Yo !

Cet OS est écrit en vingt-cinq minutes pour les 24h du FoF, sur le thème « Tu n'es plus seul.e ». Bonne lecture !

3 : le goût

Samovar

Je n'ai jamais été proche de ma fille. Pas plus que de mon beau-fils. J'ai des manières rustres, et c'étaient des gens de la ville. Ils aimaient les soirées mondaines, la vodka aromatisée et les blini au tarama sur de grands plateaux d'argent. Moi, j'aimais les choses simples.

Les malossoli, les pirojki et puis le thé, un bon thé fort, avec juste ce qu'il faut de confiture de citron. Quand mon beau-fils a perdu son travail, ils sont venus vivre chez moi, un temps. Je m'en souviens très bien. Ma fille voulait tout le temps manger au restaurant. Elle se disputait avec son mari, alors lui, il sortait boire avec ses amis, et on n'était plus que deux dans la maison, Iourotchka et moi.

Je ne savais pas ce qu'il aimait. Vous savez, c'est drôle ce que ça mange, les gens de la ville, j'ai essayé des tartes aux fruits, apparemment les enfants aiment bien ça, mais le sucré ? Non, ce n'est pas ce qu'il aimait le plus, mon petit-fils. Il ne parlait pas beaucoup. Il regardait la part de tarte et puis il me regardait avec de grands yeux et il demandait où était sa mère. C'était difficile. Je mettais de la vodka dans mon thé, juste un peu, et il a été la première personne à me voir pleurer depuis la mort de ma femme. Il m'a tendu la part de tarte et il m'a dit « pour se réconforter », et j'ai pris une bouchée et j'ai continué à pleurer. C'était trop sucré, affreusement trop sucré, définitivement pas mon point fort.

J'ai essuyé mes yeux et il s'est léché les babines. Il a fait couler le robinet du samovar, d'abord dans le vide et puis j'ai mis une tasse en-dessous. J'ai refermé le robinet à eau chaude et il m'a regardé avec de grands yeux. J'ai cru qu'il allait pleurer. Je savais pas quoi faire, moi, avec les gosses. Je me demandais si j'avais fait une bêtise, et lui aussi, on se regardait comme deux bêtes, à attendre les cris, à attendre d'être grondés. Il a froncé les sourcils très fort pour ne pas pleurer, et j'ai éclaté de rire et c'est lui qui s'est mis à pleurer d'un coup, avec d'énormes sanglots et je n'ai pas réfléchi. Je l'ai pris sur mes genoux et je me suis assis sur mon fauteuil. Il a enfoncé le visage dans mon pull il a dit « le thé à Diédouchka il est tout seul », et j'ai dit « qu'est-ce que tu veux dire ? » et il a dit « dans les films tout le monde boit du thé, ici y a que Diédouchka pourquoi ? » et j'ai dit que personne n'en voulait, de mon thé, parce qu'il était trop fort et que sa mère n'aimait pas ça, et il n'a pas eu l'air de comprendre et je lui ai dit que je buvais toujours mon thé tout seul, depuis que Babouchka était morte, et il a été vider la tasse d'eau chaude, et il s'est servi du thé très fort, il a mis un peau d'eau du samovar et une cuillère de confiture de citron, et il a pris une gorgée. Il a grimacé, et il a pris une autre gorgée. Il est venu s'asseoir sur mes genoux. Il a posé la tête sur mon épaule et il a pris une autre gorgée, son visage toujours froncé, du menton jusqu'au haut du front. Je crois qu'il n'aimait pas ça.

Et il m'a dit « Diédouchka est plus tout seul. »

Et cette fois je n'ai pas pleuré mais je l'ai serré contre moi. J'ai embrassé son front, et je lui ai dit « Merci, Iourotchka. Ça me fait plaisir. Tu es un brave garçon. », et j'ai hésité avant de demander : « Et toi, est-ce que tu te sens tout seul ? » et il a regardé la porte sans répondre, alors j'ai passé les mains sur ses épaules et j'ai dit « Toi non plus, tu n'es plus seul. On est ensemble, tous les trois.

— Tous les trois ?

— Toi, moi, et le samovar. »

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Voilà ?