Chapitre 4:

L'effet de l'arrivée de Storax dans la geôle falque est immédiat. L'atmosphère de la cellule, détendue par un après-midi presque ludique et un repas frugal mais convivial, s'électrise subitement.

À la vue de son tourmenteur, Evrik se jette sur lui avec rage. Malheureusement, ses fers entravent les mouvements du sangdragon et le chat n'est nullement inquiété par son coup, faute d'une allonge suffisante. Il rit de plus belle face à ces gesticulations pathétiques.

_"Vous êtes beaux tous les deux. Embobiner un apprenti mage, aveuglé par la soif de connaissance, c'était déjà savoureux. Mais ajouter un paladin redresseur de tort, c'était inespéré !"

_"Vile langue fourchue, tu viens admirer ton œuvre !" éructe Evrik, dans un mélange de frustration et de colère.

_"Nous savons que tu n'es qu'un chat éveillé par un maître excentrique ! C'est en son nom que tu nous tourmente ?", enchaîne un Fehmi en quête de réponses, tout aussi frustré que son camarade.

_"Oh, je vois que ma réputation m'a précédé." Storax jette un coup d'œil malicieux à Sizi, debout dans la cellule aux côtés d'Evrik et Fehmi. "Je te connais, toi, non ?" lui lance-t-il, distraitement, avant de recentrer son attention sur ses deux souffre-douleurs. "Quoi qu'il en soit, pour te répondre, petit néophyte, non, ce n'est pas au nom de mon maître que j'agis. Je ne le faisais déjà pas de son vivant alors, depuis son trépas, encore moins !"

_"Pourquoi t'être joué de nous alors ?", questionne Fehmi, cherchant toujours à comprendre les raisons derrière les derniers événements .

_"Parce que je peux et que ça m'amuse !", réplique Storax. "Vous autres, spécimen des races dites ''intelligentes''", des mouvements de coussinet et un ton méprisant accentuent ce dernier terme. Voir un chat mimer des guillemets avec ses pattes antérieures est une expérience insolite. "Vous vous pensez si supérieures aux autres, façonnant le monde selon votre bon vouloir sans vous soucier des autres espèces avec lesquelles vous cohabitez. Au final, je ne fais que suivre votre exemple, à ma modeste échelle. Avez-vous demandé à vous faire rouler ? Non. Avais-je demandé à mon maître de m'éveiller ? Non plus. J'étais très content de ma vie de chat, avant. Maintenant, je me console en contemplant l'abattement sur vos visages.»

Tout en discourant, Storax effectue des allers-retours sur la rambarde, le long de la lucarne de la cellule, puis saute sur le sol de celle-ci avec une grâce féline caractéristique. Il prend tout de même soin de rester hors de portée des poings d'Evrik.

_"Si ton éveil te disconvient tant que ça, pourquoi n'as-tu pas demandé à ton maître de l'annuler ?", demande naïvement Fehmi.

_"Merci pour ta suggestion pleine de sagesse, Ô grand mage cultivé. Comment n'y ai-je pas pensé moi-même ?", réplique le félin, ironique et acerbe. "Quand je le lui demandais, ce grand dadais qu'était mon maître pensait systématiquement que je plaisantais. Il avait beau être un druide très puissant, il était particulièrement loufoque, limite désaxé."

_"Et cela suffit à justifier que tu trompes ton ennui en lançant des malédictions aux falques innocents ?!", la rage du redresseur de torts imprègne la voix d'Evrik. Il n'a cure des explications du félin, ce n'est qu'un nuisible à ses yeux.

_"Ola, une malédiction ?! Comme tu y vas, petit paladin. Ce n'était qu'un simple rituel de tord-boyau. L'affaire d'une ou deux nuits gastriquement compliquées, rien de plus.", réplique Storax, rieur. "Et dois-je te rappeler que je n'ai rien lancé ? Tout le mérite revient à ton ami.", ajoute-t-il à l'adresse de Fehmi. À ces mots, le gnome tasse sa tête dans ses épaules, honteux.

Sizzi prends alors la parole, comme pour éluder le sujet:

_"N'empêche que tu pourrais te servir de tes talents à des fins plus utiles. Un chat espion, ça peut être très recherché dans certains milieux."

_"Comme toi, pour qu'une organisation m'utilise à son profit contre quelques malheureuses pièces d'or?" Devant l'air interloqué de la demi-orc, Storax la transperce du regard et reprend. "Oui, je te resitue maintenant, changeforme. Prendre la place de quelques assassins et voleurs sur demande de ta guilde quand le guet devient trop curieux, quelle prouesse!", renchérit-il. "Peut-être que cela te convient mais très peu pour moi! Je suis un chat li…"

Stroax s'interrompt, soudainement alerte. Il renifle l'air avec attention.

_" Qu'est-ce que…? C'est pas possible…", un éclair de crainte passe furtivement dans ses yeux de chat.

Personne parmi Evrik, Fehmi ou Sizi ne perçoit quoi que ce soit. Fort heureusement, il ne leur faut pas attendre bien longtemps pour découvrir ce qu'a senti Storax. Au bout du couloir des cellules, à côté du bureau des gardes, le trio guignard entend enfin leurs voix:

_"Qu'est-ce qu'elle fout là cette sale bestiole?", crache l'un des deux gardes d'astreinte.

_"Oh le beau minou! N'écoute pas mon collègue, tu es adorable. ", minaude le second.

Les deux miliciens semblent s'être trouvé un nouvel ami. Mais en lieu et place d'un doux miaulement, un grognement sourd et bestial se fait entendre. Les cris des gardes viennent peu après. Depuis leur cellule, Sizi, Fehmi et Evrik ne voient rien de la scène. Pourtant, les bruits de lacération et de morsure, le craquement des échines et le gémissement des gardes leur suffisent pour en comprendre le déroulé. Puis le silence revient.

Puis le calme revient. Remontant le couloir, le son d'une démarche féline se fait entendre. Quelques instants après, apparaît en vue de la cellule un chat gris tigré, gros et trapu et gros, très gros, trop gros, la taille d'un lion. Les crocs de sa gueule sont imbibés de sang et à ses griffes sont restées accrochées des lambeaux de chair et de viscère. Fehmi a un mouvement de recul alors que Sizi, les sens en alerte, porte son regard successivement sur chacun des protagonistes, prête à réagir. D'ailleurs, à bien y regarder, Storax semble particulièrement perturbé par l'arrivée du félin. On pourrait presque lire la peur dans ses yeux.

"Alors Storax, toujours à s'amuser au dépend des autres ? Le maître a raison, quel gâchis tu fais !"

La voix nasillarde provient de la lucarne de la cellule. Sur la rambarde, un autre chat brun est assis. Storax peste intérieurement, sa retraite est coupée.

"Gicko, pourquoi ça ne me surprend pas de croiser l'ombre d'Ombre ici? Avec ton pote stéroïdé, tu viens faire le sale travail."

"Même pas ! Ombre te veux vivant et j'en suis le premier désolé!"

"Compagnon d'infortune, préparez vous à fuir, il va faire tout noir." Cette phrase résonne simultanément dans les crânes de Fehmi, Evrik et Sizi, sans qu'aucun n'en ait conscience.

Et une explosion de nuit retentit.

L'obscurité envahit la cellule et le début du couloir. Storax se carapate, le trio alerte se ruent sur la sortie et le chat-lion pousse un grognement alors que ses griffes fendent le vide autour de lui.

Arrivant à l'entrée de la prison, la clarté revenue, le maintenant quatuor d'infortune reprend son souffle. Mais rapidement, un grognement sourd et puissant dans leur direction leur intime de continuer. Gravissant les escaliers à grande foulé, Evrik enfonce de son épaule puissante la porte et déboule dans la caserne, vide.

"Vite, les clés de nos entraves!" clame Fehmi. Tous fouillent la pièce, retournant rapports et mobilier, ouvrant tous les tiroirs. C'est Sizi qui trouve le fameux sésame, caché dans la doublure d'un béret. Des rugissements se font entendre, venant du bas des escaliers et parviennent aux oreilles de nos quatre compagnons, occupés à déverrouiller leurs menottes enchantées.

Un cliquetis libérateur retentit alors que la porte menant aux escaliers éclate dans un fracas de bois et de poussière. Le chat-lion surgit dans la caserne. "Assez !" rugit Evrik, une lueur bleuté apparaît au fond de sa gueule, un puissant éclair en jaillit et frappe le félin de plein fouet. Le corps du chat-lion est éjecté au bas des escaliers.

"Allez, ne traînons pas." La voix de Sizi est assurée malgré les circonstances. Et comme sorti de la torpeur, le quatuor se dirige vers la sortie de derrière.

Arrivant dans une cour intérieure, ils avisent un portail donnant sur la rue. Storax est aux aguets "Si y en à un parmi vous qui connait une bonne planque, c'est le moment de le partager avec les copains!", signale-t-il.

"Les copains?!", crache Evrik, "Tu t'es pris pour quoi, le matou? On va régler nos comptes maintenant." Sur ces paroles, il gonfle ses muscles et empoigne son épée. Aussitôt Fehmi et Sizi s'interposent. Fehmi bredouille: "Allons, on n'en a pas encore fini, c'est sur mais il y a des priorités, non?". Sizi insiste: "Et la première priorité, c'est de nous cacher comme dit le chat. Je connais un endroit."

"Trêve?", demande Storax, l'air railleur.

Evrik grogne de frustration et plante son épée dans le sol. "Bien, on te suit Sizi."

Le quartier des docks de la ville basse n'est pas des plus accueillant. Constamment baignés dans un léger brouillard marin, les entrepôts abandonnés côtoient les quelques affaires encore en activité. Mais surtout, il y a l'odeur. L'odeur nauséabonde du reflux marin dont les vagues olfactives suivent le remous de l'eau.

Dans une contre allée, quatre silhouettes avancent avec prudence à la faveur de la nuit. Arrivée devant l'entrée d'une cave accolée à un entrepôt désert, la silhouette de tête l'ouvre à la volée et fait descendre la troupe.

Après avoir fermé la trappe, Sizi allume une torche au mur et éclaire un large espace voûté, sous-sol aménagé en atelier et logement.

"C'est cosi d'y donc", s'étonne Storax

"En tout cas, on sera à l'abri." réplique Sizi.

Fehmi parcourt la grande pièce, fronçant par moment le nez à cause de l'odeur d'humidité, puis s'installe sur une chaise en bois. "Je crois qu'il est venu d'avoir quelques explications"

À ces mots décidés, Evrik se poste face à Storax, l'écrasant de sa stature imposante : "Je suis bien d'accord. Alors, mon « ami » félin, tu nous expliques ce merdier."

Tentant de garder son aplomb, Storax répond : "Mais je suis un livre ouvert, mon ami drakoïde, quelle est votre question précisément ? ". Ça a le don d'exaspérer Evrik.

Sizi intervient et demande, telle une arbalète à répétition :

"1/ C'est qui, Ombre ?; 2/ Pourquoi iel veut ta peau ?; 3/ Mais t'es qui, bordel ?". Fehmi hoche la tête d'un air approbateur.

"Eh bien, ça fait plusieurs questions, là. Laissez-moi voir… ", minaude Storax, ce qui exaspère encore plus Evrik. Celui-ci n'en tient plus et saisit le chat par la peau du coup. "Hèèèè !", proteste Storax. Fichant ses yeux dans les siens, Evrik lui rétorque d'une voix calme, lourde et déterminée, "Réponds maintenant, et sans détour."

Storax se rend et déclare, abattu : "D'accord, je vais tout vous dire :

1/ Ombre de nuit est pour ainsi dire mon frère chat. Partageant le même maître, il a aussi été éveillé mais il admirait sincèrement mon maître contrairement à moi. À sa mort, il a décidé de poursuivre son travail et de devenir le plus puissant magicien, même pour un chat.

2/ Ombre (elle) me poursuit depuis la mort de notre maître pour récupérer ceci."

Storak écarte son pelage au niveau de la poitrine et révèle une lueur bleuté et glaciale qui pulse non loin de son cœur.

"C'est une partie du reliquaire de mon maître, Ombre a l'autre partie. Une fois rassemblé, son potentiel de pouvoir est sans limite.

3/ Je suis un chat maudit, cherchant juste à survivre un jour de plus, en m'amusant si possible. "

Storax se tait et le silence rempli la cave.

Une voix nasillarde rompt soudainement le silence : "C'est chaud, mais au moins, la suite du programme est claire !". Fehmi sursaute en entendant son grimoire. "Plus besoin que je fasse appel à toi, alors ?! Tu donnes ton avis comme ça ?", s'indigne-t-il. Le grimoire lui répond sèchement : "S'il fallait attendre que tu me sollicites, on sera encore là dans 1000 ans."

Légèrement honteux, Fehmi enchaîne : "Et donc, c'est quoi cette suite du programme si évidente ?"

"Eh bien, il faut stopper cet Ombre de nuit.", énonce le grimoire, comme une évidence.