé la confusion sans vouloir jouer avec les sons… quoique... si, en fait. Je joue avec les sons."
"Tu n'es pas un idiot, Rem's."
"S'il te plaît..."
Pendant ce temps, le loup-garou et père malgré lui alla chercher des potions pour soigner les blessures d'Harry. Un véritable Cracmol aurait été incapable de synthétiser les ingrédients pour mêler leurs effets magiques à son organisme mais heureusement pour eux, ce Cracmol-là était différent de tous les autres : pas un vrai sorcier, pas un vrai moldu mais quelque chose d'intermédiaire. Le-sorcier-qui-est-devenu-un-cracmol, appelons-le ainsi puisque son frère William est surnommé le-garçon-qui-a-survécu par la communauté magique.
"J'ignore comment ça se fait mais j'ai été placé dans la classe des idiots : c'est à peine s'ils n'ont pas du mal à réciter l'alphabet, pas la Table de Mendeleïev, hein, je parle du véritable alphabet et ils ne savent pas lire des phrases complètes."
"Je suis désolé, petit faon, j'ai dû me tromper lors de ton inscription. Je vais arranger ça. Ça n'explique pas comment tu t'es retrouvé avec le visage défoncé…"
"Mon visage va très bien."
Harry sortit de sa poche une marionnette de faon fabriquée avec une chaussette et quelques bouts de tissus, il l'enfila sur sa main et agita ses doigts pour ouvrir et fermer la bouche du faon :
"Voltage a mal à la jambe." dit-il avec une voix trop aiguë. "Il pense qu'elle est peut-être cassée… enfin, non, c'est pas à ce point mais c'est au moins une foulure. Une grosse, ça fait bobo…"
"Argh… Tu veux une potion antidouleur avant que je ressoude les os ?"
"Moi ?! Je n'ai pas mal, Moi ! Ma jambe va très bien, c'est Voltage qui souffre le martyre. Tu sais qu'il est un peu faible, hein, contrairement à moi. J'ai un mental d'acier. Pourquoi j'aurai mal ?!"
Remus donna une potion antidouleur à Harry en prétextant qu'elle était pour Voltage, le petit faon sur lequel il s'était amusé à rajouter un éclair au feutre indélébile qui avait déterminé son nom tout comme la lune avait baptisée Lunard, sa version loup.
"Après avoir relié des points dans l'ordre pour constituer une image et additionné des chiffres, quand je dis chiffre c'est littéral, malheureusement, la cloche a retenti pour annoncer le temps de la pause et… et... Pourquoi tu m'as pas dit qu'ils sonnent une alarme régulièrement, ces crétins ?!"
"Je ne…"
"J'ai joué au Quidditch, je me suis dit que si mon abruti de père était capable de..."
"Au Quidditch ?!"
"Oui, Quidditch. Enfin, ils prononcent ça très mal : 'foot' à la place de 'quid' et 'ball' à la place de 'ditch'. Ah et puis ils y jouent n'importe comment : il n'y a qu'une seule balle et deux buts, aucun balais." il s'arrêta un peu pour réfléchir et ajouta : "C'est peut-être pour ça qu'ils appellent ça du football, d'ailleurs..."
Remus leva les yeux au ciel. Il attendait toujours de comprendre comment Harry s'était autant blessé mais s'il avait réellement joué à la version moldue du Quidditch sans le moindre entraînement, c'était certainement moins grave qu'il n'avait imaginé.
"Je n'y aurai certainement pas joué si j'avais su qu'on utilise la tête du p'tit nouveau pour remplacer le ballon, après la mi-temps."
"C'est moins barbare que le Quidditch…" remarqua l'adulte en appliquant un gel cicatrisant sur la lèvre de l'enfant qui ne tarda pas à essayer de le léchouiller pour remplacer le goût âcre des potions. "Arrête de bouger."
"… et après ça, ils m'ont collé dans un coin pour finir de me tabasser au sol et on a étudié les pronoms personnels."
"QUOI ?!"
"Je sais, c'est horrible... Il n'y a aucun challenge intellectuel, j'ai dû sortir mon roman de Charles Dickens pour que mon cerveau reste sagement dans mon crâne sans imploser. J'ai relu deux fois chaque page pour ne pas finir trop vite, il faudra que j'amène Les Misérables, demain, au lieu d'Hamlet. Je n'aime pas contrarier mes plans mais c'est un cas d'extrême urgence."
Remus lui colla le verre d'eau sur la bouche pour apaiser le goût des potions sur sa langue et surtout le faire taire, deux choses importantes en un seul geste, il avait toujours été très efficace.
"Doucement, petit faon, répète-moi ça : ils t'ont écarté dans un coin pour faire QUOI ?!"
"Tu m'as toujours dit que la violence ne résout jamais rien et qu'il faut privilégier son cerveau alors je leur ai expliqué à quel point attaquer un camarade seul à six était lâche. Ça a considérablement réduit les dégâts..."
"Pourquoi tu ne t'es pas défendu ?"
"Tu m'as appris à ne jamais me battre."
C'était vrai mais il n'avait jamais imaginé qu'un enfant aussi mignon qu'Harry puisse se retrouver dans une situation aussi critique. Peut-être était-il temps de revoir la règle ?! Bien sûr, il n'allait pas l'encourager à commencer un combat mais il ne pouvait pas le laisser sans défense… Rendre les coups, pour commencer et pourquoi ne pas les doubler ? Uniquement pour éviter les récidives, bien sûr…
"Demain, j'irai parler à ton Directeur pour que tu sois transféré dans une classe avec un niveau plus adapté. Je ne suis pas sûr que tu y étudie la Physique Quantique comme tu l'espérais tant mais au moins, tu ne seras plus coincé dans une pièce où les élèves ne savent pas lire."
"Câlin à Lunard !!!" s'écria Harry.
Il fouilla dans la poche de Remus avec sa marionette de faon pour y sortir le petit loup en peluche et ressera son emprise dessus avec sa propre marionnette pour y effectuer sa version toute singulière du câlin, loin de toutes les conventions.
"J'ai un cadeau pour toi, tiens."
"C'est un livre."
L'enfant prit le paquet, retira délicatement le papier journal qui l'entourait et se figea, son coeur piqua un sprint dans sa poitrine et essaya de s'échapper de sa cage thoracique... du moins, c'est ce qu'il ressentait.
"C'est bien l'encyclopédie que tu voulais, non ?"
"M… mais... Rem's, c'est du neuf !!!"
"Ça fait des mois que je ne la trouve pas au rayon des occasions alors j'ai pensé que..."
"Oui, tu as eu raison." le coupa Harry. "Tu es formidable, merci merci merci."
Il déposa doucement encyclopédie sur le comptoir de la cuisine puis se précipita dans un placard pour en sortir un sac de congélation. Lentement, il fit coulisser l'épais volume dans le sac et le referma contentieusement. Puis il prit l'un de ses cartons de déménagement et le vida entièrement, ce n'était que des vêtements alors sans importance.
"Qu'est-ce que tu cherches ?"
"Du papier bulle !!! Je dois protéger Muesli…"
"Muesli ?"
"C'est le prénom du livre, tu n'aimes pas ?!"
Décidément, cet enfant n'était pas banal. Il risquait Azkaban pour l'avoir gardé illégalement malgré son petit-problème-de-fourrure mais il ne regrettait pas. Jamais.
Chaque seconde devenait magique à ses côtés, pas mal pour un Cracmol, non ?!
-Fin du 4ème chapitre-
…à suivre…
