Chapitre 1
Les Prédateurs
"Je ne peux pas vraiment te dire quand tout cela a commencé... Ni combien de temps tu es resté dans le coma, d'ailleurs... Je peux juste te dire que tout vient de la Guerre Sainte. On t'a amené ici de justesse, l'ai vraiment cru que t'allais y passer, cette fois. Saori est restée à ton chevet chaque jour. Je me souviens qu'on la relayait de temps en temps, avec les autres... Enfin, bref." soupira Shun en se rendant compte qu'il s'attardait un peu trop sur les détails inutiles. "Tout s'est bien passé pendant quelques temps... puis les gens ont cessé de mourir. Leur cœur s'arrêtait, mais l'activité cérébrale, pour une raison mystérieuse, restait inchangée... Mh, un truc comme ça. Pourtant, ils refroidissaient, leur respiration s'arrêtait... ils se décomposaient, même, mais ils s'animaient. Leur âme semblaient toujours dans leur corps. La raison nous a vite paru évidente: la mort d'Hades a provoqué l'effondrement des Enfers. Tu vois où je veux en venir, pas vrai?
- Les âmes n'avaient d'autre endroit où aller que leur corps...
- Exact. Pendant un temps, les Morts ne se sont pas montré plus gênant que cela... ils faisaient leur vie... enfin, si on veut. Mais ça a dégénéré quand leur cerveau a commencé à se décomposer à leur tour. Je sais plus trop pourquoi... ils pétaient un câble et se mettaient à attaquer les Vivants. Et ils les... euh..."
Shun s'interrompit un instant et regarda ailleurs, une moue dégoûtée déformant ses traits, grattant sa nuque d'un air gêné. Seiya fronça les sourcils, attendant la suite, essayant de digérer les informations déjà reçues... C'était quand même énorme, ce que Shun lui racontait là...
"Les Morts vont jusqu'à... dévorer... certains Vivants. Ceux-ci meurent de leurs blessures et tu imagines la suite... C'est un cercle sans fin. Ils se multiplient à une vitesse folle, et passent leur temps à la recherche de Vivants à grailler. Ils sont forts, agiles, et, disons-le, plutôt rapides pour des macchabées: de vrais prédateurs.
- Et... on peut se défendre contre eux, demanda Seiya, que la description de Shun commençait à effrayer ?
- En frappant dans la tête, on peut les arrêter. Sans leur cerveau, ils sont rien. En revanche... Face à la masse, il vaut mieux s'abstenir et choisir la fuite silencieuse. Ils ont mauvaise vue, mais leur ouïe et leur odorat sont développés."
Seiya l'écoutait religieusement. Shun n'avait jamais paru aussi sérieux, aussi grave, aussi... mûr... Il avait tant changé. Où étaient passé ses sourires, ses grands yeux innocents qu'il lui connaissait tant, les mimiques attachantes ? Devant Seiya se tenait davantage Ikki sous les traits de son jeune frère, que le véritable Andromède. Combien de temps s'était écoulé ? Impossible à dire.
"Shun, quel âge as-tu?
- Je fête plus mon anniversaire depuis des années... On a d'autres... préoccupations...
- T'as pas une idée ?
- ... Seize... Dix-sept, peut-être... il haussa les épaules. Je sais plus trop."
Aux autres questions que Seiya posa, Shun restait évasif, ou répondait par haussements d'épaules et silences gênés. Il semblait un peu perdu, comme un étranger lâché dans ce monde par erreur. Quand le brun évoquait une connaissance commune, il semblait falloir un temps au plus jeune avant qu'il ne comprenne... À moins qu'il ne feignait rien comprendre... ? En tout cas, c'était très étrange. Il embraya sur un autre sujet.
"Qu'est-ce que tu as au bras?
- Une morsure de Mort.
- Il a pas l'air de t'avoir raté... Comment t'as fait pour t'en tirer ?"
Shun le regarda. Ses yeux étaient glaçants, son visage impénétrable, comme s'il le défendait d'en dire plus. C'en était effrayant. Seiya en vint à avoir peur de lui. Depuis quand pouvait-il avoir un visage pareil ? Peut-être depuis toujours, mais il ne l'avait simplement jamais montré. Il s'excusa pour sa maladresse - puisqu'à première vue, il l'avait vexé - et changea encore de sujet. Il remarqua alors, quand il se leva pour aller regarder par la fenêtre, qu'un fin câble noir sortait de sa poche, jusqu'à se diviser en deux avant de s'égarer dans ses cheveux verts, pour rejoindre ses oreilles.
"Tu écoutes quoi ?
- De la musique.
- Je peux écouter ? Il fait mort, ici.
- ... T'aimerais pas. fit Shun après s'être demandé un instant si le calembour était voulu. C'est pas ton style de musique."
Seiya eut une moue boudeuse un instant, avant de faire balader son regard sur la pièce, se demandant quel genre de musique Shun pouvait bien apprécier... puis il réalisa avec une certaine surprise qu'ils ne se connaissaient pas tant que ça, les uns, les autres. C'est vrai, il ne savait pas ce que Shun aimait regarder, son plat préféré, son style musical favoris... Ils avaient passé tant de temps à se battre contre des menaces toutes plus variées qu'ils n'avaient pas pris le temps de se retrouver tous ensembles pour s'amuser ou tout simplement partager leurs goûts... Alors comment pouvait-il savoir ce que lui aimait?, se demanda alors Seiya. Alors qu'il allait questionner son ami à ce sujet, il entendit une voix distordue se faire entendre, comme sortie d'une radio, tout près de lui. Elle ressemblait à celle d'une jeune fille, avec un accent étranger, malgré un japonais semblant très correct à première vue.
"Hey, Shun, tu me reçois ? ... Tu me reçois ?
L'interpellé soupira longuement, alors qu'il venait de s'asseoir sur le lit près de Seiya, rebondissant à peine sur le matelas ramolli par les années et l'humidité ambiante à cause de l'isolation pourrie. Il ôta ses oreillettes et les enroula autours d'un walkman, d'où provenait la musique, pour remettre le tout dans sa poche. Il se pencha pour prendre un talkie-walkie sur la table de chevet, que Seiya n'avait pas remarqué en se réveillant. La radio était vieille et très abîmée, le son était très mauvais, comme si l'appareil avait beaucoup trop servi et était en fin de vie. Shun l'approcha cependant de sa bouche et pressa sur le bouton.
"Ouais, ouais, je te reçois. Depuis le temps, je m'attendais à ce que les Morts t'aient pris pour cible.
- Pas de bol, j'suis toujours en vie. Qu'en est-il de ton pote ?
- Réveillé et à jour. On n'attends plus que toi pour mettre les voiles. Tu nous a trouvé quoi ?
- J'ai réussi tant bien que mal à nous dégoter un semblant de van et de l'essence.
- T'en es où, fit Shun en se levant pour aller à la fenêtre ?
- Le temps d'entrer dans l'hosto et je te rejoins.
- Trouve un fauteuil roulant avant de monter. Ça m'étonnerait que Seiya puisse se déplacer tout seul, dans son état.
- Ça marche !"
Shun émit un autre soupir. Seiya le regarda un instant en silence, avec une pointe de curiosité et d'agacement. Pourquoi il n'avait pas mentionné cette fille plus tôt ? Lui qui se demandait combien de temps ils allaient rester là alors que leurs amis - et une armée de Morts - étaient sans doute ailleurs. Il se rappela un moment de la pipelette incroyable que pouvait être son ami, avant. A présent, il le trouvait taiseux et mystérieux.
"Qui était-ce ?
- Un coup de main aussi précieux qu'agaçant.
- Oh... Seiya arqua un sourcil. Tu la connais depuis quand ?"
Le jeune homme sembla réfléchir un instant, puis haussa les épaules pour toute réponse... encore. Ces petits problèmes de mémoire commençaient à devenir vraiment très énervants et Seiya se prit à espérer de tout cœur que les autres n'aient pas autant changé que lui. Il ne le reconnaissait pas, dans cette attitude. Dès que leurs regards se croisaient, le plus jeune détournait les yeux ; il ne restait proche de lui que quelques secondes avant de faire les cent pas, jetant un œil par la fenêtre dès qu'il en avait l'occasion ; parfois, il fredonnait quelques notes platement, à une musique que lui-seul semblait entendre... Vraiment très étrange, cette version "hors combat" de Shun.
Une voix dans le couloir interrompit ses pensées, ainsi que des pas précipités. Une jeune fille entra dans la pièce, attirant toute l'attention sur elle. Elle n'était pas bien grande, avait de longs cheveux bleu vert frisés, certainement colorés, vu ses racines d'ébène, et des yeux noirs. Quelques taches de rousseur parsemaient son visage juvénile à la peau un peu foncée. Seiya se dit qu'elle était effectivement étrangère, et qu'elle devait avoir des origines de ces pays au sud la méditerranée - le pégase n'était pas super calé en géographie -... Elle portait un short gris pâle avec un débardeur bleu et une petite veste en cuir noir. Elle avait aussi des hautes chaussettes sombres et des bottines.
"J'ai trouvé un fauteuil ! fit-elle avec un air victorieux et enthousiaste. C'est rouillé, ça couine, mais ça roule !
- Tant mieux. répondit platement Shun, qui allait chercher quelque chose à côté du lit. On traîne pas."
Il prit une sorte de batte de Baseball en aluminium, toute cabossée de partout - et ayant probablement servi à "casser des bouches" à de nombreuses reprises -, qu'il attacha à sa taille comme une arme. Si la situation n'était pas si sérieuse, Seiya rirait sûrement de cette arme de fortune. Son ami revint ensuite vers lui pour le porter sur son dos, avant que le trio ne quitte la pièce pour sortir de l'hôpital. Ils descendirent les marches des escaliers alors que le brun regardait autours de lui d'un air choqué : il y avait des traces de lutte partout, des murs sales et fissurés, du sang et... c'était un morceau de corps, qu'il venait de voir sur une des marches ? Avait-il vraiment bien fait de se réveiller ? Sa chambre sale lui parut d'un coup bien plus accueillante et il eut presque envie de demander à Shun de l'y ramener et de l'assommer pour qu'il se rendorme encore quelques temps.
Quand ils arrivèrent dans le hall, le plus jeune déposa son ami dans le fauteuil qui les attendait sagement devant la porte. Seiya le regarda passer derrière lui pour le pousser jusqu'à la sortie du bâtiment. Dès qu'ils passèrent la porte, les trois jeunes gens se figèrent, le brun pâlit. Tout un tas de personnes déambulaient, sans but, dans l'immense parking de l'hôpital, tantôt un membre arraché, la mâchoire pendante, les organes à l'air libre, grognant ou gémissant, le regard vide. Shun lâcha les poignées du fauteuil et passa à côté de Seiya.
"Ça risque de poser problème... murmura la jeune fille, avant de rajouter, penaude. Je les ai peut-être attiré avec le bruit du van.
- J'm'en charge, rétorqua l'autre en prenant fermement sa batte, l'air déterminé.
- Non !"
Shun se tourna vers elle, un sourcil arqué, faisant tourner son arme dans sa main, prêt à en découdre avec ces monstres, puis il baissa les yeux sur son ami et soupira, serrant les poings. Seiya regarda l'inconnue se diriger vers un morceau de cadavre à l'écart, avant de la voir plonger ses doigts dans la chair visqueuse et s'étaler ce qui devait être du sang pourris sur les joues et le décolleté, grimaçant de dégoût. Il réprima tant bien que mal un haut-le-coeur alors qu'elle lançait le bras à moitié décomposé vers Shun, qui l'imita bien vite. Alors, certes, il était habitué à la mort, il avait carrément traversé l'Enfer... Mais des cadavres dans cet état... Non, c'était trop pour lui.
"Mouais... grommela Shun. Comme ça, ils devraient pas nous sentir..."
Il se pencha sur son ami et lui étala la même matière poisseuse sur le visage, avant de s'essuyer les mains sur son pantalon noir.
"C'est vraiment nécessaire ?
- Si on attaque, ça risque de devenir dangereux.
- Tu voulais leur rentrer dans le lard, y'a deux secondes !"
Shun lui envoya un regard qui signifiait très clairement qu'il ferait mieux de garder le silence, avant de repasser derrière lui pour pousser son fauteuil jusqu'à un vieux van au milieu du parking, slalomant entre les Morts, pour ne pas les bousculer et risquer de les alerter. Seiya ne put s'empêcher de les regarder, un à un, effrayé et dégoûté par cette vision sordide. Leur peau était pâle, et salie de sang, les orbites étaient creusées, comme les joues. Des lambeaux de peau pendaient mollement, comme leurs lèvres et leurs cheveux qui se décrochaient. Certains perdaient leurs dents et leurs ongles, aussi. Seiya apprendrait plus tard que ceux-là, même s'ils ne mordaient et ne griffaient pas, pouvaient être aussi dangereux que les autres. Parfois, un Mort en bousculait un autre, et le moins équilibré des deux tombait. Si la situation pourrait prêter à sourire avec des gens bien vivants, cette vision étaient des plus morbides avec des Morts car ils se blessaient encore plus facilement et emplissaient l'air d'une atroce odeur de putréfaction.
Arrivés au véhicule, le trio de Vivants grimpèrent dedans. Les garçons à l'arrière et la jeune fille au volant, qui sortit un gros paquet de mouchoirs de la boîte à gants de Shun pour se nettoyer avec un commentaire dans sa langue d'origine, que Seiya ne reconnut pas. Il soupira longuement.
"On est toujours au Japon, là ?
- Mouais. L'Enfer a déménagé chez nous."
