Chapitre 2 – Un pas après l'autre
L'intérieur du MI-6 semble moins imposant dans la clarté du jour, comme si la nuit précédente avait fait planer des ombres mystérieuses et inquiétantes dans les couloirs. James s'attarde quelques instants devant les bureaux, détaillant mieux les lieux tout en réfléchissant à sa décision. Il se demande si revenir à ses vieilles habitudes est une bonne idée ou non, s'il ne ferait pas mieux de profiter des derniers mètres pour repartir sur ses pas et ne jamais remettre les pieds dans les services secrets. Il se raisonne toutefois en achevant l'ascension du dernier escalier, se rappelant qu'il n'a plus aucune attache ailleurs et qu'il s'est promis de tout faire pour sa patrie. Reculer serait un aveu de faiblesse, si loin de l'homme qu'il a été et qu'il devra être aux yeux de ses collègues, les anciens comme les nouveaux. Si les tests d'aptitude lui permettent d'endosser encore une fois le costume d'agent double zéro alors il lui faudra redoubler de vigilance pour maintenir intact son masque et ne pas montrer qu'il a perdu de sa superbe et de son assurance. L'espion qui séduisait à tour de bras est en train de se changer en souvenir, cédant la place à un individu qui préfère bien mieux la solitude à une mauvaise compagnie.
Bond retrouve sans mal le chemin de la veille, songeant avec ironie qu'il aurait presque pu attendre de voir le jour se lever avec M. Un sourire amusé s'étire sur ses lèvres face à l'expression plus que surprise de Moneypenny qui se redresse brusquement en le reconnaissant. Elle fait le tour de son bureau, l'observe sous toutes les coutures puis l'incendie verbalement en le couvrant d'une floppée d'insultes toutes plus imagées les unes que les autres. Il l'écoute sans l'interrompre, heureux de la revoir et de constater qu'elle est toujours la même. Elle ne le noie pas sous un déluge de questions concernant son absence, ce dont il lui est infiniment reconnaissant. Elle a toujours su de quelle manière communiquer avec lui, sans s'attarder sur certains détails que d'autres ne manqueraient pas de mettre en avant malgré ses réticences. La métisse termine son monologue en le serrant dans ses bras, le traitant d'idiot sur un ton chaleureux.
« Vous ne pouvez pas rester longtemps à l'écart du MI-6, le taquine Eve.
— L'Angleterre a besoin de moi pour survivre, riposte James sur le même ton. Que feriez-vous sans moi ?
— Le bonheur de Q, intervient Mallory en sortant de son bureau. Notre quartier-maître tient à son matériel, Bond, il n'est pas ravi d'apprendre votre retour. »
La légèreté dans la voix de Gareth détrompe ses propos, accompagnée d'une lassitude qui n'échappe pas à son ancien agent. Ce dernier s'interroge sur la tristesse qu'il perçoit dans les yeux de M, sans oser exprimer à voix haute les questions qui bousculent son esprit. Il n'est pas là pour avoir des réponses quant à la vie de Mallory mais bien pour retrouver une place dans ce travail qu'il a délaissé pendant près d'un an. Il lui faut se souvenir de la hiérarchie et de l'obéissance, de toutes les lois qui régissent les agences et leurs secrets, de tous ces protocoles auxquels il s'est soumis tant d'années alors qu'il ne voyait là que des règlementations ridicules et tout à fait inappropriées. S'il a trouvé une oreille attentive auprès de Gareth la veille au soir, James n'ignore pas que cet instant est déjà derrière eux, pépites de temps si fugaces qu'il ne doit pas espérer replonger dans ce cocon paisible.
Ensemble, ils définissent le planning des tests. Sans surprise, le même schéma se redessine avec précision, symétrie inaltérable d'examens dont l'ordre n'a jamais été modifié, inchangé au fil du temps. Bond n'est pas mal à l'aise à l'idée de montrer ses capacités, cette fois-ci, car il sait que son corps n'aura pas à forcer pour faire semblant. Un an s'est écoulé depuis sa dernière mission mais il n'a pas joué au paresseux sur des plages de sable blanc, à attendre que les heures passent en enchaînant les cocktails et les filles. Mallory lui recommande de ne pas essayer de les tromper en dissimulant de possibles blessures ou affaiblissements, lui rappelant qu'ils sont sous surveillance et qu'il n'y aura pas de seconde chance si ses tests ne sont pas validés. James comprend qu'une nouvelle pression pèse sur les épaules de M et il est assailli par des doutes qu'il repousse dans un coin de sa tête. Ce n'est ni le lieu ni le moment pour se poser des questions sur les plus hauts gradés du MI-6.
Tanner vient le chercher pour l'emmener en salle de tir, première étape décisive pour sa qualification. Bond saisit sans peine le pistolet qui a été préparé pour lui. Il s'assure que toutes les pièces soient bien en place, le charge, puis fixe sa cible sans ciller. Les balles atteignent leur objectif, plusieurs fois de suite, sans faire trembler son bras ou dévier du cercle le plus petit. Tirer lui procure une sensation de satisfaction, comme si ce simple geste hurlait à la face du monde sa capacité à reprendre ses missions, comme un défi lancé à Blofeld et à ses sbires. Il presse la détente une dernière fois en visant l'emplacement qui symbolise la tête, visualisant le visage de celui qu'il voyait comme un frère. Il aurait dû agir sur ce fichu pont, quitte à se justifier pour une mort qui aurait de toute manière été un service rendu à leur pays. Il a voulu être un homme bon et censé, avec assez de cœur pour ne pas commettre un acte irréparable et pour que Blofeld soit jugé, mais le résultat n'est pas à la hauteur de ses attentes. Son ennemi croupit dans une cellule sans en ressentir le moindre remord et en gardant à l'extérieur des yeux et des oreilles pour appliquer chacun de ses plans.
Il est tiré de ses pensées par le raclement de gorge de Tanner qui l'emmène dans une autre salle avec un sourire contrit. Le chef d'État-major le laisse prendre place sur le tapis de course puis lui délivre toutes les informations à savoir sur Blofeld et son réseau – tout du moins toutes les informations récoltées par le MI-6 lors d'opérations mises en place pour tenter de démanteler Spectre avant l'arrivée d'une nouvelle catastrophe. James apprend ainsi que plusieurs hommes de main de leur adversaire ont fini sous les verrous après des chasses à travers le globe. Ils savent cependant que la plus grande part des alliés de Blofeld sont toujours en liberté, sous des identités multiples et avec assez de moyens pour échapper aux agents secrets les plus expérimentés. Tanner lui murmure sur le ton de la confidence que M craint une taupe au sein de leur propre service, ce qui n'a rien de rassurant, bien que l'ancien double zéro sept ne soit pas totalement surpris par ces nouvelles qui ne l'arrangent pas.
Mallory lui a fait comprendre que l'emprisonnement de Blofeld n'a pas été des plus simples et qu'ils ont encore un long chemin à parcourir pour que justice soit rendue jusqu'au bout et que tous les tentacules de Spectre soient enfin coupés. Bond grimace en songeant que s'il était resté à son poste au lieu de partir en France avec Madeleine, il y aurait sans doute moins de fuyards à retrouver et donc moins d'ennuis à craindre. Comme s'il lisait ses pensées, Tanner lui fait remarquer avec douceur que ce n'est pas sa faute si les sbires de leur ennemi sont comme des ombres à rattraper mais cette délicate attention n'est pas au goût de James qui garde son air anxieux. Blofeld a transformé sa vie en un Enfer un peu trop réel où chaque pas l'emmène dans un nouveau cercle, le plongeant au centre de complots trop vastes où les pires atrocités sont reines et où la mort subite est la punition la plus enviable. Ce n'est plus une simple vendetta à un contre un, sans impliquer de personnes extérieures, sans victimes collatérales, car le monde entier ploie désormais sous la pression grandissante du chef de Spectre, bien que ce dernier soit encore enfermé. L'ancien agent est toutefois prêt à parier que celui qu'il voyait comme un frère continue de tirer les ficelles dans l'ombre, y compris derrière sa vitre pare-balles.
Une fois le test d'effort terminé, James enchaîne les autres examens. Il retrouve l'air exaspéré de Q qui s'empresse de lui prélever du sang et de lui faire passer une batterie d'autres exercices pour surveiller ses fonctions vitales. Le plus jeune lui adresse à peine la parole lors des premières minutes puis il lui sourit avec bienveillance en le félicitant pour son retour au MI-6. Ils discutent peu à cause des oreilles indiscrètes qui se promènent dans le laboratoire du quartier-maître mais Bond est soulagé de constater qu'il n'a pas perdu sa complicité avec Q, ni avec aucun des collègues qui ont croisé sa route. C'est avec une expression détendue qu'il retourne auprès de M pour envisager la suite de ses examens.
« Vos tests physiques sont bons, remarque Mallory après avoir examiné les différents rapports. Vous allez pouvoir rencontrer la psychologue. Essayez seulement de garder votre calme, Bond, car je ne serai pas en mesure de vous renvoyer sur le terrain si votre test psychologique vous désigne comme inapte. Je suis surveillé pour les moindres de mes décisions et je n'aurai pas la possibilité de falsifier vos résultats. »
James perçoit le sous-entendu très clair. Son ancien supérieur ne pourra pas faire comme Olivia Mansfield, ce dont ils ont conscience. Le double zéro tente de réfréner son irritation en faisant comprendre à M qu'il sait se maîtriser et qu'il n'est plus le même homme qu'autrefois. Il y a une note d'incertitude dans sa voix, vestige d'un passé encore présent à la lisière de ses pensées. Le regard du chef de section s'adoucit tandis qu'il assure à son agent qu'il a confiance en lui. Bond est touché par cet aveu spontané, bien loin des phrases protocolaires qui empêchent toute tentative de rapprochement amical entre les différents membres des services secrets. Il songe une nouvelle fois à leur discussion de la veille, à cette ambiance si calme qui s'est installée entre eux. Que ne donnerait-il pas pour revivre cet instant hors du temps.
« Je vous promets de faire de mon mieux, Monsieur, déclare finalement James.
— Soyez irréprochable, Bond, et tout ceci se terminera rapidement. »
C'est Mallory en personne qui le conduit à son prochain test, l'abandonnant devant la porte en lui souhaitant bon courage avec une poignée de main. L'ancien agent de terrain s'installe sur l'une des chaises comme s'il s'apprêtait à avoir une discussion banale avec un ami. Bien qu'il ne puisse pas le voir, il sent peser sur lui le regard scrutateur de M derrière la vitre sans-tain. Il lui a fait une promesse qu'il compte bien tenir malgré les premiers doutes qui reviennent s'installer. Le siège vide en face de lui s'élève comme une menace, dans l'attente de quelqu'un qui viendra pour disséquer ses pensées et tordre son esprit jusqu'à en extraire la dernière goutte d'émotion. Il n'a pas le droit de céder à la colère, ni à toute autre forme de sentiment ayant des répercussions trop violentes sur son comportement, il le sait bien. Il s'est préparé mentalement à la rencontre, il connaît les termes à ne pas employer pour éviter d'être vu comme un homme guidé par son cœur plutôt que par son cerveau. Aucune provocation ne l'atteindra, il n'est pas en train de se remettre de plusieurs mois de beuverie, avec des blessures encore à vif et une amertume à l'encontre du MI-6, contrairement à son dernier passage à cet endroit.
La porte de la pièce s'ouvre sur une femme blonde qui l'observe quelques secondes avant de fermer derrière elle. Elle lui adresse un sourire poli, un peu froid, tout à fait professionnel, puis s'assoit sur la chaise vide sans le quitter du regard. James ne dit rien, il préfère lui laisser le choix des premiers mots, conscient que le test psychologique a sans doute commencé plus tôt, lorsqu'il s'est retrouvé seul à patienter. La psychologue finit par poser ses affaires devant elle, sortant des feuilles annotées et des rapports d'examens qui datent de son dernier retour sur le terrain, à l'époque où Olivia Mansfield dirigeait encore la section double zéro. Bond remarque immédiatement que les dates ont été surlignées pour être mises en évidence, dans l'unique but de le déstabiliser et de ranimer le souvenir de son échec cuisant. Mallory l'a prévenu que ses faiblesses seraient exploitées au maximum et il le remercie intérieurement de lui avoir fait ce rappel.
Lorsque la psychologue se présente enfin et s'enquiert de son identité, James se plonge dans la discussion en gardant à l'esprit les recommandations de M. Il se livre peu sur lui-même, ne donne que des informations que la femme a déjà, contournant sans mal la mort de ses parents et les ruines de Skyfall. Cependant, la psychologue n'entre pas dans son jeu, elle l'interroge sur son passé en insistant sur certains points, comme son lien avec Blofeld ou sa première mission avec son rang de double zéro. Bond ne se laisse pas intimider par les questions, il répond sur un ton maîtrisé, avec un regard assez neutre pour ne pas exprimer tout ce qu'il ressent. Les associations d'idées dans son cerveau ne sont pas aussi vives qu'autrefois, il ne se fait pas provocateur, gardant à l'esprit qu'un mot de travers pourrait l'empêcher de retourner sur le terrain. La femme énonce le prénom de Vesper en guettant sa réaction avec une curiosité que James ne peut s'empêcher de considérer comme malsaine. Il connaît les regards des psychologues et leurs moyens de pression mais il est prêt à parier que jamais encore, il n'a lu autant d'indiscrétions dans les pupilles des thérapeutes.
« Comment qualifieriez-vous votre vie, Monsieur Bond ? s'enquiert la psychologue en relevant les yeux de ses notes tout en reprenant un air impassible. Serait-elle plutôt un rêve devenu réalité ? Un cauchemar continu ? Une aventure exaltante ? »
L'ancien agent esquisse un rictus amer, un premier signe qui montre ce qu'il pense. Il trouve tous ces qualificatifs inadaptés à son mode de vie, et bien trop classiques pour que ce soit une véritable question. A-t-il seulement un jour rêvé de servir son pays en étant un homme de l'ombre ? Peut-être bien, cela est possible dans la tête d'un enfant ayant perdu sa famille et cherchant du réconfort dans une voie qui pourrait lui donner le sentiment d'être utile. Certains se voient comme des héros du quotidien, lui a fini par en devenir un, bien qu'il reste caché. Un cauchemar ? Parfois oui, lorsque toutes les personnes qui croisent sa route disparaissent entre les griffes acérées de la mort pour ne laisser dans sa poitrine qu'un gouffre béant qui sans cesse s'agrandit pour mieux l'engloutir. Une aventure ? Toutes ses missions lui ont procuré de l'adrénaline, il ne peut le nier, et il a joué assez régulièrement avec sa vie, mais il n'est plus certain de les associer à des aventures.
« C'est une dystopie. »
La réponse franchit ses lèvres avant qu'il puisse la retenir, désarmante d'une vérité qu'il refuse de dissimuler plus longtemps. Il pourrait presque entendre le grognement mécontent de M derrière la vitre et voir s'effondrer l'espoir d'un retour sur le terrain. L'expression surprise de la femme le fait sourire plus encore et il croise les bras avec nonchalance en soutenant son regard sans ciller, la mettant silencieusement au défi de faire une remarque. Elle reprend contenance en écrivant un mot sur sa feuille, retrouvant ensuite le fil de la discussion.
« Une dystopie ?
— Un monde où le bonheur n'est rien qu'un mot qui ne devient jamais concret, ou alors si peu de temps. Vous voyez tous ceux que vous aimez être les proies de vos adversaires, sans cesse, sans pouvoir les aider comme vous voudriez le faire. Un monde où le gouvernement lui-même n'est qu'un vaste complot visant à vous mettre plus bas que terre, sans se soucier de vous. Voilà ce qu'est ma vie, à mes yeux.
— C'est un aveu de faiblesse, remarque la psychologue. Vous êtes en train de me dire que vous ne supportez plus le travail que vous avez effectué par le passé.
— Ce ne sont pas mes mots, réplique l'ancien double zéro. Vous m'avez demandé de qualifier ma vie, je viens de le faire avec franchise. Je suis fidèle à mon boulot et je ne renoncerai pas à servir mon pays.
— Je n'ai pas de doutes sur votre … fidélité, comme vous le dites si bien, Bond, mais vous n'êtes pas sans savoir que les agents au service de sa Majesté doivent être stables.
— Je pense l'être. Pas moins que les autres, de toute manière. Si ce sont des gens sans faiblesse ou sans émotion que vous recherchez, vous feriez mieux de nous remplacer par des intelligences artificielles. Allez donc voir Q, je suis certain qu'il serait ravi. »
Sans attendre l'accord de la femme, James se lève et sort de la pièce après un dernier coup d'œil indéchiffrable vers la vitre sans tain. Il vient seulement de franchir le seuil de la salle où se sont déroulés les tests qu'il est pris à part par Mallory qui l'entraîne vers un couloir moins fréquenté, non sans avoir vérifié l'absence d'une quelconque présence. Le visage fermé et les lèvres pincées de M prouvent à l'ancien agent qu'il a commis des erreurs lors de son entretien mais il est trop tard pour faire demi-tour. Le chef de la section double zéro s'assure une nouvelle fois qu'ils soient bien seuls avant de le faire entrer dans une salle de réunion vide dont il referme la porte avec brusquerie.
« Une dystopie, Bond ? Qu'est-ce qui vous est passé par la tête ? Je vous avais demandé de faire attention à vos paroles, non pas de créer une polémique !
— Vous me reprochez mon manque de franchise, je vous ai écouté cette fois, répond James sans hausser la voix malgré l'expression agacée de son ancien supérieur. Vous avez peur de la réaction de la psychologue ?
— Je suis sérieux, et j'aimerais que vous le soyez aussi de temps en temps. Notre service connaît des problèmes depuis plusieurs mois, je suis à la recherche d'agent qualifiés mais les tests sont très longs. Vous avez eu de la chance d'avoir des examens aussi tôt mais vous venez de tout foutre en l'air ! N'auriez-vous pas pu proposer autre chose?
— Croyez-moi, ma réponse aurait pu être pire.
— Je ne tiens pas à parler de ce qu'elle aurait pu être mais plutôt de ce qu'elle aurait dû être. Vous comptez vraiment tout saboter, Bond ? »
James est sur le point de répliquer qu'il n'y est pour rien si les évaluations psychologiques sont aussi rétrogrades mais il parvient à se retenir, conscient qu'il ne ferait qu'aggraver son cas. C'est Mallory qui lui a offert cette seconde chance alors qu'il aurait très bien pu refuser son retour. M pousse un soupir avant de s'asseoir sur une chaise, prenant sa tête entre ses mains, semblant soudainement porter le poids du monde sur ses épaules. Le double zéro hésite à lui poser des questions, il patiente dans le silence qui s'est installé entre eux, détaillant le regard las de son supérieur et sa posture bien moins assurée qu'à l'accoutumée.
Après un nouveau soupir, Gareth marmonne qu'il n'aurait pas dû s'emporter, s'excusant de son comportement en levant les yeux vers lui. Il ajoute cependant que la situation globale est instable et qu'il ne pourra pas obliger ses supérieurs à l'accepter si la psychologue considère qu'il n'est pas fait pour revenir sur le terrain. James remarque d'un air narquois qu'il a cru comprendre que M n'avait plus le bras aussi long qu'avant. Puis il s'adoucit en assurant qu'il n'est pas là pour créer un scandale, qu'il cherche juste à être honnête au lieu de porter un masque qui n'est plus vraiment lui. Peut-être a-t-il un peu trop forcé le trait en parlant de dystopie, il aurait pu avoir une vie bien pire que celle qu'il a vécue pour l'instant, mais il est trop tard pour faire marche arrière.
Mallory acquiesce avec une expression lointaine avant d'annoncer à l'ancien double zéro qu'il est libre pour le restant de la journée et qu'il recevra les résultats le lendemain au plus tard. Bond le remercie tout en hésitant, peu enclin à clore leur discussion sur un simple au revoir qui ne lui semble pas à la hauteur de ce qui l'attend s'il est accepté au MI-6. En remarquant le regard de son supérieur, il rend toutefois les armes et le salue une dernière fois avant de quitter les lieux, songeant qu'il ne revient pas au meilleur moment et qu'il y a encore des secrets que M lui dissimule.
Sur le chemin de la sortie, il remarque la présence de la psychologue qui semble avoir une discussion animée au téléphone, ses doigts pianotant sur sa hanche en un geste d'exaspération. James ralentit son pas pour parvenir à sa hauteur, n'entendant toutefois que quelques mots alors qu'elle raccroche avec brusquerie. Derrière la colonne du hall, l'ancien double zéro se demande s'il n'a pas rêvé les termes qu'elle a employés, hésitant à revenir sur ses pas pour aller prévenir Mallory. Cette femme ne lui inspire aucune confiance et, en pensant à ce que lui a dit Tanner sur une probable taupe au sein de l'un des services, il s'interroge à son sujet. Cependant, ce n'est sûrement pas à lui d'enquêter sur la psychologue, elle a été employée par le MI-6 et il n'a pas à donner son opinion.
Toutefois, en mettant les pieds à l'extérieur du bâtiment, il ne peut s'empêcher de jeter un coup d'œil en arrière, croisant le regard inquisiteur de la femme qui le détaille avec une attention un peu trop dérangeante. Il lui adresse un salut poli avant de s'éloigner, l'esprit agité par de nouvelles questions qui viennent le hanter. Serait-il de retour à l'instant où tout est sur le point de s'écrouler ?
*.*
Gareth est à la fois satisfait et soulagé par les résultats des différents tests. Tout n'est pas parfait, loin de là, mais James n'a commis aucune erreur risquant de le mettre sur la touche. Ses examens physiques sont meilleurs que par le passé, il n'est plus cet homme alcoolique incapable de tirer sur une cible sans trembler. Certes, il n'a plus la force des jeunes recrues, cependant M préfèrerait confier sa vie à Bond plutôt qu'à un agent qui ne serait pas assez spontané ni assez humain. Les tests psychologiques ont aussi confirmé que le double zéro sept a évolué, il n'est pas totalement perdu dans des souvenirs qui refusent de le laisser en paix, bien que la psychologue ait noté sa petite disgression sur la dystopie, sans en faire un motif d'exclusion. Mallory peut donc signer le rapport et enfin permettre à son ancien employé de retourner se battre pour les couleurs de leur pays, bien qu'une partie de son esprit soit réfractaire à l'idée de renvoyer le double zéro sept sur le terrain, par crainte de ce qui pourrait lui arriver. Ce sentimentalisme l'effraie quelque peu, il n'est pas censé avoir de préférence parmi ses agents, et encore moins avoir autant d'attaches envers eux. Sans doute vieillit-il un peu trop pour son propre bien.
Il se résigne toutefois à donner son accord avant de confier les fameux papiers à Moneypenny, lui demandant de les transmettre à leurs supérieurs. Il ne perd pas plus de temps dans son bureau, ayant l'impression d'être déjà en retard, l'esprit préoccupé par l'état de son frère. Pour la première fois depuis plusieurs mois, il quitte les lieux avant sa secrétaire, sans manquer de remarquer l'expression surprise qu'elle arbore. Gareth conduit jusqu'à l'hôpital, maudissant la circulation dense en cette heure de grande influence, se reprochant de ne pas être parti plus tôt. Il sait que son pays doit importer bien plus que sa famille mais la peur de ne plus avoir assez de moments à vivre avec Kenneth le pousse à être un peu égoïste. Il regrette de ne pas avoir profité de tous ces instants qu'il aurait pu partager avec les siens, conscient que les jours de son frère sont désormais comptés, sans possibilité de lui en ajouter.
Samuel l'accueille devant les portes de l'hôpital, une cigarette au bord des lèvres. M retient un discours désapprobateur, comprenant qu'il s'agit là d'un moyen d'exprimer son anxiété, bien que Sam n'ait pas fumé depuis des années. Les deux frères gardent le silence pendant quelques minutes, observant les allées et venues des ambulances, des visiteurs ou des patients, avant d'entrer dans les couloirs interminables de l'établissement. Gareth est oppressé par les murs inhospitaliers et le défilé du personnel médical, il sent la lassitude ambiante de tous ces gens qui portent en eux un espoir depuis longtemps entamé, à la limite de la rupture. Lui-même est inquiet pour son frère, pour les jours prochains, pour les conséquences d'un traitement trop lourd qui ne servira qu'à calmer des douleurs et il a le sentiment d'ajouter sa peine à l'air vicié des environs.
Bien qu'il soit conscient que tout ceci n'est qu'un effet de son imagination, Gareth a l'impression que Kenneth a maigri depuis sa dernière visite, la veille au soir. Son frère a le teint plus pâle mais son regard demeure toujours aussi vif, presque impertinent alors qu'il vient s'asseoir à côté de lui. M est mal à l'aise, non pas en raison de l'état dégénératif de son frère mais plutôt parce qu'il ne l'a pas revu depuis si longtemps qu'il s'en sent coupable. Il sait qu'il n'aurait pas pu empêcher son cadet d'être victime de ce fléau qui le ronge, il n'est qu'un homme comme les autres qui n'a aucune emprise sur les maladies et la mort, toutefois une partie de son esprit lui souffle avec cruauté qu'il avait la possibilité d'être là à ses côtés les dernières années. À force de vouloir préserver ses frères, il n'a fait que creuser un fossé qu'il ne peut plus combler.
« Si j'avais su qu'il fallait tomber malade pour te revoir, je l'aurais fait plus tôt, le raille Kenneth sans se départir de ce regard pénétrant qui semble l'analyser. »
Gareth n'en ressent qu'une culpabilité plus forte, désarmé face à sa famille qu'il peine à affronter. Présider des réunions de crise et envoyer des hommes au combat lui paraît bien plus simple que supporter l'expression inquisitrice de ses deux frères. Il pourrait presque entendre la voix de Bond lui souffler dans un rire qu'il se comporte comme un vieux bureaucrate incapable de se heurter à la vie du dehors. Son rôle au MI-6 a fini par lui faire oublier que les siens sont toujours là et que, contrairement à lui, ils n'ont jamais mis de côté son existence. Avant lui, à la place qu'il occupe dans les services secrets, Mansfield avait trouvé un équilibre – certes précaire – entre son boulot et son mari, mais l'actuel M n'est pas certain d'avoir la force de gérer les deux fronts alors qu'il les dissimule savamment l'un à l'autre sans jamais laisser passer la moindre information qui risquerait de vendre sa famille ou son travail.
« Tu es étrangement muet, remarque Samuel en esquissant un sourire ironique.
— Que voudrais-tu que je dise ? rétorque Gareth, piqué au vif.
— Tu pourrais commencer par nous présenter des excuses. »
Irrité, le plus vieux des trois frères rappelle que ce n'est ni le lieu, ni le moment pour avoir une discussion privée. Kenneth réplique qu'au contraire, l'instant est tout à fait idéal étant donné qu'ils sont rassemblés tous les trois au même endroit, ce qui ne s'est pas produit depuis si longtemps que cela en devient presque un miracle. Gareth ne peut que reconnaître la véracité des propos de son cadet, ils n'ont pas été réunis depuis des années tant il a joué à l'autruche. Il marmonne des excuses maladroites qui ne semblent pas convaincre ses frères mais aucun ne revient sur le sujet, ils préfèrent des conversations plus légères. Au bout d'une heure, Kenneth faiblit un peu, ses paupières s'affaissent sous l'effet de la fatigue, poussant les deux autres à le laisser se reposer quelque temps et à lui promettre qu'ils lui rendront visite le lendemain.
Samuel et Gareth retrouvent avec soulagement l'air frais du dehors, bien différent des effluves de l'hôpital où se côtoient malades et maladies. Le plus jeune prend une grande inspiration avant de croiser le regard de son aîné qui sent venir des reproches. Sam lui apprend que ses neveux et nièces le demandent souvent et que ce n'est en rien facile pour eux de comprendre que leur oncle n'est jamais disponible. Le plus vieux réplique qu'il leur envoie des cartes pour leurs anniversaires et pour les fêtes, qu'il répond à leurs coups de téléphone et qu'il tente d'être un minimum là pour eux.
« Tu ne réponds qu'une fois tous les six mois, Gareth ! s'agace le benjamin. Je sais que ton boulot t'importe bien plus que ta famille mais tu pourrais faire un effort !
— J'ai dû faire des choix, toutes mes décisions ne dépendent pas que de moi.
— Tu as promis aux parents que tu serais là pour nous.
— Et j'ai été présent, Sam ! J'ai organisé les funérailles, géré l'héritage et fait au mieux pour que Kenneth et toi ne soyez pas surchargés par tout ce qui nous tombait dessus. Vous avez bâti vos familles, vous n'avez plus vraiment besoin de moi. »
Une pluie légère s'abat sur eux mais aucun des deux ne bouge alors que Gareth sent l'agacement l'étreindre. Il n'aime pas cette accusation dans les yeux de son benjamin, d'autant plus qu'il porte assez de culpabilité sans devoir affronter celle que ses frères veulent lui ajouter. Il songe qu'il aurait mieux fait de parler de son travail plus tôt, de son implication assez importante dans la sécurité du pays, au lieu d'évoquer si vaguement son boulot. Il ne peut pas revenir en arrière, c'est impossible pour lui d'avouer qu'il dirige l'une des sections des services secrets. Il prend congé de Samuel avec une pointe de tristesse, tout en conservant un visage impassible, sans remarquer cette nouvelle déception qui se peint sur les traits de son frère.
M ne rentre pas immédiatement chez lui, ses pensées l'emmènent vers une autre époque et le conduisent à un cimetière qu'il connait sur le bout des doigts. Il n'a pas de fleurs à déposer sur la tombe de son meilleur ami, il n'est là que sur un coup de tête, parce que l'hiver qui s'annonce ne peut que lui rappeler cette perte qui lui serre toujours le cœur. Debout devant la pierre grise, il murmure qu'il est désolé de ne pas venir plus souvent, ajoutant dans un rire brisé que protéger l'Angleterre lui prend beaucoup trop de temps. Il sait que son excuse est assez ridicule mais il n'en a pas d'autre, il est plus facile pour lui de continuer à se convaincre qu'être le responsable des agents du service double zéro ne lui permet plus de s'autoriser quelques minutes pour sa vie personnelle. Il n'oublie pas que la tombe est vide, que si l'envie lui venait de parler, il ne s'adresserait qu'à un cercueil qui n'a jamais connu le contact d'une dépouille. Cependant, c'est le seul lieu de recueillement qu'il possède et il s'oblige à relire encore et encore les dates gravées sur la pierre.
Malgré lui, Gareth superpose à cet endroit une vision plus macabre. Si l'état de Kenneth se détériore dans les jours à venir avec la même rapidité, ce sera à son frère qu'il rendra ce genre de visite. L'esprit alourdi par ses sombres pensées, il retourne sur ses pas, franchissant les grilles du cimetière d'une démarche loin d'être aussi assurée que celle qu'il a lorsqu'il traverse les couloirs du MI-6. Perdu entre les deux pôles de sa vie, il se sent au bord d'un précipice, ignorant s'il aura la force de ne pas se laisser tomber.
