« Yukari...Où es-tu bon sang ? »

Comment pouvait-il être aussi serein lorsque Yukari lui affirmait clairement que tout irait bien et qu'il n'avait pas à s'en faire ? C'était impossible, surtout quand on savait à quel point ils étaient devenus proches ces deux-là. Fukase s'en voulait terriblement d'avoir regardé aveuglement Yukari se faire persécuter depuis son entrée au lycée. Il avait été un lâche, un pur égoïste. Tout cela parce que peureux comme il l'était, agir était hors de question et qu'il préférait faire ridiculement confiance au fameux « Quelqu'un finira bien par réagir. » Sauf que bien évidemment, personne n'avait réagi. Au final, il ne valait pas mieux que tous ces gens dont il avait si souvent pris l'habitude d'insulter de mouton.

-Galaco, Ritsu, s'il vous plaît ne m'attendez pas, rentrez.

On pouvait lire de l'inquiétude dans les yeux de ses deux amis et Fukase faisait sincèrement de son mieux pour ne pas exploser. Yukari était certes adorable, mais putain ce qu'elle pouvait être douée pour le mettre dans des états inimaginables !

-Tu es sûr, Fukase ? C'est impensable pour nous de te laisser continuer à la chercher seul !

-Allez-y. Je me débrouillerai.

Il sentait bien qu'ils avaient envie de l'aider, mais pour lui c'était hors de question. Il ne ressentait pas le besoin de les rendre mal. Il se mit alors à courir à travers tout le bâtiment, se fichant bien qu'on le prenne pour un débile ou qu'on le réprimande. Il ne supportait plus de voir Yukari souffrir. Parfois, l'impuissance pouvait se révéler être encore plus cruelle que la souffrance en elle-même. Ce sentiment constant de ne pas pouvoir arranger les choses sans que quelque chose n'arrive par la suite, le détruisait à petit feu.

-Tiens donc, regardez les mecs !

L'adolescent se retourna brusquement. Une bande de 3 jeunes hommes, presque adultes, l'observaient d'un air narquois. L'un d'eux avait un air vraiment effrayant, et Fukase ne pouvait s'empêcher de se sentir mal en croisant ses orbes rouges particulièrement agressives. Ils le dépassaient tous d'une bonne tête et aux expressions qu'ils avaient, ils n'étaient pas venus le voir dans le plus grand des hasards.

-...Bougez-vous. J'aimerais passer.

Matsuda s'esclaffa et Fukase serra le poing.

-Ecoute-moi bien petite sous-merde, commença t-il, presque menaçant, t'as intérêt à bien te tenir tranquille si tu ne veux pas qu'on t'amoche.

- Pardon ? S'exclama le concerné, outré non seulement que de purs inconnus viennent lui faire perdre de son temps pour essayer de retrouver Yukari mais également par le fait que ces derniers se permettent de mal lui parler.

-Arrête de geindre, continua celui qui semblait être le chef de la bande, et oublie cette idiote de Yuzuki, on compte s'occuper d'elle aussi. Alors si tu tiens vraiment à elle, je te conseille de te tenir à carreaux, sinon on hésite pas à employer les grands moyens.

Sous le choc, aucun mot ne sortit des lèvres du jeune homme. Son corps refusait strictement de lui obéir, et malheureusement pour lui, il ne pouvait plus se permettre de fuir à toutes jambes. Son rythme cardiaque avait nettement augmenté, et avec d'immenses efforts, l'adolescent faisait clairement de son mieux pour ne pas se laisser impressionner.

-...Allez vous faire voir.

Il avait finalement levé les yeux vers ses agresseurs. Ses iris rouges flamboyaient de colère et un air plus que froid et impassible trônait sur son visage. Les plus âgés ne répondirent rien en premier lieu, se contentant de se lancer quelques regards. Mais Matsuda avait l'air plus amusé que ses amis et il fut le premier à projeter rapidement son poing vers le plus jeune. Fukase le bloqua tout aussi rapidement et une expression de surprise se lisait sur le visage de l'autre. Il devait sûrement être étonné qu'un gamin aussi maigrichon que lui arrive à se défendre.

Tels des chiens enragés, les deux autres ne perdirent pas de temps et vinrent le secourir. Si au début Fukase se débrouillait plutôt bien pour parer leurs coups, la fatigue et la faiblesse s'emparaient de plus en plus de lui au fil du temps. De plus, il ne fallait pas oublier qu'il était seul contre trois garçons bien plus forts et mieux proportionnés que lui.

Ils ne lui laissaient pas une seule minute de répit, et en raison de l'intensité de leurs coups, Fukase sentait qu'il ne tiendrait plus debout pour longtemps. Du sang commençait à couler le long de ses lèvres et le reste de son corps avait été méchamment et durement abîmé. Une bonne partie de son visage était couverte d'hématomes et une bosse se formait au niveau de son crâne.

« Ça t'apprendra à essayer de jouer au grand, sale petit bâtard. »

Matsuda ne se gêna pas pour écraser l'une de ses jambes à l'aide de son pied, juste avant de ne lui cracher au visage.

« Y-ukari... »

Gémit faiblement le garçon, tandis que ses yeux essayaient péniblement de se fermer. Les agresseurs ne perdirent pas de temps pour s'enfuir.

« ...Takayashi...Oh mon dieu ! »

Teto poussa un petit cri perçant et se dirigea à toute vitesse vers son camarade de classe. Le spectacle qu'elle avait sous les yeux était tristement épouvantable. Fukase avait été bien amoché et il gisait péniblement au sol. En l'espace d'un instant, la rouquine crut même qu'il avait rendu son dernier souffle. Une certaine panique l'envahit et d'une main tremblante, elle saisit le téléphone portable du jeune homme. Heureusement pour elle, il n'y avait pas de code et elle put facilement accéder à son répertoire. Sans attendre une seconde de plus, elle appela sa mère. De ce qu'elle savait, le père était souvent absent alors joindre la mère semblait plus logique.

Jamais Yukari n'avait eu aussi peur d'affronter sa mère. Elles avaient toujours été très proches toutes les deux et s'imaginer que sa génitrice pourrait être horriblement déçue d'elle lui faisait atrocement mal. Elle s'était toujours considérée comme un poids pour elle et les événements d'aujourd'hui n'arrangeaient absolument pas les choses. Pire, ils les empiraient. Qu'allait-elle donc lui dire ? Aurait-elle le courage de soutenir son regard sans verser la moindre larme ? Complètement brisée de l'intérieur, Yukari avait l'impression que le moindre pas la rapprochant de son domicile était similaire à la sensation de marcher sur du verre. Mais il fallait qu'elle le fasse, et puis, ce n'était pas comme si elle avait réellement le choix.

-Je suis rentrée...

Fit-elle d'une toute petite voix, tout en refermant la porte derrière elle. L'atmosphère de la maison était froide et lugubre, la poussant même à croire qu'elle aurait très bien pu se tromper d'endroit. En passant par la cuisine, un petit mot écrit soigneusement attira son attention.

Bonjour ma chérie. Si tu lis ce message, sache que je ne te gronderai pas et que je te fais confiance. Tu as toujours été l'événement le plus heureux qui ait pu m'arriver, et je ne laisserai personne me faire croire que tu es quelqu'un de mauvais.

Néanmoins, je compte sur toi pour tout me raconter lors de mon retour. Malheureusement, je vais devoir partir pendant 2 semaines régler une histoire familiale. Je t'ai laissé suffisamment d'argent pour ce délai, ne t'en fais pas.

Prends soin de toi mon coeur, j'essayerai de te téléphoner le plus souvent possible.

Elle se laissa tomber au sol. Même en apprenant que sa fille avait été renvoyée temporairement, elle ne pouvait s'empêcher de la défendre et de la couver. Elle avait une chance incroyable, c'était clair et net. Mais malgré ça, elle ne pouvait s'empêcher d'avoir mal. Sa mère s'absentait au moment où elle avait le plus besoin d'elle, et rien que cette idée lui brisait le coeur. Mais elle était très mal placée pour jouer aux égoïstes. Il fallait qu'elle profite avant tout de cet isolement forcé pour se remettre en question. Le lycée avait toujours été un enfer pour elle, alors s'en éloigner malgré les conséquences et les circonstances, s'avérait être plus agréable qu'y être. Tout simplement.

-Oh mon chéri...Si tu savais à quel point j'ai eu peur !

-Maman… ?

Fukase eut un léger pincement au coeur lorsqu'il vit des larmes ruisseler le long des joues fardées de sa mère. Certes, elle avait l'air particulièrement ridicule avec son rouge à lèvre qui filait et son mascara qui coulait, mais elle restait tout de même sa mère et voir qu'elle avait pleuré pour lui le touchait vraiment.

- Mon pauvre poussin...Ces ordures t'ont presque défiguré ! C'est une honte ! Comment peut-on oser s'en prendre ainsi à un Takayashi ?

A l'entente de ses mots, un flash black pour le moins brutal apparut dans son esprit. En rentrant du lycée et en cherchant Yukari désespérément, il avait eu la malchance de tomber sur une bande de voyous. Mais il y avait une chose qui avait le don de le rendre confus. S'il avait été agressé de sorte à finir assommé, qui avait eu la gentillesse de le conduire jusque chez lui ? Vu la réaction de sa mère, ça ne pouvait définitivement pas être elle.

- Dis maman… ?

- Oui, mon coeur ? Fit-elle, paraissant moins révoltée cette fois-ci.

- Qui m'a ramené ici… ?

Elle lui expliqua alors qu'une adolescente portant des anglaises s'était empressée de la contacter et que la jeune fille en question se prénommait Kasane Teto. Fukase eut soudainement envie de vomir. C'était impossible. Teto était une véritable garce, et on pouvait clairement lire de la cruauté dans ses grandes prunelles rubis. Étant donné la situation et son état plus que déplorable, le jeune homme était bien conscient qu'elle ne perdrait pas son temps à lui raconter des craques. Mais tout de même, il tombait littéralement de haut là ! Soit la rouquine avait dû avoir de la pitié pour lui, soit elle avait sûrement quelque chose à se faire pardonner.

-Assez parlé, tu as besoin de te reposer.

Pas la peine de répondre, il n'y avait rien à rajouter. Fukase ne s'était d'ailleurs toujours pas regardé dans la glace, et franchement, c'était très peu pour lui. A entendre sa mère parler, il avait été « défiguré ». Il savait bien qu'elle avait tendance à exagérer, mais en sentant une douleur presque insupportable au niveau de son crâne et au niveau de ses muscles, il était évident qu'il n'avait pas non plus reçu de légers coups.

Putain de merde, ce que Yukari lui manquait. Même en étant blessé, il arrivait encore à se soucier d'elle. Depuis qu'il l'avait pris sous son aile, la peur le rongeait et le bouffait de l'intérieur. Il n'y avait pas qu'une simple amitié qui les liait. Non, il y avait quelque chose de bien plus fort que ça.

« Vous avez entendu, les filles ? A ce qu'il paraît, Takayashi s'est fait défoncer par des mecs du coin ! »

Il n'avait même pas fallu plus d'un jour pour que la nouvelle se répande rapidement à travers tout le lycée.

Pathétique.

Luka et Gahata étaient stupides, mais IA ne l'était pas elle. Aussi cruel que ça l'était, Teto se sentait liée à elle. Dans le fond, elles se ressemblaient énormément. Bonnes oratrices, elles avaient la facilité d'attirer les foules et de manipuler n'importe qui sans le moindre scrupule. Mais la rouquine ne voulait plus mener cette vie. Aria la faisait frissonner, et pas dans le bon sens du terme, malheureusement. Si au départ, le charisme et la prestance de cette fille l'avaient séduite en quelque sorte, le temps n'avait pas empêché de transformer cette admiration en véritable crainte. Pas besoin de réfléchir pendant des jours, Teto était persuadée qu'Aria était la responsable de tout ça. Elle était pourrie jusqu'à la moelle, mais Dieu, ce qu'elle pouvait être ambitieuse quand elle le voulait !

Intelligente, mais horriblement cruelle.

L'amour pouvait-elle réellement la conduire à faire de telles choses ? La blandinette était peut-être attirée par Fukase, mais il était hors de question que Teto la laisse agir comme telle encore une fois.

Peu importe le prix.

Parfois, Yukari remerciait le bon Dieu de lui avoir envoyé Galaco et Ritsu. Ils la réconfortaient et arrivaient à combler l'absence de Fukase.

Je suis vraiment désolée, Fukase...Je suis sûre que c'est sûrement à cause de moi que tu as été agressé…

A l'allure où la nouvelle avait fait le tour de l'établissement, Yukari n'avait pas pu rester ignorante. Elle mourrait littéralement d'inquiétude. Il fallait à tout prix qu'elle le voie.

En s'avançant à petits pas vers son domicile, elle eut la désagréable sensation d'être suivie. Déglutissant un peu, elle fit de son mieux pour rester concentrée sur sa route.

Sauf qu'elle n'avait pas prévu d'être brusquement attrapée par derrière.

Elle se mit à hurler, sentant les larmes lui monter aux yeux. La personne qui la tenait avait une sacrée force.

Sans le savoir, elle laissa son esprit et son corps sombrer dans un immense trou noir.