Fukase appréciait Yukari. Pas forcément dans le sens amoureux, mais il sentait bien qu'il n'avait plus aucune envie de la voir s'éloigner de lui. Alors ça, c'était hors de question ! Le jeune homme était même prêt à se prendre tout dans la gueule à sa place. Ce que lui faisaient subir tous les autres était tout bonnement inacceptable et cruel. Le pire dans tout ça, c'est qu'ils se croyaient forts en groupe, alors qu'individuellement, ils ne pourraient pas faire du mal à une mouche. Les gens étaient lâches, et c'était vraiment malheureux. Pour ces énergumènes, s'en prendre à quelqu'un leur procurait un certain sentiment de supériorité et de satisfaction, du coup, s'en donner à coeur joie leur paraissait tout à fait plausible et acceptable. Pathétique. Désespérant même. Mais Fukase ne comptait pas abandonner. Il ne comptait pas abandonner Yukari, qui était la seule fille dont il se sentait le plus proche en l'espace de 17 années d'existence.

Le silence qui les avait séparé pendant un moment finit par se briser peu à peu. Il la tenait toujours dans ses bras, et il fut légèrement surpris lorsqu'il remarqua que la mauve avait fini par lui rendre son étreinte, en le serrant très doucement contre elle. Un peu comme si elle avait peur de le perdre ou de le briser en mille morceaux. Yukari avait désormais les yeux rivés vers les siens. Enfin. Enfin, elle le regardait dans les yeux.

« ...Fukase… ?

-Oui, Yukari ?

-Reste avec moi s'il te plaît, tu es le seul en qui je peux avoir réellement confiance.

Ses mots le touchaient. Ils le touchaient sincèrement. Elle n'en avait peut-être pas conscience, mais cela lui faisait vraiment du bien d'entendre ce genre de mots sortir de la bouche de quelqu'un. Il n'avait jamais été particulièrement important aux yeux des autres. Les seules personnes qui daignaient faire attention à lui étaient en général celles qui ne cessaient de lui mettre des bâtons dans les roues. En particulier son père. Il l'aimait et le détestait à la fois.

-Je serai toujours avec toi, Yukari. Tu n'as rien à craindre. »

La rassura t-il avec un grand sourire, séchant avec une extrême délicatesse les larmes de détresse qui avaient recouvert son visage si pâle et si doux à la fois. Yukari semblait aller mieux.

« Tu es sûre que ça ne dérangera pas ta mère que je sois là ?

Yukari se tourna alors vers lui, souriant légèrement au passage. Fukase avait pu la réconforter, et cela représentait beaucoup pour elle. Pour le remercier, la jeune fille avait envie de lui montrer une partie de sa vie, en passant d'abord par sa maison. Elle avait envie de passer un moment avec lui, loin des autres et de leurs mauvais regards. C'était bien la première fois qu'elle voyait quelqu'un s'accrocher autant à elle. Bien évidemment, ce n'était pas dans le mauvais sens et ça avait le don de lui enlever le certain poids qu'exerçait la solitude sur son petit corps.

« Elle n'est pas là, elle rentre tard ! On aura la maison pour tous les deux ! »

Lui répondit-elle en poussant doucement la porte d'entrée, laissant d'abord entrer Fukase et la refermant de la même façon. La maison était agréablement chauffée et une douce odeur y émanait. C'était le fameux parfum préféré à la lavande de madame Yuzuki, qui aimait beaucoup asperger sa maison de cette délicieuse odeur.

Yukari invita donc son nouvel ami à s'installer confortablement sur le canapé tandis qu'elle s'engouffrait dans la cuisine, afin de leur préparer un petit quelque chose.

Cela faisait un long moment qu'elle n'avait plus invité «d'amis » à la maison. Peut-être parce qu'elle n'en avait plus eu, tout simplement. Quand sa mère se posait des questions, l'adolescente se contentait de dévier le sujet, en lui sortant des tas et des tas d'excuses bidons, ce qui avait pour effet de calmer sa curiosité. C'était vraiment triste, mais la vie fonctionnait ainsi.

« J'aime beaucoup ta maison. Elle dégage une très bonne atmosphère.

-Tu trouves ? Questionna t-elle, tout en grignotant l'un des cookies posés sur le plateau qu'elle avait apporté il y a quelques minutes.

-Bien évidemment ! Chez moi, c'est juste lugubre...Et horriblement déprimant, fit-il, légèrement dépité.

-….Est-ce que je pourrais venir un jour… ?

Elle s'inquiéta un peu lorsqu'elle vit le jeune homme se crisper à l'entente de sa question.

-...Il ne vaut mieux pas pour le moment. Mais dès que tout sera arrangé, je te promets que tu pourras venir autant que tu le souhaites.

Elle eut l'air déçue, sincèrement déçue, mais elle ne voulait pas non plus agacer Fukase et préféra passer l'éponge.

-Yuka...J'aimerais savoir à tout prix qui t'harcèle...Alors tu permets à ce qu'on retourne sur ton compte Facebook ? Je sais que c'est la dernière chose que tu as envie de faire, mais c'est vraiment important. »

Sans un mot de plus, elle se leva et guida Fukase vers sa chambre.

« Comme par hasard, il n'a même pas le cran d'afficher son véritable nom. Pathétique, constata t-il dans un long soupir, Yukari à ses côtés.

-...Je ne sais pas vraiment qui peut m'en vouloir à ce point, Fukase…

Il grinça des dents. Il retrouverait ce connard, coûte que coûte. Il fallait vraiment être un malade pour faire autant souffrir une fille aussi adorable qu'elle.

-On le retrouvera, ne t'en fais pas. »

Au moment où le jeune homme s'apprêtait à quitter la page, il fut pris de court par un son familier indiquant qu'ils venaient de recevoir un message.

« Toujours en vie, Yuzuki ?

D'un signe de la main, Fukase prévint la jeune fille en question qu'il comptait s'en charger, lui ordonnant également de rester près de lui.

«...Ce n'est pas Yukari, et je te conseille tout de suite d'arrêter ton putain de manège. T'as tellement rien à faire de ta vie, c'est ça ?

-Ohh ! Un prince charmant apparaît ! Tu m'effrayes beaucoup, c'est fou ! Tu fais vraiment un très bon comédien.

- J'ai pas de temps à perdre à discuter avec l'ordure que tu es. Dis moi juste pourquoi tu fais tout ça.

- Ton amie ne mérite pas de vivre, cherche pas. Je te conseillerai de t'éloigner d'elle, si tu ne veux pas finir comme elle ! »

Il poussa un énorme juron, son poing rencontrant brutalement le bois du bureau de son amie. Pourquoi avait-il fallu que ce type se comporte comme un véritable connard ? N'avaient-ils donc aucune pitié pour les innocents ? Lorsqu'il se tourna finalement, il remarqua que Yukari regardait dans le vide.

Elle avait l'air perdue, totalement livrée à elle-même, et un autre pincement au niveau de son coeur vint surprendre le jeune homme. Il devait faire quelque chose, et vite.

« Depuis quand tu fumes, Aria ? »

La dénommée Aria fit rapidement volte face, une cigarette coincée entre les lèvres. Un petit sourire vint parcourir ces dernières.

« Matsuda ! Ça fait un moment ! Qu'est-ce qui t'amènes ici ? »

En réalité, l'adolescente avait commencé à fumer pendant un bon moment. C'était un peu comme un moyen de déstresser à ses yeux. Elle savait bien que cette merde tuait peu à peu ses poumons et les rendrait aussi noirs que du charbon, mais elle n'y pouvait rien, elle était devenue accro à la sensation que lui procurait la nicotine.

Il était tard, dans les environs de 23 heures. Matsuda l'avait comme par hasard retrouvée à l'entrée d'un bar qu'elle avait l'habitude de fréquenter en soirée.

«Je passais dans le coin. Tiens...C'est moi ou t'as l'air vachement déprimée ?

La jeune femme aux cheveux blancs toussa légèrement à cause de la fumée qu'elle avait malencontreusement mal avalée avant de reprendre la parole. Matsuda n'avait pas tort, elle était assez soucieuse ces derniers temps.

« Je n'irai pas jusqu'à dire que je suis déprimée mais quelque chose me perturbe en effet, fit-elle en soupirant longuement, lui tendant ensuite sa cigarette pour qu'il tire un coup lui aussi.

On n'allait pas se mentir, le plus grand était tout à fait à son goût. Il était élancé, musclé comme il faut et avait surtout une voix à en faire vibrer toutes les demoiselles. Ils se connaissaient depuis une très longue période, s'étant rencontrés à un stage lorsqu'ils étaient plus jeunes. C'était drôle quand même. Qui aurait sincèrement cru qu'ils étaient des enfants modèles de base ? Ils avaient grandi ensemble tous les deux, et avaient commis les mêmes merdes également.

Elle lui parla donc de Yukari, et de son profond dégoût et agacement vis-à-vis de cette fille, Matsuda ou Matsudappoiyo de son nom complet sourit grandement, comme s'il avait affaire à une mise en scène des plus amusantes. En réalité, ce n'était pas par pure méchanceté qu'Aria comptait faire du mal à Yukari mais plutôt par simple et pure jalousie. Oui, oui. La grande IA était jalouse et de la fille qu'elle considérait la plus pathétique en plus de ça. L'adolescent qui s'évertuait à prendre la défense de cette pauvre fille l'intéressait grandement, et une certaine forme d'admiration mélangée à un soupçon d'amour s'était emparé d'elle. C'était vraiment insupportable. Pourquoi tombait-on amoureux des mauvaises personnes ? Elle se l'était toujours demandé.

Lorsque vint le moment pour les deux jeunes de se quitter, Aria lui offrit un doux baiser sur la joue, avant de lui faire un signe de la main, qui se traduisait par un « On s'appelle, d'accord ? » dans leur langage commun.

C'était un matin comme tous les autres, hormis le fait que Fukase était entré dans sa vie. Il avait fait en sorte de casser la routine dont la mauve était victime. Il animait ses journées et ces dernières paraissaient beaucoup moins dures et tristes depuis qu'il avait intégré son quotidien. Lorsqu'elle pénétra dans la salle de classe, ses yeux mauves croisèrent le regard des autres. Certains étaient amusés, d'autres l'étaient moins. Yukari fut soudainement prise d'inquiétude. En temps normal, elle était loin d'être du genre à se faire du souci rapidement, mais depuis qu'elle se faisait harceler, ses habitudes avaient bien changées. Ses mains tremblaient encore et avec panique, elle chercha Fukase des yeux. Il n'était nulle part et la cloche annonçant le début des cours allait bientôt sonner.

Elle revint bien vite à la réalité en tombant brutalement au sol. Teto venait de lui faire un vilain croche-pied et riait à gorge déployée, accompagnée de tous les autres. Yukari se releva bien vite et tenta d'ignorer les rires tant bien que mal. Elle ne voulait plus faiblir, plus jamais.

Le reste de la journée ne s'améliora pas pour autant et les autres continuaient à s'acharner sur elle. En particulier Aria et ses sbires. En cours de sport, Yukari en eut plus qu'assez. Elle n'arrivait limite plus à se contenir, c'était beaucoup trop dur. Pourquoi ne s'arrêtaient-elles jamais ? Elle en avait vraiment marre. Envahie par une colère et une rancune terrible, la victime s'approcha d'un pas assuré vers ses tortionnaires. Elle s'arrêta à la hauteur d'Aria, qui la regardait de la tête aux pieds, d'un air toujours aussi mauvais. Tout le monde s'était arrêté dans la salle et les gens s'attendaient visiblement à ce que Yukari passe le ballon de basket à une de ses camarades, mais il n'en était rien.

Aria la dépassait au moins d'une bonne dizaine de centimètres, et cela accentuait en partie le sentiment de supériorité que la plus grande essayait de lui imposer. Mais elle ne comptait plus se laisser faire, plus du tout.

« Alors, tu joues ? Je ne pense pas que tu sois assez intéressante pour faire arrêter la partie, constata t-elle, les bras croisés.

-...Qu'est-ce que tu me veux à la fin ? »

Le ton de Yukari était dur, voire même très froid.

Elle ne laissa même pas le temps à sa tortionnaire de répondre qu'elle lui envoya le ballon de basket en pleine face. Aria, comme prévu, poussa un hurlement de douleur tandis que les autres accouraient vers elle, choqués par ce qu'ils venaient de voir.

« Qu'est-ce qui t'as pris ? Espèce de salope !, hurla Luka tandis que Meiji et Teto s'étaient chargées de prévenir le professeur.

Yukari ne lui répondit pas, et se contenta de quitter la pièce. Par chance, le bureau du professeur était à l'opposé des vestiaires, alors elle eut le temps de s'habiller en vitesse et de filer hors du gymnase. Hors de question de retourner en cours. Elle en avait plus qu'assez maintenant.