Si la scène s'était déroulée il y a quelques années plus tôt, Yukari aurait été probablement effrayée. La rage qui déformait le visage d'IA était époustouflante. La totalité de ses muscles faciaux s'étaient contractés, c'était vraiment...effrayant. C'était bien la première fois que Yukari assistait à ce genre de spectacle. Bien sûr, elle avait eu l'occasion de voir son ennemie en colère de nombreuses fois...Mais jamais à cette intensité. IA ressemblait à un monstre, à un monstre déformé par la colère et la jalousie.
Un léger sourire se traça alors sur les lèvres de l'adolescente aux cheveux lavande. IA ne lui faisait plus peur. Elle ne l'impressionnait plus. C'était terminé maintenant. Les humiliations et autres tortures devaient cesser. Toute cette souffrance endurée, tout ce tourbillons d'émotions négatives qui n'avaient cessé de la ronger jusqu'à l'os, de la hanter chaque jour.
IA quant à elle n'en croyait toujours pas ses yeux. Comment cette fille avait-elle pu oser ? Oser mettre sa saleté de main à son visage ? Elle enrageait. Littéralement. C'en était trop.
- Espèce de salope, pour qui te prends tu à la fin ? Tu te crois belle avec tout ce maquillage sur la gueule ?! Rêve pas, t'es personne ma pauvre fille ! Lui lança t-elle au visage, acerbe et amère.
Le silence. Un silence pesant. Puis, Yukari ouvrit finalement la bouche. Pourquoi lui offrir le silence qu'elle désirait tant ? Ne serait-il pas se rabaisser à sa volonté malsaine ?
- Alors c'est donc tout ce que tu as à dire…, finit-elle par dire, tout en levant les yeux vers son interlocutrice.
Quelle audace, quelle arrogance ! Pour qui cette fille se prenait-elle ? Alors quoi ? Elle avait enfin appris à se défendre après tout ce temps ? Quelqu'un lui avait filé un texte à apprendre par coeur ? Non, ça ne pouvait définitivement pas être ça. Toutes ses paroles, sa façon de la regarder dans les yeux sans sourciller ou émettre la moindre hésitation, c'était bien trop naturel. Fait avec aisance, sans aucun doute. Quelle ironie dans le fond. Cette misérable fille commençait à la remettre à sa place, sans exprimer la moindre peur ou le moindre regret de se prendre une ristourne. Humiliée, voilà comment IA se sentait présentement. Elle avait l'impression de perdre le contrôle, que les rôles s'étaient misérablement inversés. De toute façon, elle ne comptait pas non plus se laisser faire. Et puis quoi encore ? Sincèrement.
Un air narquois étira alors ses lèvres teintées de bordeaux, tandis qu'une certaine lueur d'amusement pouvait se retranscrire à l'intérieur de ses prunelles océan.
- Eh bien, apparemment tu t'avères très douée pour jouer aux insensibles, Yukari. Sache que cela ne marche pas et ne marchera jamais pour moi. La cour des grands n'est pas faite pour toi, mocheté.
Elle avait pris soin de susurrer le dernier mot à son oreille, histoire de lui faire bien comprendre qu'elle n'éprouvait malgré tout aucune considération à son égard. Ses pas finirent par s'éloigner, elle n'avait même pas pris la peine de se retourner. La jeune fille se fichait totalement de ce que sa camarade pouvait penser. Yukari aura beau jouer à la grande, prendre soin de son image et regagner toute la confiance qu'elle avait perdue, rien ne pourra changer à ses yeux. Cette fille n'était personne, et rien que le fait qu'elle s'accroche autant à une prétendue « évolution » personnelle la débectait. C'était tellement pathétique, si misérable…
Quelle journée. D'un ennui total, c'était bien la première fois qu'elle ressentait ça d'ailleurs. En général, l'adolescente aux cheveux clairs avait constamment de quoi s'occuper. Des potins à raconter, des histoires si dégoûtantes sur certains lycéens qu'elles vous laissaient totalement sur le cul. Mais là, rien. Le néant. Qu'est-ce qu'ils avaient tous ? Ils avaient l'air totalement morts. Même Gahata et Luka, ses précieuses alliées. Ces écervelées qui avaient toujours de quoi ouvrir leurs grandes gueules, là, c'était à peine si IA mourrait d'ennui et de fatigue rien qu'en les écoutant parler. C'était à se demander si elles méritaient vraiment d'être ses amies. Tant pis pour elles, elle n'avait pas de temps à perdre de toute façon. Autant s'occuper.
Le plus discrètement possible, la lycéenne cala son smartphone sur son banc, de sorte à ce que le professeur ne le remarque pas. Comme d'habitude, elle laissa son doigt glisser le long de son fil d'actualité. Rien de nouveau à signaler. Les gens, comme de braves toutous, s'empressaient de la couvrir de compliments à chaque nouveau cliché qu'elle postait. Même si la plupart d'entre eux étaient dénués d'intérêt ou étaient tout simplement laids à souhait, ils avaient au moins la décence de faire preuve d'intelligence en complimentant la beauté qu'elle était.
« Bah alors, trop ennuyée pour suivre les cours ? Tu sais, ce ne sont pas ta bande de clébards qui vont t'aider à faire remonter ta moyenne. »
Qui était cette personne ? Un nom des plus méconnaissables. Il n'y avait aucun moyen de rattacher ce profil à un élève du lycée. Néanmoins, elle s'ennuyait à mourir, alors autant répondre à ce débile.
« T'es qui au juste ? Trop timide pour dévoiler ta véritable identité ? T'es moche à ce point ? »
« Toujours dans l'insulte à ce que je vois. Tu devrais réfléchir avant de parler, IA. Cela vaudrait mieux pour toi.:) »
L'anonyme avait joint à son message quelques photos. IA faillit s'étrangler. Comment cela était-il possible ? Comment ses nudes avaient-elles pu atterrir sur le portable de ce cinglé ? Pourtant, ces photos, elle s'était juré de les garder uniquement pour elle et pour personne d'autre. Pas même ses anciens petit-amis.
« Espèce de malade ! Supprime ces photos tout de suite ou je porte plainte ! »
« Pauvre chérie, tu vas pleurer ? Quelle ironie, toi porter plainte ? Tu es la première à harceler les autres. Abandonne. Tu n'es qu'une immonde salope, Aria. Tu dois payer pour tout ce que tu as fait. »
Cette fois-ci, la dénommée Aria comprit qu'elle ne pouvait rien faire. Ce type, lui, avait tous les droits. Porter plainte...A quoi cela servirait-il au final ? Il y aurait davantage de dégâts si ses parents apprenaient que leur fille s'amusait à prendre ce genre de photos dans sa chambre. Que penseraient-ils ? Ils la regarderaient sûrement de haut…
Elle, la reine du lycée, Aria l'invincible, Aria la magnifique. Celle à qui personne n'osait s'opposer.
« ... »
« Profite de ta dernière journée, tu en auras bien besoin. »
- Excuse-moi encore, Yuzuki.
Yukari avait tourné la tête, son regard croisant celui de Teto. Encore une fois, la jeune fille aux cheveux rouges s'était excusée auprès d'elle. C'était arrivé si souvent que Yukari avait arrêté de compter toutes ces fois où l'autre fille lui présentait ses excuses. C'était d'ailleurs même étonnant. Elle ne se serait jamais imaginée que Teto puisse faire preuve d'autant de culpabilité. Alors elle poussa un petit soupir, tout en lui adressant un léger sourire. Les cours s'étaient terminés il y a environ une vingtaine de minutes et Teto l'avait rejointe sur un banc, qui se trouvait non loin du lycée. Le soleil réchauffait délicieusement leurs corps, et le ciel d'un bleu pur donnait l'impression que les prochains jours à venir allaient s'avérer tout aussi beaux.
- Cesse donc de t'excuser ! J'ai compris, tu sais ?
- Tu m'étonnerais toujours autant, Yuzuki. Comment peux-tu fermer les yeux après tout ce que je t'ai fait ? s'esclaffa t-elle finalement, tout en la regardant profondément dans les yeux.
- Je ne fais pas ça spécialement ça pour toi, Teto. Je le fais pour moi. Je n'ai pas envie de passer ma vie à me retourner sur le passé et à consumer toute mon énergie à haïr les autres.
- Ah ouais je vois. T'es du genre à voir le positif partout, hein ? Je te comprendrais jamais de toute façon. M'enfin bon, fais comme tu veux, Yuzuki.
De par les mots que son interlocutrice employait, Yukari put déceler une certaine rancune. A quoi s'attendait-elle de toute façon ? Elles avaient toujours été différentes. De par leurs positions sociales mais aussi de par leur façon de concevoir les choses. Malgré tout, elle ne comptait pas la rejeter ou faire de leurs différences une excuse pour s'éloigner d'elles. Elle voulait avant tout apprendre à lui pardonner. Pour elle. Pour son bien-être.
Progressivement, l'ambiance chaleureuse, influencée par la température, devint de plus en plus pesante. Yukari se sentait oppressée. Même si Teto continuait à lui parler plus ou moins de manière correcte, elle avait cette désagréable impression que l'autre fille faisait en sorte de lui envoyer des piques, le plus implicitement possible. Fort heureusement, Galaco, accompagnée de Ritsu et Fukase était venue les rejoindre. Si la présence de la jeune fille à la chevelure multicolore avait en quelque sorte réchauffé à nouveau l'atmosphère, cela ne changeait strictement rien au fait que Teto et Ritsu s'assassinaient pratiquement du regard. Fukase quant à lui, était toujours aussi insouciant. Lorsqu'il finit par la regarder, il lui adressa son petit sourire habituel. Celui qui lui disait constamment de ne pas s'en faire.
- Et si on allait en boîte ? On devrait en profiter pour une fois ! Une vraie sortie ! Proposa alors Galaco, un grand sourire aux lèvres.
- Es-tu sérieuse ? En boîte de nuit, sincèrement ? Avec Teto en plus ?
Comme prévu, Ritsu ne cachait pas le mépris qu'il avait vis-à-vis de la rouquine.
- Roh Rit's, s'teu plaît ! Sois moins exigeant ! Je te parie qu'on va s'éclater ! Pas vrai, Fuu et Yuka ?
- Pourquoi ne pas tenter ? C'est pas comme si on avait grand-chose de prévu, répondit le « Fuu » en question, tout en passant ses bras derrière sa tête.
Yukari hésitait. Aller en boîte de nuit ? L'idée lui semblait plus que ridicule, mais ça, elle se le gardait de le dire à son amie, au risque de la blesser et de la décevoir. Elle avait tant fait pour elle après tout. Après avoir réfléchi pendant cinq minutes, elle finit par approuver également. Il ne restait plus qu'à trouver un moyen pour ne pas inquiéter sa mère.
La musique battait son plein. Des centaines et des centaines de corps bougeaient, se mélangeaient, se croisaient, dans une cacophonie des plus animées. Les gens criaient, rigolaient, oubliaient leurs soucis. Au milieu de cette marée humaine, l'adolescente laissait son corps svelte se mouvoir à son tour. Lentement, il suivait les mélodies qui résonnaient dans l'espace confiné. Curieusement, elle comprit qu'elle avait appréhendé ce moment pour rien. Ici, Galaco lui avait garanti que ce n'était pas une boîte habituelle. Les gens qui la fréquentaient étaient différents, moins brusques, moins dangereux. Elle s'y sentait en sécurité. Qu'avait-elle à craindre ? Entourée de ses amis, il n'y avait plus d'inquiétudes à avoir.
Teto s'était apparemment éloignée du groupe, mais sur le coup, aucun des 4 membres restants ne l'avait remarqué, bien trop occupés à se défouler sur la piste de danse.
- Eh bien, si je m'attendais à te voir te déhancher de cette manière…, fit Fukase, juste après que les deux se soient mis à l'écart.
- Hehe, je m'amuse comme je peux ! Au fait, tu sais où Teto est passée ?
Fukase leva les yeux au ciel, peu concerné.
- Ne fais pas attention à elle, elle est sûrement partie faire on ne sait quoi. Elle finira bien par revenir d'elle-même.
- Mhhh…
Tout de même inquiète par la soudaine disparition de la rousse, la demoiselle fit de son mieux pour ravaler ce trop plein d'émotions afin de profiter au mieux de la soirée. Néanmoins, ce moment délicieux et agréable de répit fut apparemment de courte durée. Avait-elle rêvé ? Ce garçon aux cheveux d'un blanc immaculé non loin d'elle était-il bien Piko ? Son ex ? Elle se frotta les yeux de multiples fois. L'image demeura net. Il s'agissait bel et bien de Piko. Cette coupe de cheveux particulière, cet air si mystérieux et envoûtant…
Elle déglutit alors et détourna rapidement le regard. Elle ne voulait plus à avoir à le confronter. Lui tournant donc le dos, elle vint cette fois-ci à la rencontre de Galaco, qui ne perdit pas une minute à l'entraîner dans une danse effrénée.
