Yukari n'en croyait pas ses yeux. Venait-elle de rêver ou cela s'était-il bel et bien produit ? Quelqu'un venait de prendre sa défense, pour la toute première fois depuis tant d'années à avoir souffert en silence. Ils ne s'étaient jamais parlés et pourtant la jeune fille se sentait emplie d'une immense gratitude et reconnaissance envers ce garçon qui avait osé lever le ton pour défendre quelqu'un comme elle. J'ai envie de pleurer. Fukase était un ange, un ange descendu du ciel pour lui venir en aide. Une aide qu'elle avait tant attendue, une attente qui s'était avérée insupportable et inespérée avec le temps. Mais c'était arrivé, grâce à lui.
Lorsqu'il arriva à sa hauteur, elle lui adressa un sourire radieux qu'il lui rendit à son plus grand plaisir. Ça pouvait sembler ridicule, mais Yukari se sentait vraiment légère. Même la plus simple des choses pouvait vous paraître fantastique et irréalisable lorsque votre monde s'écroule peu à peu. Mais ce petit instant de bonheur ne pouvait durer longtemps, elle en était bien consciente. A peine avait-elle osé lever les yeux plus haut qu'elle fut transpercée par des dizaines de regards assassins. Des filles principalement. Elle baissa alors les yeux, se contentant de fixer sa feuille bêtement. Elle ne voulait pas les regarder plus longtemps. Ces filles la terrifiaient. Ils la terrifiaient tous.
Poussant un petit soupir, elle tenta tant bien que mal de se concentrer à nouveau sur le cours, essayant de chasser toutes ses mauvaises pensées. Fukase lui avait tendu la main, et ça, ce n'était pas rien. Mais que pouvait-elle faire en échange ? Elle n'en avait strictement aucune idée, mais dans tous les cas, elle comptait le remercier d'une façon ou d'une autre. Quand quelqu'un vous tendait la main comme ça, il était hors de question de s'en aller sans demander son reste, c'était la moindre des choses.
« Yukari… ? »
Surprise, l'adolescente aux longs cheveux mauves faillit faire tomber son bento, qui fut bien heureusement rattrapé par Fukase. En levant les yeux vers lui, Yukari rougit légèrement. Rêvait-elle encore ? Elle se donna alors une petite gifle à la joue, comme pour vérifier qu'elle n'était tout bonnement pas en train d'halluciner. Réaction qui fut très vite accueillie par un petit rire de la part de son camarade de classe. Non, elle ne s'était pas trompée. Il était bien là, devant elle.
Sans plus attendre, il s'installa à côté d'elle. Assis tous les deux sur un banc, ils ressemblaient à ces vieux amis qui se retrouvaient après un bon bout de temps. Yukari sentit son coeur battre un peu plus vite tandis qu'elle se contentait de ne pas virer aussi rouge qu'une tomate bien mûre.
« Takayashi…-kun… ? Qu'est-ce qui t'amène ici.. ?
Demanda t-elle innocemment.
Elle savait bien qu'il lui avait rendu un énorme service en osant défier le reste de la classe, mais elle ne s'attendait pas non plus à ce qu'il vienne ensuite l'aborder.
-Ben, c'est logique, non ? Je viens passer du temps avec toi ! Ça ne te dérange pas, j'espère… ?
-Non, ne t'en fais pas...Au contraire, ça me fait vraiment plaisir, Takayashi.
-Par contre, je voudrais que l'on soit clairs sur une chose, tous les deux. Je n'apprécie pas spécialement être appelé par mon nom de famille, alors appelle-moi tout simplement Fukase. Ça te convient si je t'appelle par ton prénom aussi ?
-...Bien sûr ! »
Ils se sourirent alors mutuellement avant d'entamer une longue discussion. C'était la première fois que Yukari parlait autant avec quelqu'un, et elle ne pouvait s'empêcher d'en être heureuse. Pour certains, cela pouvait sembler débile mais pas pour elle. Durant cette discussion, elle apprit à connaître son nouvel ami en long et en large et elle en fut pleinement satisfaite. Fukase avait l'air d'être du genre rebelle quand on l'apercevait à première vue, mais en réalité il en était tout autre. C'était un garçon adorable, gentil, et on voyait bien que les apparences ne faisaient pas tout.
Il est vraiment gentil, j'ai de la chance d'être tombée sur quelqu'un comme lui.
Je ne peux pas me permettre de la laisser comme ça, plus cette fois. Je l'ai vue souffrir et je n'ai pas bougé le petit doigt, comme tous les autres. Mais cette fois-ci, il en est hors de question. Je ne laisserai plus personne lui faire du mal. Plus personne.
En venant ainsi à la rencontre de Yukari, Fukase était empli d'une certaine sensation. Toute la culpabilité qui s'était accumulée en lui au fil du temps semblait s'être envolée, et il lui suffisait à peine de voir sa nouvelle amie lui sourire ou partager quelques histoires avec lui pour être totalement apaisé. C'était la première fois. La toute première fois qu'il s'entendait aussi bien avec quelqu'un, et avec une fille en particulier. Les filles qui lui étaient donné de côtoyer, du moins celle de leur lycée, lui inspiraient de la haine et un profond sentiment de la colère. Elles étaient superficielles, dénuées de charisme et d'originalité. Quand il regardait chacune d'elles, il avait l'impression de voir des clones partout. Alors qu'avec Yukari, c'était tout autre. Elle était charmante, aimable et représentait absolument tout de ce que voudrait retrouver le jeune homme chez les autres filles. Pas étonnant qu'elles s'étaient mises toutes contre elle. Elles étaient vides, Yukari ne l'était pas, elle.
En jetant un rapide coup d'oeil à sa montre, le lycéen aux cheveux de flammes se rendit compte qu'il ne lui restait quelques minutes avant de frôler le retard. Bien évidemment, ce con de prof l'avait convoqué et Fukase ne comprenait toujours pas. Il n'avait fait que dire la vérité, rien de plus. Décidément, ils étaient tous aveugles dans ce lycée.
En poussant un soupir agacé, le jeune homme se magna de rejoindre le lieu de rendez-vous.
« Te voilà enfin, Takayashi. Toujours à prendre son temps apparemment.
Fukase ne répondit pas à la pique, se contentant de l'ignorer royalement. Il n'avait jamais aimé ce professeur et c'était réciproque. C'était la deuxième année qu'il l'avait, et le lycéen était partagé entre l'envie de le frapper et celle de sécher ses cours en permanence. Malheureusement, avec des parents aussi stricts que les siens, l'adolescent se devait d'être irréprochable et les moindre faits et gestes de sa part qui pourraient nuire à l'établissement, étaient rapidement communiqués à sa famille. Voilà le problème quand on avait un père qui finançait un lycée aussi prestigieux que le sien. Lycée prestigieux, mais lycée de lâches.
-Me voilà, en effet. Et donc ?
Il croisa les bras, l'air plus qu'agacé que jamais.
-Que l'on soit d'accord sur une chose, jeune homme. Je n'apprécie absolument pas que l'on se permette de s'adresser vulgairement à une camarade de classe. Tes notes ont toujours été parfaites, Takayashi, et tu fais partie des élèves ayant un potentiel très élevé pour notre école. Alors je te prierais de mieux te conduire à l'avenir, et de faire honneur à ton père, déclara t-il froidement.
Il serra les poings et sentit la colère exploser en lui. Comment osait-il ? Comment pouvait-il se permettre de s'inquiéter pour une chose futile alors qu'une de ses élèves étaient constamment maltraitée par les autres ? Cet homme était inhumain !
- Vous n'avez donc pas honte, senseï ? Vous n'avez pas honte de me réprimander pour ce genre de choses alors que vous avez tout simplement de la merde dans les yeux ? Yuzuki se fait harceler depuis la seconde, et vous et les autres faites semblant de ne rien voir ! Et tout ce que vous trouvez à dire, c'est de me faire remarquer que mon comportement n'est pas adéquat ? MAIS VOUS VOUS PRENEZ POUR QUI, BORDEL DE MERDE ?!
Il avait hurlé, littéralement hurlé. Mais comment pouvait-on rester calme dans ce genre de situation ? Fukase n'en avait clairement rien à foutre que c'était en partie grâce à l'argent de son père qu'il avait la chance d'étudier dans un lycée aussi réputé que le leur, il n'en avait clairement rien à foutre que son avenir était prometteur, il n'en avait rien à foutre de tout. De tout ce qui concernait l'école en général. Il ne pouvait accepter une telle injustice, c'était tout bonnement cruel !
L'homme en face de lui s'était figé, une expression d'étonnement mêlé au choc trônant sur son visage. Il était bien conscient que Fukase était loin d'être un enfant parfait et silencieux, mais le voir aussi en colère était presque incroyable.
Inutile d'en rajouter plus. C'était inutile. Fukase tourna les talons en claquant violemment la porte. Il en avait assez entendu et c'était largement suffisant pour lui faire prendre la décision de partir.
Yukari rentra donc chez elle, tout sourire. Sa journée avait pris une toute autre tournure, et elle en était plus qu'heureuse. En passant par la cuisine, elle tomba sur un mot soigneusement écrit par sa mère, l'informant qu'elle avait préparé le repas du soir et qu'elle rentrerait très tard. Elle fait tellement pour moi. Par la suite, la jeune fille entreprit de monter à l'étage afin de s'atteler à ses devoirs et d'organiser son emploi du temps. Mais prise par une soudaine envie d'aller checker son tout récent compte Facebook, l'adolescente sortit délicatement son smartphone et s'y connecta.
Après avoir fait défiler son fil d'actualité pendant quelques minutes, Yukari remarqua qu'elle venait de recevoir un nouveau message. Elle cliqua alors sur l'icône avant de se figer. Elle avait reçu des photos, mais pas n'importe quelles photos. Des photos d'elle, totalement nue. Le corps entier de la jeune fille se mit alors à trembler, tandis que des larmes commençaient à se former au coin de ses yeux mauves. Elle n'avait aucun moyen de savoir qui lui avait envoyé ce message, étant donné que la personne en question s'était tout simplement affublée du pseudonyme « Anonyme ».
Elle lâcha alors l'engin électronique et partit se réfugier dans son lit. Elle n'arriva pas à stopper ses larmes, c'était plus fort qu'elle. Qui avait pu donc se procurer ces photos ? Qui ? Elle était totalement effondrée et désespérée.
L'enfer va recommencer, mais je sens que je ne pourrai plus tenir cette fois-ci.
