De retour pour vous jouer un mauvais tour ! Je n'ai pas de commentaire à faire sur les délais de publication aha
Pour être honnête, je suis sur un projet de roman en ce moment, c'est pour ça que je ne publie plus beaucoup. Je vais d'ailleurs intégrer des éléments de cette fanfic à ma nouvelle histoire, qui sera plus étendue et se passera dans un autre univers.
Je vous partage ce chapitre dont j'ai fini les dernières relectures en travaillant sur mon roman. J'avoue avoir hésité avant de le publier ...
Enjoy !
DISCLAMER : je tiens à préciser que ce chapitre a été écrit bien avant la crise en Ukraine (vous comprendrez pourquoi). Je n'ai pas souhaité le modifier, parce que c'est l'un de mes préférés.
Слава Україні !
Élise et Abby progressaient lentement sur le trottoir usé de la banlieue londonienne avec deux cageots verts dans les bras.
« Depuis quand tu es devenue livreuse, toi ? »
Élise lança un regard à la blonde qui tâchait de ne pas glisser sur une plaque de verglas.
« Andrew avait l'air de tenir à ce que je vienne ici »
« Y'a des parpaings dans ces caisses ou quoi ? »
« De la nourriture »
« Il t'a refilé ça avec une adresse, c'est ça ? »
« Oui, il m'a dit de le déposer ici »
Les lèvres de son amie laissaient échapper d'épaisses volutes de fumée dans le froid glacial du lundi matin.
« Pourquoi j'ai accepté de t'aider, déjà ? »
« T'avais ta matinée de dispo »
« Ouais, enfin j'avais des trucs plus épanouissants à faire que me péter les vertèbres en portant des cageots de poireaux »
Elles posèrent leurs fardeaux contre une porte en fer rouillé.
« Quand je pense qu'Andrew fait ça seul, d'habitude »
Abby se haussa les sourcils.
« Je comprends mieux pourquoi il a mal au dos »
« Il va peut-être falloir qu'il ralentisse le rythme, il commence à m'inquiéter »
Elles firent un nouvel aller-retour avec le reste des provisions.
« Ça lui fait quel âge d'ailleurs, à notre Andrew ? »
« Quatre-vingt-cinq ans en mai prochain »
« Oh la vache ! C'est incroyable comment il garde la pêche pour son âge »
« J'espère que ça va continuer comme ça »
Les environs étaient déserts, presque aucune voiture ne passait dans la rue excentrée du sud-est de Londres. En tournant la tête au nord, elles pouvaient apercevoir au loin les hautes tours vitrées du quartier d'affaires de Canary Warf.
Elle frappa à la porte rouillée, pressée de savoir si elles ne déchargeaient pas au mauvais endroit. L'hiver était déjà bien installé et le froid leur brûlait les mains.
Andrew lui avait parlé d'un bâtiment d'angle en brique rouges et cela semblait concorder. On pouvait lire sur la pancarte « Deptford Methodist Church and Mission ». L'entrée du complexe était plus loin, sous une arche de pierres claires avec des portes à la peinture vert pomme écaillée et délavée. Une grand-croix de granit avait été déposée sur le mur d'enceinte.
« C'est vraiment une église ça ? »
Elle haussa les épaules, incertaine.
« Ils doivent organiser des actions de charité pour les pauvres, ou quelque chose comme ça. Je vais voir à l'accueil, tu surveille les affaires ? »
Elle laissa Abby attendre dehors et se retrouva dans une salle dont les seuls ornements étaient une table usée et un panneau d'affichage passé de date. Quelqu'un émergea du couloir d'en face et elle s'empressa d'aller à sa rencontre.
« Bonjour, je viens de la part d'Andrew Cumstance, j'ai des cageots de denrées alimentaires, où est-ce que je dois mettre tout ça ? »
La femme d'une quarantaine d'année sembla agréablement surprise d'entendre le nom d'Andrew.
« Oh ! C'est vous sa petite fille ? Il m'avait prévenu que vous le remplaceriez. Vous pouvez faire le tour ? Nous allons décharger ça dans l'entrepôt. C'est juste à côté : vous ressortez, vous continuez à gauche et c'est une trentaine de mètres plus loin »
« Ok »
Elle fit signe à Abby de reprendre leur route et la grande porte de garage coulissa pour révéler une pièce sombre et bardée de palettes. Un homme à la carrure à l'air bourru les accueillit.
« Vous êtes la petite fille d'Andrew c'est ça ? »
« Oui »
« Merci pour le coup de main. Je vais vous aider »
Il alla chercher un diable et elle l'observa avec soulagement se diriger vers les cageots restés dehors. Abby consulta son téléphone en remettant son écharpe en place.
« Je ne vais pas traîner, je dois déjeuner avec une collègue on se retrouve un peu plus tôt »
« Ça marche, bonne aprem à ce soir merci »
Elle laissa la blonde s'éloigner et emboita le pas à l'homme qui venait de décharger la dernière caisse.
« Qu'est-ce que vous organisez ici, déjà ? »
« Nous servons des repas et proposons des animations pour les personnes âgées et handicapées »
« Super ça. Vous faîtes un service aujourd'hui ? »
« Ouais, il commence à 12h15 »
« Vous avez besoin d'aide ? »
« C'est pas de refus ! »
« Comment les gens viennent jusqu'ici, vous allez les chercher en navette ? »
« Oui, vous vous doutez bien que s'il fallait attendre que leur famille les déposes, on ne les verrait pas souvent. C'est David qui les amène avec le minibus vers 11h. Ils commencent par prendre le thé et s'amuser et puis on leur sert le repas. Après, on ressert le thé avec des petits gâteaux et on les renvoie chez eux vers 15h »
« Ils doivent être ravis de leur journée »
« C'est ce qui nous donne notre motivation, ils ont l'air tellement heureux de venir ici échanger et créer du lien. Ce sont des gens qui sont souvent très seuls et isolés »
« Je comprends. Et vous, vous êtes chargé de faire le repas ? »
« Oh, je ne me suis pas présenté c'est vrai. Je m'appelle Paul, je gère tout ce qui est logistique. Pour la préparation de la cuisine, je laisse faire notre chef cuistot, il fait ça mieux que moi »
« C'est lui qui a besoin de renfort ? »
« Oui ! Venez, je vais vous montrer comment ça se passe. Vous pourrez rester pour le service ou pas ? »
« Pas de soucis »
L'homme referma la porte coulissante et l'entraîna vers les cuisines déjà animées par un tohu-bohu fébrile. Le chef dont la grosse voix portait particulièrement loin lui indiqua de se laver les mains et d'enfiler un tablier. Elle se retrouva à éplucher des légumes la seconde d'après, et à aller chercher des pots de crème fraîche dans un gros frigidaire bourdonnant. Ils étaient une petite équipe de cinq, deux filles et trois garçons. Les règles d'hygiène et sanitaires était respectées à la lettre.
Les pensionnaires arrivèrent et furent installés dans la grande salle. Elle abandonna son tablier pour rejoindre l'autre côté des cuisines, là où les plateaux de thé et les tasses s'amoncelaient en attendant d'être envoyés en salle. Une jeune fille rousse s'occupait déjà du service.
« Salut, je peux t'aider ? »
La volontaire sourit et lui tendit un plateau.
« Je veux bien ! Comment tu t'appelles ? »
« Élise. Et toi ? »
« Jenny. C'est gentil de venir nous donner un coup de main, on est un peu sous l'eau en ce moment »
« Pas de soucis, je ne savais pas qu'Andrew faisait tout ça de son temps libre ! »
« Ah c'est toi sa petite fille ? C'est vraiment quelqu'un d'adorable. Il nous a beaucoup parlé de toi d'ailleurs »
« Ah bon ? »
« Oui, il nous raconte ce qu'il te cuisine ou les films que vous regardez ensemble »
Elle regarda la jeune femme, surprise.
« Je ne savais pas ça ! Tu es au courant qu'on regarde Inspecteur Derick ensemble le dimanche alors »
« Haha, je sais beaucoup de chose sur toi ! »
« Il m'a fait des cachotterie … On doit apporter ça où ? »
« Tu verras, c'est juste à droite quand tu sors de la cuisine. Après tu as un couloir, et c'est la troisième à gauche. Tu peux commencer par servir les tables du fond, si tu veux »
« Ok »
Elle attrapa trois plateaux qu'elle cala du mieux qu'elle put sur ses avants bras et suivit le trajet indiqué. Le bâtiment ressemblait à une ancienne salle de sport communale, ou une salle des fêtes. Une fois arrivée à la troisième porte, elle entra dans la salle pour être accueillie par un brouhaha assourdissant. Les invités étaient installés en tables rondes dans toute la salle. Il y avait beaucoup de personnes âgées et d'autres dont le handicap était parfois décelable, parfois non.
Tout ce petit monde rassemblé ici lui fit chaud au cœur. Elle commença par servir les tables du fond en s'annonçant auprès de chacune d'entre elles, souriant et expliquant ce qui allait se passer. Elle reçut salutations enthousiastes, regards étonnés ou sourires édentés.
Au bout de plusieurs allers-retours avec ses plateaux, elle fut arrêtée par un petit groupe de retraités de deux couples à l'une des tables. L'un d'eux, un monsieur d'un certain âge arborant une majestueuse moustache blanche, lui adressa un sourire espiègle.
« Excusez-moi mademoiselle, vous êtes nouvelle ici, n'est-ce pas ? Je ne vous avais jamais vu avant »
« Tout à fait, c'est la première fois que je viens donner un coup de main »
« Oh, c'est super. Bienvenue et merci à vous »
Un deuxième vieil homme parla à son tour, tandis que sa femme l'observait avec des yeux pétillants.
« Il faudra venir jouer aux dominos avec nous ! Vous allez voir, on s'amuse bien ! »
« Oulah, je ne peux pas rater ça ! Très bien, je reviendrai tout à l'heure. En attendant, n'hésitez pas si vous avez besoin de quelque chose. J'arrive avec le thé »
« Parfait, parfait. Merci. Comment vous appelez-vous ? »
« Élise »
Il acquiesça, l'air satisfait et elle repartit en direction des cuisines pour terminer le service. A midi quinze, on lui indiqua qu'il fallait commencer à servir les repas et elle répéta l'opération, recevant de nouvelles propositions pour jouer à la belotte, au bingo ou à venir discuter autour d'une tasse de thé.
Son emploi du temps se remplit rapidement et elle se demanda si elle n'allait pas oublié l'un de ses engagements.
Cela lui faisait du bien d'aider ces gens qui étaient heureux d'avoir des occasions comme celle-là pour échanger, jouer et s'amuser. Les bénévoles de l'association veillaient à ce que tout soit parfait et s'arrêtaient souvent à une table pour parler et échanger avec leurs pensionnaires.
Certains invités restaient néanmoins en retrait et elle alla en voir certain après le premier service, leur demandant s'ils avaient apprécié le repas. Malgré quelques premières minutes d'hésitation, ils finissaient toujours par poursuivre la conversation de bon cœur, sauf quelques un qui avaient vraiment du mal à entendre.
Il lui fallut retourner en cuisine pour servir le dessert et, lorsque l'agitation retomba, elle alla s'asseoir à côté de Jenny en constatant qu'elles étaient toutes les deux sur les rotules. Faire le service n'était pas de tout repos. C'était la première fois qu'elle en faisait l'expérience.
Elle retourna en salle contrôler que tout se passait bien. L'une de ses amies du jour lui fit signe de venir rejoindre sa petite troupe et elle s'approcha en saluant la tablée.
« Bonjour mesdames, est-ce que votre thé vous plait ? »
L'auditoire était composé de cinq dames ne descendant pas en dessous de la soixantaine d'année. Celle qui l'avait appelée, madame Brown, avait des joues rondes bien en chair et des petits yeux brillants. Madame Taylor, sa voisine de droite, était très fine, presque rabougrie et posait des regard critique sur leurs congénères des autres tables. Madame Davies, en face d'elle, était typée africaine et arborait un très beau boubou aux couleurs vives. Madame Byrne, quant à elle, portait une robe de coton claire et semblait être irlandaise.
La dernière femme du groupe attira rapidement son attention. Elle était arrivée après les autres et ne lui avait pas été présentée. Ses beaux yeux verts entourés de pattes d'oie délicates étaient encadrés par de longs cheveux blonds réunis en un chignon élégant. Elle avait une carrure altière et ne semblait presque jamais prendre la parole, se contentant de couver l'assemblée d'un regard doux. Madame Brown la présenta sous le nom de Cordelia.
Sur l'invitation de cette dernière, elle s'assit avec elles et Jenny eu la gentillesse de venir lui apporter une tasse de thé.
Madame Byrne allait bientôt recevoir la visite de son fils et était ravie, madame Davies se plaignait de son mari au caractère bien trempé, madame Brown ne ratait pas une occasion pour parler de ses petits-enfants et madame Taylor était mécontente de ne pas avoir reçu sa commande de pelotes de laine passée auprès de son magasin préféré.
Alors qu'elle buvait sa dernière une gorgée de thé, madame Brown attira l'attention de Cordelia, qui s'était contentée d'écouter ses amies parler avec attention.
« Cordelia ! Est-ce que votre petit-fils va venir aujourd'hui ? »
Sa question capta tout de suite l'attention de Madame Taylor qui s'enquit à son tour.
« Oui, est-ce qu'il va venir ? »
Ce fut au tour de madame Davies d'intervenir, suivit par madame Byrne.
« Quel jeune homme charmant »
« Je devrais lui présenter ma petite Lisa ! »
Cordelia les gratifia d'un sourire espiègle.
« Nous verrons s'il a réussi à trouver un peu de temps pour sa vieille amie »
Elle dégageait quelque chose de différent des autres invités, avec ses manières raffinées. Comme si ce monde lui était inconnu. Elle semblait également apprécier d'être ici.
L'attention de la vieille dame se dirigea vers l'entrée de la grande salle et son mince sourire s'étira.
« Quand on parle du loup … »
Tous se tournèrent d'un même geste en dans la direction désignée par Cordelia tandis qu'elle attrapait l'un des scones du présentoir. Élise imita les autres après avoir elle aussi attrapé un scone, croquant dans le biscuit avec amusement.
L'homme en question s'annonçait effectivement auprès de Jenny qui lui indiquait leur table du doigt. Le nouveau s'avança entre les convives pour se diriger vers elles, répondant à de nombreuses sollicitations des autres tables d'un sourire polit.
Il a du succès auprès du troisième âge, lui
Ses nouvelles amies commencèrent à piaffer d'impatience tandis que les traits de l'homme devenaient de plus en plus nets. Son regard à elle changea en un instant, virant de la curiosité à la sidération.
« Bonjour mesdames »
Les dames de la tablée semblaient manifestement ragaillardies par la présence du beau jeune homme qui arborait le même sourire en coin que Cordelia.
C'était donc à lui qu'elle lui faisait penser depuis le début. Il arrêta son regard sur elle, ne s'attendant visiblement pas à la trouver là non plus.
« Ciel, vous êtes venu cette fois-ci »
Il se tourna vers Cordelia avant de s'incliner et de s'asseoir à la chaise restée libre près d'elle.
« Je vous prie de m'excuser pour mes absences ces dernières semaines, j'étais très occupé »
La vieille dame haussa les épaules, satisfaite.
« Ce n'est pas grave, pensez-vous. Vous avez vu ? Nous avons une invitée aujourd'hui »
Cordelia la désigna et le démon se tourna à nouveau vers elle.
« J'ai constaté cela. Je ne pensais pas vous voir ici, Élise »
« Oh, vous vous connaissez déjà ? »
Ils se fixèrent muettement pendant quelques secondes.
« En effet. Ciel et moi sommes collègues »
Le démon ne la corrigea pas tandis que Cordelia laissait échapper un rire amusé.
« Voyez-vous ça, moi qui pensais vous présenter une jeune fille que vous ne connaissiez pas. C'est une sacrée coïncidence. Saviez-vous qu'elle est la petite fille d'Andrew ? »
Ciel acquiesça en réceptionnant la tasse de thé que Jenny lui apportait.
« En effet »
« Ahlala, c'est fort amusant. Quel homme charmant cet Andrew, de nous envoyer sa chère petite fille »
Elle reporta son attention sur elle.
« D'ailleurs, est-ce qu'il vient souvent ici ? »
« Bien sûr. Depuis plus de quatre ans »
« Hein ?! »
Les mots tournèrent rapidement dans sa tête. Cela correspondait plus ou moins à la date de l'assassinat de ses parents.
Le démon sembla déceler son trouble.
« Andrew a besoin de se mettre au service des autres, c'est dans sa nature. Je suppose qu'il a éprouvé le besoin de s'occuper et de se rendre utile ces dernières années »
Évidement. Elle avait quitté la maison du jour au lendemain après lui avoir appris qu'elle avait survécu. Maintenant qu'elle y pensait, c'était étonnant qu'Andrew ait maintenu la propriété en ordre tout ce temps. Si elle n'avait pas été là, personne de la famille Debussy ne serait revenu. Il n'avait jamais douté qu'elle reviendrait.
Elle se sentit mal. N'avait-ce pas été égoïste de supposer que les autres aussi arrêteraient de vivre à la mort de ses parents ?
Cordelia la sortit de sa torpeur.
« Mesdames, puis-je vous demander de me laisser un peu de temps avec mon petit-fils ? »
Les quatre autres femmes se retirèrent avec politesse et elle réalisa à quel point il était cocasse qu'une dame de son âge appelle Ciel son petit-fils.
« Vous êtes vraiment la grand-mère de Ciel ? »
Elle sourit.
« Regardez-moi, c'est tout comme »
Elle haussa les sourcils et se retourna vers le noble qui ne semblait pas pressé de lui expliquer la situation.
« Cordelia est Marquise de Midford, c'est une maison historiquement proche des Phantomhive »
Elle écarquilla les yeux, prise de court. Marquis était un rang supérieur à celui de Comte.
« Je ne le savais pas, j'espère ne pas avoir été maladroite en quoi que ce soit, madame »
La noble rit de bon cœur.
« Pensez-vous ! Je m'amuse follement ici »
« Je suis surprise d'y croiser quelqu'un comme vous »
« C'est mon petit plaisir. Ici, personne ne sait qui je suis, et nous rigolons bien »
Elle se tourna vers le démon, toujours sidérée de voir un chef d'entreprise actif venir prendre le thé avec des personnes du troisième âge.
« Je suis aussi surprise de vous croiser ici, Ciel »
Cordelia grimaça.
« Il n'a pas beaucoup le temps de venir me voir au château, et comme il est plus souvent disponible le midi, je le convie toujours à notre thé. C'est association est l'œuvre du mécénat de la maison Phantomhive, vous savez »
Décidément prise de court, elle laissa Cordelia raconter à Ciel les dernières nouvelles et se retira peu après pour retourner en cuisine. Elle ne s'était pas préparée psychologiquement à revoir le démon.
Ce dernier semblait porter une affection toute particulière à Cordelia. Elle devait avouer ne pas connaître la maison Midford. C'était probablement une très ancienne famille.
Alors qu'elle passait entre les tables pour son service, elle fut arrêtée par un groupe auprès duquel elle s'était engagée à venir jouer aux dominos.
« Ah, mademoiselle Élise ! Nous n'attendions plus que vous ! »
Elle posa son plateau plus loin, ramenant une chaise pour s'asseoir à la table.
« Eh bien je suis là maintenant, allons-y ! »
L'une des grands-mères de la table était en train de retourner les pièces de bois pour les mélanger avec une solennité non feinte. Elle leur indiqua ensuite qu'ils pouvaient piocher six dominos.
« Qu'est-ce que vous faîtes dans la vie, Élise ? »
« Je suis journaliste »
« Eh ben dis donc ! Vous devez écrire bien, alors ! »
Elle posa l'une de ses pièces sur le tapis.
« Je me débrouille. Et vous, qu'est-ce que vous faisiez dans la vie ? »
« J'étais restaurateur dans une rue de Soho. Ma Poppy et moi on servait des Fish n Chips »
Elle se tourna vers la femme face à lui qui confirma d'un sourire.
« C'est super ça »
« Et moi j'étais ingénieur mécatronicien dans la Marine Royale ! »
« Wow, impressionnant, vous avez dû en faire, des périples. Et vous, madame Wilson ? »
« J'étais couturière dans une grande maison, c'était le bon temps. J'avais de ces doses d'adrénaline quand les défilés approchaient »
Au final, elle fut la dernière à ne pas avoir réussi à se débarrasser de toutes ses pièces.
« J'ai perdu ! »
« Vous n'allez pas rester sur une défaite, n'est-ce pas ? »
« Certainement pas »
Elle recommença une partie en leur compagnie et continua à leur poser des questions sur leur vie.
« Mais non Poppy, tu vois bien que c'est un cinq et pas un quatre »
« Mais oui je vois bien ! Ce qu'il est pénible lui alors. Tiens, le voilà ton quatre »
« Oh bah là ça change tout ! A toi Charlie »
« Je te dis que c'était l'été de la naissance d'Albert »
« Mais non Édith, c'était pendant l'été 1967, pas celui de 1965. Tu confonds tout, toi »
Après quelques minutes de lutte intensive, elle posa son dernier domino.
« J'ai gagné ! »
« Il faut dire : domino ! »
« Domino ! »
« Bravoooooo »
Elle eut droit à des applaudissement les quitta pour se diriger vers une autre table où elle avait promis une partie de cartes. La marquise arriva à son tour, dans son fauteuil roulant poussé par Ciel.
« Élise, vous êtes là. Venez, il y a de la place pour tout le monde. C'est ici le meilleur rami de la salle »
Le démon s'installa à côté de son amie et des cartes leur furent distribuées. Ils étaient sept à jouer en tout.
Elle n'avait jamais joué au rami de sa vie et se fit expliquer le concept par la marquise qui semblait particulièrement enthousiaste.
Les cartes furent distribuées sans que Ciel n'ait pris la peine de solliciter un rappel des règles du jeu. Le tas de pioche était énorme, il devait au moins y avait trois jeux de cartes dedans.
La première partie fut serrée et elle s'insurgea plusieurs fois contre le démon qui pris avantage de son propre jeu pour poser ses cartes à lui. C'est Cordelia qui gagna. Quant à elle, grande perdante, elle dut ramasser les cartes pour les mélanger et les distribuer.
Il fut rapidement 15h et les bénévoles arrivèrent pour rapatrier leurs pensionnaires chez eux.
« Voulez-vous que je vous raccompagne chez vous, Cordelia ? »
« Ne vous en faîtes pas, très cher, je vais rentrer dans le bus avec mes amies »
Le démon acquiesça et elle le laissa échanger avec son amie pour retourner aider les bénévoles en cuisine. Il n'y avait presque plus de vaisselle à faire.
Elle croisa à nouveau Paul qui revenait de l'entrepôt.
« Ah, Élise. Merci encore de nous avoir aidé aujourd'hui, t'as été super »
« C'est moi qui vous remercie, c'était très sympa. Je repasserai vous donner un coup de main. De toute façon, je ne vais pas avoir le choix : j'aimerais bien qu'Andrew se repose un peu pour l'instant »
Il grimaça.
« Il a toujours ses problèmes de dos ? »
« Oui »
La mine de Paul s'assombrit de sollicitude et son expression changea lorsque quelqu'un arriva derrière elle.
« Bonjour monsieur le Comte, j'espère que vous avez passé un agréablement moment »
« Bonjour Paul, oui je vous remercie. Heureusement que vous êtes là pour vous occuper de Cordelia »
« C'est bien normal. C'est moi qui vous remercie, monsieur »
Il s'éclispa tandis que le démon enfilait son manteau.
« Vous avez de quoi rentrer par vos propres moyens ? »
Elle acquiesça.
« Je rentre en métro »
Il haussa les sourcils, l'air de ne pas considérer cela comme un moyen de transport décent.
« Vous voulez que je vous ramène ? »
Elle hésita un instant, ne voulant pas trop se retrouver seule avec lui. Mais refuser sa proposition semblerait étrange.
« Merci, alors »
Il se contenta d'hocher la tête, ayant probablement perçu son instant de flottement. D'autres bénévoles vinrent à sa rencontre pour le saluer. Elle en profita pour aller dire au revoir à Jenny et au reste du groupe et alla l'attendre à sa voiture après l'avoir repéré devant le bâtiment. Il marcha jusqu'à l'habitacle en fouillant sa poche tandis qu'elle observait le minibus de l'association disparaître au coin de la rue.
« Je ne savais pas que vous financiez ce genre de projet »
« C'est Andrew qui est venu m'en parler. A l'époque, l'association avait beaucoup moins de moyens »
« Vous avez un cœur, finalement »
Il mit le contact après lui avoir lancé un regard désabusé.
« Vous en doutiez ? »
« Cela a dû m'arriver, oui »
Il soupira sans faire de commentaire en quittant son stationnement.
« S'agissait-il de la marquise qui avait été attaquée en même temps que ce Diederich et cet italien ? »
« Oui »
« C'est amusant de la voir vous appeler son petit-fils. Vous l'avez probablement vue bébé »
« Je me voyais mal me présenter aux autres autrement »
« C'est une parente à vous ? »
Il ne répondit pas tout de suite.
« Elle est la petite fille de la femme qui a été ma fiancée, lorsque j'étais encore humain »
Elle détourna le regard, prise de court. Voilà qui expliquait son affection pour Cordelia. Une émotion vive lui alourdit la poitrine.
« Je suis désolée »
« De quoi ? »
Elle secoua la tête, trouvant difficilement ses mots.
« Aucun humain ne devrait vivre ce que vous avez vécu. Voir vieillir ses proches, les voir disparaître, aller là où vous ne pouvez les suivre. Espérer recréer du lien avec d'autres personnes, puis voir arriver la même chose. Réessayer peut-être une fois de plus, et encore une autre. Pour finalement arrêter de prendre la peine de se mêler aux humains, pour moins souffrir »
Le démon sembla surpris mais ne fit pas de commentaire, reportant son attention sur la route. Elle sentit ses larmes monter et il soupira quelques secondes plus tard, à mi-chemin entre l'embarras et l'incertitude.
« Pourquoi ça vous met dans cet état ? »
« Je ne sais pas, j'essaie de m'imaginer à votre place … »
« … Ne le faîtes pas »
Elle ignorait d'où sa venait, mais cela la bouleversait.
« Comment est-ce que vous avez réussi à gérer ça ? »
« Ne pas vieillir ? »
« Oui »
Son regard restait sur la route, devant lui.
« Je suppose que lorsqu'on est confronté à une situation que l'on ne peut pas changer, on apprend à faire avec »
« Ce n'est pas insupportable d'être si seul ? »
Elle réalisa à cet instant qu'elle avait milles questions à lui poser. Sur sa vie, son vécu, l'Histoire qu'il avait vu de ses propres yeux, ce à quoi il avait occupé ses journées et ses nuits depuis qu'il était devenu démon. Les batailles il avait choisi de mener, les missions auxquelles il avait pris part, les pays qu'il avait visité, les lois qu'il avaient enfreintes, les personnes il avait rencontré, celles qu'il avait aimé …
« Vous devriez écrire vos mémoires, un jour »
Il haussa les sourcils, se demandant visiblement si elle avait perdu la tête.
« Qu'est-ce qu'il vous prend, tout à coup ? »
« C'est juste que vous avez vu tellement de choses, vous êtes le seul être humain sur terre à avoir traversé autant d'époques. Vous êtes le seul à avoir évolué dans ce siècle, le siècle dernier et celui d'avant. Le seul à être en mesure d'avoir une vue d'ensemble, un avis objectif et juste sur beaucoup de questions historiques. Votre témoignage aurait beaucoup de valeur, vous savez des choses que les gens ignorent, vous pourriez éclaircir plein de mystères de l'Histoire »
Il ne répondit rien et elle commença à comprendre après quelques secondes qu'il n'avait jamais envisagé les choses sous cet angle.
« Vous n'êtes pas journaliste pour rien, vous. Mais personne ne croirait cela possible, d'avoir justement assisté à tout ça »
« Peut-être, mais certain y croiraient, j'en suis sûre »
Elle reporta à son tour le regard sur la route et émit une exclamation sonore en apercevant un petit groupe de canards traverser la chaussée.
« Attention, arrêtez ! »
Le démon avait déjà commencé à freiner avant qu'elle ne termine sa phrase, n'ayant pas manqué de remarquer les volatils. Il s'arrêta en plein milieu de la route et elle se détacha d'un geste rapide pour sortir du véhicule. D'abord hésitante, elle s'approcha des oiseaux qui formaient une queue-leu-leu d'au moins huit cannetons avançant clopin-clopant derrière leur mère. Ils semblaient minuscules, perdus et fragiles. La canne l'accueillit d'un caquetage nasal, semblant quelque peu effrayée par le géant qui s'approchait d'eux. Des voitures s'arrêtaient derrière la Bentley du démon et les automobilistes impatientés ne se privèrent pas de klaxonner. Ciel sortit à son tour avant de jeter un regard en arrière, coupant court à toutes les protestations sonores. Il passa une main ennuyée sur son front, se tournant vers elle.
« Debussy, je ne vais pas pouvoir bloquer la circulation indéfiniment. Ils ont traversé, remontez dans la voiture »
« Garez-vous sur le bas-côté »
« Pardon ? »
Elle l'ignora pour se concentrer à nouveau sur la progéniture de la canne qui atteignait le trottoir, poursuivant son escorte improvisée. Il y avait un parc plus loin devant eux.
« Allez, ne restez pas dans le coin »
Elle constata du coin de l'œil que le démon s'était garé et prit la liberté de suivre le petit groupe jusqu'au parc, se sentant responsable de leur sécurité jusqu'à ce qu'ils arrivent à bon port.
Le parc était presque désert. Le ruisseau qui le traversait n'avait pas encore gelé.
Alors qu'ils traversaient un pont, l'un des cannetons tomba dans un trou et la canarde cessa aussitôt sa progression pour l'encourager à remonter avec des caquètements alarmés. Elle s'avança jusqu'à lui et attrapa la petit forme duveteuse et gracile qui gigotait pour le remettre sur la terre ferme. Ils atteignirent finalement dans l'eau pour se laisser porter par le courant et elle fronça les sourcils en les voyant s'éloigner.
« Vous avez fini votre promenade ou je vous laisse terminer votre après-midi ici ? »
Le démon avançait sur la passerelle, d'humeur sombre.
« C'est surprenant de voir des cannetons en cette saison, non ? »
Il haussa les épaules.
« Ils doivent appartenir à une ferme ou un particulier. Il vaudrait mieux pour eux qu'ils trouvent rapidement un coin chaud »
« J'aurais dû les amener dans un refuge ? »
« Vous leur avez déjà sauvé la vie, la sélection naturelle fera le reste »
Elle frissonna à nouveau, s'inquiétant d'autant plus pour les cannetons. Il y avait un petit café près d'eux, un petit édifice en pierre moyenâgeux au-dessus duquel était aménagé un chemin pour traverser. Il était presque vide et elle se sentit tout de suite intriguée. L'endroit semblait hors du temps.
« Il fait vraiment froid »
« Raison de plus pour retourner dans la voiture »
« Vous reprenez le travail bientôt ? »
Il tourna vers elle un regard interrogateur.
« Pourquoi ? »
« J'ai envie de boire quelque chose de chaud »
Elle désigna le café que le démon l'observa sans un mot. Elle finit par croire qu'il ne lui répondrait pas.
« Si vous y tenez »
Elle sourit et ils s'avancèrent vers l'établissement. La porte déclencha un tintement cristallin de clochette en s'ouvrant. L'endroit était exigu mais accueillant et chauffé. Un sapin avait été dressé dans un coin, surmonté de guirlandes qui couraient sur les murs entre les tableaux de craies sur lesquels était dessinés les menus. De nombreuses plantes vertes reprenaient leurs droits un peu partout, conférant une allure de jungle à l'ensemble. Un frigo vitré laissait voir un large choix de cakes et gâteaux frais, en plus des présentoirs remplis de muffins et autres cookies sur le comptoir. Elle s'avança pour s'installer à une table vide, constatant que leurs seuls voisins étaient un adolescent caché derrière son écran d'ordinateur, la gérante et un gros chat roux.
« Qu'est-ce que ça sera pour vous messieurs-dames ? »
« Un café crème »
« Parfait, et pour vous monsieur ? »
« Un chocolat chaud »
La table n'était qu'une planche de bois grossièrement taillée et les banquettes étaient recouvertes de coussins.
« Vous voulez manger quelque chose ? »
Elle désigna les menus sous format papier devant eux et le démon y porta toute son attention. Sidérée, elle l'observa éloigner la feuille de son visage en plissant l'œil pour y distinguer ce qui était écrit.
« Une Treacle Tart, s'il vous plait »
« Et pour madame ? »
« Une part de Carrot Cake sera parfaite »
La gérante se lança dans la préparation de leur commande tandis que le démon finissait de s'installer en enlevant son manteau. Au fond d'elle, elle était ravie qu'il ait pris de le temps de l'accompagner malgré ses obligations.
« Vous n'étiez pas presbyte avant »
Il fronça les sourcils.
« Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? »
« Eh bien, disons que vous me faîtes de plus en penser à Andrew »
« Je ne sais pas trop comment je dois le prendre »
Elle sourit malgré elle.
« Vous savez ce que je pense de la question »
Il semblait s'être rembrunit, pour une raison ou pour une autre. Elle baissa d'un ton, redevenue sérieuse.
« Est-ce que vous avancez dans la récupération de vos pouvoirs ? »
Ils réceptionnèrent leurs parts de gâteaux et le démon porta un morceau de la tarte à sa bouche avant de lui répondre.
« Je n'en ai pas spécialement fait une priorité »
« Vous êtes plus vulnérable qu'avant pourtant, non ? N'est-ce pas dangereux de rester ainsi ? »
« Si. Mais cela a ses intérêts »
« Comment ça ? »
Il reposa sa cuillère, s'appuyant sur ses coudes.
« D'un point de vue médical, mon cas est inédit : aucune étude n'a été faîte sur un démon ayant perdu ses pouvoirs »
« Quoi, vous êtes votre propre cobaye ? »
« Je le suis depuis le début. Quel intérêt aurais-je eu à étudier la médecine, sinon ? »
Elle haussa les sourcils, sentant sa curiosité piquée au vif.
« Et avez-vous fait des découvertes majeures ? Qu'est-ce qui différencie vraiment un démon d'un humain ? Est-ce que des organes de démon doivent assurer toutes les fonctions vitales ? »
Il sembla surpris par son intérêt.
« Je ne parle pas des résultats de mes recherches »
Elle soupira de dépit en réceptionnant son café. Personne ne parla et elle savoura la chaleur réconfortante du breuvage lacté. Une cuillère inquisitrice entra dans son champ de vision.
« Je peux gouter à votre Carrot cake ? »
Elle lui donna l'autorisation d'en prélever un échantillon après un regard de mise en garde.
« N'en faîtes pas une habitude. Alors, vous aimez ? »
Il acquiesça, agréablement surpris.
« Si vous étiez humain, vous seriez complètement diabétique, vous le savez, ça ? »
« Il faut bien qu'il y ait des avantages »
« C'est sûr »
« Pour être honnête, certains d'entre eux ont diminué depuis l'incident du château de Bran »
« Quoi, vous avez pris du poids ? »
« Aussi, c'est vrai que je suis plus serré dans mes costumes qu'avant. Mon métabolisme s'est ralenti »
« Il va falloir vous mettre au sport ! »
« Le problème sera toujours là »
« Vous aviez perdu l'habitude de voir les conséquences de vos excès boulimiques, forcément »
Il se dérida pour laisser échapper un mince sourire. Spontané et légèrement gêné, mais absolument charmant. Elle ne l'avait vu sourire de cette façon qu'à de rares occasions.
Ils terminèrent leur en-cas en silence et il s'éclaircissant la gorge en s'essuyant la bouche.
« Maintenant que nous sommes là, il y a quelque chose dont je voulais vous parler. »
Elle releva le nez de son café.
« Je vous écoute »
« J'ai besoin de votre bilan sanguin »
Elle le fixa pendant quelques instants, incertaine. Il reprit :
« Comme je vous l'ai dit, je pense que le contact avec votre sang est l'une des causes potentielles de mon problème actuel. C'est même ma piste principale »
« Vraiment ? Pourquoi vous ne me l'avez pas demandé plus tôt alors ? »
« Je ne préférais pas que vous envoyiez votre sang à n'importe quel laboratoire »
« Pourquoi donc ? »
« Si mes suppositions sont exactes, vous le comprendrez bien assez tôt. Dans le doute, il vaut mieux que ce genre d'information ne se répande pas. Vous avez fait des bilans sanguins récemment ? »
« Euh … non. Mais j'avais dû en faire au MI6 pendant mes visites médicales »
« Je sais, c'est d'ailleurs un problème »
« Qu'est-ce qu'ils pourraient bien faire de ça ? »
« Je ne sais pas encore »
« Je suis de groupe sanguin AB+, il me semble. Qu'est-ce que ça change ? »
Il haussa les épaules, terminant son chocolat chaud. Elle sentit que c'était pour couper court.
« Et que proposez-vous, à présent ? Vous avez un laboratoire fiable à me recommander ? »
« Non »
Elle l'observa plusieurs secondes, troublée. Le démon retirait les miettes de la table pour les mettre dans la tasse vide.
« De toute façon, vous n'allez pas tarder à recevoir une convocation du siège pour une visite médicale. Ils vont vous réévaluer pour voir où ils peuvent vous réassigner avec le départ de James. Vous dépendiez de son unité et elle a été dissoute, faute de remplaçant idoine »
Elle soupira.
« Je croyais qu'ils voulaient me faire disparaître. A quoi ça sert de me réassigner »
« Cela sert à garder un œil sur vous »
« Je ne pourrais jamais leur échapper, même si je le voulais »
« En restant dans l'enceinte du Royaume Uni, c'est certain »
« Je devrais m'expatrier ? Vous êtes sérieux ? »
Il haussa les épaules, engloutissant le biscuit qui avait accompagné le chocolat chaud.
« Le principe de précaution en est un jusqu'à ce que le risque envisagé devienne réalité »
« Mais je ne connais personne à l'étranger. Et j'ai une vie ici. Enfin, je recommence à en avoir une »
Il ne réagit pas et pour une raison ou pour une autre, elle trouva cela vexant.
« D'ailleurs même vous, je ne sais même pas jusqu'où vous m'espionnez. Vous n'avez quand même pas mis mon téléphone sur écoute ?! »
Il lui lança un regard désabusé.
« Non »
Elle se laissa aller en arrière pour s'appuyer à nouveau contre le dossier de la banquette. Le démon lui demandait purement et simplement de disparaître à nouveau dans la nature, mais à l'étranger. Cela ne l'enchantait pas. Elle avait Abby ici, et Andrew. Et d'autres personnes qu'elle n'avait pas envie de quitter. Elle commençait tout doucement à ne plus se sentir seule et à profiter de la vie pour la première fois en trois ans. Évidemment, elle n'avait pas quitté son objectif de vue, mais avec deux démons pour assurer sa garde personnelle, elle devait avouer ne plus ressentir autant d'empressement à aller se frotter à des fous à lier come ceux qu'ils avaient eu le malheur de croiser au château de Bran. D'autant qu'elle devait être prête : elle savait qu'il lui fallait cheminer mais aussi se préparer pour le moment où elle établirait enfin la vérité sur toute cette affaire. Il n'était pas seulement question de vengeance ou de sécurité extérieure, il était aussi question de paix intérieure. Elle voulait pouvoir se regarder dans une glace sans sourciller jusqu'à la fin de ses jours. Elle voulait être capable de se dire qu'elle avait fait les choses bien, qu'elles n'avaient pas usé des mêmes procédés vils que ses ennemis. Surtout, elle ne voulait pas refaire les mêmes erreurs qu'avant et tirer le plus d'enseignement du peu d'expérience dont elle disposait.
« Et cette mission dont vous m'aviez parlé, celle qui m'amènera à l'étranger, sait-on quand elle va avoir lieu ? »
« Après votre évaluation et votre visite médicale »
« Ne serait-ce pas plus prudent de me faire partir avant ? Ou de faire appel à un laboratoire tiers, tout du moins neutre, pour mes analyses sanguines ? Enfin si mon sang est aussi spécial que vous le dîtes »
« Je vais réfléchir à tout cela. Pour l'instant, contentez-vous de vous présenter au rendez-vous quand vous aurez reçu la convocation »
Acquiesçant, elle observa le démon jeter un regard à sa montre. Elle commanda l'addition, insista pour payer sa part malgré le regard interrogateur du noble et ils se retrouvèrent à nouveau dans l'humidité glaciale du parc. Elle lorgna du côté du ruisseau où elle avait vu les canard disparaître alors qu'ils se mettaient en marche vers la voiture.
Pourquoi le démon semblait toujours attendre le dernier moment pour lui faire part de choses importantes ? Ou, du moins, pourquoi ne la contactait-il pas pour en parler au lieu d'attendre que des évènements fortuits ne fasse se croiser leurs routes ?
Une fois arrivés, le démon retira un nouveau procès-verbal d'entre ses essuie-glaces.
« Décidément, vous les collectionnez ? »
Il lui lança un regard lourd de reproches et d'accusations et elle se prit aussitôt d'intérêt pour les platanes dégarnis qui longeaient la chaussée.
Le noble la ramena rapidement chez elle, sans que l'un ou l'autre ne prenne la peine d'engager une conversation. Elle descendit de la voiture de sport basse, éloignant difficilement son arrière-train du siège chauffant. Elle avait lâché une protestation d'effort dans le processus.
« Et vous vous êtes mise au sport, vous dîtes ? »
Elle passa son sac à son épaule et lança un regard outré au démon.
« Non mais j'hallucine, ce genre de goujat »
Il reporta son attention sur la route.
« Bonne soirée, passez le bonsoir à Andrew »
« A vous aussi, merci de m'avoir ramené. Le bonsoir à Sébastian »
Elle actionna l'ouverture du portail alors que la voiture disparaissait dans l'angle de la rue. Tout s'était bien passé aujourd'hui. Les choses semblaient plus simples avec le démon depuis qu'elle avait décidé de ne plus se prendre la tête. Et de renoncer à avoir une relation particulière avec lui.
Toujours est-il qu'il n'en finissait pas de la surprendre. Elle ne s'était pas attendu une seule seconde à le voir venir prendre le thé avec des vieilles dames d'une association de quartier caritative. Même avec son emploi du temps surchargé, il prenait le temps de s'intéresser à ce genre de choses. Peut-être était-ce comme cela que se comportait la noblesse britannique à son époque. Les temps avaient changé, alors.
Elle sourit malgré elle en remontant le long de l'allée de gravier. Elle avait eu affaire à Ciel aujourd'hui. Juste Ciel. Sentant qu'elle commençait à se souvenir un peu trop précisément des raisons qui l'avait poussé à le voir comme quelqu'un de « spécial », elle se mordit sèchement la lèvre une fois arrivée sur le pas de la porte pour se reprendre. C'était fini, ça.
S'il y avait une personne particulièrement complexe et inaccessible sur cette planète, c'était bien lui. Ils ne faisaient tout simplement pas partie du même monde. Et s'il y avait bien une chose qu'elle avait compris durant toutes ces semaines où elle avait poussé la réflexion plus loin à propos du démon, c'était qu'attendre ou espérer quoi que ce soit de sa part ne conduirait qu'à la rendre malheureuse.
Il n'y avait pas assez de place dans sa vie pour quoi que ce soit d'autre que lui, sa vengeance, son travail au MI6 et son entreprise.
Sauf cette foutue blonde à la noix
C'est sur ces pensées qu'elle se força à sourire quand Andrew l'accueillit dans l'encadrement de la cuisine où il s'affairait déjà pour préparer le diner.
« Comment s'est passé votre journée mademoiselle ? Vous n'avez pas eu de soucis avec la cargaison ? »
« Tout s'est très bien passé. Je ne savais pas que tu faisais tout ça ! »
L'œil du vieil homme pétilla de malice.
« Je suis très heureux que vous ayez accepté de me remplacer aujourd'hui »
« Ils t'adorent là-bas, ils n'ont pas arrêté de me parler de toi. J'étais trop fière, en mode « c'est mon papy, c'est mon papy ! » »
Il laissa échapper un rire espiègle et elle sourit à son tour.
« Ce sont vraiment des personnes gentilles. D'ailleurs tu ne vas pas me croire, mais j'ai croisé Ciel »
Son haussement de sourcil faussement surpris lui fit comprendre qu'il n'était en rien étonné.
« Il venait voir une amie à lui, Cordelia »
Il fit volte-face pour retourner à ses fourneaux tandis que son sourire ne faiblissait pas.
« Vraiment ? Quelle coïncidence … »
Elle le suivit dans la cuisine.
« Toi, tu me fais des cachotteries ! »
« Vous vous faîtes des idées, mademoiselle. Et est-ce que monsieur le Comte a pu vous en dire plus sur cette mission à l'étranger dont il vous avait parlé ? »
Elle s'empara d'un des feuilletés au fromage qui sortaient du four.
« Il a dit que j'allais devoir faire une visite médicale avant, et que ça serait pour bientôt »
« N'est-ce-pas encourageant, mademoiselle ? Vous allez avancer dans votre enquête ! »
OoOoOoO
Élise marchait d'un pas rapide dans le Russel Square saupoudré de neige. Elle était au cœur de Londres et malgré tout, les températures étaient glaciales. Le froid avait souvent pour effet d'amoindrir les odeurs, et elle ne sentait rien que la fraîcheur en traversant les allées du parc bordées d'arbres nus dont les branches et leurs nombreuses ramures la couvrait comme des milliers d'éventails japonais.
Les pas dans la neige balisaient les sentiers hors-pistes que certains promeneurs avaient décidés d'emprunter. Les petites tâches peu profondes indiquaient lorsqu'un chien ou un oiseau s'était aventuré hors des sentiers battus.
Elle but une nouvelle gorgée de son café brûlant acheté à l'entrée du parc et fut rapidement rendue sur le pont de Vauxhall, jetant un regard sombre au grand bâtiment des années 80 à l'architecture caractéristique. Le siège du MI6.
L'accès au bâtiment lui fut accordé sans problème quand elle présenta sa carte et elle quitta l'accueil et les portiques métalliques de sécurité pour traverser l'immense arche vitrée qui surplombait les visiteurs. Son rendez-vous était au deuxième étage de l'aile gauche. Il n'y avait pas beaucoup de monde pour un début d'après-midi et elle se faufila sans problème jusqu'aux ascenseurs qui semblaient plus réactifs que d'habitude.
Le deuxième étage était plutôt calme, voir désert. La moquette bleue au sol et les murs blancs délavés rendait les lieux un peu sinistres. Elle trouva sans mal la salle 675 et constata qu'elle était en avance d'un quart d'heure.
Elle se permit de déambuler dans l'étage pour passer le temps et fut surprise de reconnaître la silhouette familière et impertinente de Miles près de la machine à café de la salle de pause. Elle se dirigea d'instinct vers lui comme elle aurait suivi la lumière d'un phare dans une tempête.
« Miles ? Qu'est-ce que tu fais ici ? »
Le jeune homme de dos se retourna et laissa apparaître sa grimace caractéristique de sentiments mitigés.
« Fawkes ! Eh bien la même chose que toi, visiblement. J'en sort là. J'espère qu'ils m'enverront les résultats rapidement »
« Le médecin était sympa ? »
« Très vieux, un vrai pruneau. J'espère qu'il ne va pas me mettre une appréciation de merde »
« Et pourquoi est-ce que ton ego démesuré s'inquiète pour ce genre de chose ? »
Il se pencha vers elle après avoir inspectés les environs, méfiant.
« Tout fous le camp, ici. Ils ne sont pas nets »
Il s'éloigna et reprit d'un ton badin comme si sa précédente réplique n'avait jamais été prononcée.
« Et toi, tu es passée ? »
« J'ai rendez-vous à 14h45 »
Il jeta un regard machinal à sa montre.
« T'as encore dix minutes. Un café ? »
« Je préfère ne pas trop pousser ma consommation de ce genre de breuvage avant un examen médical »
« Pas con. Ils t'ont dit où tu allais être réaffecté ? »
« Ils me laissent postuler »
« Et tu sais où tu veux postuler ? »
« Pas trop. Les missions sous couverture sont assez laborieuses. J'ai entendu dire qu'ils avaient besoin de main d'œuvre pour l'exploitation de données mais je préfère quand même avoir un pied sur le terrain. Au moins, au journal, j'étais au courant de tout ce qui se passait en temps réel dans le monde. Et toi, tu sais où tu veux aller ? »
Il acquiesça, l'air de trouver la logique de son raisonnement pertinente.
« Pas vraiment. Déjà je ne sais même pas si je me décide à me motiver pour du terrain ou si je me planque en bureau »
« Disons qu'avec ce qu'il s'est passé, on ne sait pas vraiment où on serait le plus en sécurité »
Miles jeta un regard autour de lui.
« Tu as appris des trucs alors ? »
« Ouais, et je le sens pas »
« Tu penses qu'ils cherchent un prétexte pour te mettre sur la touche ? »
« Pire que cela »
« Ton contact qui t'as aidé là, il ne peut pas faire quelque chose pour toi ? »
« Il m'a dit qu'il allait réfléchir à ça, et de me présenter à la visite comme si de rien était »
Il haussa les sourcils, conscient des incertitudes qui persistaient.
« Bon, de toute façon il doit être sacrément balèze pour avoir réussi à sauver ta peau. Il doit savoir ce qu'il fait. Tu ne m'avais pas dit que t'avais des relations comme ça, toi. Je vais te mettre dans mes petits papiers »
« J'en ai rien à foutre d'être dans les petits papiers d'une michto comme toi. Je vois que j'ai réussi à réveiller ton vagin à promotions canapés »
« Tu le fais même frétiller »
« Ok, tu es dégueulasse. Je vais y aller »
« S'ils te demandent de choisir, essaie de ne pas être affectée ici. Ils en profiteraient pour te garder à l'œil pour je ne sais quelle raison. Tu me diras comment ça s'est passé »
« J'avoue … A plus tard, on se tient au jus »
Ils se saluèrent d'un coup de tête et elle se dirigea seule vers la salle d'examen, sentant son appréhension augmenter encore davantage.
Elle frappa trois coups bref et ouvrit la porte comme demandé, pénétrant dans une salle blanche et aseptisée au carrelage blanc. Une table d'examen trônait en son centre et les murs étaient recouverts d'étagères présentant une multitude d'appareils médicaux et autres dispositifs obscurs.
Deux grandes armoires assez larges pour contenir cinq corps dominaient au fond de la salle, des bras articulés inquiétant assaillaient la table d'examen et des affiches usées pour tests de vue servaient de seule décoration aux murs. La salle était vide, tout comme le bureau en vieux bois sur la gauche et elle se força à faire quelques pas en avant pour détailler davantage ses alentours.
« Il y a quelqu'un ? »
Un silence pesant lui répondit et elle prit une longue inspiration, tâchant de s'essayer aux techniques de respirations abdominales censées apaiser le stress. La porte derrière le bureau s'ouvrit la seconde suivant et elle fit volte-face d'un seul bond, dévisageant avec attention le nouvel arrivant.
Elle s'immobilisa, interdite, face à l'homme homme en blouse blanche qui entra tranquillement pour se diriger vers le lavabo et s'y laver les mains sous son regard choqué.
« Quoi, c'est ça votre plan ?! »
Le docteur Ciel Phantomhive s'égoutta les mains plusieurs fois avant de se diriger vers le bureau sans grande ferveur. Il la considéra quelques instants, l'air davantage désabusé que d'habitude.
« Bonjour, Debussy. C'était en effet l'alternative la plus prudente »
Elle jeta un regard à la table d'examen, au stéthoscope que le noble avait autour du coup et à la chemise cravate au nœud impeccable qui disparaissait sous la blouse.
« Non. »
Il releva les yeux vers elle, s'étant déjà plongé dans l'étude de son dossier.
« Qu'est-ce que vous voulez dire par « non » ? »
« Que je ne préfère pas que l'on fasse ça comme ça. Vous n'auriez pas un ou une collègue de confiance à qui déléguer ce genre de tâche ? »
Il se laissa aller contre le dossier du fauteuil et joignit ses mains devant lui, le regard irrité. Il s'astreignait visiblement à la patience.
« Écoutez, j'ai dû libérer ma demi-journée pour ne pas trop attirer l'attention sur ma participation très ponctuelle à ce genre d'examens malgré leurs sollicitations. Cela m'amuse aussi peu que vous »
« Mais depuis quand vous êtes médecin !? »
« Je suis accrédité comme médecin de l'armée britannique depuis 1915. Cela vous suffira ? »
Elle papillonna des yeux, éberluée. Cela ne l'empêcha pas de lui lancer un regard irrité, se positionnant fermement contre l'idée de se faire ausculter par le démon.
« Mais il y a clairement conflit d'intérêts là, puisque vous me connaissez. Ce n'est pas interdit, dans la relation patient-médecin ? »
« Les seuls conflits d'intérêts qu'il peut y avoir pour un médecin sont d'ordre financier. Vous ne me payez pas, à ce que je sache. Ce qui, maintenant que vous le dîtes, aurait d'ailleurs pu être envisagé avec tout le mal que je me donne pour vous »
« Ok oubliez ce que j'ai dit. »
Le démon sembla se décrisper, étant devenu subtilement mais sûrement menaçant depuis qu'elle avait commencé à protester.
« Vous vous asseyez ? Je vais chercher le reste de votre dossier »
« Je m'assois où ? »
Le démon ne prit pas la peine de se retourner, disparaissant à nouveau derrière la mystérieuse porte.
« Où vous voulez »
Elle balaya la pièce du regard avant d'aller s'assoir sur la table d'auscultation à contre cœur. Si cela ne pouvait pas être évité, autant qu'ils en finissent vite.
Il ne va quand même pas me demander de me déshabiller ?
Le démon revint quelques minutes plus tard et se dirigea à nouveau vers le bureau, le nez plongé dans un épais fichier.
« Bien. Vos vaccinations ont l'air à jour. Avez-vous vu un dentiste récemment ? »
« Il y a six mois »
« Effectuez-vous vos visites annuelles ? »
« Oui »
« Aucun problème particulier n'est à prendre en compte ? »
« Non »
« Vous avez fait enlever vos dents de sagesse en 2016, c'est bien ça ? »
« Oui »
« Vous avez une carte de groupe sanguin ? »
« Je crois, oui »
Le démon darda sur elle un regard agacé.
« Vous croyez ou vous êtes sûre, Debussy ? »
« Je dois avoir ça quelque part, enfin je ne sais pas là tout de suite ! »
« Il est indispensable que vous l'emmeniez avec vous quand vous partez en mission. Si vous êtes blessée et qu'il faut pratiquer une transfusion d'urgence, les médecins devront savoir quel groupe sanguin utiliser »
« D'accord »
Le démon reposa le dossier sur le bureau et s'en éloigna pour aller attraper un tensiomètre manuel sur l'une des étagères qui longeaient le mur.
« C'est une bonne chose que tous vos vaccins soient à jour. C'est ce qui prend le plus de temps en général. Relevez votre manche »
Elle s'exécuta et le démon s'approcha et scratcha le dispositif sur son bras en relevant davantage la manche de pull. Mécaniquement, il enfila son stéthoscope et en plaça l'embout rond sous le brassard du tensiomètre, sur son biceps droit. Il actionna ensuite le dispositif qui lui serra le bras dans un bourdonnement irritant. Plusieurs secondes de silence suivirent pendant lesquelles elle fit en sorte de garder la tête vide. Le démon se recula finalement.
« 10,6 »
Il replaça le stéthoscope autour de son cou et se dirigea à nouveau vers l'étagère. Elle garda les yeux rivés droit devant elle, suivant du coin de l'œil la silhouette du démon revenir avec un thermomètre.
« Mettez cela sous votre langue jusqu'à ce qu'il sonne. Je vais mesurer votre rythme cardiaque pendant ce temps-là »
Elle s'exécuta et le démon attrapa son poignet gauche pour placer l'index et le majeur sur ses veines exposées, les yeux rivés sur sa montre.
« Détendez votre bras »
Elle fit en sorte d'obtempérer, bloquant inconsciemment sa respiration. Trente secondes passèrent avant que le thermomètre ne daigne se manifester et Ciel lâcha finalement son poignet.
« Température : 37,4. 73 battements par minute. 20 respirations par minute. Tout est normal »
Le démon revint de son étagère, sans le moindre instrument cette fois-ci.
« Tenez-vous droite »
Il s'avança pour sa placer en face d'elle, touchant ses genoux.
« Tendez les bras »
Elle obtempéra, incertaine. Le démon palpa simultanément ses deux avant-bras pour ensuite prendre ses mains dans les siennes, semblant détailler ses ongles avec attention. Il semblait entièrement absorbé par sa tâche, plus sérieux et professionnel que jamais.
Tout l'inverse d'elle. Elle trouvait les mains du noble agréablement chaudes. Maintenant qu'elle y pensait, n'était-ce pas surprenant pour un démon ?
Il leva les yeux vers son visage et elle vida instantanément le sceau de ses pensées, ne souhaitant pas qu'il puisse y déceler le moindre trouble. Elle le sentit placer ses mains sur sa tête, palpant son crâne en plusieurs étapes minutieuses.
« Vous avez mal quand je fais ça ? »
« Non »
Il acquiesça et plaça un panneau devant ses yeux sur lequel étaient écrites plusieurs phrases dont la taille de police variait.
« Avez-vous constaté une baisse de vue dernièrement ? »
« Ça c'est plutôt vous, j'ai encore un peu de marge moi »
Il claqua la langue avant d'éloigner le carton.
« Couvrez-vous l'œil droit en lisant cela, au lieu de jacasser »
Elle grimaça à peine sous la réprimande et s'exécuta avant que le démon ne lui demande de faire la même chose avec l'autre œil.
« Je vais tester votre vision plus en détail »
Il s'avança plus près pour placer ses bras de part et d'autre de sa tête. Ses mains étaient trop loin dans sa vision périphérique pour qu'elle puisse les discerner.
« Je vais ramener mes mains vers moi progressivement et vous me direz lorsque vous les verrez. Regardez droit devant vous »
Cela équivalait à le regarder lui. Elle coupa à nouveau sa respiration et fixa le démon légèrement penché sur elle. L'œil visible du noble l'observait, guettant sans doute les mouvements de ses pupilles. Elle soutint son regard jusqu'à ce qu'elle aperçoive ses doigts dans sa vision périphérique.
« Là, je les vois »
Il acquiesça.
« Et laquelle suis-je en train de bouger actuellement ? »
Elle désigna sa main droite et il acquiesça en reculant pour se munir d'une petite lampe torche.
« Je vais regarder vos yeux de plus près »
Il posa les pouces sur le haut de ses joues pour tirer sa pommette vers le bas et voir le dessous de ses yeux.
« Maintenant regardez mon nez »
Il alluma sa lampe et la plaça dans sa vision périphérique, pointant sa pupille pour la ramener devant elle avant de faire la même chose de l'autre côté. Il semblait décidément tenir à jouer le jeu jusqu'au bout.
« Puisque je vous dis que je vois bien, ça ne sert à rien de faire tout ça »
Il l'ignora.
« Regardez devant vous »
Plaçant sa main quelques centimètres au-dessus de l'arrête de son nez pour isoler ses yeux, il testa la réaction de ses pupilles à la lumière l'une après l'autre. Ce fut ensuite au tour du crayon sur lequel elle devait faire le point, avant de regarder le mur d'en face, et de refaire le point sur l'objet. Elle dû ensuite le suivre des yeux sans bouger la tête et décida d'arrêter de résister. Après tout, elle n'allait pas lui reprocher de prendre sa situation au sérieux.
Le démon sortit ensuite un autre appareil, une lampe plus grosse et plus puissante pour mieux observer ses yeux à la loupe. Il plaça doucement la main sur sa tête pour coller la loupe à son globe oculaire et elle se sentit frissonner à cause d'un sentiment inconnu.
Il se recula finalement et l'observa quelques instants, impassible. Son front s'était néanmoins barré d'un pli soucieux. Elle fronça les sourcils, ayant la drôle de sensation que cette scène s'était déjà produite.
« Il y a un problème ? »
Le noble secoua la tête, retournant à son étagère.
« Je vais vérifier votre audition »
Le démon la contourna ensuite pour se positionner derrière elle, chaque main appuyée sur la table de part et d'autre d'elle. Il chuchota des lettres et des nombres à 30 centimètres de chaque oreille et elle dû répéter les mots chuchotés à haute voix. Son accent d'anglais de haute extraction chuintait agréablement à ses oreilles. Elle réprima un frisson.
Il s'assit ensuite à côté d'elle pour inspecter ses oreilles et elle se demanda comment ils avaient pu en arriver là. Ce fut ensuite le tour de sa bouche et à elle de lui lancer un regard méfiant en le voyant arriver avec un bâtonnet en bois.
« Vous allez me le mettre au fond de la gorge, c'est ça ? Je déteste ça »
Il l'observa quelques secondes, dubitatif.
« Je vais y aller doucement »
Il lui demanda d'ouvrir grand et affaissa sa langue à l'aide du bâtonnet pour voir le fond de sa gorge. Elle protesta oralement du mieux qu'elle put quand il voulut le placer plus loin et il abandonna sans lutter avant de s'employer à palper ses zones ganglionnaires au niveau de la jonction entre la mâchoire et l'oreille, puis de son cou et le haut de ses épaules. Il pressa sa tête pour qu'elle la penche sur le côté et répéta le mouvement avant qu'elle ne le sente mettre sa main sur sa gorge. Toujours imperturbable, il fit le tour de sa trachée avec ses doigts.
« Avalez »
Avant de s'exécuter, elle songea au fait que dans une toute autre situation, cette auscultation aurait paru très étrange.
« Tournez-vous »
Elle pivota sur la table pour se retrouver dos à lui, les joues en feu. Le démon se manifesta après quelques secondes de flottement.
« J'ai besoin de voir votre dos pour vérifier vos poumons. Relevez votre haut »
Ainsi ils arrivaient au moment délicat. Elle savait pourtant que si le démon lui demandait cela, c'était qu'il ne pouvait pas faire autrement.
Elle s'exécuta après avoir décroché son soutien-gorge pour qu'il ne le gêne pas son examen. Le noble attendit en silence qu'elle soit prête et elle s'immobilisa, attendant la suite non sans appréhension. Son praticien improvisé ne semblait pas pressé de poursuivre son examen.
« Dîtes-moi si vous ressentez une douleur »
Elle acquiesça au ton neutre et sentit les doigts du démon palper chaque côté de sa colonne vertébrale, du haut de son dos jusqu'en bas. C'était au final plutôt agréable et elle se détendit. Il s'accroupit ensuite, et ses mains vinrent se placer dans le creux de ses hanches de chaque côté, encerclant ses poumons.
« Prenez une grande inspiration »
Tandis qu'elle emplissait d'air sa cage thoracique, elle sentit les pouces du démon se rejoindre au niveau de sa colonne vertébrale et s'éloigner pour se retrouver à nouveau, pinçant légèrement sa peau. Ses mains chaudes s'encastraient parfaitement dans le creux de ses hanches et elle se sentit malgré elle son rythme cardiaque gagner en intensité. Le démon retira ses mains la seconde d'après.
« Très bien. Maintenant, enroulez vos mains autour de vous en les mettant sur vos épaules »
Satisfaite qu'il lui demande enfin quelque chose de simple, elle s'exécuta et sentit le démon placer le tranchant extérieur de ses mains au-dessus de ses omoplates, de part et d'autre de sa colonne vertébrale.
Tandis qu'elle répétait les mots qu'il lui avait demandé d'énoncer, le démon abaissait ses mains pour arriver jusqu'au bas de son dos. Elle le sentit ensuite placer une main sur sa peau et effectuer une percussion avec son autre main pour analyser la tonalité produite par ses poumons. Pour une raison ou pour une autre, elle trouva le massage que les mouvements du démon constituaient et les sons mats et d'échos assez relaxants.
« Tout est bon. Je vais ausculter la zone à présent. Respirez fort quand je poserai le stéthoscope. Inspirez par le nez et expirez par la bouche »
Elle hocha la tête et l'embout rond du dispositif pressa en haut de son omoplate. Le seul son de la salle fut ses respirations longues pendant les minutes qui suivirent. Ciel se recula à nouveau, remettant le dispositif autour de son cou.
« Pas de problèmes au niveau des poumons. J'avais peur que la fumée que vous avez respiré au château ne vous ai laissé des séquelles »
« Vous me voyez ravie que ce ne soit pas le cas »
Le démon ne se manifesta pas pendant les quelques secondes suivantes et elle eut le réflexe de se retourner vers lui. Son regard croisa le sien et il cessa de froncer les sourcils dans la réflexion qu'il avait semblé suivre.
« Vous pouvez remettre votre haut en place »
Elle baissa son débardeur et tâcha de remettre son soutien-gorge, consciente qu'elle n'avait jamais été très douée pour le faire de dos.
Après plusieurs secondes d'essais infructueux, le noble s'éclaircit à nouveau la gorge.
« Vous vous en sortez ? »
« Oui, oui. C'est que je ne fais pas ça comme ça d'habitude »
Elle finit par réussir et le démon qui l'avait observé faire d'un air incertain lui désigna la table.
« Allongez-vous maintenant »
Elle s'exécuta en étirant son coccyx pour bien caler son dos. Elle jeta un regard aussi inquiet qu'intrigué au démon qui s'approchait. Il semblait dubitatif quant à la marche à suivre.
« Pouvez-vous retirer votre pull et relever votre débardeur pour que je puisse voir votre abdomen ? Et retirer les bretelles pour que je vois le haut du thorax ? »
Elle grimaça de malaise mais obtempéra. Le démon sembla comprendre sa situation et rebaissa son haut, décidant visiblement qu'il allait se débrouiller à l'aveugle.
« Dîtes-moi si vous ressentez une douleur »
Il s'employa à répéter le processus d'examen du dos dans sa quasi-totalité, évitant néanmoins la zone de la poitrine et le bas du thorax en général. Elle respira de nombreuse fois à sa demande, emplissant la salle du chuintement de ses inhalations et expirations. Le démon passait le stéthoscope en quadrillant sa peau, impassible.
Elle devait avouer se sentir particulièrement vulnérable dans cette situation. Le contact de la paume du démon sur son ventre déclenchait de sortes de signaux électriques le long de son corps. Était-ce simplement elle, ou était-ce les pouvoirs de démon qui faisaient effet sur elle ? Il n'y avait aucun moyen d'en être sûre. D'autant qu'il demeurait sérieux et neutre.
Le démon ne fit aucun commentaire et elle se contenta de fixer le plafond, caressant l'espoir qu'il ne se rende pas compte de son trouble.
Elle constata qu'il sautait des étapes lorsqu'il estimait qu'elles étaient trop intrusives pour elle, notamment les palpations habituelles au niveau de la poitrine et sur le bas ventre.
Au bout de quelques temps, il passa ensuite au bas du corps et vérifia les muscles de ses jambes en lui demandant de résister à sa force tandis qu'il les coinçait dans certaines positions.
Heureusement, elle put enfin se relever et ce fut au tour de l'examen de la souplesse de son cou, de ses bras, ainsi que leur force. Il vérifia finalement son odorat en lui faisant deviner l'odeur de l'huile essentielle de lavande et de citron.
Il s'éloigna enfin pour revenir quelques secondes plus tard avec une sorte de bâtonnets dont l'un des embouts était recouvert de coton.
« Nous avons presque fini. Je vais vérifier si vous ressentez bien le sens du toucher. Fermez les yeux et dîtes-moi si c'est la partie pointue ou douce qui vous touche »
Elle s'exécuta et attendit de ressentir le contact. Elle reconnut la partie douce sur son poignet, puis pointue sur son avant-bras, puis douce sur son autre poignet et le démon testa les principales zones de ses bras ainsi et son visage avec un coton doux. Elle frissonna involontairement et le démon s'interrompit un instant.
« Vous avez froid ? »
« Non, ça chatouille »
Elle rouvrit les yeux en voyant qu'il ne reprenait pas. Le démon s'était défaussé du coton et du bâtonnet.
« C'est déjà fini ? Pour une fois que j'aimais bien »
Il lui lança un regard désabusé.
« Je ne suis pas là pour ça. Souriez »
« Hein ? »
« Cela fait partie de l'examen »
Elle s'exécuta non sans mal. Le démon examina son visage quelques instants.
« A présent faîtes la moue en fronçant les sourcils. Enfin faîtes votre tête normale, quoi »
« J'hallucine »
« Vous voyez ? Gonflez vos joues maintenant »
Elle soupira lourdement avant de s'exécuter.
« Parfait. Haussez les sourcils comme si vous étiez surprise »
« A quoi ça sert tout ça bon sang ? »
« A vérifier que vos nerfs crâniens soient intacts »
« Ah »
« Maintenant, tirez la langue et essayez de toucher le bout de votre nez »
Elle demeura incapable de le faire malgré sa bonne volonté. Alors qu'elle jetait un coup d'œil inquiet vers le démon, elle perçu son regard narquois tandis qu'il s'éloignait vers l'étagère.
« Quoi pourquoi vous riez ? »
« Pour rien »
« … Vous me faîtes marcher. C'est ça ? Ça ne faisait pas du tout partie de l'examen ! »
Il se présenta à nouveau avec un petit maillet de bois, insensible à son irritation.
« Je vais vérifier vos réflexes et nous aurons fini. Tendez les bras »
Il frappa doucement ses coudes puis ses genoux et l'arrière de ses chevilles et lui demanda de fermer les yeux pour deviner l'objet qu'il plaçait dans sa main. Elle reconnut une clé et un crayon et le démon dessina ensuite des chiffres sur sa paume pour qu'elle les devine. Ce fut alors le retour du bâtonnet et du coton sur ses bras, ses jambes, son dos et ses pieds.
« Très bien. Vous pouvez rouvrir les yeux »
Elle les rouvrit à contrecœur et le démon lui demanda de faire plusieurs mouvements pour évaluer sa motricité. Il finit par lever son index devant elle.
« Maintenant, passez votre doigt du mien au bout de votre nez, de plus en plus vite »
…
« Suivez mon doigt quand je le bouge »
…
« Levez-vous »
…
« Penchez-vous de côté sans bouger les hanches. A droite puis à gauche »
…
« Penchez-vous en avant en essayant de toucher le sol »
…
« Maintenant faîtes pivoter le bassin sans bouger les hanches, juste le dos »
…
Le démon s'avança jusqu'à être proche d'elle.
« Fermez les yeux et gardez l'équilibre. Ne vous en faîtes pas, je vous rattrape si besoin »
Elle ferma les yeux pendant au moins 30 secondes jusqu'à ce que le démon lui indique de les rouvrir. Il alla s'asseoir au bureau et attrapa un crayon pour consigner ses notes et remarques sur son dossier. Il releva la tête vers elle, restée plantée au milieu de la pièce.
« Marchez vers moi sur vos talons »
…
« Marchez dans l'autre sens sur la pointe des pieds »
…
« Maintenant marchez en collant votre talon au bout de votre pied »
…
« Et marchez dans l'autre sens normalement »
…
« C'est quoi ce genre d'examen à la fin ? C'est plus rapide en France ! »
« C'est terminé. Avez-vous une remarque que vous souhaitez faire figurer dans votre dossier ? »
Elle souffla, légèrement perdue.
« Euh non »
Il ferma enfin le dossier avant de s'appuyer sur ses coudes.
« Je préférais vous faire un examen physique complet avec ce que vous avez enduré la dernière fois »
Elle se voyait mal lui reprocher ça.
« D'ailleurs, j'ai une sorte de mal de dos depuis le château de Bran »
Il haussa les sourcils.
« Où exactement ? »
« En bas, sur mon coccyx. Ça vient surtout quand je reste assise longtemps »
« Et vous vous tenez droite dans ces cas-là ? »
« La position du canapé, quoi »
« Eh bien ce serait un bon début de se redresser »
« Non, je ne me tenais déjà pas droite avant et je n'avais pas ce problème. C'est comme si la zone était engourdie, je ne sens plus rien sauf une douleur diffuse »
« Montrez-moi où vous avez mal exactement »
Elle releva sa veste pour lui montrer l'os sur le bas de son dos. Le démon avança jusqu'à elle et palpa la zone quelques secondes.
« Penchez-vous en avant et relevez-vous lentement, en prenant bien le temps de dérouler la colonne vertébrale »
Elle allait s'exécuter avant que le démon ne l'arrête.
« Je ne verrais rien si vous gardez votre veste »
« Ce n'est pas grave, oubliez »
« Debussy. Vous voulez ce certificat, oui ou non ? »
Elle soupira et retira son vêtement puis coinça son débardeur dans la lanière dorsale de son soutien-gorge, commençant à se demander pourquoi est-ce qu'elle avait commencé à parler de ça. Elle s'exécuta du mieux qu'elle put et se tourna vers le démon en remettant sa veste.
« Alors ? »
Il secoua la tête et retourna s'asseoir au bureau sans ajouter quoi que ce soit de plus, sortant son stylo pour ajouter une note à son dossier.
« Vous écrivez quoi ? »
« Je signale la légère lordose que vous présentez »
« Une lordose ? Qu'est-ce que c'est que ça ? »
« C'est le fait que votre cambrure lombaire soit légèrement supérieure à 45 degrés »
« C'est grave ? »
« Non, pas à ce stade »
« Cela va s'empirer ?! »
« Je vous ai dit que ce n'était pas grave. Il n'y a rien à traiter. Il faudra simplement surveiller l'évolution et vous prescrire des exercices si besoin »
« Et ça veut dire quoi 45 degrés ? »
« Simplement que vous êtes plus cambrée que la plupart des gens »
« C'est problématique ? »
« Pas le moins du monde »
« Z'êtes sûr ? »
Il soupira.
« Oui. C'est naturel chez la femme, surtout lorsqu'elle est enceinte et que le bassin bascule en avant sous le poids du bébé »
« Mais je ne suis pas enceinte !? »
Il ferma les yeux pour respirer, l'air de perdre patience.
« Oubliez ce que j'ai dit »
« Vous me faîtes flipper avec vos mots bizarres et après vous me dîtes d'oublier. Vous êtes sûr que c'est normal ? Je sens que c'est différent depuis la mission. Peut-être que je suis mal tombée et que quelque chose s'est déplacé ? »
Le démon ne lui répondit pas, il avait sorti son portable pour le consulter.
« Ho, vous me répondez ?! »
« On se calme. Vous n'allez quand même pas devenir hypocondriaque sans aucune raison ? Une lordose ne se déclenche pas avec une simple chute, elle était là avant. Et ce n'est pas grave. C'est même propre à tous mammifères femmelles »
« Si c'était complètement anodin vous ne l'auriez pas noté dans le dossier »
« Je suis juste soigneux dans mon travail »
Elle expira bruyamment et lança un regard méfiant au démon.
« Toutes les femelles mammifères dont les femmes humaines ont ça ? »
Il acquiesça.
« C'est même une posture instinctive. Pendant l'accouplement, par exemple »
Elle se sentit papillonner des yeux pendant quelques secondes, médusée.
« Bon d'accord je vois … »
Elle ne voyait pas vraiment, en réalité. Elle entreprit rapidement de rassembler ses affaires. Le démon l'observa faire en silence, l'air de ne pas comprendre quelle mouche l'avait piqué.
« Tout va bien ? »
Elle releva à peine la tête, remettant ses chaussures.
« Oui »
« Vous avez l'air étrange »
Elle leva les yeux au ciel.
« A votre avis ? On me dit que j'ai une lombrose- »
« -Lordose »
« C'est pareil ! Que j'ai une lordose, et que je prends des positions de femme qui s'accouple ou je ne sais pas quoi, ça commence à faire beaucoup ! »
Le démon écarquilla légèrement les yeux.
« Cela vous a vexé ? J'en suis désolé »
Elle se dirigeait vers la porte et entendit la chaise grincer alors que le démon se levait.
« Attendez au moins que je vous fasse un bilan sanguin, vous êtes surtout là pour ça »
Elle se stoppa et claqua la langue, irritée. Le démon était de nouveau devant l'étagère et ouvrit un tiroir dont il sortit une aiguille, une seringue et des tubes. L'imprimante du bureau était en train de cracher ce qui ressemblait à une feuille d'autocollant remplie d'étiquettes. Le noble s'en empara et en décolla quelques-unes pour référencer les tubes et s'avança après lui avoir désigné la chaise face au bureau.
« Je vous fait une prise de sang et je vous libère »
Elle s'assit à contre cœur et détourna le regard pendant qu'il préparait l'aiguille, préférant ne pas voir ce qui aller rentrer sous sa peau. Le démon tira sa chaise jusqu'à elle et attrapa ses bras pour inspecter les veines du creux du coude.
« Le droit »
Elle sentit l'odeur piquante du désinfectant avant qu'il ne presse le coton sur sa peau d'un mouvement circulaire.
« Vous voulez que je vous dise quand je pique ? »
« Oui »
Elle attendit encore quelques secondes jusqu'à ce que le démon lui indique qu'il piquait. Elle ne sentit rien de particulier, étonnement. Elle l'entendit changer de tube après quelques secondes, puis encore, encore, à nouveau et une dernière fois.
« Je vais finir anémiée là »
« Avec si peu ça ne risque pas. Je vais vous faire une carte de groupe sanguin, dans le doute. Je vous appellerai quand j'aurai analysé tout ça. Vous voulez quelque chose à manger ? »
« C'est sucré ou salé ? »
Il haussa les épaules, l'air de réfléchir à ce qu'il avait en stock.
« Sucré »
« Alors je vous laisse vos réserves de boulimique compulsif »
Elle rebaissa sa manche et récupéra son sac tandis que le démon fourrait les flacons de sang dans la poche de sa blouse.
« Vous pouvez partir. Je vais indiquer que tout est en ordre pour que vous soyez réaffectée à l'étranger »
« Merci. Vont-ils me laisser décider où je veux être réaffectée ? »
« Nous verrons bien la marge de manœuvre qu'ils vous laissent. En attendant, réfléchissez à ce qui pourrait être l'alternative la plus sûre »
C'était plus facile à dire qu'à faire. Elle hocha la tête, peu convaincue. Il se leva pour la raccompagner à la porte.
« Merci d'avoir pris votre demi-journée pour m'aider »
« Ce n'est rien »
Elle sortit dans le couloir, vérifiant que les alentours étaient déserts. Le démon fit de même. Il n'y avait pas âme qui vive dans le couloir. Il baissa le regard sur elle.
« La mission arrivera bientôt. Si vous avez quelqu'un de confiance que vous préfèrerez avoir avec vous, proposez-lui mais soyez sûre qu'il soit fiable. Je ne pourrai pas venir avec vous »
Elle fronça les sourcils, prise de court. Elle serait seule ? Ce fait l'inquiéta. Elle n'aurait pas droit à l'erreur sans le démon.
« Qu'est-ce que c'est que cette mission à la fin ? »
« Vous le saurez en temps voulu »
Elle se pinça la lèvre, décidant de ne rien ajouter. Il fallait qu'elle réfléchisse à tout ça. Longuement.
« Bonne journée Debussy »
« A vous aussi »
Le démon l'observait depuis quelques secondes, conscient de son trouble. Il soupira discrètement.
« Nous ferons en sorte que tout se passe bien »
Elle hocha muettement la tête, déjà lasse des complications et difficultés qui semblaient se profiler. Cette séance d'examen médical l'avait particulièrement chamboulée.
« Et arrêtez de vous inquiéter pour cette histoire de dos, d'accord ? »
« Hm. »
Elle fixait un point du mur d'un air irrité tandis qu'elle sentait que le démon attendait qu'elle reporte son attention sur leur conversation.
« Il n'y a aucun risque que cela empire. D'accord ? »
« C'est quand même étrange, je n'avais pas ce problème avant »
« Je pense sincèrement que ces douleurs ne sont pas liées à ça. Vous avez dû tomber sur le coccyx et c'est un os sensible qui met parfois plus d'une année à se remettre entièrement. Il n'y a rien à faire à part attendre. Surtout que si je comprends bien ça n'a pas l'air d'être douloureux outre-mesure »
« Ok. Mais il ne faudrait pas faire une radio pour s'assurer qu'il n'y a rien ? »
Il soupira à nouveau après avoir consulté sa montre.
« Je peux vous faire une ordonnance si vous voulez, même si je ne pense pas que ça soit utile d'un point de vue médical »
« Non, laissez tomber. Vous me promettez que ce n'est rien ? »
Il acquiesça d'un geste ferme
« Techniquement, avoir une lordose veut même dire que vous aurez davantage tendance à pouvoir porter plusieurs grossesses sans lésions à la colonne vertébrale »
Elle le scruta de ses yeux plissés, se laissant finalement convaincre.
« Bon d'accord. Bizarre en tout cas »
Elle n'arrivait pas à se départir de sa mine renfrognée, se sentant un peu ridicule. Était-elle en train de devenir hypocondriaque ? Elle jeta un dernier regard irrité au démon.
« Ça me ferait presque penser à la femme de Lewis qui me comparait à un cheval »
Il haussa les sourcils avant de les froncer, l'air de se remémorer les faits.
« Je suis désolé pour ce que vous avez entendu ce soir-là »
« Vous ne vous excusez pas autant d'habitude. Ça, c'est louche. Vous avez quelque chose à vous faire pardonner ? Une erreur de diagnostic par exemple ? »
Il haussa les sourcils.
« Très amusant »
Le téléphone du démon sonna et il sembla se crisper de façon imperceptible en jetant un œil à son écran. Il regarda à nouveau sa montre, le visage ayant perdu toute trace d'émotion.
« Je dois vous laisser, vous saurez retrouver la sortie ? Bonne journée »
Elle prit une inspiration pour parler et la porte se referma sur son nez avant qu'elle n'ait pu émettre le moindre son. Sa mâchoire pendit quelques instants dans le vide.
Elle se retourna vers le couloir en se pinçant les lèvres, contrariée.
OoOoOoO
Élise était en terrasse d'un bar, dans le quartier de Soho, à trente centimètres du radiateur d'extérieur. Sa tasse de café n'était pas même tiède tant son attention était exclusivement dirigée sur son ordinateur portable et l'éditeur Word Office sur lequel elle travaillait.
Sa énième relecture de l'article se révéla concluante et elle se décida à envoyer le brouillon à son supérieur. Tout cela serait publié le lendemain matin. Elle se laissa tomber contre le dossier de sa chaise et prit une gorgée, grimaçant de dégoût. Se tournant vers son portable, elle rouvrit le message qu'elle avait reçu quatre heures plus tôt :
« 12/07 – 6h30. Hall aéroport Heathrow – Entrée 56. Prévoir vêtements chauds. Agent sur place. Confirmez. »
Ainsi, elle partait dans deux jours. Seule, pour le moment. Au moins elle n'aurait pas à choisir une autre destination. Elle ne savait pas de quoi cette mission traitait, ni où elle était supposée atterrir. Était-ce pour la mettre en sécurité hors du Royaume-Uni que le démon l'y avait affiliée ? Où était-ce pour son sujet ? Si cela avait été aussi important que le Consortium, il serait probablement venu avec elle.
Alors qu'allait-elle devoir faire ? Et avec qui ? N'était-ce pas mieux de partir toute seule ? N'était-ce pas aussi plus risqué ?
Un barman lui demanda si elle souhaitait commander à nouveau et elle comprit qu'elle était déjà là depuis trop longtemps. Composant un numéro de téléphone, elle décida d'arrêter de se poser des questions et de laisser parler son instinct. Le combiné sonna longtemps sans succès. Elle raccrocha avant d'avoir pu laisser un message et s'affaissa sur la table, la tête entre les mains.
« Putain. Qu'est-ce que je suis censée foutre ? »
Les passant se glissaient entre les gouttes de pluie sur le trottoir tandis qu'elle se rapprochait du poêle, serrant son écharpe en laine autour d'elle façon châle.
Elle constata qu'elle se sentait particulièrement seule en ce moment, incapable d'impliquer ses proches ou des visages familiers dans sa vie et ses problèmes.
Le téléphone vibra longtemps à côté d'elle et elle reconnut le numéro composé quelques minutes plus tôt qui rappelait. Elle tapa durement l'écran en verre de l'appareil de son ongle pressé.
« Allô ? »
« Vous avez essayé de me joindre ? »
« C'est Alexandra »
« Fawkes ? Mais depuis quand tu m'appelle pour prendre des nouvelles, toi ? »
« Ce n'est pas exactement pour ça que je t'appelle, Miles »
« Je t'écoute mais traîne pas je ne veux pas quitter le bureau trop tard sinon je risque de me retrouver avec Patterson dans l'ascenseur »
« Cela serait horriblement drôle »
« Tu es quelqu'un de cruel. Bon, tu te magne l'oignon ? Qu-est-ce qu'il y a ? »
« Oui … je t'appelle pour savoir si tu as fait ton choix pour la ré-affiliation »
« Pas encore, non. Je pèse toujours le pour et le contre »
Elle acquiesça, plus pour elle-même que son interlocuteur.
« Et toi ? »
« On m'a assigné une mission, et je n'ai aucune idée de ce en quoi elle consiste »
« C'est sur Londres ? »
« Non, en dehors du Royaume-Uni »
« Et tu ne sais pas où exactement ? »
« Je ne sais rien de plus, non »
« C'est foireux ton truc. Ça a l'air hyper sensible si on ne te dit même pas où tu vas »
« C'est ça. On m'a simplement dit que je pouvais proposer la candidature d'un collègue pour m'accompagner »
« C'est bizarre. On dirait un piège ton truc. T'es sûr que ce n'est pas un prétexte pour te faire te retrouver dans un trou perdu et t'éliminer ? »
« Normalement non, la mission m'a été confié par mon fameux contact »
« Ah ok »
Elle avait l'horrible impression d'être une jeune adolescente en appareil dentaire essayant de demander à un garçon d'aller au bal de promo avec elle.
« Du coup j'ai un peu réfléchi … Si tu n'as rien à faire, ça te dirait de la faire avec moi ? J'ai confiance en lui mais je ne le sens pas trop non plus. Et comme tu es le seul qui soit au courant de la magouille et de ce qui se trame, il n'y aurait pas trop de trucs à t'expliquer »
« Quoi tu veux que je vienne avec toi ?! »
« Oui. Et ne me fais pas répéter. »
« Ah ouais tu veux créer un terrain propice loin de tout pour pouvoir pécho en fait »
Elle leva des yeux au ciel, impuissante face à l'idiotie de son collègue.
« Tu sais quoi, en fait laisse-tomber. Je vais y aller seule et ça sera très bien »
« Haha c'est bon, je rigole. T'as tes règles ou quoi ? »
Elle raccrocha sans prendre le temps de réfléchir, horripilée. Un long soupir fendit l'air avant qu'elle ne se décide à recomposer le numéro. Miles répondit après deux sonneries.
« Tu m'as raccroché à la gueule, là ? »
« Ça ne capte pas très bien dans le métro »
« Genre t'es dans le métro, prends-moi pour un con »
« Ça sera peut-être au-dessus de mes compétences de te supporter pendant une mission entière »
« A qui le dis-tu. C'est quand le départ ? »
« Mardi 12 décembre, la semaine prochaine. Je dois attendre un contact à l'aéroport d'Heathrow qui me donnera plus d'éléments »
Elle entendit Miles soupirer.
« En même temps t'es un aimant à embrouilles et coups foireux. Ça peut être utile pour ma carrière et divertissant de t'accompagner »
« Tout à fait, j'entends ton vagin à promotion canapé frétiller d'ici »
« Haha t'es marrante des fois »
« Alors t'es dedans ou pas ? »
« Ouais. Quelle heure ? »
« 6h30 du matin devant l'entrée 56 de l'aéroport »
« On sait pendant combien de temps on part, et s'il y a besoin de vêtements spécifiques ? »
« Aucune idée de la durée. Prends des vêtements chauds »
« Eh ben c'est super clair tout ça. Tu m'explique pourquoi tout est toujours plus compliqué avec toi ? »
« Ne commence pas à me fatiguer alors qu'on n'est pas encore partis. Rendez-vous mardi à l'aéroport »
« Ça roule. T'as pas intérêt à être en retard »
« Merci, j'apprécie. Salut bonne soirée »
Elle raccrocha là-dessus avant de hausser les sourcils, stupéfaite que le jeune homme ait accepté. Qu'il se laisse embarquer dans une histoire aussi rocambolesque sans poser une myriade de conditions contraignantes, elle n'aurait jamais cru cela de lui.
C'était l'un des meilleurs agents de leur unité et il ne manquait pas d'expérience sur le terrain. Elle espérait simplement qu'ils seraient compatibles pour coopérer sur cette mission. Rien n'était moins sûr. En principe, le profil psychologique des participants d'une mission était étudié pour s'assurer d'une compatibilité, dans l'intérêt de l'opération. Mais là, elle devait prendre le risque d'avancer sans cela et faire l'effort de s'adapter aux imprévus. Elle était plus en sécurité avec lui que seule.
Il n'y avait plus qu'à espérer qu'elle n'avait pas fait une erreur en lui demandant ce service. Tous ceux qui la fréquentait de trop près ne se mettaient pas à l'abri.
OoOoOoOoO
« Tu as deux minutes de retard, Fawkes »
Elle lança à Miles un regard sceptique, encore essoufflée de son trajet en marche rapide avec sa valise pour rejoindre l'accueil de l'aéroport. Miles s'était installé sur l'une des banquettes trois places en métal réparties dans tout le grand hall.
« Tu devrais savoir que venir trop tôt n'est pas forcément une bonne chose, Miles. Il en dit quoi, ton plan cul ? »
Il s'esclaffa avant de passer la langue sur son index pour tourner la page de son magazine automobile.
« Il y a des exceptions, naturellement. T'as coupé tes cheveux toi »
Elle passa la main dans ses mèches qui lui arrivaient à présent au milieu du cou.
« Ouais. Je ne la sens pas cette mission, j'ai l'impression qu'on ne va pas pouvoir prendre beaucoup de douches »
« Pourquoi j'ai accepté de venir déjà ? »
L'aéroport était étonnamment calme par rapport à d'habitude.
« Quelqu'un est déjà venu donner des infos ? »
Il secoua la tête sans détacher son regard de son article répertoriant les défaillances de l'autopilot des Teslas. Elle se laissa tomber sur le siège d'à côté.
« C'est la roue libre totale »
« En tout cas, si on est en première classe, je ne me mets pas à côté de toi. Les autres meufs croiraient qu'on est ensemble et ça va me foirer mes choppes »
Elle ne prit pas la peine de rétorquer quoi que ce soit, poursuivant l'observation de leurs environs et guettant l'arrivée du moindre agent de renseignement. Pourquoi le démon ne lui avait pas donné davantage d'informations ? Miles reprit après avoir tourné une nouvelle page du magazine.
« Alors, t'as fait ta valise ? T'as pris tes tampons ? »
« Mais de quoi je me mêle, tête de bite ? »
« Ben on dirait que tu vas en avoir besoin très bientôt, si c'est pas déjà le cas. J'ai hésité à te droguer aux somnifères à ton insu, pour que tu me fasses pas trop chier pendant le voyage »
« Ta gueule pour voir ? »
« T'as tellement pas de répartie, ça me fait de la peine pour toi »
« Ya beaucoup de choses que t'as pas et qui me font de la peine pour toi aussi. J'ai même été charitable de pas utiliser mon agrafeuse dessus »
« Je te trouve assez absorbée par mes bijoux de famille ces derniers temps »
Elle claqua la langue et leva les yeux au ciel, se demandant quelle folie l'avait prise de lui répliquer ça à lui.
« Alexandra Fawkes ? »
Tous deux se retournèrent vers l'homme qui avait parlé. Il avait un visage neutre, les cheveux presque blancs malgré sa trentaine et l'air légèrement austère. Le nouvel arrivant lui tendit une enveloppe.
« Ça, c'est pour vous »
Elle réceptionna le colis qui semblait être un carton scotché de toutes parts.
« Très bien, merci. Avez-vous bien pris en compte la participation de Miles Hender à cette mission ? »
« Oui, tout est bon. Bon courage »
Il disparut comme il était venu et ils se jetèrent un regard légèrement perdu.
« Quand je pense que d'habitude ils nous font chier avec des tonnes de rapports avant chaque mission. Bah vas-y, ouvre ça »
Elle ouvrit le colis qui contenait une lettre et laissa Miles s'approcher pour la lire en même temps.
« L'avion part à 656.
C.P »
« C'est signé CP, c'est qui ? »
« J'ai ma petite idée »
« On ne dévoile pas ses bails, hein ? Qu'est-ce que je fous ici putain. Bon on devrait aller faire enregistrer nos bagages avant que ça se remplisse »
Il s'exécuta et ils se dirigèrent bon gré mal gré vers le bureau d'enregistrement. Tout paraissait à peu près calme bien que la queue se soit étoffée en quelques minutes.
Miles passa en premier sans aucun souci et ce fut son tour. L'hôtesse d'accueil lui fit l'effet d'une vieille dame mal lunée qui aurait dû s'offrir des vacances depuis bien trop longtemps. Elle déposa sa valise sur la balance qui servait également de tapis roulant et lui indiqua qu'elle allait devoir payer un supplément : il y avait un kilo deux en trop. Elle hésita un instant à faire la cliente récalcitrante en allant enfiler la moitié des vêtements de sa valise mais se contenta de présenter sa carte de crédit, la transperçant d'un regard sombre qui sembla mettre la vieille dame mal à l'aise.
Rien à foutre
Elle aperçut Miles en rejoignant la file du contrôle de sécurité.
« Quelle grognasse de merde. J'ai dû payer un supplément parce qu'il y avait 1,2 kilo en trop dans la valise »
Son collègue sembla trouver cela très drôle.
« Y'avais pas besoin de prendre autant de tamp- »
Elle lui asséna une tape sèche sur le haut du crâne pour faire définitivement taire toute idée de répartie en lui. Il se frotta la tête d'un air affolé.
« Possédée par ses hormones c'te meuf »
Il avait décidé de voyager confortablement et portait un simple jogging, son énorme manteau d'hiver bien calé sous son bras. Quant à elle, elle avait opté pour un jean, des rangers, un pull de laine chaude et un épais manteau de ski qui commençait à la faire suffoquer. Ce détail n'échappa pas à Miles.
« On n'est même pas partis que tu souffle déjà comme un phoque, ça commence bien »
« Il y a un moment où il faudra que tu fermes ta gu- »
Sa menace fut interrompue par la sonnerie de son portable qui la fit sursauter, ayant oublié que le volume était aussi fort. Elle décrocha sans avoir reconnu le numéro.
« Allô ? »
« Mademoiselle Adrienne Cumstance ? »
Elle papillonna des cils quelques secondes.
« Je … euh … Oui ? »
« Vous êtes bien la petite fille d'Andrew Cumstance ? »
« C'est exact »
« Monsieur Cumstance a eu un accident, il a été transféré à l'hôpital Brompton »
« Qu'est-ce que vous me dîtes là ? »
« Je ne peux pas vous renseigner davantage, mais il a été admis à l'hôpital aux alentours de 5h40 »
« J'arrive tout de suite »
Miles lui lança un regard surpris alors qu'elle raccrochait.
« Attends tu vas où ? »
« A l'hôpital »
« Euh, allô ? On va décoller là »
« Pas le choix »
« Tu n'auras jamais le temps de revenir avant que l'avion décolle- »
Elle rebroussa chemin jusqu'à l'entrée de l'aéroport en plantant Miles dans la file d'attente du poste sécurité, la poitrine alourdie par un mauvais pressentiment. Elle héla le premier taxi venu.
OoOoOo
Il était encore tôt et l'accueil de l'hôpital était calme. Une femme enceinte à la démarche précautionneuse et aux cernes lourds alla prendre l'air devant elle. Des sièges étaient disposés le long d'un mur, l'un d'eux accueillant un jeune homme en béquilles témoin des allées-venues des urgentistes et de leurs brancards. Quelques groupes d'infirmiers progressaient en direction des escaliers en parlant à voix basse, un gobelet en plastique rempli de café à la main. Le bureau d'accueil était vide et elle sonna pour s'annoncer. Une secrétaire médicale arriva de la salle de pause en lui lançant un regard agacé.
« Les visites ne sont pas autorisées avant huit heures mademoiselle »
« J'ai été appelée, je suis la petite fille d'Andrew Cumstance. Pouvez-vous m'indiquer sa chambre ? »
« Vous avez une pièce d'identité ? »
Emporter sa fausse pièce d'identité sous le nom d'Adrienne Cumstance n'avait pas été sa priorité dans les préparatifs de la mission.
« Je ne l'ai pas, je suis venue en urgence »
« Mademoiselle, sans cette pièce je ne peux pas vous- »
« Indiquez-moi sa chambre »
« Je ne peux pas. C'est la procédure, ce n'est pas moi qui fixe les règles- »
Elle inspira longuement en réfléchissant, portant les yeux sur le badge épinglé au tissu de la blouse de la secrétaire.
« Sandra. Vous avez au moins un enfant à nourrir, n'est-ce pas ? Je connais bien Harry, le fils du directeur des hôpitaux de Londres. On a fait toutes nos études ensemble. On est parti au Canada, c'était chouette. Il est même venu à la maison samedi soir. Alors dîtes-moi où est la chambre de mon grand-père en état critique ou je vous fais licencier »
La réceptionniste papillonna des yeux, l'air d'un hibou éberlué. Élise se tut et resta la fixer avec une patience froide, lui laissant le temps nécessaire pour penser qu'elle était parfaitement sérieuse et confiante. La secrétaire articula difficilement.
« C'est la 498, dans le bâtiment B. Quatrième étage »
« Voilà, on s'arrange. Merci et bonne journée »
Elle retourna vers la sortie pour aller consulter le plan de l'établissement et repéra le bâtiment B au nord-est d'où elle se trouvait. L'air frais rafraichit ses joues lorsqu'elle se dirigea vers l'endroit indiqué. Arrivée à l'entrée, elle prit l'escalier pour éviter l'ascenseur congestionné. Les infirmiers et membres du personnel médical qu'elle croisait semblaient davantage sur le qui-vive que dans l'autre bâtiment, avec des visages plus sérieux et sans gobelet de café entre les mains. Arrivée au bon étage, elle lut sur un écriteau que le service était celui de la chirurgie d'urgence.
L'accès y était verrouillé et elle actionna l'interphone. A travers la vitre, elle distingua une infirmière qui passait la tête au-dessus du bureau et s'engouffra par la porte quelques secondes plus tard.
« Bonjour mademoiselle, en quoi puis-je vous aider ? »
« Est-ce qu'Andrew Cumstance est ici ? On m'a appelé il y a plus de trente minutes pour me prévenir qu'il avait été admis ici »
« Ça ne me dit rien, je vais demander à ma collègue. Patientez en salle d'attente, s'il vous plait »
Elle se dirigea à contre cœur vers ce qui ressemblait à une salle d'attente. Seule une autre femme patientait avec elle depuis la banquette, attendant visiblement là depuis plusieurs heures. Au téléphone avec ce qui semblait être son mari, elle pestait vivement sur le temps que prenaient le personnel médical à préparer son injection. Un médecin traversa le couloir pour rejoindre la cage d'escalier et lui barra la route. L'homme avait un certain âge, les cheveux blonds se raréfiant au niveau des tempes et un bouton violacé sur le coin du nez.
« Bonjour docteur, est-ce que vous avez un patient du nom de Andrew Cumstance dans ce service ? »
« Qui ça, mademoiselle ? »
« Andrew Cumstance »
Il fronça les sourcils.
« Ça ne me dit rien »
« Pourquoi est-ce qu'on m'a dit de venir ici alors ? On m'appelle pour me dire qu'il y a un problème et personne n'est fichu de me dire ce qu'il se passe, ni où est mon grand-père ! »
Le mécanisme des rouages de la mémoire de l'homme sembla s'enclencher à nouveau.
« Ah, le monsieur âgé. Il a été transféré en salle de réanimation »
« Hein ? Pourquoi ? Que s'est-il passé ? »
« Il a fait un arrêt cardiaque en arrivant, il fallait le réanimer d'urgence et arrêter l'hémorragie avant de pouvoir le prendre en charge »
« … Mais il est vivant n'est-ce pas ? »
« Oui, en tout cas aux dernières nouvelles. Ils doivent être en train de l'opérer à présent »
« Où est-ce qu'ils l'opèrent ? Pourquoi est-il dans cet état ? »
« On ne sait pas exactement. Je les ai vu passer avec le brancard, à vue de nez je dirais qu'il a été brûlé au troisième degré sur certaines zones »
Qu'est-ce que c'est que cette histoire
« Mais ça va aller pour lui, n'est-ce pas ? »
« J'ai entendu dire que son pronostic vital était engagé, il a déjà été transfusé et je crois qu'il était question de fractures. Présentez-vous à la salle d'attente du deuxième, on vous tiendra informé lorsque les chirurgiens auront terminé leur intervention. Courage, mademoiselle »
Son visage avait perdu toute trace d'émotion. Elle n'était même plus en colère.
« Merci »
Elle se dirigea à vers la porte menant à la cage d'escalier et descendit jusqu'au deuxième étage, faisant à peine attention aux autres usagers. Sa tête était complètement vide, comme si les paramètres de la réalité actuelles étaient trop improbables pour que son cerveau puisse tous les intégrer.
Les portes du service s'ouvrirent cette fois-ci sans problème et elle erra quelques temps dans les couloirs pour tâcher de repérer la chambre d'Andrew. L'intégralité des portes ouvertes menaient sur des pièces vides et elle ignora les gens qui lui lançait des regards outrés pour se diriger vers l'accueil. Le jour commençait à se lever. On l'invita à patienter à nouveau, le temps d'avoir plus d'éléments et de finir l'intervention.
L'étage était presque désert. Une demi-heure s'écoula sans la moindre nouvelle et elle alla ouvrir une fenêtre pour respirer un peu d'air frais. Les aiguilles de l'horloges au-dessus d'elle effritaient ses nerfs plus rapidement que les secondes. L'avion allait partir, mais c'était le cadet de ses soucis.
L'endroit était complètement impersonnel, étranger. Les innombrables mots affichés aux murs visant à rappeler les règles d'hygiène, à sensibiliser sur la situation des malades en soins palliatifs ou les simples publicités d'organismes de prise en charge de décès n'arrangeaient rien à l'affaire. Le peu de personnes qui passaient par là ne tardaient guère et elle entendait de loin les infirmières en salle de pause se raconter les derniers faits et gestes de leurs enfants ou vanter les mérites des séances de sophrologies proposées par une collègue. Il n'y avait probablement rien qu'elles puissent faire de plus pour se rendre utile à ce moment-là, mais Élise ne pouvait s'empêcher de leur lancer des regards noirs à chaque fois que l'une d'elle riait trop fort. Elle assista au roulement de poste de ces dernières et la relève prit place, l'air plus fraîche et dispos que leurs collègues ayant assuré le long service de nuit.
Elle alla se faire connaître auprès de la nouvelle réceptionniste et cette dernière lui indiqua également de prendre son mal en patience. S'asseyant enfin, elle s'appuya sur ses cuisses pour enterrer son visage dans ses mains, profitant de ce semblant de calme pour tâcher de reprendre ses esprits.
Après une autre demi-heure, son téléphone sonna sur un numéro inconnu. Elle décrocha mais resta silencieuse.
« Allô ? »
Elle soupira, autant de dépit que de soulagement. Cela lui faisait du bien d'entendre une voix familière.
« Debussy ? C'est moi »
« Oui Ciel ? »
La voix claqua durement après l'avoir entendue, irritée.
« Pourquoi n'êtes-vous pas à l'aéroport ? »
Comment savait-il cela ? Ce qui était certain, c'est qu'il n'était pas au courant de ce qui avait bien pu se passer. Cela l'inquiéta d'autant plus.
« Je suis à l'hôpital Brompton »
La voix du noble sembla prise de court.
« Qu'est-ce que vous faîtes là-bas ? »
Au moment de parler, sa gorge se serra et sentit qu'elle allait fondre en larme si elle essayait d'expliquer quoi que ce soit.
« … Vous allez bien ? »
Elle perdait son souffle à force de retenir son émoi. La voix du démon s'adoucit.
« Répondez-moi, vous êtes blessée ? »
« Non. Andrew. »
Il eut quelques secondes de silence durant lesquelles elle entendit des sons derrière lui, comme s'il se trouvait à proximité d'une télévision ou d'une radio. L'appel resta en suspens quelques instants de plus avant que le démon ne reprenne la parole.
« Ne bougez pas et restez sur vos gardes. J'arrive »
Elle ne cilla pas malgré les bips familiers du combiné lui indiquant qu'elle pouvait ranger son téléphone. C'était à n'y rien comprendre. Elle respira longuement pour reprendre son calme et se tourna son regard vers portes vitrées de l'entrée du service. Des civières étaient massées le long des murs, prêtes à l'emploi avec le matériel préparé d'avance. Comme si la moindre chose dans cet endroit était faîte dans l'urgence.
Elle entendit des pas se rapprocher et s'arracha à sa contemplation du parc à l'extérieur pour se ruer sur le nouvel arrivant. Un nouveau docteur, assez âgé.
« Bonjour docteur, avez-vous nouvelles d'Andrew Cumstance à me communiquer ? Comment va-t-il ? Avez-vous pu arrêter l'hémorragie ? »
Il lui sembla qu'il avait grimacé à la mention du nom du majordome.
« Je vois qui c'est mais je ne suis pas chargé de son cas, je n'en sais pas plus pour l'instant. Je suis désolée mademoiselle »
Elle acquiesça dans le vide et s'écarta pour le laisser reprendre sa route, dépitée. Elle supportait difficilement de rester immobile. Une course contre la montre se jouait peut-être pour sauver la vie d'Andrew et elle était là, à ne rien pouvoir faire pour l'aider. Un autre infirmier lui tint le même discours et elle se força à retourner dans la salle d'attente après avoir jeté un regard noir à l'horloge.
Qu'est-ce qu'ils fichent putain
« Mademoiselle Cumstance ? »
Elle se releva d'un geste fébrile.
« Oui ? Vous avez des informations pour moi ? »
Un autre docteur, plus jeune que les deux autres mais avec une dureté déconcertante dans le regard s'approcha d'elle.
« L'opération est plutôt concluante, du moins cette première partie. Nous avons posé plusieurs broches, plaques et clous. Il a dix-sept fractures et deux côtes cassées, ce n'est pas beau à voir »
Elle hocha la tête en silence, davantage pour l'inciter à poursuivre que parce qu'elle avait compris et intégré le sens de ses paroles.
« En revanche, pour être franc, nous sommes toujours inquiets. A un âge aussi avancé, le corps n'a pas la même endurance et les mêmes capacités de régénérations que dans sa jeunesse. Il est dans un état critique »
A présent que c'était son tour de parler et après s'être répétée des centaines de fois les questions qu'elle poserait au premier médecin compétent, elle perdit le fils de ses pensées et ne réussit qu'à balbutier.
« Mais qu'est-ce qu'il s'est passé pour qu'il se retrouve dans cet état ? »
« Je n'en ai pas été informé pour l'instant, il a changé de service en urgence. Cela me semble dû à un incendie ou une explosion »
Plus on lui donnait des réponses, moins elle comprenait. Un incendie ? Elle avait quitté la maison il y a trois heures sans le moindre problème.
« Est-ce que je peux le voir ? »
Il secoua la tête.
« Je ne pense pas que cela soit une bonne idée »
« S'il vous plait. Il est la seule famille qu'il me reste et je ne comprends rien à ce qu'il se passe »
« On ne sait pas quand il émergera de toute façon »
Elle sentit ses yeux redevenir humide et grimaça pour se contenir. L'homme hésita quelques instants avant de lui faire signe de le suivre. Elle le remercia et ils traversèrent plusieurs couloirs blancs et mornes avant qu'il ne fasse halte devant une porte.
« Nous ne pouvons rien faire de plus pour l'instant. Il faut attendre qu'il reprenne ses forces pour finir de tout opérer. Je vous préviens il a été gravement brûlé, cela risque de vous faire un choc »
Elle n'entendait plus les paroles du médecin, obnubilé par le fait d'approcher enfin d'Andrew.
« Je vais demander à ce qu'on vous fasse parvenir son dossier, on verra tout ce qui est paperasse plus tard »
Le médecin s'éloigna et elle ouvrit la porte pour s'avancer, refermant derrière elle. La pièce était baignée d'une obscurité étrangère, inconfortable. Elle alluma la lumières après plusieurs secondes de recherches.
Elle entendit plus que ne vit Andrew. Les battements de son cœur retranscrits par le cardioscope et ses bips réguliers semblaient être les derniers signes représentant la vie qui l'habitait encore. Un grand lit occupait la plus grande partie de la chambre aseptisée, auprès duquel se tenaient les appareils et accessoires de perfusion et de mesure. Une masse frêle reposait au milieu des draps blancs bordés. Inconscient, le vieil homme semblait décharné et plus vulnérable que jamais sous le masque à oxygène qui lui mangeait le visage. La peau de son bras gauche jusqu'au milieu du buste était rougie, brune voir noire à certains endroits. Sa joue gauche présentait également une tâche sombre sur la pommette, là où le derme et l'épiderme étaient détruits. Sa petite cage thoracique se soulevait péniblement au son des râles rauques qui ressemblait à des ronflements. Quelque chose semblait obstruer sa trachée. Elle se sentit manquer d'air et s'approcha difficilement.
« … Ça me fait un bien fou de te voir. J'ai cru que j'allais tous les étriper un par un »
N'osant pas le toucher, elle s'approcha des fenêtres pour ouvrir le rideau et profiter de la lumière naturelle. Toutes ces machines autour d'eux qui maintenait la vie en lui à coup de bips et de courbes sur les écrans lui semblaient irréels. Le vieil homme lui donnait l'impression d'être sur le point de perdre son combat à tout instant.
Elle respira en un sanglot étouffé et tira une chaise jusqu'à son chevet, s'autorisant à détailler plus en détails sa peau brûlée. Quelque chose en elle lui comprenait qu'il ne redeviendrait jamais comme avant. Que ce qui venait de se passer était irréversible. La perspective de le perdre la laissait terrorisée.
« Je suis restée loin de toi toutes ces années. Tu étais en sécurité à ce moment-là. Et pourtant tu m'attendais, pourtant tu étais heureux de me voir revenir. Maintenant que je suis là, voilà ce qui arrive »
Le visage du vieil homme était devenu flou à travers ses yeux humides. Elle respira longuement et s'approcha pour dégager doucement les mèches de cheveux qui collaient à son front.
« Tu vas pas partir, hein ? On a encore plein de choses à faire ensemble. Et il y a plein de gens qui ont besoin de toi à l'association. Ils sont perdus sans toi, il faut qu'on les aide. On ira faire ça tous les deux »
S'appuyant sur son coude, elle constata que le visage du vieil homme ne manifestait pas la moindre émotion, inconscient.
« Tu ne vas pas me faire une sale blague, hein ? Si tu restes avec moi on rattrapera le temps perdu, on se concentrera sur nous, sur ceux qui restent et pas sur ceux qui sont déjà partis »
Elle s'éclaircit la gorge pour contrôler sa voix devenue rauque.
« Alors il faut que tu tiennes le coup, Andrew. J'ai besoin de toi pour tout reconstruire, tu fais partie des fondations »
Le vieil homme ne manifestait pas la moindre réaction à ses paroles et elle sentit une nouvelle vague d'émotion la submerger. Elle s'essuya le visage, grimaçant un sourire.
« Espèce de p'tit vieux à la noix. T'as intérêt à te rétablir, sinon je te prive d'inspecteur Derrick. J'aurai aucune pitié, rien à foutre »
Elle guetta la moindre réaction, s'attendant à ce qu'il se réveille en se frottant les yeux à tout instant avant de lui demander où était ses lunettes. Le visage resta impassible et elle laissa sa tête choir sur le rebord du lit.
Quelqu'un entra sans frapper et elle réagit à peine. Elle avait perdu conscience et ne sait pas combien de temps s'était écoulé. Le nouvel arrivant referma la porte derrière lui et elle ne prit pas la peine d'essuyer ses yeux pour se tourner vers lui.
Le démon sondait la pièce de son œil visible et son regard se baisser vers le corps inerte. Il était parfaitement atone, ne laissant pas la moindre trace d'émotion se manifester en lui. Personne ne parla et le noble alla s'appuyer sur la fenêtre. Elle chuchota presque, trouvant cela plus facile pour s'exprimer avec sa voix instable.
« Je ne comprends pas … Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »
Il observa Andrew quelques secondes de plus avant de répondre.
« Je pense qu'il a été visé par un attentat »
« Hein … ? »
« Mais je pense qu'il n'était pas la cible initiale »
Elle coula un regard vers lui avant de se retourner vers le vieil homme.
« Qui alors ? Et qui a fait ça ? »
Le démon secoua la tête.
« Encore trop tôt pour le déterminer. Je pense que c'était vous qui étiez visée »
« Moi ?! Par quoi, que s'est-il passé ? Vous avez vu ou entendu quelque chose ? »
« Il y a eu une explosion près de chez vous selon les chaînes d'information, la piste terroriste est envisagée »
« Des terroristes … ? »
Il acquiesça avant de gagner le pied du lit pour consulter le dossier médical du patient.
« Tout le secteur est bouclé et la police est déjà sur place. Je ne suis pas encore passé là-bas »
Elle ne trouva rien à répondre et guetta le visage du noble qui épluchait le dossier, à la recherche d'une émotion qui puisse la renseigner sur l'état du vieil homme. Il semblait plus fatigué que d'ordinaire. Plus humain. Son iris changeait de direction sans prendre le temps de faire le point, il réfléchissait à toute allure.
« Qu'est-ce que vous comprenez ? »
« Que vous a dit le médecin ? »
Ses souvenirs étaient vagues avec toute l'agitation.
« Qu'il fallait attendre qu'il se remette pour continuer à l'opérer, et que son corps allait avoir du mal à se remettre »
Le démon reporta son attention sur Andrew, le front barré d'un pli contrarié.
« S'ils ne peuvent pas finir de l'opérer maintenant, c'est parce que s'ils avaient continué, il n'aurait pas tenu le coup. Il semble que son organisme soit à bout et qu'il ne puisse rien supporter de plus à part d'être laissé au repos. Il est dans un coma profond »
« … Mais il va vivre, n'est-ce pas ? »
Il inspira longuement avant de répondre.
« C'est difficile à dire. Il est brûlé au troisième degré à 40%. Sa cage thoracique est brisée et ses jambes ont été écrasées par des débris. Ses poumons semblent eux aussi atteints, sans doute une brûlure interne après avoir inhalé des fumées d'incendie. »
Andrew émit un son plus rauque que les autres qui le fit s'arrêter quelques secondes.
« Il peine à respirer à cause des caillots de sang dans sa gorge, ça le fatigue. Il ne retrouvera probablement pas l'usage de ses jambes. Il faut espérer que les brûlure ne s'infectent pas, et que les difficultés respiratoires n'empirent pas »
Elle acquiesça, attendant la suite.
« Il y a énormément d'incertitudes. S'il s'en sort, il ne pourra probablement pas revenir vivre chez vous. Il lui faudra un établissement spécialisée »
Cet endroit lui paraissait plus oppressant que jamais. Elle fit les cent pas, incapable de formuler la moindre pensée. Le démon l'observa en silence. Elle n'avait absolument pas anticipé cette situation et ne s'y était pas préparé. Quitter le pays était censé mettre ses proches en sécurité. Pourtant ils avaient planifié l'attentat ce matin. Savaient-ils qu'après il serait trop tard pour l'atteindre ?
« Avez-vous des nouvelles d'Adams ? »
« Abby ? »
« Elle n'était pas chez vous pendant l'attentat, n'est-ce pas ? »
Elle se figea, tâchant de se remémorer ce que la blonde avait fait la veille.
« Elle avait un anniversaire et est rentrée tard. Je me suis levée tôt et je ne l'ai pas croisée, j'ai supposé qu'elle n'était pas encore rentrée ou qu'elle dormait dans sa chambre »
Leurs regards restèrent verrouillés l'un à l'autre pendant qu'elle réfléchissait à toute vitesse.
« Dites-moi que ce n'est pas vrai »
Elle composa le numéro de la blonde et attendit que le combiné soit décroché.
« *Bonjour vous êtes bien sur la messagerie d'Abiguail, laissez un message, soyez pas timide !* À la fin de votre message, si vous souhaitez le modifier, faîtes le- »
Elle raccrocha et rappela, fébrile.
« Ça ne répond pas »
« *Bonjour, vous êtes bien sur-* »
« PUTAIN »
Le portable vola contre le carrelage et les composants électroniques glissèrent sous le lit sous l'œil du démon qui ne cilla pas. Elle n'avait pas le numéro de l'ami chez qui Abby avait passé la soirée et elle n'avait pas le temps d'appeler tous les postes de police ou les hôpitaux pour savoir si elle avait été admise dans l'un d'eux.
Le noble se releva et enfila son manteau.
« Je vais aller voir ce qu'il se passe sur place. Restez au chevet d'Andrew »
« Non, je viens avec vous »
Elle s'approcha du vieil homme inconscient pour lui prendre la main.
« Il faut qu'on aille voir si Abby va bien, Andrew. Courage, je suis avec toi tu vas t'en sortir. Je reviens très vite, je t'aime à tout à l'heure »
Pompiers
Le démon était déjà sur le seuil de la porte et ils se mirent en marche dans le couloir désert tandis qu'elle essayait de rappeler la blonde avec son portable à lui. Les escaliers apparurent bientôt dans leur champ de vision et ils gagnèrent le parking du bâtiment où les attendait la voiture du démon. Elle se laissa tomber plus que ne s'assit à la place passager et verrouilla son regard sur la boite à gants, incapable de réagir ou de formuler la moindre pensée. Quelque chose en elle était furieux et il valait mieux le contenir. Le démon prit des raccourcis improbables pour leur faire éviter les embouteillages de l'heure de pointe et ils passèrent finalement les premières maisons de Chelsea.
Le temps sembla se stopper net quand elle posa un pied sur le bitume de l'entrée de son quartier condamnée par des barrières métalliques. Il y avait un monde fou derrière les barrières qui ne décourageait pas les piétons et l'air était chargé de l'odeur sèche et piquante de la fumée. Devant eux, une colonne noire montait jusqu'au ciel depuis l'une des maisons. D'où elle était, elle ne parvenait pas à distinguer la sienne derrière les camions de pompiers et de police qui vomissaient leurs sirènes et leurs signaux lumineux. Un périmètre de sécurité avait été établis autour de la zone et des journalistes de nombreuses chaînes de télévision locales et nationales se pressaient tandis que les policiers tâchaient de maintenir les civils à distance. Ils traversèrent la zone d'un pas pressé et elle constatât que sa maison semblait être l'origine de l'agitation.
Des énormes flammes et volutes de fumées s'échappaient de l'intérieur du bâtiment dans des crépitement sonores. Le feu semblait déjà avoir englouti la façade arrière. Elle se fraya un chemin à travers les derniers badauds en tâchant de ne pas défaillir sous la vision iréelle. L'accès à la propriété était barré par des liserés jaune tandis que les pompiers s'abritaient en groupe derrière les camions garés en travers de la route pour faire un point sur la situation. Elle se pencha discrètement pour passer sous le liseré et se dirigea vers un groupe de pompiers un peu à l'écart en éclaircissant sa gorge irritée.
« Qu'est-ce qu'il se passe ici ? »
L'un d'eux l'observa d'un air sombre et lui barra la route d'un bras épais.
« Qu'est-ce que vous faîtes là !? C'est dangereux, écartez-vous ! »
« Je suis la propriétaire de la maison ! Je veux savoir ce qu'il se passe »
« Vous n'êtes pas autorisée à- »
« Elle est avec moi »
Le démon fit irruption derrière elle et la majorité du groupe sembla le reconnaître. Celui qui avait parlé se tourna à nouveau vers elle.
« Vous êtes madame Debussy ? »
« Oui »
« Un homme âgé en situation critique a été évacué il y a une bonne heure, il était au rez-de-chaussée et se trouvait probablement proche de l'explosion quand elle a eu lieu. Il a réussi à ramper jusqu'à l'entrée et on a pu le récupérer. Il a respiré pas mal de fumée dense le temps qu'on arrive. Il a été pris en charge par l'hôpital Brompton je crois »
« J'en viens. Vous avez secouru quelqu'un d'autre ? »
« Justement : il y a quelqu'un d'autre dans la maison ? Nous n'arrivons pas à le déterminer »
« Vous êtes sûrs que vous n'avez repéré personne d'autre ? Une amie à moi est peut-être toujours à l'intérieur »
« Aucune trace de votre amie. Vous êtes sûre qu'elle est bien à l'intérieur ? »
« Je n'en sais rien et elle ne répond pas au téléphone ! »
« Très bien. Allez vous mettre en sécurité et laissez-nous travailler mademoiselle nous allons tout mettre en œuvre pour la retrouver »
L'un d'eux l'écarta du groupe pour la faire s'asseoir à l'arrière d'un des camions restés en retrait. Elle entendait à peine le démon échanger avec le chef pompier d'où elle était.
« Où en êtes-vous dans le traitement l'incendie ? »
« Nous n'avons pas pu entrer dans le bâtiment pour l'instant, les équipes sont mobilisées sur la façade arrière pour tâcher d'éteindre le foyer et sécuriser la zone »
Son regard roula vers la maison encerclée de flamme dont la chaleur lui brûlait les joues malgré la distance et dont les murs semblaient près de s'effondrer. Elle scruta chaque fenêtre en espérant y voir la silhouette d'Abby qui se frayait un chemin vers l'extérieur.
Le démon passa près d'elle, rebroussant chemin avec son téléphone à l'oreille. Elle tira sur sa veste d'où elle était.
« Alors ? »
« Ils vont monter une expédition pour aller la chercher. En attendant, restez ici et ne vous approchez pas du brasier »
Il repartit la seconde suivante en reprenant son appel et elle l'entendit parler.
« Oui. C'est probablement une attaque par explosifs mais aucun individu suspect n'a été retrouvé dans le secteur. Il faut que vous … »
Elle jeta un regard à la maison et aux silhouettes des pompiers qui couraient pour transporter les tuyaux des lances à incendie. Elle devait s'en remettre à eux et prendre son mal en patience. Elle attendit en pleurant, se sentant plus impuissante que jamais.
Abby ne pouvait pas être dans la maison. Ou alors, elle s'était mise à l'abri dans la cave et attendait que quelqu'un puisse accéder à elle pour la sortir de là. Elle chercha le démon des yeux dans la foule derrière le liseré mais ne le trouva pas. Cela l'inquiéta plus qu'autre chose.
Les badauds s'amassaient toujours dans la rue sans pouvoir approcher des grilles du portail, ahuris par le brasier et filmant la scène avec leurs smartphones. Des policiers commençaient à les disperser et à étendre le périmètre de sécurité.
Au bout d'une quinzaine de minutes, n'y tenant plus, elle interpella le pompier le plus proche.
« Il faut que j'accompagne l'équipe qui entre pour aller la chercher, je connais mieux le terrain qu'eux »
L'homme secoua la tête derrière son casque.
« Certainement pas. C'est leur métier, ils sont les plus qualifiés que vous pour pouvoir la sauver. Il faut que vous attendiez ici »
« Mais nous n'avons plus le temps, elle n'a peut-être plus d'air où elle est ! »
Elle sentit qu'on l'entraînait à part et se laissa tirer par le bras ferme.
« Debussy, n'y pensez même pas. Si vous y allez, vous risquez de ne jamais revenir. Vous n'avez aucune formation et aucun équipement. »
Le démon lui lança un regard dur et elle crispa la mâchoire.
« Allez dire ça à Abby qui est peut-être en train d'inhaler toutes ces fumées, ou pire, de brûler vive ! »
« Continuez à essayer de l'appeler. De leur côté, ils font leur maximum pour la retrouver. Le feu est particulièrement vif parce qu'il y a beaucoup de matériaux de combustibles dans la maison »
C'était l'une des seules maisons du quartier qui n'avait pas été reconstruite et avait conservé une charpente en bois. Sans compter les planchers et l'escalier en acacia.
Elle se força à respirer.
« Pensez-vous qu'une personne puisse survivre aussi longtemps dans un incendie comme celui-là … ? »
Le démon se tourna vers le brasier.
« Cela dépend de beaucoup de paramètres. Si elle s'est confinée dans une pièce, s'il y a une fenêtre à proximité, si elle a mis un linge humide sur sa bouche, si elle reste près du sol, qu'elle ne fait pas d'appel d'air en ouvrant les portes. Il faut aussi espérer que la charpente ne cède pas »
Elle se força à ne pas céder à sa pulsion de lui hurler de la laisser y aller.
« Vous n'êtes pas dans un film, Debussy. Un bâtiment en feu est extrêmement dangereux, même pour des pompiers professionnels. Il y en a qui meurent tous les ans malgré leur entraînement. Alors si vous pensez que vous avez une chance d'y arriver, vous, c'est complètement irréaliste. Faîtes-leur confiance, ils font du mieux qu'ils peuvent »
« Et vous, vous ne pouvez pas y aller ? »
« Je pourrais, mais dans ma condition je ne ferais pas de meilleur travail qu'eux »
« Et Sébastian ?! »
« Il n'est pas ici »
« Il est où alors ? Faîtes-le venir »
« Je ne peux pas »
« Mais c'est un démon, il peut tout faire et vous aussi ! Il nous est venu en aide en quelques minutes au château de Bran ! »
« Il pouvait être contacté à ce moment-là, ce n'est plus le cas. Ne cherchez pas à comprendre »
« C'est votre majordome, oui ou non ? »
« En effet »
« Il vous obéit, non ? »
Elle sentait que le démon commençait à s'énerver.
« Debussy arrêtez de poser des questions. Je ne peux rien faire de plus pour l'instant »
Une étrange sensation l'envahit. De la stupeur. Jusqu'à présent, le noble avait toujours réponse à tout et avait pu arranger n'importe quel problème. Et voilà qu'il ne pouvait rien faire pour aider Abby. Elle ne chercha plus à discuter.
Tout ça parce que son sang avait empêché le démon de récupérer ses pouvoirs pour une raison ou pour une autre.
Elle se laissa tomber au sol et s'astreignit au calme. Les choses ne dépendaient plus d'elle. Cela ne servait à rien de perdre son sang-froid. Elle devait se tenir prête pour être en mesure d'agir efficacement et de prendre les bonnes décisions quand elle aurait à nouveau la main la situation.
« Lily ! Mais qu'est-ce qu'il se passe ?! »
Elle se tourna vers la voix familière, sidérée et se demandant si elle nageait en plein délire. Ses yeux lui retransmirent la vision d'Abby qui courrait vers eux depuis la foule de badaud, l'air paniquée.
« Abby ?! Mais qu'est-ce que tu fous ici tu n'es pas dans la maison ?! »
La blonde fronça les sourcils, l'air de ne pas comprendre.
« Ben non je suis restée dormir chez mon pote ! »
« Je t'ai appelé un million de fois tu ne pourrais pas répondre au téléphone ?! IMBECILE ! »
Le trouble de la jeune femme sembla s'accentuer et elle se leva pour la prendre dans ses bras en évacuant tout ce qui lui restait de larmes.
Le démon fit volte-face.
« Je vais les prévenir qu'il ne sert à rien de poursuivre l'opération de secours. Retournez à la voiture avec Adams et faîtes attention. Je me charge du reste »
Au même moment, l'un des murs s'effondra dans un grand fracas qui fit trembler le sol de tout le quartier. Ils entendirent des exclamations étouffées des passants qui restaient observer le spectacle. Elle traversa la foule en sens inverse avec la blonde qui peinait à comprendre ce qui se passait.
Le véhicule les attenait là où ils l'avaient laissé. Elle déverrouilla les portes avec la clé prêtée par le démon et elles s'engouffrèrent sur la plage arrière pour refermer les portes sur le chaos de l'extérieur. Le son fut tout de suite coupé, ce qui leur permit de reprendre leur souffle.
« Tu m'as fait peur putain Abby t'es complètement con »
« Je suis grave désolée, je ne savais pas du tout qu'il se passait un truc comme ça. Où est Andrew ? »
La réalité la heurta à nouveau de plein fouet.
« A l'hôpital »
« Hein ? Il était dans la maison ?! »
« Oui »
Elle ne savait pas vraiment quoi dire à la blonde qu'elle savait encore fragile psychologiquement par rapport à l'épisode du château de Bran.
« Ils l'ont opéré et on attend qu'il se réveille »
« Ok, mais ça va ? »
Elle se mordit l'intérieur de la joue. Le démon entra dans la voiture la seconde suivante et la libéra de la responsabilité de répondre. Il était au téléphone.
« Je vois. Retenez l'avion. Elle vient toujours »
« Qui ? »
Le démon raccrocha.
« L'avion a du retard, vous pouvez encore l'avoir. Il faut que vous soyez à l'aéroport dans quarante minutes »
Elle lui lança un regard d'incompréhension.
« Vous avez vu ce qu'il se passe autour de nous !? Je ne pars plus, c'est évident ! »
Le démon mit le contact.
« Si, vous partez. On devrait éviter l'heure de pointe si on ne traîne pas »
Elle l'observa, furieuse.
« Certainement pas. Je me retire de la mission ! »
Le visage du noble ne manifesta pas la moindre émotion tandis qu'ils s'éloignaient du quartier pour rejoindre l'un des axes routier principaux.
« Vous ne pouvez pas »
Si Andrew restait à Londres, il serait vulnérable. Et elle serait en état d'inquiétude constante en pensant à lui. Elle ne pouvait pas l'amener avec elle mais elle, elle pouvait rester auprès de lui.
« Je ne laisserai Andrew tout seul, c'est hors de question. Et il n'est pas transportable »
« Vous n'êtes plus en sécurité à Londres »
« Je peux me cacher à nouveau »
« Et ils pourront vous retrouver bien plus facilement à présent. Ils ont tous les droits sur ce territoire, tant qu'ils prétextent leurs actions par la défense des intérêts du Royaume-Uni »
Elle sentait sa patience arriver à bout.
« Déposez-moi tout de suite, j'irai à l'hôpital par mes propres moyens »
Il n'y eu aucune réponse.
« Laissez-moi sortir de cette voiture tout de suite. »
« Je ne peux pas »
Elle se rua sur sa porte qui était verrouillée.
« ARRETEZ-VOUS BORDEL OU JE PORTE PLAINTE ! »
Les freins émirent un crissement sonore et la voiture s'arrêta quelques secondes plus tard. Le démon coupa le contact, sortit de l'habitacle en claquant sans douceur la porte derrière lui. Il ouvrit sa porte de l'extérieur, le visage dangereusement impassible.
« Sortez. Adams, vous restez ici. »
Sa voix était particulièrement autoritaire et neutre, celle qu'il avait quand il était furieux.
Elle serra les dents mais sortit de la voiture et le laissa fermer la porte derrière elle avant de lui faire face. Ils étaient un coin peu fréquenté à cette heure-ci, à côté d'un belvédère qui donnait sur la tamise. Comme dans une sorte de commun accord, ils marchèrent sans un mot vers la structure en métal. Elle savait qu'il fallait qu'elle joue ses cartes finement pour négocier. Elle respira profondément et posa sa voix alors qu'ils arrivaient au bord de la plateforme, tâchant d'avoir le plus d'impact possible.
« Je me doute que cette mission est de la plus haute importance. Et je suis sûre qu'il y a énormément d'agents plus compétents que moi que vous pouvez mettre dessus. Dans la situation actuelle, je suis en droit de faire jouer mon droit de retrait. Je vous demande donc de me libérer de cette mission et de trouver quelqu'un d'autre. Je ne sais pas ce qu'il va arriver à Andrew, mais je veux être auprès de lui dans tous les cas. »
Le démon observait la rivière sous eux, étrangement neutre.
« Je ne peux plus contacter Sébastian comme avant. Si vous restez, je ne pourrai pas vous protéger »
« Mais qui va protéger Andrew, si je pars ?! »
« Il n'est pas une cible prioritaire. Son malheur a été de se trouver dans la même maison où ces gens vous pensaient être. C'est en restant auprès de lui que vous le mettez en danger »
Elle ouvrit la bouche sans parler, soufflée. Le démon reprit en constatant qu'elle avait loupé le coche.
« Des personnes d'influence dans les hautes sphères de ce pays ont la mainmise sur les organisations et juridictions militaires, ce qui leur donne les moyens de vous atteindre. Vous êtes dans une situation particulièrement délicate et la seule chose qui puisse vous protéger en dehors des mesures de sécurité physique à présent, c'est l'anonymat »
« Mais n'était-ce pas le but du plan, sortir de l'anonymat pour attirer mes assassins jusqu'à moi ?! »
« Oui, mais nous ignorions que ces assassins avaient autant de moyens et ne reculaient devant rien pour vous tuer. Il ne s'agit pas que de mercenaires, nous l'avons bien vu, ils ont provoqué une explosion en plein Londres sans la moindre hésitation. Les images ont déjà dû faire le tour du monde. Que croyez-vous qu'ils vont dire quand tout le monde se demandera qui a fait le coup ? Ils n'ont pas peur d'attirer l'attention sur eux, et c'est pour ça qu'ils sont dangereux, ils n'œuvrent plus uniquement dans l'ombre à présent et sont capables de poser des écrans entre eux et leurs commanditaires. Ils n'ont pas peur des enquêtes ou d'une réponse de la part du Royaume Uni puisqu'ils ont le pouvoir de faire étouffer toutes les affaires de ce type avec leurs relations »
Elle lui lança un regard atterré. Mais cela n'avait aucun sens, pourquoi tant d'efforts pour la faire disparaître elle ?
« Alors il n'y a qu'à les interroger, ceux qui font le sale boulot, ils finiront bien par cracher le morceau sur leurs commanditaires ! »
Le démon soupira, agacé.
« Qu'est-ce que vous croyez, évidement que j'ai essayé de faire ça. Ils sont tous prêts à mourir. Le premier que j'ai interrogé s'est suicidé avec une capsule de cyanure cachée dans une dent et les deux autres ont réussi à se donner la mort avant que j'ai pu obtenir suffisamment d'informations »
« Vous avez fait des interrogatoires ? Pourquoi je n'ai pas été tenue au courant ?! »
« Je préférais revenir vers vous après avoir eu des éléments de réponses. Vous n'aurez servi à rien dans votre état et avec votre implication émotionnelle. Ce que je sais, c'est qu'ils sont prêts à tout pour ne rien dévoiler. Ils ont peur de quelque chose. Ils ont dû être trié sur le volet. Il y en a très peu, et on ne peut rien tirer d'eux. C'est très surprenant venant de simples humains »
Elle lança un regard inquiet au démon qui le lui rendit. Ainsi, il soupçonnait que tout ça ne soit pas uniquement des affaires concernant les humains. Cela échappait complètement à sa compréhension à elle.
« Pourquoi en ont-ils à ce point-là après ma vie ? Ce n'est pas comme si j'avais trahi un secret d'État bordel ! »
« C'est à partir de là que je ne comprends plus non plus »
Elle ne répondit pas. Le démon soupira.
« C'est pour ça qu'il faut que vous disparaissiez. Vous voulez courir le risque que ceci arrive à toutes les personnes de votre entourage ? »
Elle s'énervait malgré elle, impuissante.
« Je ne comprends pas pourquoi tout cela va aussi loin ! C'est ridicule ! S'ils le veulent le poste de mon père, qu'ils le prennent, je le leur laisse ! »
« Il n'est pas question du poste de votre père »
« De quoi est-il question alors à la fin !? C'est quoi leur putain de problème depuis le début !? D'abord mes parents et mon frère, et maintenant Andrew ! »
Ciel secoua la tête, l'air de ne pas comprendre plus qu'elle.
« Et pourquoi ont-ils réussi cette fois-ci ? Si j'ai bien compris il y a déjà eu plusieurs autres attentats que vous avez réussi à déjouer sans m'en informer. Ne m'aviez-vous pas fait placer sous sécurité renforcée ? »
Elle ne distinguait plus son visage tourné vers la tamise.
« Je savais que vous étiez à l'aéroport, donc le dispositif se concentrait sur la situation là-bas »
« Mais Andrew et Abby n'y étaient pas »
« Je le répète, ils n'étaient pas des cibles prioritaires. Vous vous rendez compte des moyens qu'il faut mettre en place pour assurer la sécurité de quelqu'un comme vous ? On ne peut pas couvrir toute la ville »
« Pourquoi ne pas me mettre au courant de vos intentions alors ? Les choses auraient été plus simples dès le début »
Elle claqua la langue, ne parvenant pas à se retenir.
« La communication. C'est le facteur clé de n'importe quelle opération et je suis persuadée que je ne vous apprends rien. »
Le démon soupira, ne jugeant pas nécessaire de répondre.
« Je vois, j'ai compris. C'est parce que ce ne sont pas uniquement ces types que vous surveillez. Vous me surveillez moi aussi »
« Debussy … »
Pourquoi diable le démon se méfiait d'elle ? Elle lui avait caché certaines choses, il est vrai. Mais c'était elle qui avait de quoi se méfier de lui ! C'était à n'en plus rien comprendre. Au final, il ne servait à rien de s'énerver contre l'un de ses seuls alliés, du moins ce qui y ressemblait le plus. Elle ne doutait pas qu'il mettait tous les moyens à disposition pour œuvrer, mais elle avait du mal à accuser le coup. On l'avait attaqué sans aucun égard pour les victimes collatérales que l'incendie risquait de causer. Jusqu'à où étaient-ils prêts à aller pour la voir morte ? Cela n'avait aucun sens que l'on s'acharne sur elle de la sorte. Le monde serait-il un endroit plus sûr si elle disparaissait pour de bon ? Elle commençait sérieusement à le penser.
« En tout cas je ne peux plus faire cette mission. N'essayez pas de me dissuader. Je ne sais même pas de quoi elle traite, ça pourrait être un nouveau prétexte pour me rendre vulnérable et mieux me tuer »
« Il faut que ce soit vous »
« Personne n'est irremplaçable, moi encore moins »
« Comme vous l'avez dit, cette mission est le prétexte idéal pour vous faire quitter le Royaume-Uni et vous faire disparaître sans attirer l'attention. De toute façon cela n'a aucun sens de la confier à un autre agent »
« Pourquoi ? C'est quoi cette mission à la fin ? »
« Il faut que vous alliez enquêter sur votre famille. Que vous repreniez contact avec elle »
Elle s'arrêta quelques secondes.
« … Ma famille est morte, vous avez raté combien d'épisodes ? »
« Il vous reste des parents, du côté de votre mère »
« Comment le saurais-je ? Elle avait coupé tout contact avec sa famille et ne m'a jamais parlé d'eux »
« Justement, il faut que vous alliez comprendre pourquoi. Il nous faut des pistes »
« Mais ça n'a aucun rapport avec le MI6 »
« Cela en a un, croyez-moi »
« Et qu'est-ce que c'est ? »
« Je ne peux pas encore vous le dire, je ne suis sûr de rien »
« Vous n'allez pas recommencer à jouer à ce petit jeu avec moi quand-même ? Je n'aurai pas la patience, là ! »
Il ne réagit pas et reporta son regard sur l'eau trouble qui cheminait en contrebas.
« J'ai rempli les papiers pour vous à l'hôpital »
Elle fronça les sourcils.
« Merci, mais ne changez pas de sujet- »
« -J'avais donc laissé mon numéro à la place du votre »
Elle claqua la langue, le laissant poursuivre plus par lassitude que par intérêt.
« J'ai reçu un appel tout à l'heure »
« Alors ? »
« Andrew a refait un arrêt cardiaque »
Son souffle se coupa alors que son cerveau repassait en boucle les paroles du démon.
« … Alors il n'y a plus une seconde à perdre, je dois retourner dans cet hôpital et vous n'avez pas intérêt à faire quoi que ce soit pour m'en empêcher. Raison de plus pour se dépêcher, putain ! »
Elle fit demi-tour vers la voiture qui les avait amenés jusqu'ici et qui stationnait sans gêne sur un passage piéton.
Elle s'arrêta. C'était le démon qui avait les clés. Se dirigeant à nouveau vers lui, elle tendit la main d'un geste sans équivoque. Il jeta un regard à sa main sans faire mine d'obtempérer.
« A quoi vous jouez ? Si son état s'aggrave, vous voulez qu'il meure tout seul, c'est ça ?! »
« Écoutez : son corps était complètement épuisé. C'était trop pour lui. Il est … parti. »
« Comment ça ? »
Le démon semblait mal à l'aise.
« Qu'est-ce que vous ne comprenez pas ? C'est pourtant clair »
Elle expira sèchement, puis recommença pendant quelques secondes, sentant sa poitrine se glacer. Les larmes reprirent, même si elle n'avait plus assez d'énergie pour être en colère.
« Alors je dois aller auprès de lui. »
« Cela ne peut plus être votre priorité, à présent »
Son regard se tourna vers le démon et elle réalisa à quel point il exerçait cette force d'inertie incontrôlable qui l'empêchait toujours d'aller où elle voulait. De faire ses propres choix, d'être responsable de sa vie. Elle eut envie de le frapper, d'être brutale.
« C'était quand même mon grand-père ! Vous croyez que je vais le laisser seul dans cette ville de merde avec tous ces enculés ?! »
Elle fit volte-face sans attendre de réponse, elle n'avait plus le temps de lui parler. Il fallait qu'elle trouve un taxi pour retourner auprès d'Andrew, le rassurer et lui dire au revoir.
Le démon sembla sentir sa détermination à aller à pied jusqu'à l'hôpital si personne ne l'y conduisait. Il s'avança sans préavis pour l'attraper et l'immobilisa fermement en bloquant ses bras quand elle essayait de se dégager.
« Il n'a pas souffert, vous ne vous rendez pas compte à quelle point cette alternative était préférable pour lui »
Elle n'écoutait pas.
« Arrêtez de bouger comme ça … ! »
Le simple fait de l'entendre avait déclenché une nouvelle vague d'énergie de désespoir en elle et ils dansèrent quelques secondes dans leur lutte alors qu'elle essayait de retrouver sa liberté. Le démon finit par la soulever et la porter pour réduire son champ d'action.
« C'est votre faute tout ça ! J'espère que vous avez sa mort sur la conscience ! »
Les bras plaqués contre son propre buste et incapable de bouger, il ne lui restait plus que la voix pour se faire entendre.
« Vous n'en avez rien à foutre, vous ne le connaissiez pas et il n'était rien pour vous ! « Implication émotionnelle », mon cul ! Ça s'appelle être humain, connard ! »
« Ressaisissez-vous, bon sang ! »
Les gens qui passaient près d'eux sur la promenade du belvédère leur lançaient des regards effarés mais elle ne voyait plus rien. Un homme d'une quarantaine d'année arrêta son footing à quelques mètres d'eux.
« Tout va bien ? Vous voulez que j'appelle une ambulance ou quelque chose ? »
Elle entendit Ciel répondre d'une voix hachée, à bout de souffle à force d'essayer de la contenir.
« Inutile, merci. Je crois que ça lui fait du bien »
Il plaqua son dos contre l'un des arbres du parc pour gagner en équilibre et elle mordit de toute ses force le bras qui la retenait prisonnière. Il la lâcha, surpris. Elle se recula et reprit son souffle, retirant les mèches folles de son champ de vision. Elle n'en avait pas finit avec lui.
« Forcément que vous n'avez rien vu venir ! Vous étiez trop occupé à batifoler dans les vernissages à la con et à faire votre enfoiré prétentieux ! »
Une lueur de colère brilla dans l'œil valide du démon.
« Vous ne vous rendez clairement pas compte de tout ce que je fais pour vous protéger. Pourquoi est-ce que j'étais aussi occupé ces derniers temps, à votre avis ? »
« Ce dont je n'ai pas pu me rendre compte, c'est de votre soutien ! Vous avez passé ces trois mois à m'éviter et à me laisser me démerder seule avec ce que je venais de vivre à l'autre bout de l'Europe. Vous dîtes que vous m'aidez mais j'aurais pu devenir folle avec tout ça et je ne vois pas comment je ne le deviendrais pas avec ce qui se passe ! »
« Le fait qu'on vous voie avec moi vous aurait entraîné encore plus d'ennuis, c'est pourtant évident bon sang. Déjà que je défendais votre cas auprès de la commission, il ne fallait pas qu'ils comprennent qu'il s'agissait d'une affaire personnelle ou ma défense aurait perdu toute crédibilité ! »
« Je ne vous crois pas une seule seconde, elle est bidon votre excuse ! Vous m'avez dit qu'ils savaient tout sur tout et en temps réel, il est évident qu'ils sont déjà au courant que nous nous connaissons ! »
Il sembla décider de changer de tactique.
« Écoutez, j'ai mes raisons et je n'ai pas à vous les communiquer. Maintenant je vous demande d'arrêter de hurler ce genre d'information confidentielle au milieu d'un parc public. Vous ne faîtes que leur donner des éléments contre nous ! »
Ciel lui lança un dernier regard noir avant de se détourner vers la voiture et Abby qui attendait toujours à l'intérieur, un air stupéfait sur le visage
Elle sentit sa colère retomber en voyant le démon s'arrêter en cours de route, les poings crispé et calés sur ses flancs, essayant visiblement de regagner son calme. Le voir se mettre en colère avait l'effet inverse sur elle. Comme si le voir perdre ses moyens le rendait plus humain et donc plus compréhensif.
Elle se passa une main sur le visage, sentant des larmes d'impuissance recommencer à couler. Hurler et vociférer contre le démon ne ramènerait pas Andrew. Elle sentit des sanglots secouer ses épaules et fit demi-tour pour retourner s'appuyer sur l'arbre qui avait supporté leur lutte.
L'ascenseur émotionnel était difficile à supporter. Elle avait compris à l'hôpital que rien ne serait jamais plus comme avant, mais à ce moment-là il y avait encore de l'espoir auquel se rattacher. Maintenant Andrew était parti, seul. Et on ne lui laissait même pas le droit de se recueillir auprès de lui et d'assister à son enterrement.
Les rosiers et la rangée de buisson aménageaient un espace à l'abris de l'agitation du parc et elle se dirigea vers le coin isolé. Il lui fallait un peu de temps seule, elle avait besoin de faire le point et de réfléchir. Quelqu'un approcha alors qu'elle s'était assise par terre. Le démon lui passa une veste autour des épaules. Elle n'avait plus la force de parler.
« J'aurais préféré que vous ne le voyez pas dans cet état »
Elle renifla et accepta le mouchoir du noble qui en sortit deux autres en prévision en s'agenouillant à côté d'elle. Elle essaya de reprendre sa respiration pour parler.
« Un moment … quand j'ai vu Abby arriver, j'ai cru que lui aussi … il était tiré d'affaire. Que tout allait s'arranger quoi »
Elle expira bruyamment dans un sanglot mal essouflé. Le démon passa la main près de son visage pour décoller les mèches de cheveux prisonnières des larmes et du dépôt salé sur ses joues. Il ne semblait pas être sur le point de répondre.
« Ça recommence … c'est comme il y a trois ans »
Elle attrapa l'un des mouchoirs de rechange dans sa main pour se moucher à nouveau.
« Peut-être que c'est moi le problème … Peut-être que je n'aurais pas dû survivre à tout ça. Maintenant ça met tout le monde en danger »
« Debussy »
Le ton du démon n'était ni froid ni chaleureux. Elle crispa la mâchoire et releva la tête vers lui. L'œil visible du noble était ferme.
« Ne considérez plus jamais le fait que vous existez comme un problème. Si vous avez survécu, il y a une bonne raison. C'est que vous aviez encore quelque chose à faire ici. Je ne veux plus jamais entendre ce genre de sous-entendu. Surtout avec tout le mal que je me donne pour vous. »
Elle hocha la tête, non entièrement convaincue. Quelque chose en elle était apaisé, comme si c'était mieux que les choses se passent ainsi pour Andrew, mais le reste n'était qu'une épave de tristesse qui avait perdu toute force.
« Si je veux que vous partiez c'est pour votre bien, pour vous protéger. Nous finirons par comprendre ce qu'il se passe et arrêter ces gens qui vous veulent du mal. Mais il faut que vous preniez cet avion. J'ai des contacts de confiance où vous allez »
Le démon était du genre prudent, et elle le savait parfaitement.
« Ok … Alors j'amène Abby avec moi »
Il grimaça.
« Cela risque d'être compliqué. Je pourrais peut-être faire en sorte qu'elle vous rejoigne »
Elle raffermit sa voix.
« Ciel. Vous ne m'avez pas compris : je ne pars pas sans elle. »
Le démon soupira. Lorsqu'elle poursuivit, sa voix était bien moins assurée.
« Vous restez ici, vous ? »
Il acquiesça imperceptiblement.
« Il y a trop de choses dont je dois m'occuper »
Elle ne préféra rien répondre au noble et reporta son attention sur le parc derrière lui, sentant l'humidité de ses yeux menacer de déborder à nouveau sur ses joues.
Rien ne la protégerait là-bas. Et rien ne l'aiderait à protéger ce qu'elle voulait protéger. Elle était terrifiée. Elle entendit à peine le démon.
« Je prendrai de vos nouvelles. Et si vous avez besoin de moi, je viendrai »
J'ai besoin de vous et vous ne venez pas, pourtant
Mais le démon avait visiblement pris sa décision. Il avait une vie, d'autres problèmes qui ne la concernaient pas et elle ne pouvait pas le forcer à la suivre partout. Elle lui était déjà très reconnaissante pour ce qu'il faisait pour elle. Elle inspira longuement et essuya ses joues.
« D'accord. Je comprends. Merci pour ce que vous faîtes depuis le début »
Elle se redressa et rajusta sa tenue. Il fallait qu'elle se mette en mouvement. Elle aurait tout le temps de fondre en larme plus tard. Loin du démon. Il ne fallait pas qu'elle craque, qu'elle refoule cette envie impérieuse de le supplier de rester avec elle. Elle sentait son cœur pulser dangereusement dans sa poitrine. Comme si le plan du démon pour l'éloigner n'était pas la bonne chose à faire.
Elle se mit en mouvement pour rejoindre la voiture. S'il fallait qu'elle prenne cet avion, si c'était là que l'appelait le destin, elle le prendrait.
Elle se sentie tirée en arrière et se retrouva à faire à nouveau face au démon. Ce dernier passa ses bras autour d'elle et elle sentit son écharpe en laine lui chatouiller la joue. Incrédule, elle se détendit imperceptiblement et laissa son visage s'enterrer dans le tissu. La seconde suivante, elle sentit la chaleur et le poids de la main du démon sur le haut de sa tête tandis que l'autre faisait le tour de ses épaules, comme s'il essayait de l'envelopper entièrement.
Malgré sa surprise et les larmes qui coulaient toujours, elle sentit son cœur s'alléger, à l'abri dans son étreinte et dans son attention. Que voulait-il dire à travers cela ? Qu'il était désolé ?
Il finit par s'éloigner et ils hochèrent mutuellement la tête après avoir échangé un regard, rendus soudain inexpressifs par ce qui ressemblait à du malaise. Ils se mirent en route vers sa voiture toujours stationnée et il s'écarta imperceptiblement d'elle au moment où ils quittèrent le sanctuaire de buissons.
OoOoOoO
Elle retrouva Miles affalé à la terrasse d'un café de l'aéroport, lisant un énième magazine automobile.
« L'avion a cinq heures de retard t'as vraiment le cul bordé de nouilles, Fawkes »
Elle l'ignora et il lui lança un regard outré.
« A quoi tu joues, tu déconne ou quoi ? Ne me refais plus jamais un coup comme ça ! En plus je me suis fait chier comme un rat mort ! »
« Ils ont annoncé la raison du retard ? »
Il repartit dans son paragraphe, d'humeur rancunière.
« Des tempêtes »
« Les passagers du vol A-123 à destination d'Helsinki sont priés de se présenter à la zone d'embarquement »
Son collègue se leva d'un bon, terminant son café.
« C'est nous, faut y aller »
Il remarqua la blonde derrière elle qui posait sur l'aéroport un regard intrigué.
« Elle vient aussi, elle ? Elle n'est pas du service, c'est qui ? »
Abby ouvrit finalement la bouche, tendant une main volontaire à un Miles aux sourcils froncés.
« Salut ! T'es un pote de Lily c'est ça ? »
« De quoi tu me parle ? »
Élise respira un grand coup, se donnant du courage.
« Non Abby, je t'expliquerai plus tard. Viens, on doit y aller »
La blonde sembla renoncer à poser des questions, se sentant visiblement d'humeur à s'ouvrir pleinement aux imprévus de la vie.
« Et Cielou, il ne vient pas avec nous ? »
« Non, il a beaucoup de chose à faire »
Elles avaient dû se dépêcher de gagner la zone d'embarquement sans qu'elle puisse expliquer la situation à Abby. Elle avait cru qu'elles n'y arriveraient jamais. Évidemment, Abby ignorait ce qui était advenu d'Andrew. Elle lui avait simplement dit qu'il allait rester en observation se reposer quelques jours et qu'elle lui avait pris un appartement le temps d'entreprendre des travaux de rénovation du manoir.
N'est-ce-pas excitant mademoiselle ? Vous allez avancer dans votre enquête !
« Lily ?! Ça ne va pas ? »
« Miles, montre-nous le chemin si tu sais oùc'est »
Le fait de penser à Andrew avait rendu sa voix complètement brisée, noyant sa dernière syllabe dans sa gorge. Abby sembla tout de suite alertée tandis que Miles lui lança un regard effaré.
« Lily tu me fais peur. Tout va bien, ça ne sera bientôt plus qu'un mauvais souvenir. Ils pourront faire des escaliers qui ne grincent pas en reconstruisant la baraque en plus ! Je pourrais aller piller le frigo en pleine nuit incognito ! Et ça sera comme l'ancienne, tu n'y verras que du feu ! »
« Tu as raison. Il faut qu'on avance, on n'a plus beaucoup de temps »
Plus elle parlait, plus les larmes affluaient et plus sa voix mourrait. Elle essuya les sillons sur chacune de ses joues et lança un regard de détresse à Miles. Ce dernier sembla comprendre le contenu de son appel au secours.
« Bon ! Abby, c'est ça ? Elle a toujours ses règles, ne fais pas attention ce sont les hormones. On y va c'est par là »
Abby sembla à peine l'avoir entendu.
« Lily, je ne sais pas si- on dirait qu'il y a autre chose. Tu vas me faire chialer arrête »
Miles les poussa toutes les deux d'une main dans le dos.
« Pas maintenant, les filles. On monte d'abord dans l'avion, vous parlerez plus tard »
Elle se laissa guider tandis qu'Abby lui attrapait la main pour la serrer. Ils arrivèrent devant le bureau d'embarquement et s'intégrèrent dans la queue. Ce fut rapidement leur tour sans qu'aucun d'eux n'ai ouvert la bouche. L'hôtesse de l'air tirée à quatre épingles leur lança un sourire complaisant.
« Bonjours messieurs-dames, vos billets s'il vous plaît »
Elle sortit le sien mécaniquement et Miles fit de même.
« Au fait, tu as le miens Lily ? »
Elle se figea en se retournant vers la blonde, horrifiée. Non, elle n'avait pas son billet et elle avait complètement oublié ce fait !
Miles se racla la gorge, n'y comprenant définitivement plus rien.
« Fawkes, tu m'explique ? »
Elle se mordit la lèvre, furieuse.
« ... Vas-y, Miles. On te rejoint au prochain vol »
Il secoua la tête avant même qu'elle n'ait fini sa phrase, désapprobateur.
« Quoi, tu me lâches ? Tu ne sais même pas notre destination finale, comment tu vas faire si tu rates le transfert ? Quelqu'un doit probablement nous donner nos prochains billets sur place en plus. Tout a été organisé pour qu'on prenne ce vol ! »
« Je ne peux pas la laisser seule ! »
Il soupira et roula les yeux au ciel. Il chuchota à son attention.
« Moi je n'y comprends plus rien. C'est une civile on dirait en plus, c'est contraire au protocole non ? »
Elle hocha la tête en silence, parfaitement consciente de ce fait. Mais quel autre choix avait-elle ? Prendre le risque de perdre Abby aussi ? Jamais. Elle entendit de l'agitation derrière eux et constata que quelqu'un se frayait un passage depuis l'arrière de la queue.
« Excusez-moi »
Elle se laissa dépasser, complètement désemparée. L'homme pressé posa deux billets sur le comptoir.
« Voici le billet manquant. Et voici le mien. Nous sommes ensemble »
L'hôtesse fixa le nouveau venu quelques secondes avant d'acquiescer.
« Très bien, avancez je vous prie. Bon voyage »
Le nouveau venu rangea les billets dans la poche intérieure de sa veste et les pressa d'avancer pendant qu'elle le fixait, incrédule. Abby la devança pour les formules de politesse.
« Cielou ? Bah alors je croyais que vous ne veniez pas ! »
Le démon croisa son regard avant de se tourner vers la blonde pour lui répondre.
« J'ai changé d'avis »
« On va bien se marrer hihi ~ »
Elle ne comprenait définitivement plus rien. Il avait semblé pourtant ferme dans son refus tout à l'heure. Qu'est-ce qui avait bien pu le pousser à changer ses plans ?
« Comment vous avez eu ces billets ? »
Le démon menait leur petit groupe jusqu'à l'avion, souhaitant visiblement répondre au moins de questions possibles avant l'embarquement.
« Achetés à des voyageurs qui pouvaient reporter leur vol »
Miles qui n'avait pour l'instant pas décroché un mot ne semblait pas non plus réussir à tout connecter dans son cerveau.
« Vincent ? Mais qu'est-ce que vous faîtes avec nous ? Vous êtes un agent double vous aussi ?! »
Ciel sembla un instant surpris de se voir affubler de ce prénom.
« En effet. Il y a eu un changement de dernière minute, je participe aussi à cette mission »
« Hein ? Mais il s'est passé quelque chose de grave ? »
Abby se pencha vers elle, l'air complètement perdue elle aussi.
« Une mission ? Je croyais que nous partions en vacances ? »
Le démon se retourna vers elles.
« Ce ne sont pas des vacances Adams, nous voyageons pour le travail. Élise préfère simplement vous amener avec nous »
« Je trouvais ça bizarre aussi de laisser Andrew derrière, t'avais juste pas le choix »
Tout le monde sembla perdre la force d'essayer de comprendre la situation et ils empruntèrent la passerelle d'embarquement. L'extérieur autour d'eux irradiait d'une lumière blafarde et matinale. La situation lui parut irréelle, incohérente.
Le démon l'arrêta pour la prendre à part tandis que les deux autres poursuivaient leur joyeuse progression.
« Tout va bien ? »
Elle acquiesça en silence, se retenant de faire remarquer avec un sarcasme certain qu'il n'y avait pas spécialement de raison que tout aille bien.
« Prenez ça. Deux suffiront »
Elle baissa les yeux vers ce qui semblait être une plaquette de médicaments.
« Qu'est-ce que c'est que ce truc ? »
« Des calmants, le vol va être long pour vous »
Elle réceptionna l'objet et lança un dernier regard surpris au démon qui la pressa d'accélérer la cadence.
Ce vol allait en effet être complexe à gérer. Tout comme conserver son anonymat avec Miles et cacher la mort d'Andrew à Abby. L'idée du démon de lui donner de quoi se détendre était loin d'être mauvaise.
Mais elle devait se reprendre. Il en allait de sa vie, de celle d'Abby et quelque chose lui disait que beaucoup d'autres choses étaient en jeu.
Ils entrèrent dans l'avion sous le regard protocolaire mais accueillant du commandant de bord et des stewards.
« Bonjour, soyez les bienvenus »
Elle lui répondit d'un hochement de tête distrait, fourrant les pilules dans sa bouche. C'était un avion simple, avec deux rangées de trois emplacements chacune. Il s'avancèrent à la queue leu-leu entre les sièges et découvrirent que Miles et elle avaient des sièges voisins sur la partie droite de l'appareil.
Les gens devant eux n'étaient visiblement pas pressés de s'installer et ils attendirent de longues minutes. Derrière elle, Ciel avait les yeux rivés sur son écran de téléphone. Irritée, elle se pencha de côté pour tâcher d'apercevoir ce qui provoquait l'embouteillage devant eux. Une vieille dame semblait refuser de s'installer à son siège. L'élégante hôtesse de l'air brune d'une quarantaine d'année qui s'occupait d'elle semblait perdre patience.
« Installez-vous dans le calme, nous allons bientôt devoir partir »
Lorsqu'ils purent enfin poursuivre, Ciel arriva le premier à son siège en entreprit de s'installer. Il avait avec lui sa valise, qu'il n'avait évidemment pas eu le temps de le mettre en soute. Les portes bagages étaient déjà bien remplis et l'hôtesse remonta la file jusqu'à eux en voyant un nouvel embouteillage se former. Elle jeta un regard à la valise du noble, l'air agacée à l'idée d'un nouvel embouteillage.
« Enfin monsieur, vous voyez bien qu'elle est trop grosse, ça ne rentrera jamais »
« Mais si, ne vous en faîtes pas »
Miles s'esclaffa et elle comprit que c'était en lien avec le choix des mots de l'hôtesse.
Le noble referma le porte bagage avec succès la seconde d'après et s'assit côté hublot avant de se remettre à pianoter sur son téléphone. Son changement d'avis soudain devait lui demander de régler plusieurs détails de dernière minute.
Abby pris son oreille d'assaut avec des chuchotements chuintant la seconde suivante.
« Lily, la vérité : le mec là-bas on dirait Jean-Claude Van Damme quand il était jeune »
Elle dirigea le regard vers la zone pointée du doigt par Abby.
« Ah oui, un peu »
« J'espère que je ne suis pas assise trop loin de lui, héhé »
Elle laissa la blonde à ses instincts prédateurs et jeta un regard au siège qu'elle dépassait, constatant qu'elle était arrivée à sa place. Miles l'avait précédé et était déjà installé du côté du hublot. Elle s'engouffra dans la rangée pour s'installer au milieu sans enthousiasme.
Abby s'arrêta deux rangées derrière eux et elle décida de négocier avec la jeune adolescente qui se trouvait derrière Miles pour qu'elle accepte d'échanger avec la blonde. La jeune fille peu affable accepta après un regard irrité.
Au même moment où Abby s'installait à sa nouvelle place, sa nouvelle voisine interpella Ciel pour lui demander d'échanger leurs sièges pour voyager à côté d'une amie. Ils se retrouvèrent ainsi en bloc de quatre. Alors que Ciel dépassait sa rangée, elle lui demanda d'échanger pour être à côté d'Abby et le noble lui lança un regard noir, irrité d'être transporté d'un bout à l'autre.
A présent, la blonde était à côté d'elle contre le hublot, le démon sur le siège devant elle et Miles en diagonale, devant Abby.
Un monsieur d'un certain âge à l'ossature lourde s'assit près de Ciel côté couloir avant de sortir une trousse de médicaments bombée et d'avaler des gélules d'une main tremblante. Sans préavis, l'espace entre les sièges devant elle fut soudainement envahi par la tête de Miles.
« C'est Élise ton vrai prénom, Fawkes ? Comment elle est grillée ta couverture, t'as le seum. Alors, pourquoi tu es partie tout à l'heure ? »
Elle leva une main lasse pour lui indiquer qu'elle n'avait pas envie d'en parler. Son collègue soupira avant de se tourner vers le démon et tenter à nouveau sa chance.
« Alors comme ça toi aussi tu es des nôtres, Vincent ? Je ne t'avais jamais vu aux réunions pourtant. Tu t'es blessé à l'œil en mission ? Trop, trop cool. Enfin pas cool pour toi mais c'est la classe »
Ciel ne détourna pas le regard de son téléphone, toujours happé par sa boite mail et sa messagerie.
« Euh Vincent ? »
« Je ne m'appelle pas Vincent »
« Toi aussi tu fais tomber le masque ? Personne n'en a plus rien à foutre en fait »
« Cela n'a jamais été une couverture. Je m'étais présenté comme ça à votre autre collègue lorsque nous nous étions rencontrés. Comme je vous ai croisé en sa compagnie, j'ai gardé le même nom »
Miles sembla prit d'une hilarité soudaine.
« Tu parles de Standford ? Tu lui as donné un faux nom ? Ahaha elle serait trop deg de savoir ça, cheh ! T'es un bon toi, tapes m'en cinq »
Le démon observa quelques secondes le poing levé de Miles sans réagir. Ce dernier se racla la gorge.
« Ok, j'ai compris. Encore trop tôt »
Elle détourna le regard de la scène pathétique pour regarder par le hublot. Il n'avait pas encore décollé.
« Quand est-ce qu'on part, bon sang ? Qu'est-ce qu'ils branlent tous ? »
« Holà, revoilà les menstruations de Fawkes »
« Ta gueule avec ça. Je te parle de tes hémorroïdes, moi ? »
« Arrête, rigole pas avec ça, apparemment c'est vraiment pas cool. J'ai un oncle qui en a »
Elle retint difficilement un grognement horripilé tandis que Miles semblait décider à poursuivre le quart d'heure team-building.
« C'est quoi du coup ton petit nom, Vincent ? Il faut qu'on fasse un peu connaissance si on fait une mission ensemble. Comme je fais souvent des vannes hilarantes, il me faut quelqu'un pour faire mes high fives et je ne me peux pas me rabaisser à le faire avec Fawkes »
Le démon sur son téléphone ne prit pas la peine de réagir tandis qu'elle lui lançait un regard noir.
« Ah, c'est comme ça. Grosse ambiance. Bon ben je vais continuer à t'appeler Vincent, quoi »
« Je m'appelle Ciel »
« Ciel ? Pas commun. Ciel comment ? »
Le démon baissa sensiblement le ton pour répondre.
« Phamtomhive »
« Hein … ? »
Miles lui lança un regard ahuri et elle confirma d'un hochement de tête.
« Oh bordel. C'est une blague … C'est pour ça que vous étiez là au gala ! »
Le démon lui lança un regard dubitatif, ne s'étant clairement pas rendu compte de la présence de Miles ce soir-là.
« Entre autres »
« Je ne connais pas tous ces trucs de mode moi, je ne vous avais pas reconnu. Tenez, un premier bon conseil de tonton Milou : tenez-vous à distance de Regina Paterson au bureau. Vous êtes dans sa ligne de mire et ça ne peut vouloir dire qu'une chose : s'il elle se retrouve seule avec vous quelque part, je ne donne pas cher de votre peau après ça »
Miles hocha la tête d'un air grave pour appuyer ses dires, l'air de prodiguer un conseil de survie. Le démon le considéra quelques instants, l'air d'hésiter à répondre.
« J'en prends bonne note, merci »
« A ta dispo »
Miles s'installa plus confortablement sur son siège, l'air satisfait. Elle avait du mal à être aussi sereine que lui.
« Où allons-nous, Ciel ? »
« Je donnerais les explications plus tard. Pour l'instant détendez-vous et reposez-vous. Tous. Vous n'aurez peut-être pas l'occasion de le faire avant un petit bout de temps »
Tous les passagers étaient à présent assis et le combiné grésilla pour résonner dans la carlingue de l'avions bondé.
« Mesdames et messieurs, ici le commandant de bord Steven Gartner. Je vous souhaite la bienvenue dans ce vol Londres – Helsinki. Nous devrions arriver à l'aéroport d'Helsinki d'ici un peu moins de 4h si les conditions climatiques sont favorables »
Abby fronça les sourcils.
« Helsinki ? C'est où ça ? »
« La capitale de la Finlande »
« C'est une blague ? On va geler là-bas ! »
« Ce n'est pas notre destination finale »
« Hein ? On prend un deuxième vol ? »
Elle supposa que le démon avait acquiescé en voyant la mine déconfite de Miles.
« Oh bordel. Ça pue le coin paumé »
« Bonjour les vacances »
« Ce ne sont pas des vacances Adams, vous comprenez ? »
« Bah pour moi si ! J'en ai bien besoin, là. J'espère au moins qu'il y aura des mecs canon à se mettre sous la dent »
Elle tiqua aux paroles de la blonde.
« Tu commences un peu trop à parler comme Grell, toi. Au pire il te restera toujours ton sosie de Jean-Claude Van Damme »
« Bwahahahaha je vais essayer de l'aborder, il n'est pas loin »
Elle déplia sa tablette en laissant la blonde élaborer son plan d'approche, inspectant les magazines que la compagnie avait mis à leur disposition. Des photos de mannequin, des publicités pour une montre, une robe, des bijoux. Tout ce qui concernait la mode et qui lui donnait de l'urticaire depuis la soirée de gala.
« Oh ça c'est du Jimmy Choo tout craché. Ils ont toujours un style très pur et très frais dans leurs shootings. J'avais collaboré avec eux il y a quelques années »
Elle se retourna vers son voisin de droite, un jeune homme au teint hâlé typé Asie du Sud. Son côté précieux donnait l'impression d'être assis à côté d'un influenceur en vogue. Il arborait un trench beige impeccable et un pull col roulé noir assez seyant. Ses cheveux noirs de geai étaient soigneusement coiffés de côté avec de la cire.
« C'est incroyable cette façon qu'ils ont de rester fidèles à leur ligne éditoriale depuis tant d'années, vous ne trouvez pas ? »
« Vous êtes mannequin ? »
« On ne peut rien vous cacher. Et vous ? Vous avez des yeux incroyables, vous feriez un tabac. Les créateurs adorent les physiques atypiques comme le vôtre »
« J'ai un physique « atypique » ? »
« Bien sûr ! Pensez-y, darling. Tenez, je vous donne ma carte. Si un jour vous voulez que je vous mette en contact avec quelqu'un qui pourrait faire quelque chose pour vous, n'hésitez pas »
Elle réceptionna le carton et lui lança un dernier sourire crispé avant de refermer le magazine pour se replier sur le plan B : faire semblant de dormir. Elle sentait que l'homme recelait un potentiel certain pour lui prendre la tête pendant les quatre heures de vol.
Ses cheveux attiraient trop l'attention, visiblement. Peut-être ferait-elle bien de les teindre en arrivant. Elle ne manqua pas le regard du démon entre les sièges devant elle et lui adressa une grimace irritée.
Il ne va pas se foutre de ma gueule lui aussi
Heureusement, son voisin trop curieux se réfugia sous son casque Beat couleur champagne et l'avion décolla quelques minutes plus tard.
Les signaux lumineux devant eux leur indiquèrent qu'ils pouvaient retirer leurs ceintures de sécurité et le silence se fit parmi les passagers. Une part d'elle était soulagée d'avoir enfin décollé et de s'éloigner des meurtriers d'Andrew tandis que l'autre hurlait de rage et voulait retourner auprès de lui.
Elle observa Abby dormir sereinement et eut à nouveau l'impression d'être en plein rêve. Comme si rien de ce qui se passait n'était réel. Les médicaments commençaient à faire effet. Peut-être qu'Andrew était toujours à la maison, en train de cuisiner l'une de ses apple-pie ?
Le démon devant elle ne s'était pas manifesté depuis plusieurs minutes. Qu'est-ce qui avait bien pu lui faire changer d'avis ? En avait-il appris davantage sur les instigateurs de l'attentat ? Avait-il trouvé une nouvelle piste intéressante au point de se déplacer en personne ? Elle finit par fermer les yeux, emportée par son insouciance artificielle.
OoOoOoO
…
« Ne parle pas de tes rêves à ta maman »
« Mais ils me font peur »
« Il faut que tu les empêches de venir dans ta tête »
« C'est trop dur »
…
« Que disent tes camarades ? »
« Ils ont peur »
« C'est parce qu'ils ne comprennent pas »
« Tu n'as pas peur, toi ? »
« Bien sûr que non »
…
« Je ne veux pas rentrer chez moi, je veux rester ici avec toi ! »
« Ta maman va s'inquiéter, Andrew est en route pour venir te chercher »
« Mais Ciel, tu m'avais dit que je pourrai rester dormir ! »
« Une autre fois, Élise »
…
OoOoOoO
« -ily »
« Hmm »
« Lily »
« Hmm. Quoi … ? Je veux rester dormir ici … »
« Ben oui mais tu fais que ça dormir depuis trois heures, il faut que j'aille pisser là j'en peux plus »
Elle sursauta et jeta un regard inquiet à ses environs avant de constater qu'elle était toujours dans un avion en direction d'Helsinki. Il lui semblait qu'il s'était passé au moins dix heures entre le moment où elle s'était endormie et le présent. Elle soupira en repliant sa tablette pour se lever, les yeux embués. Abby se glissa rapidement pour la dépasser, l'air contrariée.
« Désolée, attends dix minutes pour te rendormir »
« Ok, ok »
Son voisin influenceur ne leur accorda pas un regard, concentré sur son film avant, pendant et après que Abby soit passé devant lui. Elle se rassit et se frotta les yeux, reprenant peu à peu pied avec la réalité.
« On dirait un furet, mais méchant. Et moche »
Elle leva les yeux vers Miles qui avait repassé la tête entre les sièges et venait de la gratifier de cet agréable commentaire.
« Miles, ne commences pas à me les briser. Déjà que c'est toi et ta sale tronche que j'ai pour m'accueillir au réveil. J'ai envie de me rendormir pour toujours là »
« N'hésite pas surtout, et oublie pas d'indiquer que tu me refile ton plateau repas dans le testament »
« C'est ça »
« Il va falloir se calmer tous les deux, ça ne va pas être tenable si ça continue pendant toute la mission »
Ils se tournèrent vers le démon qui avait parlé, en pleine lecture d'un des magazines. Il en déchira l'une des pages la seconde d'après pour commencer un origami.
« Vous vous faîtes bien chier vous aussi, pas vrai ? »
« On ne peut rien vous cacher, Hender. Je vois que vous arrivez à tenir tête à Élise, ce n'est pas commun »
« Je sais, chef. Des mois de pratique avec elle »
Ils sympathisent en se foutant de ma gueule, c'est charmant
Le démon passa à son tour la tête dans l'interstice, éclipsant celle de Miles. Il déposa sa nouvelle création sur sa tablette et elle devint l'heureuse propriétaire d'une cocotte en papier. Elle lui lança un regard dubitatif.
« Wow … Il ne lui manquerait pas une aile ? Et ça, on dirait … une sorte de paire de … »
Miles pouffa tandis que le démon haussait les épaules.
« Je manque un peu de pratique en la matière »
« En origami ou … ? »
Le démon lança un regard désabusé à Miles qui jubilait. Elle s'était pincé les lèvres pour ne pas rire.
« Vous avez bien une tête à faire des origamis de votre temps libre »
Il se tourna à nouveau vers elle.
« Et vous, vous avez la tête d'une personne qui critique les cadeaux qu'elle reçoit »
Miles acquiesça aux propos du démon, intraitable.
« Aucun savoir-vivre, cette pimbêche »
Ils furent interrompus dans leurs mondanités par Abby qui revenait des toilettes.
« Quel bordel ici »
« Ça s'est bien passé ? »
« Plutôt, si on occulte le fait que la personne avant moi venait de vomir dans l'évier »
« Ah … Au poil, alors »
Elle attrapa l'origami pour le faire tourner entre ses doigts et voulut avoir une idée de la page déchirée, du moment où le démon avait abandonné la lecture du magazine. Elle constata qu'une note manuscrite figurait sous l'unique aile de la cocotte atrophiée.
Méfiez-vous de tous les inconnus qui entrent en contact avec vous
Elle fronça les sourcils, repliant l'origami pour lui rendre sa forme initiale. Que voulait-il dire ? Pensait-il que l'influenceur à côté d'elle jouait un rôle ? Qu'il était envoyé pour la surveiller ? Elle jeta un coup d'œil discret à l'homme qui fermait les yeux d'une façon maniérée sous son casque audio.
C'était improbable qu'on ait déjà pu retrouver sa trace. S'installer à côté d'elle, en plus, était un pari risqué. Mais le démon ne manquait pas d'expérience, et de bon sens.
Les évènements de la matinée lui revinrent en mémoire. La situation était grotesque. Ridicule. C'était à Londres qu'elle devait être. Avec Andrew. Elle l'avait abandonné.
Elle se leva finalement à son tour, trouvant insupportable le fait d'être au milieu d'une foule dans cet état. Elle avança dans le couloir et se mit à observer les autres passagers, rendue circonspecte. Certains regardaient des films et d'autres parlaient, au grand dam de ceux qui essayaient dormir. Les hôtesses avaient commencé le service des plateaux repas depuis l'avant de l'appareil.
Elle progressa jusqu'aux toilettes, déplorant qu'il n'y ait aucun coin calme et tranquille dans un avion. Elle prit soin de ne pas choisir les mêmes toilettes qu'Abby et entra avec peine dans l'autre espace exigu. Face à la glace, elle prit une grande inspiration, immobile. Ses yeux redevenaient humides et elle leur laissa tout le loisir de se décharger.
Des coups furent rudement frappés à la porte et elle sursauta avant de se remettre en état pour sortir. Face à elle, la dame rabougrie d'une soixante d'année n'avait pas l'air décidée à faire preuve de patience. Elle s'extirpa du coin toilette pour s'en retourner vers son siège, faute d'avoir pu trouver un endroit de promenade plus décent que les cabinets.
Les passagers était une source de distraction inattendue. Certains dormaient la bouche grande ouverte tandis que d'autre tâchaient de repousser les assauts d'un voisin envahissant. A sa gauche, un homme avait rabattu sa veste sur lui pour tenter de gagner en intimité. A sa droite, un couple qui n'avait visiblement pas besoin de veste pour faire des choses nécessitant de l'intimité semblait déranger ses voisins. Plus loin devant, une femme était en train d'enlever toutes les valises du porte bagage pour récupérer quelque chose, bloquant l'allée entière.
Elle souffla en regagnant enfin sa rangée pour constater que sa place était occupée.
« Miles, qu'est-ce que tu fous là ? »
« J'avais envie de faire connaissance avec ta grande amie. C'est fou comme vous ne vous ressemblez pas. Elle est sympa. En plus, elle a des dossiers sur toi »
Abby lui grimaça un sourire d'excuse.
« C'est pour ton bien, pour resserrer les liens avec ton partenaire de mission »
« J'aimerais d'abord pouvoir resserrer les liens avec mon siège »
En voyant qu'il n'y avait aucune réaction de leur part et qu'ils étaient repartis dans leur discussion, elle soupira et tâcha d'aller s'installer à la place de Miles. L'homme côté couloir de leur rangée semblait profondément endormi avec tous les médicaments qu'il avait avalés. Elle rabattit sa tablette pour se faufiler devant lui, n'ayant pas le cœur à le réveiller.
Le siège du démon était juste après, elle passa difficilement et réceptionna un regard ennuyé de son nouveau voisin qui avait détourné les yeux de son téléphone.
« Il faut bien que je passe, l'autre idiot m'a pris ma place. Mais vous n'êtes pas en mode avion ? C'est dangereux, non ? »
Il haussa les épaules.
« Un téléphone civil ne peut pas brouiller les communications du cockpit. Dans de très rares, cas, ça peut seulement causer des bruits parasites minimes »
« Mouais. Avec les conditions météo glaciales dehors je préférerais mettre toutes les chances de notre côté pour arriver indemnes. Miles, passes-moi mon sac »
Ce dernier coopéra avec un peu trop d'enthousiasme et le démon faillit recevoir le bagage en pleine tête. Il sembla sur le point de s'énerver et se ravisa, l'air de se demander ce qu'il faisait là.
Elle resta longtemps observer la nuit par le hublot, et le peu de nuages sombres qu'elle pouvait distinguer.
Un stewart parla dans le combiné pour signaler une zone de turbulence et elle comprit qu'elle s'était endormie. Dix minutes, tout au plus. Elle s'étira la nuque et essaya de faire de même avec le reste du corps. Elle avait mal à un muscle sous les fesses, sans savoir quel mouvement faire pour améliorer sa situation. Les plateaux repas arrivaient à leur hauteur. Le démon s'était appuyé sur son bras gauche et avait fermé les yeux, immobile.
« Ho, Lily, on se fait un petit selfie ? Je me suis remise sur mon compte Instagram »
« Quoi toi non plus t'es pas en mode avion ? »
Elle se tourna et jeta un œil au visage blafard et fatigué que lui renvoyait l'écran.
« Euh, mets un filtre si tu publies ça »
Elle réussit malgré elle à sourire et laissa le soin à Abby de rendre le cliché potable. Miles dormait à côté d'elle, sur l'épaule de l'influenceur lui lançait des regards exaspérés.
Au moins ça calmera les ardeurs de Jimmy Choo
« Ciel dort aussi !? Non mais c'est quoi ces mecs, quand on veut déconner y'a plus personne »
Elle savait pertinemment que le démon ne dormait pas.
« Je ne vois pas où est le problème, au moins on est tranquilles. Approche-toi, il faut qu'on fasse une réunion de crise »
« Ah ouais ? Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Côté hublot »
Elle s'éloigna de leurs camarades et se positionna de biais sur son siège pour faire face à Abby. Cette dernière se colla à son tour à la vitre, à l'écoute.
« Abby, ne me dis pas que tu craque pour Miles je t'en prie »
« Hein ?! »
« Fais pas l'innocente, je sais les mecs un peu cons et machos c'est exactement ton genre. Donc pas lui, d'accord ? Je te trouverai un gars mieux, un gars qui sert à quelque chose »
« Mais non t'inquiètes, c'est pas du tout mon genre lui »
Elle haussa les sourcils, lançant un regard désabusé à la blonde nouvellement outrée.
« … Et ton Mike du moins dernier, on en parle ? »
« Ah mais lui c'était différent »
« Bien sûr. Et Jason, en août ? »
« Il avait un cul … ! »
« … En tout cas j'espère que tu m'as comprise : pas toucher. Je ne le veux pas en tant que beau-frère »
« T'inquiète poulette. Il se prend trop au sérieux de toute façon. Tu supportes ça tous les jours au bureau ? »
« On ne se croise pas trop en temps normal, donc ça va »
« Ah oui ? Pourtant vous semblez bien vous connaître »
« Nos rapports sont … compliqués »
« Tes rapports sont compliqués avec tout le monde mdr »
« Genre ?! »
« Au fait, t'as une serviette ? Les anglais débarquent et je vais être à court de stock »
« J'ai que des tampons, mais ils sont dans ma valise. Tu en voudras quand même ? »
« Ouais, tant pis. Y'a trop de merdes chimiques là-dedans »
« C'est des bio »
« Cool. J'espère que ça va aller pour Andrew. Ça me fait chier de le laisser se remettre seul à l'hôpital »
Elle se tourna vers le hublot, espérant par-là cacher les émotions qui menaçaient de refaire surface.
« Si c'est qu'un petit malaise, ça ira ! Il est costaud notre Andrew ! Tiens, au fait ! Hier, il a encore recommencé. Il confond toujours nos culottes et je me retrouve avec les tiennes à chaque fois. J'ai beau essayer de les mettre, t'as un trop petit cul pour moi ma chérie »
Elle faillit pleurer en souriant.
« Moi aussi je me retrouvais toujours avec les tiennes »
« Faudrait lui faire un petit débrief un jour, pour qu'il sache »
Elle hocha la tête en silence, se retournant cette fois-ci pour lui tourner le dos. Abby interpréta cela à sa façon.
« Rho c'est bon ils dorment, ils n'entendent pas. Tu sais ce qu'on va faire en Finlande, toi ? »
« Je n'en ai pas la moindre idée »
« Sérieux ? »
« C'est souvent comme ça avec Ciel, tu t'habitueras »
« Fais pas genre tu t'es habituée »
« Mesdames vous désirez manger quelque chose ? Du sucré, du salé ? »
Elle se tournèrent vers l'hôtesse qui s'était arrêté devant leur rangée avec son chariot repas et hochèrent la tête d'un même mouvement. Elle put voir son voisin soi-disant endormi se redresser pour se tourner vers l'hôtesse, alerté par la nourriture proche.
« Vous avez du chocolat ? »
« Tout à fait monsieur, qu'est-ce que vous préférez ? »
Le démon étudia ce qu'il y avait dans le chariot d'un œil expert.
« Je vais vous prendre un de chaque »
L'hôtesse eut un sourire surpris.
« Très bien »
Il réceptionna son encas en même temps que son repas et ce fut au tour d'elle et Abby. L'hôtesse constata ensuite que tous les autres passagers dormaient et passa à la rangée suivante. Elle jeta un regard sadique à Miles qui avait toujours le nez en l'air.
« Cheh »
Elle se retourna vers le démon et ce dernier remarqua l'attention dont il faisait l'objet. Il haussa un sourcil en sa direction.
« Il y a un problème ? »
« Vous pourriez aller à côté de Miles ? »
Le noble secoua la tête, ouvrant déjà ses sucreries sans prendre la peine de commencer par l'entrée.
« Pourquoi ? »
« Parce que je mange, déjà, et qu'on ne joue pas aux chaises musicales dans un avion »
« Si on peut jouer à cache-cache, on peut jouer à tout, vous savez »
Il laissa échapper un sourire en coin.
« J'avais oublié ça. Qu'est-ce qu'il ne fallait pas faire pour vous occuper »
« Vous m'aviez drogué, assassin. »
Il reporta son attention sur son repas et elle constata qu'elle n'avait pas faim. Et elle avait vraiment envie d'aller aux toilettes cette fois. Elle baissa sa tablette et souleva son plateau avant d'attraper celui du démon qui suivit son mouvement d'un œil attentif.
« Je peux savoir ce que vous faîtes avec mon repas ? »
Elle rabattit sa tablette à lui et passa une jambe entre les siennes avant de remettre sa propre tablette et d'y poser leurs deux plateaux repas. La procédure restait laborieuse. Elle souleva ensuite l'autre jambe qui vint rejoindre la première et s'appuya sur le dossier du siège de devant pour se dégager. Alors qu'elle allait poursuivre sa progression, le vieil homme à côté du démon se réveilla au même moment en sursautant violemment. Il pressa les mains sur ses accoudoirs pour se lever, l'air paniqué et se retrouva bloqué par sa ceinture. Il lutta quelques secondes, sans comprendre, avant de la détacher et de souffler longuement. Elle s'éclaircit la voix.
« Ça va monsieur ? »
Le vieil homme lançait des regards affolés à son environnement et ne semblait pas l'avoir entendu.
« Je dois passer »
Il n'eut pas d'autre réaction et le démon claqua la langue, irrité d'être dérangé dans son repas et envahi dans son espace personnel.
« Vous voulez vous lever ? Si oui, faîte-le maintenant ou laissez-la passer. »
« O-oui »
L'homme comprit enfin et elle put avancer. La notification de turbulence retentit et elle tomba nez à nez avec une hôtesse qui lui indiqua de retourner sur son siège et de s'attacher.
Elle fit demi-tour à contrecœur pour aller reposer ses fesses sur sa chaise. Ses gestes étaient devenus fébriles et maladroits. La notification sonore de turbulences retentit à nouveau et elle remit rapidement sa ceinture. L'avion vibra et elle cessa de respirer. Des cris retentirent de l'arrière lorsque l'appareil trembla et sembla perdre de l'altitude. Elle ferma les yeux et essaya d'oublier les milliers de mètres qui les séparaient du sol.
La situation redevint stable mais elle n'ouvrit pas pour autant les yeux, statufiée.
« Je vous l'ai dit : l'avion est le moyen de transport le plus sûr au monde. C'est d'ailleurs le facteur humain qui est responsable à plus de 90% des accidents »
Elle tourna la tête vers le démon, retenant une remarque cinglante sur le niveau de confiance qu'elle accordait au facteur humain.
Il baissa les yeux vers son plateau et sembla réfléchir un instant.
« Élise »
« … Oui ? »
« Je vous propose un marché »
Elle dévisagea le démon et suivit son regard avant de secouer la tête dans un non catégorique.
« Non, Ciel. Je ne vous donnerai pas mes gâteaux »
Il sembla se renfrogner et elle se décida à faire un geste charitable.
« J'échange mes scones contre votre yaourt »
Il secoua la tête.
« Impossible. Les produits laitiers sont les points culminants du repas »
« On est d'accord. Ce qui, je le crains, tue dans l'œuf cette tentative de collaboration »
Une voix trop forte lui agressa l'oreille sans préavi.
« Les produits laitieeerrs sont nos amis pour la viiiie »
« Wow, tu fais quoi là ? »
« Ahaha vous me faîtes trop rire avec votre négociation de bouffe devant »
Miles avait émergé de sa sieste et s'appuyait lourdement sur le dossier de Ciel.
« C'est plus un échange de dessert là, c'est des pourparlers à l'ONU pour un cessez-le-feu de la guerre en Irak »
Abby éclata de rire et elle se sentit un peu seule dans sa façon d'appréhender la nourriture.
« J'avoue, faut vous détendre le gars »
Solitude qu'elle partagea avec le démon l'espace d'un instant.
« Vous ne comprenez clairement pas les enjeux, tous les deux »
« Oulàh, désolée, je vais me faire engueuler par le boss en plus »
Elle se concentra à nouveau sur son repas, circonspecte. Ils ne parlèrent plus pendant de longue minute et elle se tourna à nouveau vers le hublot. Elle n'avait aucune idée de ce qui allait arriver. Elle n'avait aucune idée où elle allait. Ses capacités de lâcher-prise étaient mises à rude épreuve.
Sa réflexion fut interrompue par les chuchotements hystériques de Mile qui avait passé son nez dans l'interstice de leurs sièges.
« Eh les gars, le vieux en diagonale de Ciel il est en train de se mater un porno ! »
Elle se tourna vers l'homme qui sur le siège avant gauche par rapport au démon, surprise. Ce dernier était appuyé contre son dossier et ouvrit les yeux avant de s'étirer la nuque sans enthousiasme.
« Cela ne m'avait pas échappé »
Miles éclata de rire en chuchotant, ce qui était étrange à entendre. Il se tordait pour essayer de voir l'écran d'où il était.
« J'y crois pas, je suis mort ! Il préfère les petites asiatiques visiblement. C'est censé être qui le mec, son oncle ou un truc comme ça ? Je pige pas toujours les scénars de ces trucs »
Alors qu'il s'agitait pour essayer de comprendre, fébrile, le démon bascula sa tête d'un geste las pour tâcher d'émettre un avis sur la question.
« … Il n'y a pas l'air d'avoir grand-chose à comprendre »
« En tout cas faudra m'expliquer comment il a réussi à accéder à ça sur son écran »
La tête d'Abby apparu à son tour dans l'interstice.
« J'ai raté le moment où ce film était dans le catalogue ? »
« Ou alors c'est un crack et il a réussi à faire passer ça en douce ? On l'a sous-estimé je crois »
« Ils sont chauds bouillants les vieux d'aujourd'hui »
« Vas-y, champion ! »
« Il se rend pas compte du truc, il continue à regarder tranquillement »
« En plus il a mis ses écouteurs le con. Pas cool de pas partager ça »
« Ça aurait pas été spécialement gérable s'il avait mis le son à fond »
« Ahaha je vais filmer ça. Chef, ça va vous tenez le coup ? »
Le démon haussa les épaules, ne semblant pas particulièrement ému par la situation. Miles et Abby étaient toujours très inspirés par leur voisin.
« Il est en sueur le p'tit vieux là, non ? On dirait qu'il a découvert la roue »
« Y'avait pas ce genre de prod à son époque »
« Ils avaient les images de pin-up dans les magazines, et encore »
« Montrer ses chevilles, c'était déjà osé »
« Il a pas non plus 450 ans »
« T'en sais rien en vrai »
« Oulah, il desserre la cravate. Je crois qu'il va faire un malaise, que quelqu'un porte secours à cet homme ! »
Ils éclatèrent de rire tandis que le démon se rendormait et elle dû avouer que leur hilarité était contagieuse. Elle se pencha discrètement vers le noble.
« Ça reste vous le plus vieux de l'avion, vous pourriez peut-être nous éclairer sur ce qui se faisait à votre époque ? »
Il rouvrit les yeux en haussant les sourcils, surpris par sa boutade.
« Je ne m'attendais pas à ce que vous vous y mettiez aussi »
« Je ne m'attendais pas à ce que vous soyez le plus farouche d'entre nous »
Une lueur à mi-chemin entre la lassitude et l'amusement passa dans son regard avant qu'il ne se réinstalle confortablement.
« Vous savez que ce n'est pas le cas »
Elle ne sut quoi répondre et Miles passa sa tête entre les sièges quelques secondes plus tard.
« Au fait, Fawkes »
Elle se tourna vers lui, sentant le regard du démon continuer à la fixer quelques secondes de plus.
« Quoi ? »
« On rechange de place ? »
« T'es sérieux ? Tu me prends pour ta mère ou quoi ? »
« A mon tour d'être côté hublot pour dormir »
« Tu m'as viré de mon siège, tu assume »
« Allez fais pas ta meuf »
« Continue à regarder tes films de cul plutôt »
« Y'a pas de son c'est nul »
« Un peu d'imagination et ça ira mieux »
« Toujours ce caractère de merde, hein ? »
La voix d'Abby interrompit leurs mondanités.
« Ho Lily, t'aurais pas une brosse dans ton sac ? »
« A cheveux ? Non, elle est en soute pourquoi ? »
« On arrive bientôt et mes cheveux sont tous plats »
Miles lança un regard sceptique à la blonde.
« Au pire on s'en fout ? »
« Il n'a pas tort »
« Fawkes vient de dire que j'avais raison : je suis sur le cul. »
« Et je veux bien changer avec toi en fait »
« Cool. Attends je vais passer par-dessus le siège, j'ai vu ça dans un film »
« Euh, non ? »
Le jeune homme s'exécuta de façon assez aléatoire et son pied finit dans la tempe de Ciel dont le front se voilât d'une veine saillante.
« C'est fini les conneries ? Il reste 30 minutes de vol, c'est trop vous demander d'arrêter de foutre bordel, Hender ? »
Miles perdit des couleurs.
« Désolé, Chef ! »
Elle se leva pour lui laisser la place et il atterrit sur le fauteuil. A peine installé, il lui lança un regard irrité alors qu'elle était encore debout entre ses jambes.
« Bah t'attends quoi ? T'as cru qu'on payait l'apéro ? Vire-toi »
Elle lui lança un regard noir et retira ses bottes pour les lancer à son ancienne place. Ciel lui décocha un regard de mise en garde et elle comprit qu'il valait mieux s'appuyer lourdement sur la cuisse de Miles pour prendre appui pour éviter d'approcher trop près du démon.
« Putain mais sa race t'es lourde. Ça se passe comment ton régime, Fawkes ? »
« Continue et c'est pas ta jambe que je vais broyer »
Elle atterri sur sa place non sans soulagement et pu finir son voyage dans le calme. Abby voulut malheureusement se livrer à une séance de selfie grimace qui finit par la faire sourire de fatigue.
« Hahahaha ! Eh les mecs, regardez ça »
Miles se retourna et pu consulter l'étendue des dégâts sur le téléphone d'Abby qui faisait défiler ses clichés.
« Deux grosses teubées. Vous faîtes quoi sur celle-là ? »
« Là on faisait la fusion de Dragon Ball Z, mais que d'un doigt. C'est plus puissant, technique secrète t'inquiètes »
Il éclata de rire.
« Là, Abby on dirait Mister Bean ! »
Elle le suivit malgré elle.
« Hahaha »
Il fit ensuite une drôle de tête avant de retourner l'appareil vers elle.
« Fawkes, tu peux m'expliquer ce que c'est que cette tronche ? »
Elle prit connaissance des faits reprochés.
« Ça ? C'est ma tête du meme « Not bad » »
« Tu le fais trop bien ! Ta bouche fait vraiment un U à l'envers, abusé »
« J'adore quand tu fais cette tête, Lily ! »
Ils leur annoncèrent bientôt que l'avion n'allait pas tarder à atterrir et Abby rangea son téléphone, en larmes. Elle avait fini par rire avec eux.
Ils débarquèrent dans un aéroport très petit et ne comprirent pas la moindre indication sur les panneaux. Ils embarquèrent juste à temps dans un nouvel avion qui décolla.
Le commandant de bord annonça leur aéroport d'arrivée et elle se souvint du fait qu'elle n'avait aucune idée de l'endroit où on l'emmenait.
Cheremetievo ? Mais c'est quoi ça ?
Leurs sièges n'étaient plus proches les uns des autres et chacun vaqua à ses occupations.
Sa voisine de droite lui appris qu'ils allaient atterrir dans une ville Russe et que l'aéroport de Cheremetievo était l'une des plateformes de correspondance qui desservaient Moscou.
Ainsi, ils allaient se perdre dans l'un des seuls pays où la Grande-Bretagne n'avait aucune autorité politique ou économique. Cela lui semblait loin d'être incohérent. Mais qu'allaient-ils trouver sur place ? Qui, surtout ? Elle espérait que le démon savait ce qu'il faisait.
OoOoOoO
Pourquoi moi … ?
Abby grimaça devant sa mine déconfite.
« C'est l'enfer. Peut-être qu'elle a été oubliée à Londres ? T'en fais pas, moins non plus j'ai pas de valise. Au moins on est deux à être à poil, maintenant »
Ils attendaient dans la pièce de déchargement des bagages depuis quarante minutes sans que sa valise n'ait daigné arriver.
Ciel se leva du siège où il était resté pendant les quinze dernières minutes à attendre. Miles s'était endormi à côté de lui, prenant trois sièges à lui tout seul.
« Je vais aller demander ce qu'il se passe au bureau d'information »
Il disparut vers la petite file d'attente qui s'était formée et elle soupira longuement.
Je suis dans un pays bizarre, perdu dans le trou du cul du monde pour faire je ne-sais-quoi, et en plus je n'ai plus de valise.
« Ça se trouve c'est juste un retard de déchargement »
« Où alors je l'ai raté ? »
« Ça m'étonnerait, on était quatre à guetter. Enfin trois »
Ciel revint cinq minutes plus tard avec un bout de papier à la main.
« Il y a eu un souci dans le transfert et votre valise est toujours à Helsinki »
« Génial … je vais l'avoir quand ? »
« Si on leur secoue les puces, peut-être dans deux ou trois jours. Il faudra appeler ce numéro pour avoir des nouvelles »
« Je sens que ça va être compliqué »
« Qu'est-ce que vous aviez dans cette valise ? »
« Mes vêtements, mes affaires de toilettes, du savon, du shampoing … »
« Vous n'aviez rien sur vous, en somme ? »
« A part des Freedent, mon portable et un livre, non »
Le démon se mordit la lèvre de contrariété.
« Cela commence bien. Tant pis, nous y allons pour l'instant, nous reviendrons »
« Où est-ce qu'on dort, d'ailleurs ? »
« C'est la question qu'il nous faut à présent nous poser »
« Quoi, vous ne savez pas ? »
« Les plans ont changé, pour faire court »
Miles émergea difficilement.
« On ne va pas dormir sous un pont, quand même ? »
« Nous n'en sommes pas là »
Il rejoignit le groupe, l'œil embué de sommeil.
« Alors on a qu'à aller à l'hôtel. Une petite note de frais et hop ! Doit y avoir des hôtels de dingue à Moscou »
« Ce n'est pas une bonne idée. Il faut qu'on trouve un logement où on ne nous demandera pas de carte d'identité. Ce qui s'annonce compliqué, vu que nous sommes en Russie »
D'autant que s'il fallait s'exposer au risque que quelqu'un ait accès au registre des réservations, très peu pour elle.
« On peut essayer de prendre un AirBnB ? »
Ciel réfléchit rapidement à sa proposition.
« Cela me semble être une bonne alternative, à condition que la plateforme ne nous demande pas d'enregistrement auprès des autorités »
« Un enregistrement ? »
« C'est obligatoire pour tous les étrangers ici, ils doivent faire enregistrer leur domicile auprès du gouvernement. Même pour quelques nuits »
« Hein ? Ils sont pires que le FBI »
« Là-dessus, oui »
« C'est pas bon pour nous ça »
« Non. C'est pourquoi il faut trouver quelqu'un qui accepte de nous héberger sans nous enregistrer. De ne pas respecter la loi, en d'autres termes »
« Donc c'est mort »
« Pas tout à fait, ça a aussi ses avantages d'être en Russie »
« Je ne saisis pas tout, c'est une bonne chose ou une mauvaise chose d'être ici ? »
« Tant qu'on a de l'argent, c'est plutôt une bonne chose. Il nous faut un accès à internet pour réserver sur la plateforme »
Ils quittèrent la salle des bagages et cherchèrent un point de vente de carte SIM.
« On peut utiliser des cartes et des téléphones prépayés ? »
Le démon acquiesça.
« Oui, mais surtout n'activez pas les données mobiles des vôtres. Vous indiquerez à tout le monde que nous sommes ici »
« En plus cimer le dépassement de forfait, ça m'est arrivé une fois au Brésil, plus jamais »
Ils achetèrent des téléphones prépayés et de quoi se connecter à internet et s'installèrent à la terrasse d'un café. Elle s'employa avec Ciel à contacter des propriétaires d'appartements pour quatre personnes avec au moins trois lits et une cuisine équipée tandis que Miles partagea son temps entre faire la sieste et manger. Abby prenait en photo son café crème joliment décoré tout en se créant des comptes avec une identité fictive sur les réseaux sociaux pour rester informée.
Ils avaient tous écouté non sans efforts le long discours du démon quant aux précautions nécessaires en matière de confidentialité et de sécurité informatique pour ne pas se faire repérer. En ce qui la concernait, il lui avait fallu deux cafés et une migraine pour accuser le coup. Abby avait décroché au bout de deux minutes et Miles semblait plus ou moins à jour sur les concepts.
Ce qui l'inquiétait était qu'Abby, en tant que civile, n'était pas consciente de la nécessité d'appliquer les procédures à la lettre. Il faudrait qu'elle la prenne à part pour lui expliquer davantage le contexte de ce séjour.
Le démon alla retirer des roubles, la monnaie locale. Après avoir engloutis leurs repas et être sortis du statut de sans domicile fixe, ils passèrent les portes de sortie de l'aéroport et elle comprit ce que signifiait vraiment vivre un choc thermique.
Le ciel était blanc, poudreux, ils n'y voyaient pas à trois mètres et la neige fouettait durement le visage de quiconque osait la braver.
« Le temps de chien »
« Bienvenue en Russie »
« Putain j'ai pas sortis mes gants »
Le démon qui semblait moins affecté qu'eux par le froid semblait chercher quelque chose dans la poudreuse blanche.
« Quelqu'un voit un taxi ? »
« Ça n'en serait pas un là-bas ? »
Elle désigna une voiture jaune stationnée sur la chaussée devant eux.
« Si, c'est ça »
Ils se traînèrent jusqu'à l'habitacle et s'y engouffrèrent difficilement avec leurs valises et leurs manteaux épais. Le chauffeur leur lança un regard méfiant avant de leur demander où ils allaient.
Elle constata qu'elle ne comprenait strictement rien à l'alphabet cyrillique russe. Ce qui n'était heureusement pas le cas du démon. Ciel qui prit la parole, prononçant des mots dans une langue inconnue qui roulaient sur sa langue.
Il parle combien de langues, sérieux ?
L'homme répondit sans enthousiasme. Le démon répliqua et l'homme secoua la tête, l'air de ne pas être d'accord. Le noble raffermit sa voix et leur chauffeur obtempéra, l'air légèrement inquiet.
« Vous lui avez dit quoi là ? »
« Le prix. Je m'assurais qu'il n'augmente pas en cours de route »
« Je vois ça. C'est normal qu'il soit flippé comme ça maintenant, le chauffeur ? »
« Mais non, il va très bien »
Elle reconsidéra la troupe qu'ils formaient. Abby était devant, Ciel du côté arrière droit, Miles à gauche et on l'avait condamné au siège du milieu.
« Pourquoi moi ? »
« Parce que t'es une crevette, Fawkes »
« Heureusement pour toi, tu prends toute la place avec ton gros cul de babouin »
Les deux hommes semblaient autant à l'étroit qu'elle, bien qu'elle soit la principale victime à déplorer. Le chauffeur fit démarrer le véhicule et réalisa un démarrage un peu trop nerveux à son goût et commença à chercher sa ceinture de sécurité avec frénésie.
« Il n'y a pas de ceinture au milieu ? Ciel vous pouvez lui demander ? »
Le démon s'exécuta.
« Non »
« Impeccable. Je vais donc décéder céans »
« Vous semblez plus inspirée en lyrisme quand vous êtes proche de la mort »
Abby se retourna vers eux alors que le chauffeur venait de griller un feu rouge, installée à son aise sur le siège avant.
« Eh les gars, il est cheum ce chauffeur »
« Je vois pas du tout pourquoi tu dis ça. »
« Le sarcasme qui t'habite Fawkes, c'est impressionnant »
« J'essaie de rester calme »
Le chauffeur prit un virage particulièrement serré et Abby laissa échapper un hurlement strident. La route était couverte de glace et leur conducteur semblait décidé à battre des records de vitesse.
« ATTENTION ! »
« Il ne connait pas les priorités à droite lui ?! »
Elle constata que l'homme était en train de rédiger un message pendant qu'il conduisait sur l'autoroute.
« Je ne le sens pas, mais alors pas du tout »
« De tous les taxis, il a fallu qu'on se tape le Colin McRae au rabais »
Abby faisait un signe de croix.
« Je préfère préparer mon arrivée dans l'au-delà »
« Au moins toi, tu es attachée »
« On est tellement serrés dans cette caisse que c'est tout comme pour toi aussi, Fawkes »
Leur chauffeur au téléphone depuis quelques minutes et semblait stressé, comme s'il avait une course urgente à faire qui n'était pas la leur.
« Ce n'est pas sa voiture »
« Hein ? »
Le démon comprenait ce que la voix bourrue répondait au chauffeur dans le combiné.
« Comment est-ce possible d'écrire un message, d'appeler et de conduire en même temps ? »
« Ça ne va pas être possible très longtemps à mon avis »
Le démon se redressa.
« Au fait, donnez-moi tous vos portables. Les vrais »
« Hein ? Vous allez faire quoi ? »
« Retirer la carte SIM. Il ne faut pas qu'on puisse nous tracer. Nous n'utiliserons que les cartes prépayées »
« Sérieux ? »
« Relou »
Ils arrivèrent dans la banlieue de Moscou et ses bâtiments fort peu accueillants. Le ciel était sombre et elle sentait la morosité ambiante de cet endroit à tout épreuve. Le taxi s'arrêta finalement devant un bâtiment à l'allure d'entreprise cotée en bourse et ils se détachèrent avant de quitter l'habitacle chauffé pour mettre un pied en dehors, à la merci du vent glacial. L'énorme porte d'au moins quatre mètre de largeur s'ouvrait en une petite ouverture, plus proportionnée et ils sonnèrent comme indiqué dans le message du propriétaire de l'appartement. Quelques secondes plus tard, un petit haut-parleur cracha une voix de femme stridente.
Ils ont tous l'air agressif quand ils parlent ici.
Ciel s'engagea dans une conversation tumultueuse et la porte s'ouvrit finalement. Ils enjambèrent la barre de bois qui constituait le bas de la grande porte et quittèrent la rue. La cour intérieure était bien moins luxueuse que la façade et ils s'avancèrent jusqu'à passer sous une barre d'immeuble. Leur nez broncha face à l'odeur d'égouts et de canalisations.
« C'est une arnaque cette façade, ils ont juste pris trois planches de bois pour cacher la misère »
« Quel enfer »
Ils débouchèrent sur la deuxième cour, encore plus miteuse. Un amas de détritus isolé avait été déposé dans un coin, à moitié recouvert par la neige. Le sentier tracé dans la neige par les précédents passants allait sur leur gauche pour s'arrêter devant un premier perron, puis à un deuxième. Un mur d'au moins vingt mètres de haut surplombait la cour pour l'encercler. La partie supérieure était recouverte de barbelés.
« Oppressant »
« C'est prison break ce bled »
« Il doit y avoir un bâtiment administratif juste à côté »
La neige cachait tout, et l'eau qui s'évacuait des gouttières semblait automatiquement prendre en glace, créant de véritables patinoires. Au moins ici, ils seraient à l'abri des regards.
Abby soupira lourdement.
« C'est vraiment le goulag ici »
Ils essayèrent la première porte, puis la deuxième dans le bâtiment mitoyen. Miles manqua de peu de piquer une chute en montant sur la petite plateforme de grille métallique qui constituait le perron. Ce n'était pas sans rappeler celles qu'elle voyait à l'entrée des bâtiments à la montagne, pour retirer le surplus de neige des chaussures. Cette dernière se compactait sur leurs semelles et formait une plaque dont il était difficile de se défaire. L'eau fondue et celle dégagée par la gouttière rendait l'endroit toujours plus glissant. Suivant le groupe, elle se sentit partir en arrière et finit les fesses dans la neige, manquant de peu d'emporter Abby avec elle.
Le démon et Miles lui lancèrent un regard, surpris pour l'un et hilare pour l'autre.
« Vous ne vous êtes pas fait mal ? »
« Comment elle s'est pété la gueule HAHAHA j'en peux plus. Ça m'a fait ma journée ! »
Le démon l'aida à se remettre sur pieds d'un bras ferme et elle retira la neige de son pantalon, sentant déjà la morsure du froid sur ses fesses.
« J'ai eu de la chance je crois »
« Vous n'allez quand même pas vous casser une jambe dès le premier jour, si ? »
Il ne manquerait plus que ça
Ils entrèrent par l'étroite porte qui débouchait sur une cage d'escalier tout aussi étroite. Cette dernière continuait à descendre mais une porte bloquait le passage. Le démon lut à nouveau le mail et monta jusqu'au premier étage pour trouver de deux appartements face à face. Un écriteau indiquait l'accueil sur la porte du deuxième et le démon s'avança avec elle sur ses talons. La décoration changea sensiblement et ils se retrouvèrent face à un carrelage marbré et à un papier peint kitsch et passé de mode.
« C'est d'un goût »
« C'est la Russie »
Un bureau se voulant moderne et ressemblant à ce que l'on pouvait trouver dans les téléréalités américaines les attendait, avec une barre de lumière intégrée. Une énorme télévision trônait au mur au-dessus, passant des clips musicaux russes. Le démon ne semblait pas plus inspiré qu'eux. Les femmes qu'ils voyaient dans le clip d'un mélange entre le rap et la techno semblaient encore plus friandes de chirurgie esthétique qu'aux États-Unis.
« Où est-ce que vous nous avez emmenés ? »
« … »
« Il est encore temps de partir, on n'a pas versé d'acompte »
Alors qu'elle parlait, une femme assez ronde d'une cinquantaine d'année vint à eux depuis le couloir de gauche, hurlant sur ce qui semblait être sa concierge. La première femme semblait être la gérante de la résidence et houspillait l'autre âme au dos courbé et aux vêtements plus modestes qui déplaçait un aspirateur. Elle ne semblait pas particulièrement vive malgré les remontrances de sa responsable.
La dame blonde charismatique se tourna vers eux, changeant son regard intransigeant en quelques secondes. Blonde, typé scandinave, prenant soin d'elle, le visage légèrement arrondi et des yeux bleus perçants qui n'étaient pas sans rappeler les siens, la femme les regarda avec une hypocrisie perceptible.
« li,znxdjerknfjr. Nxerkfcitngjctni ? »
La voix était grave et cinglante. Ciel s'avança pour expliquer la raison de leur venue et la femme lui répondit par des gestes imagés en parlant particulièrement fort. Elle se tourna vers Miles et Abby qui s'étaient réfugiés dans un coin, visiblement terrifiés par cette femme à l'aplomb déconcertant qu'il ne fallait visiblement pas contrarier.
Un homme fit irruption par le même endroit qu'eux et la femme recommença son numéro de patronne mécontente, lui indiquant le couloir qui disparaissait sur leur droite. L'homme prit à peine le temps de les saluer avant de s'exécuter sans moufter.
Géniale la proprio
Le ton de Ciel se fit plus tranchant à côté d'elle et elle devina qu'ils avaient un nouveau désaccord. Il sortit des billets de sa veste et les compta avant de les poser sur le comptoir. La femme lui lança un regard perçant avant de les compter minutieusement et de hocher la tête, lui tendant un document. Le démon jeta un coup d'œil, posa quelques questions auxquelles la femme répondit avec une véhémence inquiétante et signa finalement.
L'agitée le regarda faire en recomptant les billets, les couvant d'un regard doucereux. Elle la désigna en disant quelque chose d'incompréhensible en adressant un sourire taquin au démon.
Elle fait de l'humour pour détendre l'atmosphère maintenant ?
Le démon reposa le stylo et secoua la tête sans avoir lancé un regard dans sa direction. La femme fit un nouveau commentaire en acceptant le papier et elle se surprit à se demander ce qu'elle pouvait bien raconter.
Le démon la salua et ils quittèrent l'accueil de télé-réalité pour se retrouver dans les escaliers.
« C'est quoi le délire avec elle ? »
Ciel fronça les sourcils en soupirant.
« Elle essayait de m'entourlouper avec des clauses bizarres »
« Ça commence bien »
Abby et Miles n'avaient pas spécialement eut envie d'approcher du bureau.
« J'aime pas du tout cet endroit. On peut retourner à Londres ? »
« Je suis d'accord avec la blonde, on ne peut pas se trouver un QG moins miteux au moins ? »
L'escalier en bois dont ils avaient entamé l'escalade ne datait pas d'hier. Le papier peint des murs tombait en lambeaux à certains endroits, et le peu de voisins qu'ils croisèrent ne leur donnèrent pas spécialement envie d'organiser une crémaillère. Miles eut assez de mal à monter jusqu'au septième étage sans ascenseur avec sa valise. Son tour de galère à elle viendrait dans quelques jours, quand elle aurait récupéré sa valise. Ni elle ni Abby n'en avait, au final.
« Quel enfer »
« Ça fait trente fois que tu dis ça depuis qu'on a atterri, Abby »
« Ouais ben désolé, ce n'est pas comme ça que je voyais mes vacances ! C'est le goulag ici ! Et les gens sont tarés, j'ai cru qu'elle allait vous frapper »
Alors qu'ils arrivaient au troisième étage, ils entendirent la femme depuis le bas des escaliers ouvrir la porte de l'accueil et hurler à tue-tête à on ne savait trop qui.
« Elle dit quoi encore la folle ? »
« Elle dit qu'elle va nous accompagner »
« Hein ? »
« Génial »
Ils patientèrent jusqu'à ce qu'elle arrive et elle les fit emprunter un couloir, puis un deuxième, puis ils passèrent une autre porte et se perdirent dans le bâtiment labyrinthique.
« On est censés retrouver seuls le chemin vers la sortie ? »
« Elle veut nous séquestrer et que nos corps ne soient jamais retrouvés »
« Je me demande si elle n'est pas en train de nous allouer une autre chambre »
Comme pour confirmer les suppositions du démon, la femme lui prit des mains les clés de l'appartement qu'elle lui avait donné cinq minutes plus tôt et alla ouvrir une porte sur leur gauche.
Elle sembla satisfaite et parla encore cinq bonnes minutes avec le démon qui semblait d'humeur de plus en plus revêche.
« Qu'est-ce qu'on fout là, franchement je ne sais pas »
« Faux plan. C'est un traquenard, ce bled »
« Lily, t'as été nulle là »
« T'es marrante toi, un proprio qui accepte de nous héberger en toute illégalité sans nous connaître ça ne se trouve pas comme ça ! »
« D'ailleurs, allons voir ce qu'il en est, de cet appart. Je suis d'humeur magnanime, Fawkes, je te critiquerai après l'avoir vu »
« Tu ne prends pas trop de risque non plus à me critiquer dès maintenant »
Le démon ouvrit le battant et ils pénétrèrent sur un couloir étroit dans lequel un meuble servant à la fois de porte manteau et de porte-chaussure bancal avait été installé. Ils débouchèrent ensuite sur ce qui ressemblait à un salon, avec un canapé et deux fauteuils face à face. Une énorme télé était fixée au mur sur leur droite, la seule chose qui semblait récente et en bon état.
La pièce à vivre rectangulaire se poursuivait avec une table à manger pour six personnes et l'accès à l'escalier était visible dans le coin de la pièce. En s'avançant, ils tombèrent sur la cuisine sur leur droite et constatèrent qu'elle était particulièrement vétuste, à l'image du reste du logement.
« Grand luxe. J'achète »
« Je n'amènerais même pas une actrice porno tourner une sex-tape ici »
« Si même Miles n'en veut pas pour un tournage porno, c'est qu'on a touché le fond »
« On va choper le tétanos ici, moi je vous l'dis »
Le démon jusqu'alors silencieux sortit la tête du compteur électrique derrière la porte d'entrée.
« J'ai mis l'eau chaude en renforcé, nous ne devrions pas avoir de problèmes pour les douches »
« C'est au moins ça. Preums pour la douche ! »
Abby était déjà montée et ils entendirent sa voix de l'étage.
« Bordel de merde un des lits est un canapé et y'a un trou dans la porte de la salle de bain ! »
« Un trou, c'est-à-dire ? Genre gros ? »
« Nan mais venez voir, j'en peux plus là »
Ils montèrent à leur tour en laissant le démon en bas pour constater qu'un trou d'une vingtaine de centimètres de diamètres permettait de voir quiconque avait le malheur de prendre sa douche. L'une des trois chambres avait un canapé en plus du lit, qui était supposé être le quatrième lit.
Ils restèrent sans voix en entrant dans la salle de bain. La baignoire à vieilles tringles et aux rideaux décharnés avait les joints noirs de crasse et de moisissures. Fait perturbant, le robinet de l'évier semblait également être celui de la baignoire, le mécanisme était prévu pour pivoter entre les deux vasques.
« Ils n'ont pas des robinets normaux ici ? »
« Ça me dégoute »
La voix de Ciel se fit entendre depuis l'étage inférieur.
« Il va falloir s'y faire et accepter la situation. Ça ne servira à rien de se plaindre à longueur de journée »
« Mais on va au moins déménager non ?! »
« Pas tout de suite, le contrat prévoit qu'on reste 10 jours et je ne préfère pas trop contrarier la folle »
Même le noble avait perdu toute notion de respect envers la propriétaire
« Ciel, vous ne pouvez pas nous laisser subir ça »
« C'est précisément parce que vous vous plaigniez autant que je vais vous faire subir ça. Nous ne sommes pas ici pour des vacances »
« Vous êtes dur, là »
« Je vais faire les courses, restez ici et surtout ne vous faîtes pas trop remarquer. Ne parlez pas aux voisins et ne laissez personne entrer ici. Si quelqu'un frappe, répondez-lui à travers la porte »
Elle redescendit pour retrouver le démon qui semblait fouiller sa valise pour en sortir un bonnet et une écharpe.
« Vous ne voulez pas que quelqu'un vous accompagne ? »
« Je vais d'abord seul en reconnaissance »
« Quelle chambre vous voulez, Chef ? »
Il se tourna vers Miles, ou plutôt sa tête, qui émergeait du haut des escaliers.
« Qu'importe »
« Qui partage sa chambre avec qui ? »
Le démon avait replongé sa tête dans sa valise.
« Comme vous voulez »
« Lily ça te dit on va toutes les deux dans la grande avec le canapé ? »
« Ok »
Il se releva et poussa la valise hors du passage.
« Alors c'est réglé. Choisissez celle que vous préférez, Hender »
« Ça c'est cool. Vous êtes un supérieur au poil, y'a pas à dire »
Le démon ne s'émeut pas du compliment et se dirigea vers l'entrée la seconde suivante.
Elle observa les coulées de neige fondue que leurs chaussures répandaient déjà. Ils avaient réussi à rendre cet appartement encore plus sale qu'il ne l'était initialement.
« Elise »
Elle se tourna vers le démon qui la regardait sans ciller, ayant baissé le ton.
« Vous avez compris ? Faîtes attention. Je ne pense pas que notre position soit connue mais on ne sait jamais »
« Entendu »
« Il faudra peut-être les prévenir de la situation. Il faut qu'ils soient extrêmement vigilants pour ne pas vous faire repérer et s'ils ne comprennent pas la raison de ces efforts, ce sera difficile de leur faire respecter les procédures »
« Je comprends. On peut attendre encore un peu ? »
Il soupira.
« Oui »
Il lui lança un dernier regard de mise en garde avant de disparaître derrière la porte qu'il claqua, visiblement surpris par son poids léger.
C'est vrai que la porte est tellement fine et fragile que je pourrais l'enfoncer sans problème
Miles vint chercher sa valise et monta celle de Ciel, ce qui lui rappela qu'elle n'avait pas la sienne. Elle sentit la déprime commencer à l'assaillir et alla s'asseoir dans le canapé.
« OH. MON. DIEU. »
Elle haussa les sourcils en direction de l'étage où les deux autres s'étaient déjà confinés. Ce n'était étonnement pas Abby qui avait crié.
« Ça va, là-haut ? »
« Y'a des putains de blattes dans mon lit ! »
Elle laissa échapper un rire nerveux et observa la pièce une nouvelle fois, ne lui trouvant malheureusement pas plus de charme que la première. Elle trouva un balai dans un coin et entreprit de nettoyer ce qui pouvait l'être.
« SA MERE LA PUTE ! »
Elle s'arrêta à nouveau, s'appuyant lourdement sur le balai.
« Il y a un souci, Abby ? »
« Il y a une ENORME araignée dans le placard, je crois qu'elle a pondu et tout ! »
Elle sentit un frisson désagréable lui parcourir l'échine en songeant au fait qu'elle allait dormir dans la même pièce.
« Miles tu peux t'en occuper ? Je vous laisse gérer, je nettoie le bas »
« Rholala ces meufs. C'est pas la petite bête qui va manger la grosse. Bon, keskécé … ? PUTAIN ELLE EST ENORME ! »
Elle nota avec surprise la faculté du jeune homme à monter de plusieurs octaves en quelques secondes.
« Une belle preuve de ta virilité, Miles »
« Ta gueule Fawkes. T'as clairement pas compris l'ampleur de la crise »
« Il ne vaut mieux pas, vraiment. Sinon je ne dormirai pas »
« Ok, donc moi j'ai des blattes, et vous des araignées. A ce rythme-là, Ciel doit avoir un T-rex et trois scorpions planqués sous son lit »
« On ne va pas tarder à le savoir »
Elle entreprit de laver le plan de travail et les autres éléments de la cuisine, d'inspecter les couverts et le reste des ustensiles mis à disposition et constata que le frigidaire était encore plus petit que sa valide laissée à l'aéroport.
Heureusement qu'il n'y a qu'à ouvrir la fenêtre pour accéder à un congélateur
Elle entreprit de finir le nettoyage autant que faire se pouvait et établit une liste du matériel dont ils auraient besoin. Il faudrait également qu'elle aille faire des courses de première nécessité. Elle n'avait même pas de brosse à dent. Elle retourna dans le salon et fronça le nez de dégouts en apercevant les tapis délavé, maculés de miettes et saletés en tout genre qui étaient censés donner un côté cosy au coin salon. Elle les plia sans trop les toucher et entreprit de les fourrer dans un coin de la pièce où ils ne gêneraient personne. Il fallait qu'elle lave le sol, elle en avait besoin pour son équilibre psychologique. Elle trouva une serpillère et les produits ménagers et entreprit d'assainir la pièce, espérant ne pas avoir confondu le nettoyant tout surface et le cirage. Profitant que les deux autres soient toujours en haut et ne risquent pas venir ruiner son nettoyage, elle poussa la température du chauffage et récupéra son sac pour aller s'installer sur le canapé et lire. Elle regretta de ne pas avoir pris le nouveau numéro de téléphone du démon. Elle aurait pu lui envoyer sa liste de course pour gagner du temps.
Alors qu'elle se demandait si le démon s'en sortait dehors, elle entendit les escaliers grincer et supposa que seul le poids de Miles pouvait les faire gémir de la sorte.
« Attention, le sol est mouillé »
Il s'arrêta sur la dernière marche.
« Bah pourquoi ? »
« Parce que je l'ai lavé »
« Oh. Au taquet toi, une vraie petite fée du logis »
« J'ai que ça à foutre surtout »
Miles vint s'échouer sur le canapé à côté d'elle et elle constata qu'il n'était clairement pas fait pour deux personnes.
« Elle fait quoi Abby ? »
« Elle dort je crois, la porte est fermée. Bon y'a quoi à la télé ? Elle est où la télécommande ? »
« Là »
Il alluma l'écran qui grésillait sous une neige opaque.
« On ne capte pas ? »
« On dirait bien »
Il soupira lourdement.
« Ça promet. Ça sert à quoi d'avoir une grande télé si elle ne marche pas. Tu lis quoi ? »
« De la vulgarisation scientifique »
« Sur quoi ? »
« Physique quantique »
« Oulah, je suis pas prêt pour ces conneries. Tu t'intéresses à ça, toi ? »
« J'essayais, jusqu'à ce que tu arrives »
« Mais tu y comprends quelque chose ? »
« Oui, puisque c'est de la vulgarisation »
« Mais on s'en branle de la physique quantique, non ? Faut laisser ça aux scientifiques »
« Autant essayer de comprendre comment notre univers fonctionne, et comment nous fonctionnons aussi »
« Tu te donnes des migraines pour rien. T'es vraiment le genre de meuf à se prendre la tête, c'est fou »
« On ne se refait pas »
OoOoO
Elle émergea de sa sieste en entendant le bruit de la serrure de la porte d'entrée et essuya le filet de bave sur sa joue. Le démon referma derrière lui avant de marquer une pause.
« Le sol est mouillé, non ? »
Miles avait encore réussi à s'endormir sur l'épaule de quelqu'un et elle se dégagea comme elle put.
« Ça va fait une bonne demi-heure que j'ai passé la serpillère pourtant »
Elle se leva pour aider le démon qui avait les bras surchargés de sacs de course. Essoufflé par sa montée des marches, il posa le tout dans la cuisine avant de retirer ses gants et son bonnet, les joues et le nez rougis par le froid.
« Je dois redescendre, la propriétaire a dit qu'elle avait des draps à me donner ou quelque chose comme ça »
« Tant mieux, apparemment les lits ne sont pas faits. Est-ce que vous pourriez aussi lui demander une pelle, une bouilloire et des cintres ? »
Il lui lança un regard qui lui fit bien comprendre qu'il considérait avoir autre chose à faire que ses commissions. Elle haussa les sourcils, déstabilisée. Il semblait plus irritable que d'habitude. Les courses n'avaient pas dû être une partie de plaisir.
« Je viens avec vous si vous voulez »
« Non, restez ici »
Il referma la porte et elle entreprit de déballer les sacs dans la cuisine. La porte d'entrée s'ouvrit à nouveau sur le noble qui déposa les draps sur le canapé à côté de Miles toujours endormi. Il s'avança jusqu'à la cuisine pour poser une bouilloire à l'ancienne sur les plaques de cuisson.
« Elle va voir pour l'aspirateur et les cintre »
« Impecc. Vous avez pris combien de boite de cookies, exactement ? »
« Autant que nécessaire »
Il se redressa, jusqu'alors penché sur un sac pour en sortir le contenu.
« J'ai aussi pris des pâtes »
« Quoi d'autre ? »
« Du riz, des pommes de terre »
« C'est équilibré tout ça … »
Il haussa un sourcil agacé.
« J'ai raté l'épisode dans lequel vous étiez devenue diététicienne ? »
Il lui fourra les denrées sorties du sac dans les mains, ne souhaitant pas la voir ajouter quoi que ce soit.
« Il y a de la sauce tomate, du pesto, des œufs et du fromage. C'est ce qu'aiment le plus les humains, non ? »
Elle se détourna, irritée. Elle était incapable de dire si les bocaux recouverts de charabia qu'elle avait entre les mains étaient ou non de la mort aux rats. Décidant de ne pas poursuivre leur échange, elle finit de ranger les sacs avant de quitter la cuisine.
Il était irascible et il ne valait mieux pas qu'elle dise ce qu'elle pensait. Si ses remarques l'agaçaient tant que ça, elle ne comprenait pas pourquoi il lui avait imposé de rester ici malgré sa demande. Elle n'avait pas de valise, c'était pourtant loin d'être surprenant qu'elle veuille être sur place pour s'acheter des affaires de première nécessité. Une brosse à dent, un démaquillant, une crème de jour, des tampons …
Elle détestait ce côté autoritaire et injustifié chez lui. Elle l'entendit soupirer avant de quitter la cuisine.
« Nous retournerons faire des courses demain, tout cela est provisoire. Cela vous va ? »
Elle se retourna, le visage neutre.
« Ça me va. Vous avez vu un magasin de vêtements près d'ici ? »
« Il y en a, mais je préfère qu'on attende demain pour y retourner. Il faut réduire les sorties au maximum »
« Et que sommes-nous censés faire, confinés dans ce trou ? »
« Réfléchir à notre prochain mouvement »
Elle acquiesça avant de retourner sur le canapé et reprit sa lecture après avoir poussé le bras de Miles. Ce dernier refit surface sans crier gare.
« La bouffe est arrivée ? Sensas ! »
Il se dirigea vers la cuisine au pas de course et sembla surpris face aux multiples paquets de cookies et de glace.
« On a de quoi tenir trois ruptures et quatre enterrements devant des films de meuf avec ça, mais la vraie bouffe, la protéine, c'est par où ? »
Le démon ne prit pas la peine de lui répondre et son collègue lui lança un regard incertain.
« Tu nous l'as énervé là, non ? »
« Il était déjà bien démarré par ses courses et la proprio »
« Bon, je vais me commander une pizza pour noyer le chagrin d'être dans ce trou paumé »
« Commande-en une pour moi aussi »
« Ça part. Ils doivent avoir des Dominos ici, ça part en Cannibale. Chef, ça sera quoi pour vous ? »
« Rien »
« C'est vous qui voyez. Au fait, c'est quoi notre adresse ? »
Elle lui tendit son téléphone ouvert sur l'application d'hébergement.
« Ok, cool. Et est-ce que la proprio pourrait nous refiler un sèche-cheveux ? »
« Il n'y en a pas un sous l'évier dans la salle de bain ? Mais tu te sèches les cheveux, toi ? »
« Ben oui, si je ne le fais pas vite, ils prennent un mauvais pli »
« Oh mon biquet, la vie ne t'as pas épargné »
« Ta gueule en fait »
« Yaalllla yallaaaaaaaaaaaaa ! »
Une Abby en furie débarqua des escaliers, manquant de peu de renverser Miles au passage.
« C'est ici la bouffe ? Je meurs de faim ! »
Elle découvrit à son tour les multiples paquets de gâteaux.
« Trop bien, des Princes de Lu ! »
« Quoi, tu es contente avec ça ? »
« C'est toute ma vie, ces trucs »
Ciel appuya ses dires.
« Vous ne semblez pas entièrement dépourvue de goût Adams, voilà qui est appréciable »
Elle roula les yeux et décida d'aller se doucher.
« Qui a du savon ou du shampoing ? »
« Regarde dans ma valise, y'a ça quelque part »
« Merci Miles, je peux aussi t'emprunter des fringues ? »
« Ah ouais, moi aussi je vais en avoir besoin ! »
« Oulah je vais finir à poil avec vous. Chef, vous pouvez leur en prêter aussi ? J'ai pas 46 pantalons »
Le démon s'était installé dans un fauteuil et pianotait sur son téléphone. Il leur répondit d'un air absent.
« Servez-vous »
Elle entra dans la salle de bain et tâcha de se détendre sous l'eau chaude. Dieu que cette journée avait été éprouvante. Après plusieurs dizaines de minutes, elle alla se réfugier dans leur chambre en jetant un regard inquiet à l'armoire. Abby était passée déposer les habits qu'elle avait emprunté aux garçons et elle choisit un caleçon, un jogging et un pull chaud dans la pile. Entendant la sonnette de la porte d'entrée, elle fit quelques pas dans l'escalier, les cheveux encore mouillés. Miles revenait du couloir avec trois pizzas fumantes qui emplissaient l'air de la seule odeur agréable qu'elle avait senti depuis son arrivée dans ce pays.
« Je t'ai pris une Margarita, Fawkes »
« Coolos, enfin une bonne nouvelle »
« On n'a rien à regarder à la télé du coup. Chef, vous voulez pas jeter un coup d'œil ? »
Le démon ne semblait pas avoir détaché son regard du téléphone depuis son départ.
« Je verrai ça tout à l'heure »
Elle sentit la frustration de Miles d'où elle était.
« Au fait, quelqu'un n'aurait pas une brosse à dent en plus ? »
« T'as cru que j'allais te prêter ma brosse à dent de rechange, toi ? »
« Bah c'est ce que tu ferais si t'étais pas un connard ? »
« Eh détends-toi, vade retro. Prends-là »
Elle alla s'installa sur le canapé avec sa pizza qu'elle engloutit en dix minutes. Se frictionnant les mains pour enlever la farine, elle entreprit de démêler ses cheveux avec ses doigts.
Miles vint s'échouer dans le dernier fauteuil libre tandis qu'Abby la rejoignait dans le canapé. Ses cheveux plus ou moins présentables, elle se releva pour aller préparer du thé.
« Fawkes, c'est toi qui perds tes cheveux comme ça ? »
« Montre »
Miles lui montra les filaments qu'il venait de récupérer de sa propre veste.
« Ah oui, ça c'est à moi »
« La question c'est : qu'est-ce qu'ils foutent sur moi ? »
Ils passèrent la soirée à faire le compte-rendu de cette journée éprouvante et à établir la liste des problèmes de l'appartement. Ils finirent complètement hilares de fatigue face au côté rocambolesque de leur situation et baptisèrent la propriétaire « Cruella ». Même le démon se joignit à eux dans leurs médisances tant elle semblait prête à les arnaquer à chaque instant.
« Apparemment, elle s'est faîte frapper par un de ses locataires tout à l'heure. Elle avait un cocard quand je suis repassé »
Ils lancèrent un regard effaré au démon.
« Frappée ?! A quel point elle est insupportable cette vieille bique pour que les gens en arrivent là ? »
« A mon avis, elle est ingérable et tout le monde en a marre »
« Elle s'est fait manquer de respect »
« Avec son papier peint moche là »
« Elle croit trop qu'elle vit sa meilleure vie avec son bureau en toc et sa grande télé »
« Sans parler du faux marbre par terre »
« On en parle des petits diamants en plastique incrustés dans nos têtes de lit ? »
« Entre ça et les blattes, on a tiré le gros lot »
« D'ailleurs Chef, méfiez-vous : on a fait des pronostics sur ce que vous risquez de trouver sous votre lit et ils sont pas en votre faveur »
« Ah bon ? »
« C'est tout un écosystème, ces chambres »
« C'est Jurassic Park »
« De quoi se lancer dans la culture de cancrelats »
« On pourrait faire des expériences sur eux ? »
Le démon leur lança un regard incertain.
« Ça donne envie d'aller se coucher … »
« Je crois qu'on est à bout »
« En même temps, il n'y a rien qui va : tout à l'heure quand j'ai pris ma douche, j'ai dû attendre cinq minutes que l'eau chauffe. Et bon courage pour te rincer les cheveux avec ce débit de merde »
« Elle a l'air éclatée au sol cette plomberie. En plus on entend des gouttes qui tombent, je sens que je ne vais pas réussir à dormir »
« Je crois que j'ai vu du vomi ou quelque chose comme ça dans un des tiroirs de la salle de bain »
« Je me disais bien qu'il y avait une odeur vraiment horrible »
« C'est pas vrai … »
« Si, et la chaîne de la valve de la baignoire est trop courte, donc on ne peut pas prendre de bain. Ça m'a achevé »
« Et on en parle de l'eau d'ici ? Tu sens que tu vas passer ta nuit sur les chiottes si tu la fais pas bouillir quatre fois avant de la boire »
Abby et elle éclatèrent de rire face à un Miles révolté.
« Elle a vraiment un goût ignoble en plus »
« Quand j'ai ouvert le robinet de la cuisine tout à l'heure, l'eau était noire pendant au moins trente secondes »
Miles et Abby émirent des exclamations écœurées tandis que le démon se contentait de les observer d'un air amusé.
« C'est vrai que la cuisine n'a pas l'air mieux non plus »
« On a un frigo c'est une boite à chaussures »
« Il n'y a pas de verres d'ailleurs, on va devoir boire dans des tasses »
« Niveau couverts, j'ai compté trois fourchettes et un couteau. On va redevenir des chasseurs-cueilleurs »
« Ah c'est ça le couteau ?! C'est plutôt une pelle à tarte, ça coupe que dalle »
« Et j'ai pas encore parlé des plaques chauffantes portatives qui ont l'air bien éclatées elles aussi »
« C'est vrai c'est dangereux, y'a même pas de voyants lumineux : impossible de savoir si elles sont allumées ou pas »
« Super … »
« Le robinet de la cuisine qui se décolle, c'est pas mal aussi »
« Ah oui ! Du coup, tu galère pour l'ouvrir parce qu'il faut tirer vers le haut »
« Et le congélateur ne marche pas. Ça nous fait un placard en plus, remarquez »
« En parlant de placard, la porte de mon armoire m'est restée dans les mains tout à l'heure. J'ai failli me la prendre sur le coin de la gueule »
« Putain … »
« On va tous mourir ici. Notre lit est prêt à céder, il y a une vis qui se barre et le bois est fissuré sur toute la longueur »
« Cruella sous-traite le montage des meubles et elle rajoute des diams pour brouiller les pistes »
« Ahaha elle aura notre peau celle-là »
« D'ailleurs, il y a des tâches bizarres sur les coussins du canapé de notre chambre »
« Bizarre genre quoi ? »
« Genre on dirait des vieilles tâches de sperme »
« On va peut-être dormir à deux dans le lit alors, dans le doute »
« Vous voulez que je vienne authentifier la tâche ? »
« On a un expert, dieu merci »
« En vrai y'a peut-être bien eu des sex-tape ou des tournages de film ici, finalement »
« Arrête, parle pas de malheur »
« Un trou paumé comme ça … »
« Ça me dégoûte … »
« Immonde … et on peut en parler du placement des interrupteurs ? Genre pour allumer le salon si tu arrives de l'étage, tu dois aller jusqu'à la cuisine. T'as le temps de te casser cinq fois la jambe »
« De ouf, et l'ampoule des toilettes clignote à moitié, elle va nous lâcher en court de route »
« D'ailleurs : gros réseau électrique cette maison, la prise derrière le canapé ne marche pas, je n'ai pas réussi à brancher mon portable »
« Ah bah bien. Celle dans la salle de bain est à l'envers. En plus on n'a pas acheté d'adaptateurs, donc on ne peut rien brancher »
« Et on en parle du bois qui grince comme un chat crevé quand on monte les escaliers ? »
« Au fait, l'interphone est pété. Donc si tu te fais livrer, bah t'as intérêt à courir vite »
« C'est vraiment une ruine cet appart »
« J'en peux plus »
Elle éclata de rire malgré elle en entendant les voix dépitées de Miles et Abby et ils ne tardèrent pas à l'imiter. La fatigue les rattrapait. Il valait mieux en rire qu'en pleurer, de toute façon. Le démon se leva.
« Je prends congé. Vous saurez demain ce que j'ai trouvé sous mon lit »
« Vous êtes brave, Chef »
« Si jeune et déjà condamné … »
« On viendra vous aider si on entend crier »
Abby sembla tilter à ses propos.
« D'ailleurs, on devrait mettre en place une assistance Croix-Rouge h24 entre collocs ? Genre si on entend quelqu'un crier, on vient voir s'il est encore en vie »
« On ne peut pas mettre en place des permanences tournantes plutôt ? Je veux dormir la nuit moi »
« Si c'est toi qui te fais bouffer le cul par un T-rex, tu seras content qu'on vienne à trois te tirer de là, Miles »
« Je préfère encore me faire bouffer le cul par un T-rex que par Cruella »
« Hahaha »
« Allez : proposition adoptée »
« Bon je vais me pieuter moi aussi, je suis crevé »
Abby et elle laissèrent les deux hommes monter se coucher et terminèrent leurs thés. Elle appréhendait la première nuit après avoir vécu une journée pareille. Finalement, c'était une bonne chose pour elle que le reste des péripéties aient été aussi marquantes. Cela lui donnait l'impression que sa visite à l'hôpital datait de plusieurs jours. D'autant qu'elle avait maintenant une bonne excuse de ne pas avoir le moral dans un endroit pareil.
Elles montèrent à leur tour et s'installèrent dans le lit sans prendre la peine de se laver les dents ni d'inspecter le canapé plus en détails.
Et voilà ! Big up à tous ceux qui ont (ou ont eu) des collocs difficiles ;)
PS : non, je n'exagère même pas dans mes descriptions sur la dernière partie aha
Des bisous, prenez soin de vous !
