Elle avait beau connaître le bâtiment et ses environs depuis un bon bout de temps, Amanda Waller n'était jamais ravie de devoir en arpenter les couloirs.

Elle ignorait avec quel genre de produits les équipes de nettoyage et les prisonniers de Belle Reve lavaient le sol de la prison, mais elle ressentait perpétuellement la même insupportable odeur de renfermé et de plastique à chaque fois qu'elle devait s'y déplacer.

Mais pour cette fois, la directrice de la prison de plus haute sécurité de Louisiane pouvait bien se permettre de ne pas écouter ses capteurs olfactifs. Comme toujours, la dernière affaire avait été rondement menée et elle avait hâte de constater à quel point.
C'est donc avec le nez légèrement pincé mais un air de satisfaction certain que la politicienne entra dans l'aile C.

La plus reculée de la prison, destinée aux prisonniers dangereux, placés en isolement. Entre ces murs, tous étaient quasi littéralement coupés du monde, seulement reliés à l'extérieur par les quelques écrans de surveillance que les gardiens de l'aile C pouvaient consulter pour se tenir informés de la situation dans les ailes principales du bâtiment.
En temps normal, elle n'était que peu utilisée, les quelques prisonniers qui avaient le malheur d'y atterrir finissant généralement par grossir les rangs de la Suicide Squad, lorsqu'ils ne se laissaient pas tout simplement mourir de faim, préférant la mort à la détention.

Ce n'était généralement pas une considération qui inquiétait Waller, mais cette fois-ci, elle avait préféré prendre ses précautions: sur les quatre cellules qui composaient le petit couloir le long duquel elle avançait, trois étaient à présent occupées, et la dernière ne tarderait sans doute pas.
Mais pour l'heure, il était temps pour elle de rendre visite à sa dernière arrivante.
Waller s'arrêta finalement devant l'une des portes, faisant face à un gardien. Ce dernier se voulait impassible, mais il était clair que le jeune homme, sans doute un nouveau venu placé là sans en avoir eu le choix, n'était pas serein devant la politicienne. Waller eut un petit sourire. S'il avait su qui se trouvait derrière chaque porte que lui et ses collègues surveillaient, il aurait sans doute été encore plus paniqué.

- Rien à signaler ?

- Non Madame, répondit le gardien, la prisonnière n'a pas bougé depuis son arrivée.

- A-t-elle dit quelque chose ?

- Non Madame. Elle n'a pas dit un mot, jusqu'ici elle s'est contentée de pleurer.

Waller roula des yeux en entrant dans la pièce.

Une grande pièce circulaire, presque entièrement blanche, à la monotonie seulement entravée par une console de sécurité et quelques écrans placés contre le mur. Des caméras étaient braquées en permanence sur la grande bulle vitrée au centre de laquelle, recroquevillée sur elle-même, Cleo Cazo regardait fixement ses pieds, le visage à moitié enfoui entre ses bras.
En voyant entrer Waller, elle eut enfin une réaction: relevant légèrement la tête, elle écarquilla les yeux comme si elle venait de voir le plus effrayant des fantômes, et elle resserra son étreinte sur elle-même, comme une enfant qui avait peur de se faire gronder.

Si elle avait eu un tant soit peu de compassion pour ses prisonniers, Waller aurait presque pu la considérer ainsi. Mais elle savait parfaitement ce qu'elle était, et ce qu'elle avait fait, et elle devait bien avouer que voir une des criminelles les plus dangereuses des Etats-Unis trembler devant elle avait quelque chose de réjouissant.

- Bonsoir Cazo, dit-elle en se plaçant solennellement devant elle.

Dans son dos, le gardien s'était rapproché de la console de sécurité, la main sur la crosse de son arme. Elle avait beau savoir que c'était là un réflexe de sa part, Waller considérait cela comme purement inutile. Devant l'absence de réponse de Cleo, elle continua:

- Bonsoir, ou Bonjour, pour ce que j'en sais. Je suppose que vous n'aurez bientôt plus à vous inquiéter de toute notion de temps.

Cleo ne semblait pas décidée à répondre, ni même à la regarder. Mais elle avait beau demeurer impassible, Waller savait pertinemment que c'était juste un air qu'elle se donnait de façon maladroite.

- J'espère que votre nouveau chez vous vous plaît. M'est avis que vous n'aurez pas l'occasion d'en ressortir de sitôt cette fois. A moins bien sûr, que vous n'acceptiez de faire ce que vous savez...

Elle eut presque envie de sourire lorsque sa dernière phrase déclencha enfin une réaction chez la jeune femme. Cette dernière releva la tête vers elle, et Waller eut l'immense satisfaction d'y déceler une épouvantable colère. Sa mâchoire était si serrée qu'elle put presque entendre ses dents grincer lorsqu'elle parla:

- On avait un accord Waller. On avait passé un marché.

Sa voix tremblait à travers ses paroles. La directrice ignorait si cela était du à la peur, la colère ou la tristesse, mais elle s'en fichait bien. Les trois lui allaient parfaitement.

- On a même fait ce que vous nous avez demandé, continua Cleo, on s'est arrangés pour que vos relations avec le Corto Maltese restent correctes, et sans même dévoiler le rôle qu'a joué Washington dans tout ça. Comment vous pouvez...

- Oui je sais, la coupa Waller d'un ton faussement compatissant, je sais. Croyez moi, j'aurais aimé que tout ça se passe autrement mais il y a une chose que vous semblez avoir oubliée...

Devant l'air curieux affiché par Ratcatcher 2, la directrice de Belle Reve savoura lentement ses paroles.

- Je suis Amanda Waller. Mon rôle est de protéger la population des gens comme vous. Vous auriez du le savoir...

Plus la conversation avançait, plus elle sentait les effets de ses paroles sur la jeune criminelle. Elle pouvait voir son visage se décomposer lentement.

Elle y était.

Elle avait le contrôle.

- Mais pourquoi ?! cria Cleo, pourquoi moi ? Qu'est-ce que je vous ai fait ? Je ne veux de mal à personne, vous ne...

- Oh rassurez vous Cazo, cela n'a rien de personnel.

C'était bien évidemment un mensonge, mais Waller avait senti le trémolo dans sa voix. Elle avait vu distinctement ses yeux s'embuer de rage et de tristesse. Et si elle avait appris une chose au cour de sa longue carrière: l'espoir était souvent tout ce qui restait à ces gens là. La dernière barrière qui se dressait entre elle et le contrôle total sur la personne qui lui faisait face. Elle n'avait plus qu'à la faire sauter.

- Si cela peut vous consoler, je vous rappelle que vous n'êtes pas la seule à avoir voulu jouer avec moi.

Elle se retourna pour prendre la tablette que l'un des gardiens venait de lui apporter, et la montra ostensiblement à la criminelle avec un sourire.

- Contrairement à ce que vous pouvez penser, je ne suis pas un monstre, j'ai pris la peine de faire venir vos amis avant vous.

Elle crut presque rire en voyant la mine effondrée de la jeune femme. Sur l'écran scindé de la tablette apparaissaient deux fenêtres, montrant chacune l'image captée par les caméras de surveillance postées dans les cellules voisines.
Cleo eut un mouvement de recul, horrifiée. Elle n'avait pas fait attention à ces cellules en arrivant, et ne s'était même pas demandée qui en étaient les prisonniers.

Et pourtant...elle les connaissait.

- Dubois ?! Nanaue ?! Non ! Mais comment...

- Nanaue n'a pas été difficile à convaincre, expliqua Waller comme s'il s'agissait d'un enfant à qui l'on demandait de rentrer à la maison, il a beau être puissant, King Shark est aussi stupide qu'il est résistant. Inutile de vous dire que toutes ces histoires de Projet Starfish ne lui sont même pas venues à l'esprit lorsque nous l'avons capturé. Quant à Dubois...

Elle prit quelques secondes pour goûter sur l'écran le spectacle du mercenaire en train de pester en faisant les cent pas dans sa cellule avant de continuer.

- ...les mêmes menues menaces envers sa fille ont suffi. J'avoue que ça n'a pas été aussi facile que la première fois. Je reconnais même qu'il s'est admirablement défendu. Je ne sais pas si nous aurions pu l'avoir sans vous.

Cleo leva la tête. Elle en avait plus qu'assez entendu, mais chacune des paroles de Waller lui faisait l'effet d'une violente douleur sur le crâne. Comme si elle pouvait encore ressentir dans sa nuque la bombe qu'elle n'avait pourtant plus depuis des semaines.

- Lorsque nous avons découvert que les archives du Projet Starfish avaient été scindées en deux, nous avons craint que Dubois n'avertisse les autres membres de la Force Spéciale X avant que nous ne puissions mettre la main sur la seconde partie. Heureusement pour nous, votre ami L7nX est intervenu.

En entendant le nom de son petit ami, Cleo sentit tout d'abord monter une colère sourde, qui retomba en une fraction de seconde comme une pierre dans sa poitrine. L'espace d'un instant, elle le revit dans sa tête basculer dans le vide, atteint par la balle de Smith, et elle sentit ses lèvres trembler.
Face au visage impassible de Waller, elle n'avait désormais plus qu'une seule envie: que tout s'arrête. Qu'elle arrête de parler, qu'elle s'en aille, qu'on l'oublie. Que tout le monde l'oublie, et la laisse tranquille. Seule avec sa honte et son chagrin. Même Sebastian n'était plus là. Elle avait tout perdu en quelques heures, que pouvait-elle bien attendre d'autre à présent ?
Hélas, Waller ne semblait pas en avoir fini.

- Je suis navrée pour votre ami, mais au fond Cazo...vous le saviez n'est-ce pas ?

Cleo planta son regard dans celui de la directrice, sans rien dire. Heureusement qu'il y avait cette vitre entre elles, sans quoi elle n'aurait pas donné cher de sa peau sur le moment.

- Vous saviez très bien comment tout cela finirait, continua Waller, car vous savez ce que vous êtes. Ce que vous faites. Et au fond de vous, vous savez que vous méritez ce qui vous arrive.

La jeune femme sentit une douleur dans ses mains. Elle serrait les poings tellement fort que ses ongles avaient commencé à pénétrer sa peau. Fort heureusement, Waller se détourna finalement d'elle, et, paraissant avoir terminé, se dirigea vers la sortie. Puis, elle s'arrêta, et, sans même la regarder, lança de la même voix atone que d'ordinaire:

- Et au cas où vous vous le demanderiez: aucune bombe ne vous a encore été posée. Dubois et Nanaue ont déjà les leurs, mais ils ont d'ores et déjà accepté de retrouver la Force Spéciale X. Je ne doute pas que vous ferez le bon choix vous aussi: c'est votre seul moyen de ne pas moisir ici indéfiniment. Je vous souhaite une bonne soirée Cazo.

Lorsque la porte de la cellule se referma sur elle et le gardien qui l'accompagnait, Cleo tomba immédiatement à genoux, et se laissa aller à ses émotions: elle respira bruyamment pendant quelques instants, puis, incapable de se contenir plus longtemps, éclata en sanglots, pleurant plus de colère et de honte que de tristesse. Folle de rage, elle se jeta sur la vitre face à elle, et la martela de ses petits poings en hurlant:

- Je retournerai jamais dans votre foutue Suicide Squad, VOUS M'ENTENDEZ WALLER ?! JAMAIS ! TUEZ MOI, LAISSEZ MOI MOURIR ICI SI VOUS PREFEREZ, J'EN AI RIEN A FAIRE ! J'ESPERE QUE C'EST BIEN CLAIR POUR VOUS !

- Je ferais pas ça si j'étais toi.

Cleo sursauta en entendant la voix. Elle ne s'était pas attendue à ce que quelqu'un d'autre se trouve encore dans la cellule. Elle s'écarta de la vitre, et promena son regard sur la pièce circulaire.

- De quoi ? Qui est là ?

Du coin de l'œil, elle perçut du mouvement derrière le poteau à côté de la console de commandes de la cellule. Une silhouette sembla s'en détacher, et Cleo sentit son sang remonter à ses oreilles lorsqu'elle aperçut le rouge de la combinaison moulante.

- TOI ! cria-t-elle

Face à elle, Peacemaker s'avançait de nouveau, d'un air plus lent mais plus assuré que Waller. Cleo remarqua qu'il n'avait plus sur le visage le même air de triomphe qu'il avait en débarquant chez Jay, mais elle s'en fichait. Elle ne ressentait pour cet homme à l'heure actuelle que des choses si violentes qu'elle ne se souvenait pas les avoir déjà ressenties pour qui que ce soit.

- Smith, grinça-t-elle, alors ça y est...tu es venu finir le travail...tu vas enfin pouvoir me tuer...

Elle ne desserra pas les dents tandis que Smith levait un sourcil curieux.

- Te tuer ?

- C'est ce que tu veux non ? Depuis Jotunheim...

- Bien sûr que non. Ecoute Cleo...

Sans même penser à se contrôler, la jeune femme envoya violemment son poing dans la vitre. Smith ne cilla pas, mais il semblait réellement étonné par sa réaction.

- T'ECOUTER ?! LA DERNIERE FOIS QUE J'AI VU TA SALE GUEULE, TU T'APPRETAIS A ME FLINGUER ALORS MEME QUE J'ETAIS EN TRAIN DE TE SUPPLIER ! ET MAINTENANT, TU DEBARQUES, TU ME RAMENES A L'AUTRE HARPIE ET TU ME DIS DE T'ECOUTER ?!

Tentant tant bien que mal de se calmer, Cleo baissa la tête. Elle ne voulait pas le regarder. Elle avait beau être hors d'elle, elle ne pensait pas en avoir la force. Le voir, c'était revoir Jay tomber.

- Tu l'as tué, souffla-t-elle, j'ai accepté de te suivre et tu l'as tué quand même. Je t'ai supplié, encore, et tu l'as tué...

- Non.

Le silence dans la pièce retomba d'un coup. Cleo n'avait plus la force. Elle était fatiguée. Elle avait envie de dormir, longtemps, et de se réveiller en pensant n'avoir fait qu'un mauvais rêve. Mais non, l'homme qui, cette fois, était parvenu à détruire sa vie, était bien là, devant elle.

- Non ? répéta-t-elle, Non ?! Tu vas vraiment faire ça ? Tu vas vraiment me dire que t'étais obligé ? Que t'aimes le travail bien fait ? Que t'as été forcé de tuer le seul homme que j'ai aimé en 15 ans ? Tu as de la chance qu'il y ait cette vitre entre nous Smith, sinon je te jure que...

Elle fut brutalement coupée par le mercenaire, qui cria en frappant la vitre.

- Mais je l'ai pas tué bordel !

La vitre trembla sous la violence du coup, et Cleo sursauta. Elle avait beau être hors d'elle, et se sentir à l'instant consumée de haine et de colère envers cet homme, il l'effrayait tout de même suffisamment pour qu'elle se sente reculer de quelques pas. Une partie d'elle-même refusait toujours de croire qu'il était là, debout, bien portant et tout aussi impressionnant que lorsqu'elle l'avait connu au Corto Maltese. Elle avait vu Smith tuer le héros de guerre qu'était Rick Flag, elle l'avait vu se confronter à Bloodsport, et elle l'avait vu s'effondrer et se vider de son sang sur le sol.
Le savoir là, bien vivant et aussi puissant qu'autrefois la terrifiait. Et pourtant, il lui semblait qu'il avait également quelque chose de changé. Le regard qu'il posait à présent sur elle...ce n'était pas celui qu'elle lui avait connu à Jotunheim.

- Comment ça tu ne l'as pas tué ? dit-elle avec toute l'assurance dont elle était encore capable, tu lui as tiré dessus, tu l'as touché, je l'ai vu tomber...

Sa voix tremblait de nouveau. L'image, gravée dans son esprit, de Jay précipité dans le vide avec une balle dans la poitrine lui serrait la gorge, et lui piquait le nez et les yeux.

- Ne fais pas ça Smith, s'il te plaît...supplia-t-elle, ne me donne pas d'espoir...

Elle voulait qu'il arrête. Qu'il arrête de la torturer. Qu'on la laisse tranquille. Mais Smith ne bougea pas. Il baissa la tête, et se contenta de soupirer.

- Tu sais que je vise bien, dit-il, et que j'atteins toujours ma cible. Je sais quand mes tirs sont mortels...et quand ils ne le sont pas.

Elle ne le connaissait pas beaucoup, mais si Cleo avait appris une chose sur Christopher Smith au Corto Maltese, c'était qu'il ne plaisantait jamais quant à ses capacités et son armement. Et le regard qu'il avait à cet instant, bien loin du sourire narquois et carnassier qu'il arborait en débarquant dans leur appartement, lui indiquait une certitude: en dépit de son habituel air crispé et sec, Smith, à cet instant, était tout à fait sérieux.
Le souffle court, Cleo demanda d'une voix blanche:

- Qu'est-ce que...qu'est-ce que tu veux dire ?

La première chose que fit Jay en se réveillant fut de vérifier qu'il était toujours en vie. Et si on lui posait la question à cet instant, il n'aurait pas su dire.

Sa tête lui faisait atrocement mal, et il avait l'impression que tout son corps était fait de plomb. Il rassembla ses forces pour tenter de bouger ses jambes, et faillit presque pousser un soupir de soulagement lorsqu'il les sentit se soulever légèrement. Tandis que sa vision trouble tentait tant bien que mal de s'habituer à la lumière environnante, il fit un rapide point mental sur la situation.
Il était allongé sur quelque chose de dur et froid. La dernière image dont il se souvenait était cet homme avec son costume rouge, qui pointait un énorme flingue sur lui tandis qu'à ses côtés, le suppliant de l'épargner se trouvait...

"Cleo !"

Ouvrant enfin grand les yeux, le hacker tenta brusquement de se relever. Une décision qu'il regretta aussitôt lorsque sa tête se mit à le lancer violemment, et qu'une vive douleur dans sa poitrine lui coupa la respiration. Suffoquant pour reprendre son souffle, il sentit alors quelque chose se poser sur sa main. De surprise, il la retira d'un coup sec, ce qui le déséquilibra, et manqua de le faire tomber.
Jay cligna vivement des yeux afin d'apercevoir ce qui l'avait surpris. Et alors que sa vue se faisait de plus en plus claire, il distingua une petite forme grise qu'il n'eut cette fois aucun mal à reconnaître.

"Sebastian ? Mais...qu'est-ce que..."

Un bruit de raclement de gorge le tira de sa torpeur. Jay fit volte face, et put enfin avoir un aperçu net et précis de l'endroit où il se trouvait.
Une grande pièce circulaire, un fauteuil de métal dans lequel il était allongé, et un fatras de pièces mécaniques et de flacons remplis de liquides.

Le hacker soupira. Lentement, il se tourna vers l'endroit d'où provenait le son. Il savait parfaitement ce qui l'attendait, autant ne pas faire durer le suspens.
Face à lui, assis sur le rebord de son établi, le Mécano Organique le regardait avec ce qui semblait être un singulier mélange de compassion, de soulagement, et, Jay le sut instantanément, d'une grosse et sourde colère qui ne demandait qu'à se déchainer sur lui.

"Tu sais ce que je devrais faire ? demanda le barbu, rien que pour le principe ?

- Ouais, répondit Jay.

Sa bouche était pâteuse et la tête lui tournait. Il n'avait pas la force de palabrer.

- Je sais, t'as raison. Vas-y, fais toi plaisir, qu'on perde pas de temps.

Price se leva de son établi, se saisit d'une clé à molette qui trainait dessus, et se dirigea vers lui d'un air menaçant. Sur le siège à côté de lui, Jay pouvait sentir Sebastian remuer.

- Tu crois que je vais t'engueuler hein ? s'enquit Price, te pourrir comme un gosse, et te traiter de tous les noms parce que je t'avais prévenu ?

Jay resta sans répondre. Il n'avait rien pour sa défense, et il savait que tout ce qu'il pourrait trouver à dire ne ferait qu'augmenter la colère de son ami.
Ce dernier pointa sa clé à molette vers lui, en la faisant tournoyer comme s'il brûlait d'envie de lui en mettre un coup.

- Bah tu sais quoi gamin ? J'en ai même pas envie. Parce que si je m'écoutais je te foutrais une telle rouste que j'te ferais r'gretter que celui qui t'a flingué t'ait pas tué.

Il semblait véritablement furieux. Jay avait toutes les raisons du monde de le comprendre, mais à cet instant, il devait bien avouer que, même s'il les trouvait légitimes, les états d'âme du Mécano Organique étaient le dernier de ses soucis.
Pourtant, Price ne décolèrait pas. Il continua d'agiter sa clé comme s'il se retenait de toutes ses forces de l'abattre sur le crâne du métisse.

- Je déteste être le vieux con mais Bon Dieu gamin, tu m'y forces ! Je t'avais prévenu bordel ! Je t'avais dit de pas chercher les ennuis avec cette fille !

- Cleo n'y est pour rien, assura Jay d'une voix blanche.

- Je sais bien qu'elle y est pour rien, tête de con ! Autrement, sa bestiole aurait pas pris le risque de te sauver la peau !

Il fallut un temps d'arrêt à Jay pour comprendre ce que Price venait de dire. Puis, son regard passa du barbu à Sebastian, toujours dressé face à lui d'un air inquiet.

- Hein ? s'interrogea le hacker, Sebastian ? Mais comment...

- Figure toi que ce p'tit gars a parcouru tout le chemin jusqu'ici pour v'nir me trouver, expliqua Price, j'sais pas comment il a fait, il a du passer par les égouts ou un truc du genre... toujours est-il que je l'ai vu débarouler l'autre jour dans l'atelier. J'ai bien failli l'écrabouiller, mais j'ai r'connu son bazar sur son dos. J'ai compris qu'il se tramait un truc pas net, alors j'ai foncé jusqu'à ton appart.

Impressionné, Jay prit le rat dans ses mains et commença à lui gratter la tête. Il savait les rats intelligents, mais de là à ce qu'il lui sauve la vie...

- Les flics étaient déjà là quand j'suis arrivé. Ça a pas été facile, ça je peux t'le dire ! T'étais étalé comme un sac dans une poubelle, n'importe qui d'autre que moi t'aurais pris pour un bon macchabée !

Jay comprenait à présent la douleur vive qu'il ressentait. Elle partait du haut de son épaule droite et se répercutait dans toute sa poitrine, comme si on lui enserrait la cage thoracique.

- Je vais pas te raconter de conneries, continua Price, au début j'ai bien cru que t'étais cané. Mais quand j'ai vu que tu respirais encore et que t'étais pas encore tout à fait froid, je t'ai embarqué jusqu'ici et je t'ai rafistolé.

Il continua de parler, mais Jay n'entendit la suite que d'une oreille très distraite. Il n'en revenait pas.
Il avait été sauvé par Sebastian. Le petit rat s'était volontairement séparé de Cleo pour lui prêter main forte. Sans lui, Price ne l'aurait jamais retrouvé, et il aurait sans doute terminé effectivement comme un bon cadavre de clodo dans une horrible poubelle. Et pourtant, malgré la douleur prégnante qu'il continuait de ressentir à la poitrine et à l'épaule, il ne se sentait pas comme quelqu'un qui venait d'échapper à la mort. En vérité, il ne pensait qu'à une chose.

- Cleo...elle a été emmenée.

Price le regarda comme s'il venait de proférer la plus ignoble des insultes.

- Sans déconner ? Oh bah merde alors, ça me coupe les jambes ça ! Je sais pas qui t'a tiré d'ssus gamin, mais j'ose espérer que la p'tite a eu la présence d'esprit de décamper avant de finir dans le même état que toi !

- Non, assura Jay, ils l'ont emmenée. Elle a accepté de suivre ce type pour me protéger, et je l'ai vu l'embarquer. Et puis, elle serait jamais partie toute seule sans Sebastian.

Machinalement, il continuait de caresser le rat, pour lequel il ressentait à présent un élan d'affection. Ce petit animal lui avait sauvé la vie, et c'était quelque chose qu'il ne comptait pas oublier.
Price poussa un soupir, et s'assit de nouveau sur son établi en se frottant la tempe.

- Bon, grommela-t-il, bon bon bon...d'accord, là ça pue du cul mais violent. T'as dit "ce type". De qui tu parles ? Qui c'est le gars qui vous a chopés ?

- Je sais pas, je l'avais jamais vu, mais visiblement Cleo le connaissait. Elle l'a appelé Smith.

En entendant le nom, le Mécano Organique releva la tête.

- Smith ? Christopher Smith ?

Jay acquiesça. Le nom complet lui rappelait quelque chose.

- Ouais, probablement. Je crois qu'il était dans l'ancienne Suicide Squad, avec Cleo. Il est toujours sous les ordres d'Amanda Waller. Apparemment il était considéré comme mort, mais il a survécu.

Au bout de quelques secondes sans rien dire, Price se releva, et à la grande surprise du hacker, entreprit de remplir ses poches avec toutes sortes d'objets qui se trouvaient sur son établi.

- Eh bah il est pas le seul ! Maintenant, c'est à ton tour de lui faire la surprise ! T'as un plan j'imagine ?

- Un plan ? s'enquit Jay

Glissant un scalpel dans sa manche, Price se tourna vers lui, l'air déterminé. Son regard était moins noir que lorsque Jay s'était réveillé, mais le hacker sentait qu'il n'était pas encore tout à fait calmé.

- Bah ouais, répondit-il, un plan pour aller sauver la p'tite. C'est ton truc d'habitude ça, les plans foireux.

Il fallut quelques secondes à Jay pour réfléchir, puis il se rendit à l'évidence. Il eut un coup d'œil pour Sebastian, puis il baissa la tête en soupirant.

- Non.

Un ange passa. Price le regarda sans comprendre.

- Non ? Bon ok, c'est pas grave. Tu viens de te réveiller après tout, fais moi signe quand...

- Non Price, tu comprends pas. J'irai pas la sauver.

Ses paroles eurent le même effet que si un éléphant rose venait d'arriver dans la pièce. Price le regarda comme s'il venait d'insulter sa famille sur 30 générations, et Sebastian lui même leva son museau vers lui pour exprimer son incompréhension.

- Si elle a été ramenée à Belle Reve, soit une des prisons de plus haute sécurité des Etats-Unis, alors ça sert à rien. Infiltrer des bâtiments en plein centre ville, quand c'est blindé de monde, c'est une chose. C'est ma peau que je risque, et personne en aura rien à foutre si je me foire. Mais là, c'est la vie de Cleo qui est dans la balance. Si Waller me trouve encore dans ses pattes, c'est à elle qu'elle le fera payer. Et je peux pas permettre ça.

Il se détestait profondément pour ce qu'il disait, mais il le pensait réellement. Price avait beau le regarder avec des yeux ronds, il en était convaincu.

- Cleo pourra se débrouiller sans moi. Sortir en vie de la Suicide Squad. Elle l'a déjà fait. Moi, tout ce que je lui ai apporté, c'est qu'elle a baissé sa garde. Elle a commencé à faire des choses de plus en plus dangereuses, et à cause de moi, elle a rien vu venir. Je lui ai rien dit pour la protéger, et tout ce que j'ai fait au final, c'est la ramener directement chez Waller. Elle m'avait prévenu pourtant.

Le cœur battant à 100 à l'heure, comme si chacun de ces mots lui pesaient lourdement sur la conscience, il leva tristement la tête vers Price.

- Je sais que ça paraît stupide, mais j'aime Cleo, et je voudrais pas lui apporter encore plus de...AAAAAÏÏÏÏE !

Sans prévenir, le Mécano Organique venait de prendre son élan, et d'asséner un violent coup de clé à molette sur le genou du hacker.

- NON MAIS T'ES COMPLETEMENT CINTRÉ ! hurla Jay en se tenant le genou, des larmes de douleur perlant au coin des yeux, JE PEUX SAVOIR CE QUI TE PREND ?!

- IL ME PREND, répondit Price, QUE SI JE T'ENTENDS ENCORE DIRE DE TELLES CONNERIES, JE T'ASSURE QUE LE PROCHAIN COUP C'EST DIRECTEMENT EN PLEINE TRONCHE !

Tentant en vain d'outrepasser la douleur, Jay regarda le Mécano Organique. Et cette fois, il prit presque peur.
Price semblait véritablement furieux. Ses mains étaient celles d'un brillant chirurgien, ce qui impliquait qu'il en avait la plupart du temps un contrôle total. Mais à cet instant, elles tremblaient. Tout le rugueux corps de son ami semblait trembler de fureur, tandis qu'il le regardait, avec dans les yeux une colère que Jay ne lui avait encore jamais vu.

- Mais je...

- TA GUEULE ! TU D'VRAIS AVOIR HONTE PUTAIN !

Price abattit brutalement sa clé sur son établi, qui manqua de s'effondrer sous la violence du coup. Jay sursauta, et le Mécano Organique le menaça à nouveau de son arme en criant:

- Ces connards ont embarqué ta copine et toi t'es là à chialer parce que tu chies dans ton froc à l'idée de la sortir de là !

- Je ne chie pas dans mon froc, répondit froidement Jay, je cherche juste à la protéger de...

- La protéger ?! Ah bah bravo ducon, c'est réussi ! Elle doit être chouchoutée là-bas, c'est sûr ! Jusqu'à ce qu'elle soit encore envoyée dans une putain de mission suicide, et où cette fois ces tarés s'assureront qu'elle reviendra pas ! C'est ça que tu veux ? C'est vraiment comme ça que tu veux qu'elle finisse ?!

- JE NE VEUX PAS QU'ELLE FINISSE COMME MA MÈRE !

Jay se surprit lui-même. Il venait de se relever d'un seul coup. Son épaule lui faisait toujours mal, mais il s'en fichait. Il se fichait même de Sebastian qui, toujours perché sur le siège, fut brutalement déséquilibré lorsque le hacker se leva, et manqua de chuter sur le sol dur et froid de la pièce. Jay ne fit même pas attention au regard courroucé que lui lança le rat.
Il était blessé par les mots de Price, et il ne voulait pas qu'il se méprenne. Ce dernier s'était même arrêté de crier, tant il semblait aussi surpris que Jay de son intervention.
Il ne ressentait pas de colère, ni même de tristesse. Les seuls sentiments qu'il avait conscience d'avoir à cet instant étaient non seulement une peur panique, mais surtout un profond, un énorme dégout de lui-même.
Price s'était tu. Les dents serrées, Jay profita de son silence.

- Tu comprends pas ? Tu comprends pas que c'est ma faute ? Encore ? Que j'ai encore tout foiré ? Bordel, c'est comme ça depuis que je suis arrivé dans ce putain de pays ! Ma mère y est morte toute seule dans une cellule immonde parce que j'ai pas été foutu de faire mes affaires dans mon coin, sans la mettre au milieu ! Elle est morte pour la même raison qui fait que Cleo a été embarquée: parce que comme d'habitude, j'ai fait que de la merde, et c'est sur elle que c'est retombé !

Il se dégoutait à s'entendre parler. A choisir, il aurait presque préféré que Price continue à lui crier dessus. Cela lui aurait évité de devoir lui cracher toute la façon dont il se détestait à la figure:

- J'en ai marre Price. J'en ai plein le dos que les personnes que j'aime en prennent plein la gueule tout ça parce que je suis pas foutu de gérer ma vie correctement. Avec Cleo j'ai cru que...j'ai cru que ça pouvait être différent, qu'on pouvait essayer de faire quelque chose. Mais j'ai encore tout foutu en l'air. J'en ai encore fait qu'à ma tête et voilà le résultat.

Il se rassit doucement sur le siège de métal, et se prit la tête dans les mains. Il n'avait plus envie de discuter, plus envie de se battre. Il en avait assez de ne pas être capable de protéger ceux auxquels il tenait.

- Alors ouais. Peut-être que la seule façon pour Cleo de s'en sortir, c'est de se débrouiller toute seule. Sans moi au milieu pour faire n'importe quoi. Elle est forte Price, bien plus que toi ou moi. Elle a tout affronté toute seule depuis qu'elle a 10 ans. J'ai pas le droit de foutre sa vie en l'air maintenant, juste parce que...parce que je...

- Parce que tu l'aimes ?

Price avait parlé normalement, sans crier. Jay leva les yeux vers lui. Il était appuyé sur l'établi, et avait posé sa clé. Il ne semblait même plus être en colère. Mais l'air qu'il avait à présent sur le visage, Jay ne le lui connaissait pas. Incapable de répondre, il se contenta de se frotter les yeux.

- Tu sais, quand je t'ai vu débarquer ici avec cette fille, je me suis effectivement dit que tu faisais n'importe quoi, continua Price, toujours sur un ton plus calme. Une ancienne taularde, membre d'une espèce d'escouade secrète et probablement pas très légale, et avec des pouvoirs à la con en prime. Mais après, je me suis dit que je te connaissais, et que t'avais probablement une raison. Et j'ai pas eu b'soin d'lancer des recherches pour mettre le doigt dessus.

Jay ravala les larmes qui commençaient à lui monter aux yeux, et sentit Sebastian lui mordiller affectueusement le doigt, comme si l'animal avait senti sa détresse. Le regard fixé sur Price, il prit le rat dans sa main et recommença à le caresser doucement tandis que son ami continuait.

- Faudrait être sacrément con pour pas voir que tu l'aimes, cette fille. Et j'vais t'dire: j'comprends. J'en ai vu des raclures dans ma vie, et cette petite en est pas une. Après tout ce qu'elle a traversé, tout ce qu'elle a pu faire, toutes les saloperies qu'elle a du voir...malgré tout ça, j'crois qu'j'ai jamais vu une fille qui mérite autant ce que tu lui as donné.

Jay était stupéfait. Il n'entendait pas souvent Price chanter les louanges de quelqu'un d'autre à part lui, et il savait que, venant de lui, ces derniers mots étaient mûrement pesés et réfléchis.

- T'as redonné à cette gamine tout ce dont on l'a privée: un toit, des fringues, un vrai pieu dans lequel elle pouvait se coucher tous les soirs, et se lever quand elle voulait le matin. C'est pas grand chose pour toi, mais pour elle mon gars, c'était sûrement plus que tout ce qu'elle a pu avoir dans sa vie jusque là. T'imagines ce que c'était pour elle, de pouvoir se balader librement dans la rue, sans devoir tout le temps r'garder derrière elle pour savoir si elle avait des flics ou des pourris du gouvernement aux fesses ? Et tout ça, c'est à toi qu'elle le devait. A toi et à personne d'autre.

Assis sur son siège, Jay n'en revenait pas. Jamais il n'aurait imaginé que Wilman Price, pourtant pas le plus affable des hommes qu'il connaissait, se serait montré aussi soucieux et attentionné envers Cleo. Il en était quelque peu touché, mais la sensation de se dire que le Mécano Organique semblait être plus inquiet de son sort que lui le mettait très mal à l'aise.
Le barbu sembla s'en rendre compte, car il s'approcha de lui, et sans faire attention à son mouvement de recul, posa ses mains sur les accoudoirs du siège, et rapprocha son visage si près du sien que Jay pouvait presque compter les tâches noires sur ses dents et sentir son haleine chargé d'alcool, et d'autre chose dont il n'était pas sûr de vouloir connaître la nature.

- Alors ouais, t'as p'têt merdé cette fois-ci, et t'as pas fait semblant. Mais crois moi, t'as sûrement trouvé la seule gonzesse dans tout ce trou paumé qui vaille la peine qu'on se donne du mal pour elle. Les excuses du style "elle est mieux sans moi" c'est des trucs de chiffe molle et toi t'en es pas une.

- Comment tu peux en être aussi sûr ? s'enquit Jay en fronçant le nez

- Je le sais, c'est tout, répondit Price, je le sais depuis que tu m'as aidé à foutre au trou ces enfoirés qui voulaient nous doubler à l'hosto. Tu brûlais de les envoyer à l'ombre pour ce qu'ils avaient fait, presque plus que moi.

Il s'écarta de Jay, et alla chercher quelque chose dans un grand sac en toile posé dans un coin de la pièce.

- Alors refais le ! Ravive la flamme gamin, et montre moi que je me suis pas trompé. Je vais te dire comme j'ai dit à ta copine: tu tombes sur un mur, tu passes au travers, comme une Harley lancée à 100 à l'heure !

Il lança quelque chose à Jay, qui l'attrapa au vol. Tenant Sebastian dans une main, il regarda ce qu'il venait de saisir dans l'autre:

C'était son smartphone. En dehors de quelques bosses et rayures, l'appareil semblait intact.

- Si jamais t'es prêt à te sortir la tête du cul pour une fois dans ta vie, acheva Price, tu vas me faire le plaisir de te relever, d'ramener ta copine, et d'lui donner la vie qu'elle mérite d'avoir. Que vous méritez, tous les deux.

Pendant quelques secondes, Jay resta silencieux. Puis, il eut un regard pour Sebastian.
Le petit rat leva son museau vers lui, et émit un couinement joyeux, comme pour lui signifier qu'il approuvait les dires de Price. Avec un petit sourire, Jay lui gratta affectueusement la tête, et lui fit un clin d'œil. Après tout, il lui avait sauvé la vie.

Il était temps de sauver la sienne.

- Je savais pas que t'avais autant d'affection pour Cleo, dit-il finalement à Price d'un air narquois.

Le Mécano Organique roula des yeux d'un air faussement exaspéré. Il était évident qu'il avait compris que son discours avait porté ses fruits, mais, fidèle à lui même, il semblait déterminé à n'en rien montrer.

- Ah commence pas hein ! Elle me plaît bien cette petite, c'est tout ! Et puis, tu lui dois bien ça, elle qui a accepté de se coltiner une tête de con comme toi !

Jay se leva, et posa sa main sur l'épaule de son ami en souriant.

- Merci Price.

- Allez allez, garde ça pour plus tard, d'abord faut qu'on la sorte de là ! T'as une idée ?

Le hacker inspira un grand coup. Il ne se voyait pas l'avouer de but en blanc à Price, mais il n'avait aucune idée de ce qu'il fallait faire. Belle Reve était en plein cœur de la Louisiane, et il se trouvait à Gotham. Le temps qu'il y arrive, Waller aurait largement celui de faire subir tout ce qu'elle voulait à Cleo. Et quand bien même, s'attaquer à une prison fédérale de haute sécurité, ce n'était pas la même chose que d'infiltrer un bâtiment d'affaires rempli de costards cravates.
Il déposa Sebastian sur l'établi en face de lui, et se concentra pour réfléchir.

- C'est compliqué, dit-il, très compliqué. Je ne sais même pas où se situe Belle Reve et quand bien même, je ne peux pas y aller tout seul. Si encore je pouvais trouver quelqu'un qui pourrait me...

Il s'interrompit lorsque son regard se posa sur un journal qui traînait sur l'établi. Une des manchettes attira son œil, et il releva si brusquement la tête qu'il sentit sa nuque craquer.
Se saisissant du journal, Jay le brandit sous le nez du Mécano Organique:

- Price ! Dis moi de quand date ce journal !

Surpris par sa réaction soudaine, son ami leva un sourcil curieux et grommela:

- J'en sais rien, c'est celui d'hier matin je crois. T'es resté dans les vapes pendant deux jours, il a bien fallu que je trouve de quoi m'occuper pendant que je restais là à te surveiller.

Jay regarda successivement le barbu, puis le journal, puis Sebastian, et se mit à pianoter sur son smartphone à toute vitesse, en murmurant dans sa barbe:

- Deux jours...le journal d'avant-hier...oui, ça pourrait le faire.

De son côté, Price posa ses mains sur ses hanches et fit rouler ses yeux d'impatience.

- Bon Dieu gamin, je déteste quand tu fais ça ! Tu veux bien me dire à quoi tu penses ?

- Tout à l'heure, expliqua Jay, tu m'as ressorti la phrase que t'avais dit à Cleo. Le truc sur les murs.

- Oui, et alors ?

- Tu te souviens de la métaphore que t'as utilisé ?

Ne semblant pas voir où il voulait en venir, le barbu échangea un regard suspect avec Sebastian, comme s'il lui demandait silencieusement si leur ami n'était pas en train de virer fou.

- Le truc de la moto là ? Oui, mais quel rappo...

Jay fit non de la tête. Il avait un petit sourire aux lèvres.

- Non non, pas juste une moto...

Se saisissant du journal, il le brandit sous le nez de Price d'une main, tandis que de l'autre, il lui présenta son smartphone. L'écran affichait les dernières nouvelles de Gotham. Le barbu jeta un œil, et ne sembla pas comprendre jusqu'à ce que Jay ne lui montre le nom qui apparaissait sur les deux articles, un sourire aux lèvres.

-...une Harley.