Problème 3 : La distance.
Il finissait de travailler, il rentrait, le voyait et repartait aussi sec. C'était devenu son nouveau rituel. Son refuge ? Le Blender. Là-bas, il savait qu'il retrouverait des gens qui le comprenaient, des gens qui l'aimaient pour qui il était et avec qui il n'avait pas besoin de porter un masque.
Il partait en moto, d'aussi loin qu'il se souvenait, il avait toujours adoré la moto. C'était pour cela qu'il avait passé son permis et acheté sa Yamaha. Veste en cuir, jeans serrés, boucle d'oreille, c'était comme cela qu'il s'imaginait, mais seulement, il y avait Sora, plus chic, plus distingué que lui. Il n'était pas devenu celui qu'il rêvait d'être, mais bien son propre opposé.
Il gara sa bécane dans le coin de la rue, comme à son habitude. C'était devenu son fief, son repère, son domaine, son salue. Il aimait ce bar, lui rappelant plus que trop bien que sa vie n'était pas celle qu'il rêvait d'avoir. Ô bien sûr, financièrement parlant, tout allait, sexuellement, c'était l'apogée, mais le problème ne venait clairement pas de là. Les sentiments, c'était ça, le souci. S'il avait du courage, des mots justes, de la volonté, il aurait fait le nécessaire pour éviter un drame, pour éviter de blesser davantage Sora. Et pourtant, tout ce qu'il fut capable de faire, c'était fuir, fuir la maison, fuir Sora, fuir sa vie. Quel imbécile.
Il entra dans le bar, et à son grand damne, comme pour lui rappeler ce qu'il faisait, Jacques Brel « Ne me quitte pas », passait délicatement dans la salle. L'image de son époux se grava à l'instant même où l'homme chanta, comme si c'était Sora, lui-même, qui venait le supplier de ne pas le quitter. Cela lui fit quelques frissons, un peu de culpabilité peut-être, mais il ne pouvait pas le laisser. Au fond, il l'aimait encore – à sa manière.
Il posa 'délicatement' son cul sur sa chaise, face à ses nouveaux amis. Lea lui sourit aussitôt avant de ne l'agresser de questions. Rire, franc-parlé, joie et bonne humeur étaient au rendez-vous. Roxas aimait ces gens-là. Il passait toujours de bons moments avec, oubliant parfois qu'il était coincé dans un ménage si morose.
Comme à son habitude, Vanitas crachait sur tous les sujets possibles. Aujourd'hui ? C'était sur Jacques Brel, mais surtout sur cette chanson qui passait. Aux dires des autres, un homme venait de se faire quitter, et Demyx, le patron du bar, passerait en boucle cette chanson pour ce dernier. Xion parlait doucement, quant à elle, de mode. Il fallait le dire, elle avait du style. Roxas aimait beaucoup cette fille qui ne se prenait pas la tête et qui appréciait les choses futiles qu'offrait la vie. Lea lui ? Passionné inconditionnel de musique, ne parlait que de cela. Il racontait les concerts de ses groupes préférés, les envies qu'il avait, sa tristesse face à la disparition de grands de la musique. Il passait de la joie à la haine, tout en passant par plusieurs stades d'émotions d'une facilité impressionnante. Il était vraiment très expressif, l'opposé de Roxas. Ah Roxas. Il ne parlait pas, ou peu – quand on lui posait une question. Il n'avait pas grand-chose à expliquer de sa vie si pâle à côté d'eux. Xion suivait des études de mode, Vanitas tournait dans les affaires politiques et Lea rêvait de monter son propre groupe. Roxas lui ? Il se levait tous les matins, pour servir Monsieur Saïx. Il n'avait ni but, ni envie. Il était comme vide.
La conversation battait son plein, quand après une énième remarque cinglante de Vanitas, sur les chansons tristes qui passaient, Lea eut une illumination. Il voulait monter son groupe, et ici, devant lui, se tenait des membres. Xion allait chanter, Vanitas serait un guitariste, et lui à la batterie. Roxas lui ? Bassiste. Le noiraud bougonna mais refusa pas pour autant l'idée. La jeune fille accepta sans une once d'hésitation dans sa voix. Au début, le blond ne sut quoi dire – il ne savait même pas ce qu'était une basse. Pourtant, il acquiesça d'un léger mouvement de tête. Quelle idée saugrenue venait encore de lui passer par la tête ? Il n'avait jusqu'alors, dans son éducation parfaite de fils à papa, apprit que le piano. Mais soudainement, il sentit dans sa poitrine, son cœur, battre comme depuis des années, n'avait pas battu. Il était excité d'apprendre à jouer de cet instrument et de commencer à écrire les chansons avec son groupe.
Quelques bières descendues plus tard, il était temps pour chacun de rentrer chez soi. Il était déjà presque 23h. Un soupire léger sortit à son insu de sa bouche, tout en remettant son blouson cintré. Lea le regarda de ses grands yeux de chats, sans rien dire. Roxas salua tout le monde et sortit, un peu à reculons. Il ne voulait pas rentrer, ne voulait pas affronter Sora. Et pourtant, il n'avait plus que cela à faire. Sa moto démarrée, enjambé par dessus la scelle, il partit, laissant derrière lui, la douce soirée qu'il venait de passer.
La porte venait à peine de s'ouvrir que face à lui, au garde à vous, Sora. Il l'attendait, un air un peu vexé de ne pas l'avoir vu plus tôt. Roxas ne prononça pas mot, jeta son manteau sur le canapé, et partit directement vers la chambre. Une dispute ce soir n'était vraiment pas ce qu'il avait envie de vivre à cette instant. Il voulait juste dormir, et que demain vienne plus vite. Sora l'en empêcha pourtant, lui demandant de rendre compte de la soirée. Le ton monta bien vite, les deux hommes commencèrent une violente dispute. Reproches sur ses absences, sur sa distance, sur sa « double vie » fusèrent de la bouche de Sora, comme des coutelas lancés violemment dans le crâne du blond. Il avait mal à la tête et ne voulut guère en entendre plus. Il finit par oublier de répondre au châtain, prit son manteau et sortit, laissant derrière lui son mari. La seconde qui suivit le claquement de la porte, il avait appelé Lea. Il ne savait pas vraiment pourquoi il avait fait cela, mais il l'avait fait. Le roux ne se fit pas prier pour répondre et demanda aussitôt ce qu'il se passait.
- Viens me chercher s'il te plaît …
La minute qui suivit, Lea était là, récupérant au coin de la rue, un Roxas tout penaud et triste. Ce dernier se posait encore beaucoup de questions, mais aucune réponse ne venait. Sora lui avait parlé de distance, peut-être n'avait-il pas totalement tort, puisqu'il passait le plus clair de son temps au bar, et non sans raison. Roxas s'en fichait, il ne voulait que dormir, il était fatigué, tellement fatigué.
Depuis cette soirée-là, c'était devenu un tout nouveau rituel, d'appeler Lea à sa rescousse quand Sora criait un peu trop fort. Et son ami venait toujours, fidèle au poste, le chercher. Ils passaient la soirée ensemble, à regarder des concerts, des films, des séries, partager des secrets un peu enfantins. Bref, Roxas vivait quand Lea était à ses côtés.
Une fois, un soir, en quittant son travail, Roxas se vit directement partir chez le roux, plutôt que rentrer. Pourquoi avait-il fait cela ? À vrai dire, la réponse lui importait peu. Et ils partirent, eux et leurs amis, en week-end improvisé à la plage. Son téléphone était coupé, Roxas devenait injoignable mais se sentait vivre heureux, libérant qui il était.
Plus le temps passait et plus Roxas se rendait compte de ce qu'il faisait. Il avait quelque part mis une réelle distance entre Sora et lui, séparant bien distinctement sa vie en deux parties. D'un côté, la tristesse du travail et Sora, et de l'autre, la joie d'avoir un groupe d'amis formidable. Il avait juste fini par se convaincre que c'était le mieux à faire, et qu'un jour, Sora se lasserait et partirait, sans laisser de mot.
