Yo !

Cet OS est écrit en une heure, en retard, pour la Nuit du FoF sur le thème Armoire. Si vous avez des questions sur les Nuits ou le FoF de manière générale, n'hésitez pas à m'envoyer un MP.

Bonne lecture !

5 sens : l'odorat

Parfum pour femme

Otabek a dit que c'était OK. Que c'était pas mal. Il a même dit c'est normal. Il a beaucoup parlé alors qu'il parle pas beaucoup d'habitude, ça veut peut-être dire que c'est pas si normal que ça.

Il a dit que si Iouri trouvait que ça lui allait, ça lui allait. Que c'était là pour ça : pour qu'il se sente bien avec.

Et Iouri se sent bien avec. C'est une sensation étrange, quelque chose qui le suit en permanence, qui épouse son corps, qui, il trouve, sublime ses mouvements. Il était tombé dessus par hasard, parce que Mila avait squatté les vestiaires pour hommes pour l'embêter et discuter avec Georgi. Les vestiaires étaient vides quand il l'avait trouvé. Il ne savait pas pourquoi. D'un coup, ça l'avait attiré. Il n'avait pas réfléchi. C'était la première fois qu'il volait quelque chose.

La saison s'est terminée en avance, avec l'annulation des championnats du monde et le corona virus. Iouri a eu le droit de rentrer chez lui pour le confinement. C'est drôle, la gare est vide de chez vide. Il ne l'avait jamais vue comme ça.

Sa valise roule en perçant le silence, et bientôt, le soleil de mars l'éblouit et il enfile rapidement ses lunettes de soleil. Là, il y a son grand-père. Il a envie de lui sauter dans les bras. Mais il se retient. Il se retient du plus fort qu'il peut, il avance au pas vers la voiture. Il ne retire pas son masque chirurgical. C'est Nikolaï qui d'on coup, l'attrape et le prend dans ses bras.

« Diédouchka ! T'es fou ou quoi ? On fait pas plus à risque que toi, lâche-moi !

— Ha, ha, ha ! Tout va bien mon petit. T'inquiète donc pas pour moi, va !

— Bien sûr que je m'inquiète si tu prends des risques sans raison !

— Dis-moi plutôt, qu'est-ce que tu portes ? »

Iouri se recule. Il n'arrive pas à déchiffrer le ton de son grand-père, ni son visage. D'un coup, c'est comme si Nikolaï s'était fermé. Il semble presque en colère alors que Iouri regarde ses pieds.

« C'est … »

Il ne sait pas comment le dire, pour que ça n'ait pas l'air trop grave. Otabek lui a dit que ce n'était pas grave. Mais Iouri n'y croit pas. Il se dit que face à son grand-père, il aurait dû renoncer. Cacher.

« C'est du parfum pour femme ? »

Iouri déglutit. Il a l'impression qu'il va se faire gronder. Il n'ose pas croiser le regard de Nikolaï. Et s'il trouvait ça répugnant ? S'il trouvait Iouri répugnant, s'il ne voulait d'un coup plus être enfermé avec lui pendant un temps indéterminé ?

« Ouais.

— J'ai pas entendu.

— Oui ! Et alors ? C'est mon parfum. »

Il lève enfin les yeux. Nikolaï a des larmes dans les yeux. Iouri a peur que ce soit de la déception. Bientôt, l'étreinte revient. Il se sent protégé par le parfum de feu de bois et de vieux savon.

« Pardonne-moi, Iourotchka. C'est le parfum que portait ta grand-mère, tu sais ? »

Non, Iouri ne sait pas, ni savait pas. Il écarquille les yeux.

« Alors … t'es pas fâché ?

— Fâché ? Ha, ha ! Tu es fou, mon petit. J'ai été surpris, c'est tout. C'est fou comme tu lui ressembles. »

Iouri ferme les yeux. Il se sent serré plus fort, et les larmes de Nikolaï dans son cou. Il veut lui dire qu'il est désolé. Il veut lui dire de ne pas pleurer. Mais il n'y arrive pas. Nikolaï le tient contre lui un bon moment, avant de retourner à la voiture, son petit-enfant sur les talons.

Iouri pose sa valise dans sa chambre, prend le temps d'ouvrir la fenêtre pour aérer. Ça faisait longtemps, qu'il n'était pas vraiment resté ici. Pas de patin, ça va être bizarre, il pense, et bientôt Nikolaï l'appelle. Quand Iouri descend, le vieil homme a un vieux trousseau de clés dans les mains, que Iouri n'a jamais vu. Nikolaï lui fait signe de le suivre, et bientôt, il est dans la chambre de son grand-père. Au fond, derrière une tenture aux airs vieillots, une porte de bois plein.

« Viens, viens là mon petit. »

Iouri suit et la porte grince quand elle s'ouvre. Dans la pièce qu'il découvre, il y a deux grandes fenêtres, une porte qui donne sur l'extérieur et de la poussière. Des tissus à n'en plus finir. C'est petit, et un peu étriqué. Ça sent le parfum, et la poudre de maquillage. Iouri sent ses yeux qui s'allument. Là, des bottines patineuses imprimées à léopard, et ici, un long kimono de soie peinte où on trouve un tigre des neiges, à côté de lui une palette de poudres colorées extravagantes : du rose, du bleu, du violet, du vert …

« C'est …

— Dis-moi, mon petit Iouri … »

Assis sur un des deux fauteuils de la pièce, Nikolaï le scrute de deux yeux perçants. Il allume une cigarette, sort un cendrier d'un tiroir. Il trouve que ça manque à l'odeur de cette pièce. D'être là, c'est si étrange. Il se revoit cinquante ans plus tôt, quand Lioubov venait de finir d'installer cette pièce. Sa pièce à elle. Elle l'avait fait s'asseoir là et elle avait dit : Qu'est-ce que j'aimerais avoir une fille ! Je lui montrerais tout ça, ce serait merveilleux tu ne crois pas ? Et elle avait sorti un cendrier en cristal, son fume-cigarettes et ses paquet de blondes.

Elle avait consigné ici tous les trésors de sa propre mère, qui n'avait pas eu d'autres enfants. Voilà, Lioubov avait toujours eu cette aisance mondaine et ce sourire fiévreux des aristocrates pauvres. De la fortune de sa famille il ne restait rien, rien que ces quelques objets.

Iouri s'assied sur le second fauteuil, en face de son grand-père qui poursuit :

« Est-ce que tu veux être une fille ? »

Et Iouri éclate de rire, comme il a rarement éclaté de rire, et son grand-père grommelle. Il se dit qu'il s'est trompé, que c'est la faute de la vieille pie de son club d'échecs qui a tenu à lui prêter le DVD de Lawrence Anyways. Ce n'est pas sa faute à lui. Et puis, Iouri portait ce parfum, voilà … Il envoie des signaux, comme ça, Nikolaï voulait juste bien faire, et maintenant il se sent ridicule. Il croise les bras, et le sourire de son petit-fils se penche vers lui.

« Boude pas, Diédouchka. Je me moque pas, je te promets.

— Hmpf. Ça m'apprendra, à essayer de te comprendre !

— Je te dis que je me moque pas. Tu m'as surpris, toi aussi. Je pensais pas que … que tu comprendrais ?

— Quoi, parce que je suis un vieux schnock de la campagne ? Merci bien !

— Ah ça, c'est toi qui le dis !

— Et tu ne me contredis pas ? Petit mal-élevé !

— Diédouchka … Je peux pas te répondre maintenant. Mais je kiffe l'odeur du maquillage. Et les robes. Fille ? Je sais pas. Et le parfum, et les crèmes, c'est fou comme ça sent bon ! T'as vu ?

— Tant mieux, alors. »

Iouri fronce les sourcils, et comme ça se voit qu'il ne comprend pas, Nikolaï tapote sur le bout de sa cigarette. Il regarde la cendre tomber.

« Tu sais, Iourka, ta mère détestait cette pièce. Elle disait que ta grand-mère était trop excentrique, trop accrochée au passé, qu'elle ne comprenait rien à l'élégance. Si tu savais comme ta grand-mère était déçue ! Ah … Moi, je ne comprends rien à tout ça. Les robes, je les aime quand quelqu'un les porte, et le parfum quand il se mélange à l'odeur de la peau de quelqu'un qui m'est cher. Iouri … tu m'as rappelé ça. Alors cette pièce, si tu la veux, et toute l'armoire de ta grand-mère … Elle serait heureuse que tu les aies, et que tu les portes. Tiens. »

Il pose le trousseau sur la table de beauté entre eux, les fait glisser vers Iouri, qui les attrape prudemment.

« … Merci.

— Ha, ha ! C'est normal, Iourka, c'est normal. La grosse clé, c'est celle qui ouvre la porte de l'extérieur, si tu veux venir ici quand je dors. C'est à toi. »

Iouri opine du chef. Il ferme les yeux. Il ne l'a jamais connue. Sa mère ne parlait jamais d'elle, et Nikolaï non plus. Il a l'impression, pour la première fois de sa vie, que sa grand-mère vient le prendre dans ses bras.

.

.

.

.

Voilà ?

Bref.

Du coup, bon, ici, je parle de Iouri au masculin puisque Iouri même n'est pas bien sûr.e d'où iel en est niveau identification de genre ? Y a des gens qui changent de pronoms dès le début, mais ça a pas été mon cas donc c'était plus facile pour moi de présenter d'abord un Iouri qui prend ça comme ça vient, qui va se laisser découvrir petit à petit la non-binarité et tout ça. Je suis sûr qu'iel se prend la tête en secret parfois though. La nuit, quand iel ressasse toutes les conversations de la journée.

Et si ça se trouve, finalement, iel se dira qu'iel est plus confortable en gardant le masculin et en envoyant seulement chier les codes de genre ? Qui sait ? Pas moi.

Des bisous !