Le bien, le mal, dans le fond, où était la différence entre les deux ? Cette différence, cela faisait un long moment qu'il ne la percevait plus. Telle une machine usée, son corps se mettait en marche, dicté par un esprit qui était tout autant rouillé. Dans cette chambre peu éclairée et sentant le renfermé, il s'y sentait comme apaisé. C'était sa piaule, sa forteresse, son château. Loin des cris enragés de sa mère ayant trop bu, le jeune homme se laissait aller à son activité préférée.
Celle de l'espionner.
D'un geste qu'on aurait pu qualifier de tendre sans connaître ses intentions, l'individu se mit à caresser langoureusement la photographie qui se trouvait piégée entre ses longs doigts. Ces derniers prenaient le temps de redessiner avec une certaine finesse les traits de son visage. De son si beau visage. La vie était cruelle tout de même. Le voilà condamné à passer ses journées à la surveiller, le coeur lourd. Il en était bien conscient. Yukari ne lui adresserait plus jamais la parole. Il avait tout fait foirer et il ne pouvait s'en prendre qu'à une seule personne. Lui-même.
Yukari était douce, gentille, pleine de bonnes intentions. Lui, était son exact opposé. Malsain, manipulateur, malade, c'était à s'en demander comment ces deux-là avaient fait pour se rencontrer. L'entrée de Yukari dans sa vie se révélait être une bénédiction, un miracle. Et malgré ça, il avait fallu qu'il s'arrange pour la perdre.
...Je ne veux plus te laisser t'échapper, Yukari. Que tu le veuilles ou non, je serai celui qui partagera ta vie. Je serai le seul qui comptera à tes yeux.
Rageusement, il balança tout le contenu de son bureau violemment au sol, éclatant au passage plusieurs boules à neige. Il se laissa tomber au sol, attrapant fermement quelques mèches de ses cheveux, tout en contenant un puissant cri qui aurait pu rendre n'importe qui sourd.
-...Je pensais bien que tu n'allais jamais revenir, Piko.
Le dénommé Piko leva les yeux vers son interlocutrice. Elle était incroyablement jolie, mais pas autant que l'était Yukari. Contrairement à elle, IA dégageait une très mauvaise aura. Un horrible mélange de méchanceté, de jalousie mais surtout de rancoeur. Et c'était exactement pour cette raison que Piko ne se sentait pas attiré par elle. Il n'avait jamais aimé les gens méchants. Ils étaient beaucoup moins intéressants.
Le jeune homme aux yeux vairons ne réagit pas, se contentant de s'installer à nouveau en face d'elle. Son café, à moitié entamé, était presque froid. Tant pis. Il voulait en finir, et vite. La blandinette, elle, semblait plus amusée qu'autre chose. Elle dégustait sa pâtisserie avec une gourmandise qu'elle ne prenait pas la peine de dissimuler.
Cette fille est une allumeuse, clairement.
- Je ne veux pas perdre de temps, IA.
- Je sais bien, ne t'en fais pas ! Alors, reprenons là où on en était ! ~
Elle lui sourit grandement et il ne fit qu'une chose soupirer.
- De ce que j'ai compris, Yukari était ton ex petite-amie et tu m'as filé un énorme coup de main en me passant cette photo d'elle nue. Mais comme tu t'y attendais déjà, je ne compte pas m'en arrêter là.
-...Tu te fiches de moi, c'est ça ? Je t'ai rendu un énorme service et tu comptes encore sur moi ?! S'emporta t-il, sous l'air étonné de la jeune fille.
Elle le faisait exprès ou quoi ?! Piko avait réellement du mal à supporter cette fille, et s'il le faisait, c'était uniquement dans le but de récupérer Yukari.
- Du calme, du calme, Piko-chou. Si tu continues encore à t'époumoner, on va finir par se faire virer du café. Alors ferme là et écoute-moi très sérieusement.
Cette fois-ci, il se tut pour de bon. Tant mieux, IA ne pouvait plus se contenir. Il fallait impérativement qu'elle mette son plan à exécution.
- Parfait. Yukari me gêne...Et Fukase te gêne également. J'espère que tu vois c'est qui au moins ?
Il hocha de la tête lentement, l'écoutant cette fois-ci attentivement, presque religieusement. IA était clairement peu digne d'intérêt mais elle savait s'y prendre pour provoquer certaines sensations en lui. Il avait simplement fallu qu'elle prononce le mot « Fukase » pour attiser une terrible colère en lui.
Ce garçon, je le déteste. Il essaye de s'approprier ma bien aimée avec ses airs de rebelle. Il faut à tout prix que je l'en éloigne.
- Je me chargerai de lui ne t'en fais pas...Et toi, tu te chargeras de récupérer cette horreur qu'est ta Yukari. Ainsi, nous serons quittes tous les deux, hein ? Parce que tu vois, traîner avec un gars comme toi, ça risque de tacher fortement ma réputation. »
Encore une fois, Piko dut se contenir. De quel droit se permettait-elle de parler ainsi de Yukari ? Elle ne valait absolument pas mieux qu'elle ! Dans tous les cas, Piko lui devait beaucoup et était malheureusement dans l'obligation de se tenir à carreaux. Elle allait l'aider à son tour et son plus grand rêve était sur le point de se réaliser.
-C'est à cette heure-ci que tu rentres ?!
Il poussa un énorme soupir. Sa mère était comme d'habitude, toujours affalée sur le canapé. Quand Piko posait les yeux sur elle, un seul sentiment l'animait. La pitié. Sa mère, qui autrefois était tout à fait respectable, s'était laissée aller depuis la disparition de son époux. Et accessoirement celle du père de Piko. Père qu'il n'avait jamais vraiment connu et dont il ne voulait rien savoir. Après tout, il n'était pas mieux qu'elle. Il ne valait pas mieux qu'elle.
Il n'avait plus envie de faire la moindre chose pour elle.
- Réponds-moi, sale fils de pute!
Elle lui lança la télécommande, seul objet qui se trouvait à sa proximité et il se contenta de l'éviter. Il avait l'habitude en même temps.
- Monsieur et madame Suzune, si vous saviez à quel point cela nous fait plaisir de vous rencontrer.
Fukase retint un petit rire. Avec ces faux airs émerveillés, ses parents avaient l'air totalement ridicules, et le pire, c'est qu'ils ne s'en rendaient même pas compte.
-Mais tout le plaisir est pour moi, monsieur Takayashi, répondit Mme Suzune, un petit sourire aux lèvres.
Et le voilà coincé dans un de ces dîners super malaisants. Tandis que les adultes discutaient poliment et calmement, Fukase en profita pour observer ces derniers. Mme Suzune ressemblait trait pour trait à sa fille. Leurs chevelures étaient pratiquement les mêmes, toujours d'un aussi beau bleu. Seule petite différence, celle de la mère était ondulée, contrairement à celle de sa fille, qui était parfaitement lisse. Du côté du père, il n'y avait rien de spécial à retirer. Il était plutôt classique physiquement parlant, ses cheveux étaient bruns et ses yeux étaient noirs. Mais le jeune homme rougit légèrement lorsqu'il croisa le regard de Ring. Apparemment, la jeune fille avait deviné qu'il s'ennuyait et qu'il s'amusait à les observer tous les trois pour faire passer le temps.
-Vous êtes bien silencieux, les enfants. Et si tu en profitais pour faire un petit tour avec Ring, mon chéri ? »
Fukase adressa un regard particulièrement noir à sa mère, qui bizarrement, n'en avait pas l'air affectée du tout. Il se leva alors et attendit que Ring en fasse de même. Dans le fond, la journée aurait pu être parfaite si Yukari avait été à la place de Ring. C'était méchant de penser ça, mais il fallait se rendre à l'évidence. Ses parents comptaient probablement le fiancer à la jeune fille aux cheveux bleus, or, Fukase ne ressentait rien de particulier envers elle. Certes, elle était jolie, adorable, bien qu'un peu timide et avait tout pour incarner la petite-amie parfaite, mais tous ces critères ne suffisaient pas à le convaincre.
- Fukase, quelque chose ne va pas ?
Ils avaient décidé de s'asseoir à un banc, un peu à l'écart du soleil qui commençait à taper fort. En parfait gentleman, Fukase avait tenu à payer pour sa compagne, et celle-si se retrouvait avec une glace pour le moins appétissante dans les mains. Il tourna alors la tête vers elle, essayant de la rassurer du mieux qu'il le pouvait.
-Non non, absolument rien !
-Tu mens, Fukase.
Le rouquin se saisit en entendant l'intensité de la voix de son interlocutrice. Le ton était autoritaire, et il ne fallait pas qu'elle insiste plus pour qu'il comprenne qu'il n'était vraiment pas convaincant dans ses explications. Il poussa un petit soupir de frustration, optant pour la franchise.
-Cette histoire de fiançailles arrangées ne me convient pas du tout, admit-il finalement, tout en la regardant bien dans les yeux.
Ring prit un petit moment pour lui répondre. Tout d'abord, elle soutint son regard. En l'espace de quelques secondes, Fukase crut voir une autre personne en face de lui. L'expression faciale de la jeune fille avait quelque chose de plus dur, de plus bouleversé.
- Tu sais quoi ? A moi non plus. Mon coeur appartient déjà à quelqu'un d'autre.
Un petit rire cristallin s'échappa de ses lèvres. Fukase ne savait pas vraiment comment réagir. Ring était sûrement bouleversée, il suffisait d'entendre l'intensité de sa voix pour le comprendre.
-C'est horrible ce qu'ils nous font. Ils nous considèrent comme des vulgaires marionnettes, alors que nous avons aussi notre mot à dire.
Une larme roula sur l'une des joues de Ring, Fukase serra le poing. Pourquoi avait-il fallu que leurs parents soient aussi aveuglés par leur position sociale ? C'était de l'égoïsme pur.
Au final, le voyage scolaire n'avait pas été aussi catastrophique que ça. Le plus incroyable dans tout ça, c'est qu'IA et sa bande de vipères aux langues fourchues l'avaient laissée respirer un peu. Cela ne pouvait que lui faire du bien. Yukari se sentait apaisée ces derniers temps et n'avait plus cette désagréable sensation qu'elle allait vomir ses tripes ou s'évanouir à tout temps. Elle passait énormément de temps avec Ritsu et Galaco, qui étaient rapidement devenus ses meilleurs amis. Et il ne fallait pas non plus exclure Fukase, qui prenait de plus en plus une place importante dans son coeur. Yukari était d'ailleurs confuse à ce sujet. Quand Fukase la regardait ou lui parlait tout simplement, elle avait cette tendance à se sentir toute chose. Son coeur battait plus fort et son visage virait souvent au cramoisi. Était-ce réellement de l'amour ?
Elle n'en savait rien, tout compte fait. Sa dernière relation amoureuse remontait à i ans, et s'en rappeler était douloureux. Qualifier ça de relation était même exagéré, vu la tournure des événements.
-Yukari, le proviseur souhaiterait te voir.
Yukari leva les yeux vers la personne qui venait de lui parler. Il s'agissait d'une fille de sa classe, à qui elle n'avait jamais adressé la parole d'ailleurs. Elle hocha de la tête et Fukase ne pouvait s'empêcher d'avoir l'air inquiet.
-Tu ne veux pas que je t'accompagne, Yukari ?
-Ne t'en fais pas, Fukase. Ça ira !
Elle lui sourit une dernière fois, juste avant de ne s'éclipser. Sur son chemin, elle croisa IA, qui l'ignora royalement. Seule Teto soutint son regard pendant une fraction de secondes. Quelque chose n'allait pas décidément. Quoi qu'il en soit, Yukari fit de son mieux pour paraître la plus sereine possible. Il n'était pas question de laisser l'angoisse s'emparer d'elle à nouveau.
-Je t'en prie, installe-toi, Yuzuki.
L'adolescente ne se fit pas prier. La situation était tout de même bizarre. Elle n'avait jamais été convoquée par le proviseur en personne auparavant, et l'idée d'être en face de cet homme imposant, provoquait une certaine appréhension en elle.
-Monsieur, au sujet de quoi m'avez-vous fait appeler ?
Lui demanda t-elle poliment, cachant cette fois-ci avec difficulté sa nervosité. Ses genoux n'arrêtaient pas de trembler et elle ne pouvait s'empêcher de jouer avec ses doigts.
-Yuzuki, je vais être honnête avec toi. Ton niveau scolaire n'est pas franchement remarquable mais tu as toujours été une élève exemplaire, et c'est un plus quand on est une boursière.
Elle se mordit les lèvres. On lui rappelait sans cesse sa condition sociale, et cela avait pour don d'instaurer encore une forme de malaise et de culpabilité en elle.
-Malheureusement, j'ai reçu certaines photos qui ne m'ont pas laissé de marbre. J'ignore de qui elles proviennent, mais dans tous les cas, de telles photographies risquent de nuire à notre établissement.
Après avoir fouillé un moment dans ses tiroirs, le proviseur en sortit 3 photos. Yukari se figea. Elle qui était si sereine et détendue, venait de basculer de l'autre côté. Son rythme cardiaque avait nettement augmenté et ses mains s'étaient remises à trembler. C'était un cauchemar, un véritable cauchemar.
Le proviseur est au courant maintenant. Je suis sûre que c'est encore un coup d'IA, il n'y a qu'elle qui puisse faire une chose pareille.
-Je suis dans le regret de vous renvoyer temporairement, Yukari. Je n'ai pas besoin d'explications de votre part. Votre mère est au courant.
C'en était trop ! Emplie d'une détresse immense, Yukari quitta précipitamment le bureau. Sa vue commençait à s'embuer et tout en courant le long du bâtiment, elle put entendre certains commentaires désagréables raisonner douloureusement dans ses oreilles. Elle ne pourrait plus jamais regarder sa mère en face, après tout le mal qu'elle s'était donné pour lui offrir des études dignes de ce nom.
J'ai envie de mourir.
