Îles

.

Il était à nouveau enfant et monde était lumineux et beau et tout restait encore à découvrir et l'air marin était plein de promesses. Il avait une épée en bois accrochée à la taille par une corde (Mycroft l'avait patiemment aidé à faire les nœuds, ses propres doigts trop maladroits pour s'en charger seul), une protection dont il se servirait contre une bande de pirates à la recherche d'un trésor à dérober.

Il était doué à l'épée, pensait-il, et il retira la sienne de sa ceinture improvisée pour faire quelques mouvements avec. D'autres adversaires, moins doués, trembleraient de peur rien qu'à l'idée de croiser le fer avec lui.

Ils étaient à la plage, le sable sous ses pieds, et il pouvait entendre la mer, il pouvait la sentir, mais ils n'avaient pas encore atteint l'endroit où les vagues se brisaient contre le rivage. Elle se déplaçait tout doucement, sa petite famille, chargée du nécessaire pour pique-niquer et de couvertures et de chaises, et puis il y avait Mycroft, assez lent pour être lui-même considéré comme un poids.

Maman lui avait donné une glacière à porter, et il l'avait abandonnée dans le sable après avoir fait quelques pas chancelants avec. Il s'ennuyait et était impatient. Sa maman l'avait grondé mais il s'était enfui, les dépassant tous, en prétendant ne pas l'entendre.

Ils étaient bien trop lents, tous, et il voulait voir la mer, et les vagues déchainées, voulait sentir le vent et voir les bateaux à l'horizon. Il voulait plisser les yeux en regardant le soleil et imaginer toutes les aventures qui, il en était sûr, allaient lui arriver les épaves et les trésors perdus et les mystères en pagaille…

Il regarda par-dessus son épaule, calcula la distance entre lui et papa, la menace la plus réaliste pour sa liberté à cet instant-là (approximativement trois mètres, et papa avait les bras chargés de choses ennuyeuses et inutiles qu'il devrait poser s'il voulait lui courir après : opportunité parfaite) et prit ses jambes à son coup, direction la mer.

- Sherlock !

Ce n'était pas papa qui avait crié mais Mycroft, Mycroft qui était gentil et patient mais ennuyeux, Mycroft qui ne voulait jamais rien faire. Mycroft qui ne voulait pas qu'il s'amuse.

Mycroft qu'il était facile d'ignorer.

Il courut jusqu'à la mer, ne s'embêtant pas à retirer ses chaussures, son pantalon, son t-shirt. Il poussa un cri de joie lorsque la première vague d'eau salée glaciale l'atteignit. Il crachota et rit, les rayons du soleil chaud sur sa peau couverte de chair de poule.

- Sherlock !

Mycroft encore, à bout de souffle, bien entendu.

Il se retourna, de l'eau jusqu'à la taille, fit un pas vers le rivage, regrettant à présent de ne pas s'être arrêter avant assez longtemps pour enlever ses vêtements et se retrouver seulement en maillot de bain car ses vêtements étaient lourds et lui collaient à la peau.

Mycroft était parvenu au sommet de la dune, courait dans sa direction et manquait régulièrement de trébucher, son visage complètement rouge.

La vague le frappa de dos, le poussant en avant puis en arrière, le faisant tomber. Le monde disparut dans un tourbillon d'écume, froid et sombre : il ne percevait plus rien si ce n'était un rugissement sourd. Son menton entra en collision avec le fond marin et craqua, son épée lui échappa des mains, comme tirer par des doigts invisibles. Il tenta de reprendre pied mais ne rencontra que de l'eau. Ses vêtements n'étaient plus seulement inconfortables mais l'étouffaient, ses chaussures étaient devenues un véritable poids et l'entrainaient vers le fond, vers le fond, vers le fond.

Il agita les bras tandis qu'une autre vague s'écrasait sur lui, les courants l'emportant, le faisant tourbillonner encore et encore, du sable et des sédiments lui écorchant la peau. Il ne savait plus de quel côté était la surface. Ses yeux le brûlaient et il les ferma, rebondissant sur le fond marin tandis que la marée l'emportait.

Quelque chose lui attrapa les cheveux, lui procurant une douleur vive, et il se débattit et s'agita alors qu'on le tirait vers le haut, son visage brisant la surface, retrouvant la lumière, des larmes coulant de ses yeux qui le piquaient toujours. Il fut tiré de l'eau et ramené sur la berge, sa peau à vif et le piquant et, alors qu'il toussait et s'agitait, ses yeux se posèrent sur Mycroft. Mycroft qui le tenait par les cheveux, Mycroft qui était tout rouge et avait l'air terrifié et trempé jusqu'aux os. Il avait la bouche ouverte et essayait de reprendre son souffle.

- Stupide, Sherlock, tellement stupide, répétait Mycroft. On ne tourne jamais le dos à la mer, jamais, tu ne le sais pas ? Quel genre de pirate tu es ?

xXx

Sherlock se réveilla.

Il était tôt pourtant, à en juger par l'angle de la lumière entrant par la fenêtre et le peu de bruit dans la rue en contre-bas.

Ses yeux étaient bizarres. Humides, comme à vif. Comme s'il les avait frottés.

Il se rendit au salon en peignoir et pyjama. Alluma son ordinateur, fixa le mail non-lu dans sa boîte de réception que Gloria Trevor lui avait envoyé.

Il ne l'ouvrit pas. Il ne l'effaça pas.

Il ferma son ordinateur.

Mme Hudson avait laissé une théière de thé fraîchement préparé sur la table de la cuisine. Il était encore chaud. C'était comme si elle était capable de prédire avec exactitude l'heure de son réveil. Un de ses nombreux dons.

Elle avait laissé le journal sur le plateau, à côté du thé. Il l'ouvrit et prit note des gros titres tout en prenant sa première gorgée de thé. Il leva les yeux au ciel. Alla chercher son téléphone pour envoyer un message à Lestrade.

Vous avez arrêté un homme innocent. C'était le voisin. SH

Il effaça la réponse (sans doute outrée). Lestrade pouvait certainement assembler les pièces du puzzle tout seul.

Bon…

Il reprit son téléphone.

Essayez de voir si vous ne trouvez pas l'arme du crime dans le jardin. SH

Sans doute cela était-il suffisant.

Lestrade avait débarqué à Musgrave Hall, arrivant d'entre les arbres et brandissant une torche devant lui comme un phare. Il avait semblé quelque peu affolé, paniqué. Il n'était pas préparé à être le sauveur, le sauveteur.

Sherlock ne s'était tellement pas attendu à le voir, qu'il lui avait fallu attendre d'être aux côtés de John, à l'arrière d'une voiture, pour réaliser que Mycroft avait dû lui téléphoner, avait dû lui demander de venir, lui, tout particulièrement. Que Mycroft, incapable d'être lui-même présent, avait voulu qu'une personne éprouvant de la sympathie pour Sherlock soit la première à arriver sur les lieux.

Il y avait une implication plus affreuse encore là-dessous. La possibilité – la probabilité – que Mycroft eut anticipé le fait que Sherlock eusse à prendre des mesures drastiques. Que la seule manière de se sortir de cette situation eut été de tuer sa sœur. Que la personne qui arriva en premier sur les lieux eut pu faire face à une scène chaotique, eut pu se méprendre, considérer Sherlock comme une menace. Que Mycroft ne serait pas présent, cette fois, pour ordonner aux autres de laisser couler.

Lestrade n'avait pas d'accréditation lui donnant accès aux informations classées secret défense. Néanmoins, il avait été briefé sur Magnussen. Il avait été jugé digne de confiance, comme un ami proche de Sherlock. Et, clairement, cette confiance était venue avec autre chose : des ficelles que l'on pouvait tirer à tout instant.

On l'avait déjà envoyé à la rencontre de Sherlock auparavant. Un week-end dans le Dartmoor sous le couvert d'être en vacances.

Agaçant. Envahissant. Totalement inutile.

Et pourtant.

Il avait été soulagé de voir que le visage inquiet apparu d'entre les branches soit un visage familier, le visage d'un ami. Soulagé de n'avoir pas eu à faire semblant, de ne pas avoir à expliquer à un parfait inconnu qui il était et ce qui était arrivé, ce dont il avait besoin. Lestrade avait été là, et il avait compris, et il avait géré la situation.

Il termina son thé.

xXx

Mycroft avait envoyé une voiture pour l'emmener à l'aérodrome, comme il avait pris l'habitude de le faire.

Il la laissa patienter dix minutes de plus que cela était en réalité nécessaire, comme il le faisait à chaque fois.

Il rangea son violon, descendit. Ferma la porte, bougea délibérément le heurtoir pour qu'il soit de travers.

Il fut surpris, lorsqu'il se glissa sur la banquette arrière, de voir que son frère l'y attendait.

- Je vais t'épargner la leçon de morale sur la ponctualité, renifla Mycroft.

- Que fais-tu ici ?

- J'ai pensé que je pourrais me joindre à toi aujourd'hui.

Sherlock fronça les sourcils. Ce n'était pas sans précédent Mycroft l'avait déjà accompagné quelques fois à Sherrinford au cours des derniers mois. D'habitude à la demande de leurs parents.

Mais qu'il s'y rendit volontairement et, visiblement de manière spontanée ? Ça, c'était inhabituel. Mycroft détestait les prisons, l'idée même d'être incarcéré le dérangeait. Un fait qui avait bien évidemment été mis en lumière au vu du récent incident qu'ils avaient eu avec Eurus. Il avait pris note de cela mais avait choisi de ne pas en faire usage, du moins pas pour le moment.

- Quelque chose ne va pas, quelqu'un est mourant ? demanda-t-il plutôt.

Mycroft haussa les sourcils, lui offrant un mince sourire.

- Il n'y a rien et personne, je peux te l'assurer. J'ai seulement pensé que tu aimerais avoir un peu de compagnie.

- Oh je t'en prie. Quand ai-je jamais apprécié ta compagnie ?

Des lèvres retroussées, un regard désapprobateur qui dura juste un peu trop longtemps. Reconnaissance de leur joute verbale perpétuelle. C'était ce qui se rapprochait le plus d'un sourire chez Mycroft.

La voiture s'engagea sur la route.

Sherlock baissa les yeux sur son portable.

Mycroft bougea et le siège en cuir craqua.

- Eh bien, vas-y, je t'écoute.

Sherlock releva les yeux.

- Hmm ? A quel sujet ?

- Je sais que tu as des photos.

- Je n'ai aucune idée de ce dont tu veux parler.

- Comme si tu ne mourrais pas d'envie d'en parler.

- Mourrais d'envie ? Clairement, la nicotine a des effets néfastes sur ton cerveau – ça fait combien de temps maintenant ? Sept jours ? Il est évident que tu t'es rabattu sur les sucreries pour combler le manque d'ailleurs, savais-tu –

- Sherlock, si cette petite diatribe a pour but de me distraire du fait que tu as des gigabytes de photos de bébé enregistrées sur ton téléphone, tu perds un peu le coup de main. Je ne le redemanderai pas – je t'assure, mon intérêt pour le sujet n'est que pure politesse.

Sherlock soufflé, tendit son téléphone. Mycroft fit scrupuleusement défiler les photos, prenant un air des plus ennuyé.

Il rendit le portable alors que la voiture approchait de l'aérodrome.

- Elle semble faire des progrès et passer par toutes les étapes appropriées de la croissance et du développement.

- Mm, acquiesça Sherlock.

Ils marchèrent jusqu'à l'hélicoptère, le faible soleil d'avril pointant le bout de son nez derrière la couverture nuageuse.

- Tu pensais que je l'avais tuée, dit Sherlock une fois que l'hélicoptère eut décollé.

Mycroft plissa les yeux, réajusta son casque :

- Quoi ?

- Eurus. Tu pensais que je l'avais tuée. C'est pour ça que tu as demandé à Lestrade de venir cette nuit-là.

Mycroft demeura silencieux. Il regarda un moment par la fenêtre, jusqu'à ce que Londres soit loin derrière eux.

- C'est ce que j'aurais fait, finit-il par dire.

Sherlock se laissa aller en arrière sur son siège, surpris. Il baissa les yeux sur ses mains, sur le violon précautionneusement callé entre ses genoux.

xXx

Mycroft se tint en retrait lorsqu'ils descendirent le long couloir.

Sherlock s'arrêta, se retourna, l'observa.

- Tu ne viens pas ?

Il tira sur sa cravate, balança son poids d'un pied sur l'autre.

- Peut-être que non.

Sherlock plissa les yeux, l'étudiant, cherchant ce qu'il avait pu manquer.

- Arrête, dit Mycroft.

- Oh, souffla Sherlock, la réalisation lui faisant l'effet d'une douche froide.

Il fit un pas en arrière, involontairement. Contrôle-toi, se réprimanda-t-il aussitôt. Il ne pouvait pas se permettre de baisser sa garde, pas ici.

- Sherlock –, commença Mycroft.

- J'aurais dû y penser plus tôt, dit-il, fâché contre lui-même. Mon esprit était – ailleurs.

- Je ne rentre pas à l'intérieur, dit doucement Mycroft, bref. Est-ce que ça ne compte pas ?

Sherlock le regarda, considéra tout ce qu'il avait manqué au cours du trajet. Ne mit pas de mots sur cette vérité désagréable : que Mycroft avait seulement daigné l'accompagner parce qu'il avait entendu dire qu'Eurus avait parlé lors de la dernière visite de Sherlock, que peut-être elle n'était pas complètement hors de portée, après tout. Qu'il pouvait peut-être, encore une fois, mettre à profit son intellect. Pour le bien de tous.

- C'était stupide de ne serait-ce qu'y songer, dit Mycroft.

- C'est comme si tu n'en avais tiré aucune leçon, lâcha Sherlock.

Il fit demi-tour, passa les portes seul.

xXx

Eurus jouait déjà lorsqu'il s'approcha de la vitre. Elle était dos à lui, ses longs cheveux détachés.

Il ne parla pas, sortit seulement son violon de son étui, testa doucement les cordes.

Le morceau qu'elle jouait ne lui était pas familier, il était troublant. Sans doute une de ses propres compositions. Il écouta pendant un moment, s'y accoutumant et, lorsqu'il le jugea approprié, mis son violon sur son épaule et se joint à elle.

Son esprit s'égara alors qu'il jouait.

Oh, avait dit John, son premier mot depuis des heures, en s'asseyant tout droit à l'arrière de la voiture les ramenant à Londres. On lui avait donné deux serviettes sèches à l'hôpital où on les avait tous deux auscultés, mais il avait encore l'air débraillé, trempé. Sherlock, tu – tu ne peux pas retourner à Baker Street. Il n'y a rien là-bas pour –

L'appartement avait été interdit d'accès, bien sûr. Inhabitable, les réparations les plus basiques ne pouvant être envisagées avant qu'une ribambelle de professionnels stupides n'inspectent les lieux et ne soient satisfaits de voir que la structure restait encore solide.

Rentre avec moi, avait dit John, sa voix douce. Tu peux –

Non, avait répondu Sherlock. L'idée même lui avait donné des frissons. Il avait du mal à se retrouver chez John lorsque Mary était encore en vie. A présent, après – après tout ce qui était arrivé – il doutait de pouvoir ne serait-ce que s'asseoir, encore moins dormir. Trop de fantômes.

John n'avait pas insisté. La voiture l'avait déposé en premier, les premiers rayons du soleil commençaient à peine à poindre à l'horizon. Sherlock l'avait observé au travers de la vitre tandis qu'il toquait à la porte de sa voisine, prenait Rosie des bras d'une femme en pyjama aux yeux bouffis et à l'air indigné.

Il avait serré sa fille tout contre lui, les yeux fermés, alors qu'elle baillait et tapotait ses joues de ses petits doigts potelés.

Sherlock les avait observés aussi longtemps qu'il avait pu le supporter, puis il avait donné l'adresse de Mycroft au chauffeur.

Il n'avait pas eu besoin de toquer. Mycroft avait ouvert la porte comme s'il l'avait attendu.

Les notes que produisait le violon d'Eurus étaient fortes, belles, emplies de mélancolie, montant et descendant, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus qu'une note unique et tremblante les séparant.

Il fut surpris de constater qu'il était un peu à bout de souffle. Cela s'était avéré être un morceau éprouvant.

Elle posa son violon, se retourna pour lui faire face. Elle souriait, un petit sourire, incertain.

Il hocha la tête, lui offrit un petit sourire en retour. Attendit.

Ils ne parlèrent pas ce jour-là. Cela lui convenait.

xXx

La voiture s'arrêta devant l'appartement de Baker Street et Mycroft tendit le bras, arrêtant Sherlock alors qu'il s'apprêtait à sortir.

Il avait quelque chose à la main, un disque dans une pochette en papier blanc.

La bouche de Sherlock devint sèche. Il fixa la pochette du regard.

- J'ai pris une décision, dit Mycroft.

Il tapota la pochette contre son genou pendant un moment, ses lèvres retroussées. Puis il la lui tendit, un cadeau.

Sherlock la prit. Il n'y avait rien d'écrit la surface lisse.

- Tu as raison d'être en colère contre moi, dit Mycroft. Je t'ai causé beaucoup de souffrance par inadvertance. Ce n'était pas mon intention.

Il se racla la gorge.

- Je n'ai jamais voulu de frères et sœurs, tu sais.

Sherlock poussa un profond soupir, se cala à nouveau contre le siège en cuir.

- De toute évidence.

- Non, je crois que tu ne m'as pas très bien compris, poursuivit Mycroft. J'avais sept ans lorsque tu es entré en scène. J'avais vécu sept ans seul. Je n'étais pas très enclin au changement.

- Tu n'avais pas envie de partager ton pudding, tu veux dire.

- Certainement pas, dit Mycroft, avec une note d'humour surprenante dans la voix. Ton existence même semblait superflue. J'avais déjà été assuré être remarquable. Pourquoi, alors, voudrait-on un autre enfant ?

Sherlock émit un son moqueur, lança un regard à la porte du 221B. Le heurtoir avait été déplacé, même si ce n'était que de peu. Cela pouvait être le fait de Mme Hudson, ou d'un client, bien sûr, mais –

- Maman semblait penser que je me sentais seul, dit Mycroft.

Il émit un son, un son étranglé, à mi-chemin entre le ricanement dédaigneux et le petit rire sincère.

- Et quand je lui ai assuré que ce n'était pas le cas, et qu'elle n'avait pas besoin de palier à un quelconque sentiment d'infériorité en me donnant un frère, elle m'a fait promettre de veiller sur toi.

Sherlock détourna le regard de la porte, regarda son frère, son air sombre, ses épaules tendues, son visage, blême et crispé. Ce n'était pas un sujet facile.

- Elle m'a demandé de promettre, et je l'ai fait. J'ai promis que je veillerai toujours sur toi, que je te protègerai, que j'écarterai tout danger de toi. Et, pour être totalement honnête, je n'ai pas trouvé cela aussi horrible que je le pensais. Je – eh bien. J'ai plutôt embrassé la tâche, si tu veux tout savoir.

Charmant, dit Sherlock, détournant à nouveau le regard.

Il était de plus en plus certain que cette position particulière du heurtoir signifiait que John était venu à un moment. Était-il encore là ? Ou bien s'étaient-ils manqués, tels deux navires passant près l'un de l'autre lors d'une nuit de brouillard ?

- J'ai si bien endossé le rôle de grand frère, en fait, que Maman en a oublié de me demander de faire la même promesse lorsqu'Eurus est née.

Il redirigea son attention sur son frère, qui était assis avec raideur, ses mains posées, ouvertes, sur ses genoux.

- Qu'est-ce que tu insinues par-là, exactement ?

- Rien, répondit Mycroft, je n'insinue rien. J'énonce un fait. Eurus était comme elle était. Elle me faisait peur. Et je – depuis sa naissance, Sherlock, je l'ai traitée comme une intruse, une menace. J'ai essayé de te protéger d'elle, au lieu de veiller sur vous deux. Et, peut-être que le fait de se montrer sentimental est signe que je prends de l'âge, mais, en rétrospective, je ne peux m'empêcher de craindre que mes actions aient eu le but exactement opposé de ce qu'elles auraient dû avoir.

Troublé, Sherlock reporta son regard sur le disque qu'il tenait dans sa main.

- Je ne sais pas ce que tu attends que je dise.

Mycroft sourit, une mince pression de ses lèvres. Il haussa les sourcils.

- Je te verrai la semaine prochaine. Même heure.

Sherlock sortit de la voiture, resta sur le trottoir alors qu'elle s'en allait.

xXx

L'appartement était vivant lorsque Rosie était là, ses babillements enthousiastes résonnaient dans l'escalier et jusque dans l'entrée où il se trouvait, en train de retirer son manteau.

Il monta les marches deux par deux, s'arrêta juste assez longtemps pour se donner un air plus convenable avant d'entrer.

John était dans la cuisine, quelque chose sur le feu. Rosie se tenait debout dans son parc, agrippant le bord d'une main ferme. Lorsqu'elle vit Sherlock, elle se mit à sautiller tout en souriant.

Il lui fit un clin d'œil, passa devant elle pour déposer avec précaution son violon sous la fenêtre. Il plaça le disque dans sa petite pochette sur le bureau.

- Bonjour, dit John alors qu'il revenait dans le salon.

Il sourit, incertain, hésitant.

- Je prépare le dîner. Désolé, je – ha. J'aurais peut-être dû appeler avant.

Les mots se bloquèrent dans la gorge de Sherlock, de virulentes dénégations, de ferventes prières. Il n'en prononça aucune. Au lieu de cela, il marcha jusqu'au parc, prit Rosie dans ses bras. Il était considéré comme approprié de faire des grimaces aux enfants. Elle ne trouverait rien d'étrange dans celle qu'il faisait à cet instant.

Elle pointa du doigt la tablette au-dessus de la cheminée et il s'en approcha, détournant le regard lorsqu'elle posa ses yeux sur leur reflet dans le miroir.

- Comment ça s'est passé ? demanda John en s'asseyant dans son fauteuil, derrière lui.

Sherlock se racla la gorge.

- Désolé, dit à nouveau John. Tu n'as sans doute pas envie d'en –

- Ça allait, le coupa Sherlock, et il fut heureux de voir que sa voix n'avait pas tremblé.

Elle avait une certaine platitude que l'on pourrait facilement assimiler à de l'ennui.

Rosie tendit les bras vers la chauve-souris dans sa boîte en verre et il la mit dans sa main, laissant l'enfant la couvrir d'empreintes de doigts. Il regarda ses traits se froisser alors qu'elle se focalisait sur la chose. Garder les yeux rivés sur elle signifiait qu'il n'avait pas à regarder la chauve-souris, n'avait pas à remarquer et noter tout ce qui faisait qu'elle était la même, et tout ce qui faisait qu'elle était différente.

- Chauv ! s'exclama-t-elle et elle sourit.

Il lui rendit son sourire.

- Chauve-souris vampire, oui. C'est très bien, Watson, même si nous devrons travailler ta prononciation.

- Chauv ! répéta-t-elle d'un air résolu.

Elle lui rendit la boîte.

Il la reposa au-dessus de la cheminée, continua à marcher, laissant la curiosité de Rosie dicter le chemin qu'il fallait emprunter pour faire le tour de la pièce.

- Ça ne t'ennuie pas ? demanda John.

Il y avait quelque chose de tendu dans sa voix.

Sherlock lui lança un coup d'œil, surpris.

- M'ennuie ?

- Elle veut faire la même chose à chaque fois qu'elle vient ici. Tu fais le tour de la pièce avec elle, elle choisit les mêmes objets et les repose.

- La curiosité devrait toujours être encouragée, dit Sherlock.

Puis il reconsidéra la chose.

- Enfin. Toujours est un terme un peu fort et comprend probablement toute une ribambelle de situations potentiellement dangereuses qui, par prudence, devraient sans doute être éviter pour le moment. Peut-être devrais-je reformuler ma phrase et dire que la curiosité devrait en général être encouragée –

- Sherlock, l'arrêta John, et à présent il riait, de toute évidence malgré lui, secouant un peu la tête.

- Hm ?

- C'est juste – Je suppose que je n'avais jamais vu les choses sous cet angle. Toi, comme ça.

- Comme ça ?

- Patient.

Il avala sa salive, détourna le regard. Rosie émit un bruit de frustration et pointa du doigt la bibliothèque, et il passa devant pour qu'elle puisse faire glisser ses mains sur les tranches des livres de l'étagère la plus proche.

Cela faisait des années qu'il se montrait patient, des siècles, des éternités. Il n'avait été que patience même lorsque cela l'avait pris à la gorge, étranglé, fait sombrer.

Il ne pouvait pas dire cela, pas à John. Pas à voix haute, jamais.

Il porta Rosie jusqu'à la fenêtre et, lorsqu'ils passèrent devant son bureau, elle attrapa la pochette en papier dans laquelle se trouvait le disque et l'agita triomphalement.

- Non, fit-il, essayant de l'extraire doucement de la poigne de l'enfant têtue. Pas ça.

- Qu'est-ce que c'est ? s'enquit John. C'est pour une affaire ?

Il fronça les sourcils en la voyant, cette petite pochette en papier blanche et le disque qu'elle contenait. Sherlock ne pouvait pas lui en vouloir.

- Je ne sais pas, répondit-il, réussissant enfin à retirer le disque des mains de Rosie. C'est de la part de Mycroft.

Il reposa le disque sur le bureau et, pour la distraire, tendit distraitement un fémur à Rosie qui gémissait, indignée de s'être vue refuser quelque chose.

John émit un son qui aurait très bien pu être assimilé à un rire, se leva, s'approcha de sorte à se tenir très près d'eux, les yeux au même niveau que ceux de sa fille.

- Ne met pas ça dans ta bouche, dit-il. Est-ce que c'est compris ?

Rosie sourit et s'apprêta à faire exactement l'inverse de ce qu'il venait de lui demander.

- Et on en a fini de jouer avec ça, dit John en gloussant, bien qu'horrifié.

Il prit Rosie des bras de Sherlock, rendit le fémur à ce dernier. Se rendit dans la cuisine pour regarder ce qu'il avait laissé sur la cuisinière.

Sherlock reposa l'os sur son bureau, à côté de l'ordinateur, pensa au mail qu'il n'avait toujours pas lu de Gloria Trevor. Pensa aux ossements de Victor, perdus dans le noir, et ne put réprimer un frisson.

Il lança un regard furtif en direction de la cuisine pour voir si John l'avait remarqué mais il était en train de remuer ce qui se trouvait dans la casserole, murmurant des choses à Rosie. Elle était blottie contre lui, l'observant d'un air adorateur.

John avait relevé les yeux et croisé son regard, ses grands yeux illuminés par la lumière de la lampe torche, son visage et ses épaules à peine hors de l'eau.

Vivant, respirant toujours, perdu dans le noir, là où Victor était mort.

xXx

Ils restèrent plus tard que d'habitude, John s'attardant bien longtemps après que Rosie ne se soit endormie, la bouche entrouverte, un point au-dessus de la tête, sa respiration calme et profonde.

Sherlock s'assit dans son fauteuil et regarda John, assis dans ce fauteuil qui n'était pas le sien mais y ressemblait beaucoup. Il avait fait nettoyer et retapisser le sien mais celui de John avait été une cause perdue.

Ils avaient allumé un feu, bien qu'il eût fait presque trop chaud dans la pièce. Celle-ci était envahie d'une lumière dorée, et des ombres agréables s'étiraient sur les murs.

- Tu veux le regarder ? demanda John, une fois que Rosie se fut endormie.

Il lança un regard au disque dans sa pochette d'un blanc immaculé.

Ce qu'il entendait par-là, bien sûr, c'était : tu veux qu'on le regarde ensemble.

Sherlock hésita.

Il était à peu près certain que, s'il y était amené, il ferait n'importe quoi, n'importe quoi pour garder John auprès de lui. Quel que fut le temps qu'il fut près à passer avec lui.

Il était à peu près certain que, quoi qu'il y eût sur ce dvd, ce n'était pas une chose que John voudrait voir.

Il se sentit étrangement piégé, acculé, mal à l'aise. L'espace d'un bref et stupide moment, il considéra l'idée de lancer un débat, quelque chose qui finirait par énerver John et le ferait quitter l'appartement en trombe, frustré. Mais cela serait revenu à briser le silence d'or qui s'était installé entre eux, cela aurait signifié réveiller Rosie et transformer ses doux ronflements en des pleurs misérables, et il se serait retrouvé seul, à faire les cent pas dans un appartement vide, faisant la liste de tout ce qui n'allait pas.

Alors il se leva, récupéra le disque. Le retourna entre ses doigts pendant un moment. Regarda John.

John le rejoignit sur le canapé, l'ordinateur ouvert sur la table basse. Ils étaient assis très près l'un de l'autre, leur bras s'effleurant tandis qu'ils se penchaient tous deux sur l'écran.

Une image apparue et s'anima.

Une vidéo de surveillance, prise de haut, à un angle fixe. En noir et blanc.

Deux hommes étaient étendus sur le sol, un autre était debout.

Il reconnut John avant de se rendre compte que c'était lui, la deuxième forme recroquevillée, et qu'il y avait un révolver juste à côté de sa main. Que l'homme qui se tenait entre eux, les yeux fermés et les poings serrés, c'était Mycroft.

- Ah, dit-il, la gorge sèche. Je suppose que nous sommes sur le point de voir comment nous sommes passés du point A au point B.

John ne sourit pas, ne rit pas. Ses traits s'étaient légèrement froissés, de la même manière que lorsqu'il était très en colère et s'efforçait de ne pas trop le laisser paraître. Ses narines se dilatèrent.

Les portes s'ouvrirent. Un garde fit son entrée, habillé en noir, coiffé d'un bonnet en laine. Un fusil à la main.

- Soyez raisonnable, lui dit Mycroft.

Eurus entra après le garde, ses mouvements rapides et assurés. Elle s'arrêta, releva le menton, sourit à Mycroft.

- Non. Je ne pense pas que je le serai.

Ils restèrent là à se regarder. Mycroft tira sur sa cravate, lissa sa veste de costume. Se laissa tomber à croupie et récupéra le revolver que Sherlock avait laissé tomber.

- Oh, fit Eurus.

Elle mit ses mains devant elle, très calme, presque guindée.

- Je ne pense pas, tu n'es pas d'accord ?

Elle fit un mouvement de tête vers le garde qui pressa le canon de son fusil contre la joue de Sherlock.

Sherlock sentit John se tendre, là, à côté de lui, sur le canapé : son corps tout entier s'était raidi et il tremblait.

Il expira par le nez.

A l'écran, Mycroft haussa les épaules, affichant une indifférence crispée.

- De toute façon, tout doit se terminer avec toi.

- C'est drôle, dit-elle.

- Quoi donc ?

- Tu n'étais pas prêt à tirer sur le gouverneur.

- C'était un homme innocent.

- L'était-il ? Innocent ?

Elle pencha la tête, le regardant intensément.

- Innocent de quoi, exactement ? Comment définis-tu l'innocence et la culpabilité ? Cela semble être des concepts arbitraires.

Mycroft ne répondit pas. Le garde garda le canon de son fusil pressé tout contre la joue de Sherlock.

Sherlock serra les dents, essaya de se souvenir s'il avait eu une quelconque douleur résiduelle. Il avait vécu tout cela comme si toutes ses articulations avaient été remplacées par des débris de verres, alors c'était difficile à dire.

- Oh, je vois, dit Eurus.

- Qu'est-ce que tu vois ?

- Tu définis l'innocence par rapport à toi, si cela te touche. Le gouverneur était innocent parce qu'il ne t'avait rien fait à toi. Ou, tout du moins, rien que tu n'aies jugé impardonnable. Moi, d'un autre côté –

- Tu m'as retenu contre ma volonté. Sous la menace de violence.

- N'importe qui pourrait en dire de même pour moi. Ne m'as-tu pas retenu contre ma volonté pendant des années ?

Il ferma les yeux.

- Ce n'est pas du tout la même –

- Non ?

Elle se retourna, fit un geste vague.

- Des pièces fermées, des forces armées. Des protocoles stricts.

- Ça n'a pas vraiment fait tant de différence, au final, non ?

- Impossible à dire sans se pencher sur l'hypothétique.

- Tu ne le tueras pas, dit Mycroft, reportant son attention sur Sherlock.

Le garde lui donne un petit coup vif avec son arme.

- Pour l'amour de dieu, siffla John, assis aussi droit qu'un piquet.

Ses mains s'étaient refermées pour devenir des poings.

- Tu n'as pas l'air très sûr de ça, dit Eurus.

- Tu ne le feras pas, répéta Mycroft. Tu as passé trop de temps à préparer tout ça pour finir par tirer sur un homme inconscient allongé par terre.

- Tu marques un point, concéda-t-elle.

Elle pencha la tête sur le côté. Le garde écarta son fusil du visage de Sherlock.

Mycroft appuya sur la détente.

Sur le canapé, Sherlock sursauta comme si c'était sur lui que l'on avait tiré. John se tourna vers lui, alarmé, et il sembla se détendre après. Il rouvrit l'une de ses mains et la posa sur l'épaule de Sherlock, la serrant un peu. Sa paume était chaude, Sherlock pouvait le sentir au travers du tissu de sa chemise.

Eurus n'avait pas bougé. Eurus n'avait même pas ne serait-ce que ciller.

- Oh, dit-elle.

Elle souriait à nouveau.

- C'est intéressant. C'était une balle à blanc, bien sûr. Il n'y avait qu'une seule véritable balle. Tu avais raison – j'ai passé beaucoup trop de temps à préparer ce jeu pour lui permettre de prendre fin aussi rapidement.

Mycroft avait l'air plus secoué que Sherlock ne l'avait jamais vu. Il laissa tomber le révolver.

- Eh bien. Il fallait que j'essaie.

- Intéressant, ce que tu fais pour justifier tes propres actes.

Elle tapa dans ses mains et des aides-soignants entrèrent, vêtus tout de blanc et poussant des brancards. Ils s'activèrent avec efficacité, portant d'abord John puis Sherlock, les posant sur les brancards, les emmenant.

- Où est-ce que tu les emmènes ?

- A la maison, répondit Eurus.

- Et moi ?

- Pas à la maison.

- Je vois.

Aucun d'eux ne bougea.

- Tu pensais qu'il allait te tirer dessus, dit Eurus.

- Oui.

- Et tu n'avais pas pensé qu'il pourrait retourner l'arme contre lui-même.

La prise de John se fit involontairement plus ferme sur l'épaule de Sherlock. Il retira sa main, se racla la gorge.

- Non, dit Mycroft.

- Pourquoi ? Il en montrait tous les signes.

- Non. Il a pris un risque calculé. Etant donné tout ce que tu as fait jusqu'à présent pour t'assurer de sa participation à ton petit jeu, il pensait clairement que tu aurais plutôt mis fin à ton expérience plutôt que de le voir mort. J'en étais venu à la même conclusion.

- Et c'est pour ça que tu ne l'as pas arrêté.

- Tu ne qualifies pas mon comportement d'égoïste ? Il n'était pas loin de me tirer en plein cœur, après tout.

- Une chose que tu semblais prêt à endurer, pour son bien. Le grand frère à la rescousse, une dernière fois.

- Oh, fit Mycroft, sa voix teintée d'ennui. Est-ce le moment où tu me réprimandes pour ne pas en avoir fait de même pour toi ?

- As-tu le sentiment que la protection que tu as offerte était adéquate ?

- Je ne comprends pas ce que tu veux dire.

- As-tu l'impression que, en protégeant Sherlock de certains aspects de son passé, tu l'as aidé ? N'est-il pas toujours mieux d'avoir le contexte pour les actions d'un tiers ?

- Oh, est-ce de cela dont il est question depuis le début ?

- Cela fait longtemps que cela m'intrigue.

- J'ai vu ce que tu fais aux choses qui piquent ta curiosité.

- Être enfermé te met mal à l'aise.

- Quel était ton premier indice ?

De l'ennui à nouveau, feint. Mycroft était clairement mal à l'aise.

- C'est le pire destin que tu puisses imaginer pour toi-même, avança-t-elle. Tout ton pouvoir, ton contrôle, arraché à toi. Toi, à la merci d'autres aux esprits inférieurs –

- Oui, merci, tu en as fais une description très claire.

- Bien, dit-elle. Parce que tu vas rester ici. Si tu te comportes bien, peut-être que tu auras une récompense pour noël.

Elle leva les yeux pour regarder la caméra, sourit.

La vidéo s'arrêta, les laissant dans un silence lourd.

Le feu craqua, crépita. Toujours doré, toujours chaud et rassurant. Rosie dormait toujours paisiblement, inconsciente du reste du monde.

- Mon dieu, souffla John. Juste quand je pensais que ça ne pouvait pas être – juste – mon dieu.

Sherlock ferma les yeux, inspira.

Mycroft avait appuyé sur la détente. Mycroft n'avait pas hésité. Il avait pointé l'arme sur Eurus et avait appuyé sur la détente dès qu'il avait vu une ouverture.

C'est ce que j'aurais fait, avait-il dit dans l'hélicoptère. Il n'avait pas parlé hypothétiquement.

- Est-ce que ça va ? lui demanda John, sa voix basse, très proche de l'oreille de Sherlock.

Il réalisa bêtement que c'était sans doute pour éviter de réveiller Rosie, mais cela n'empêcha pas la chair de poule de lui couvrir les bras. Il frissonna et se retint de se laisser aller contre John, de justesse.

- Je – commença-il avant de se rendre compte qu'il ne savait pas comment répondre à cette question.

- Est-ce qu'elle est comme ça tout le temps ? demanda John, l'air affligé. Quand tu vas là-bas. Est-ce que – est-ce que ça se passe comme ça ?

Il pensa comprendre ce que John lui demandait vraiment, cherchant ses mots, hésitant.

Est-ce que tu vas là-bas pour être torturé ? Disséqué et exposé comme une sorte de spécimen de laboratoire ? Est-ce que tu vas là-bas pour être punis ?

- Non, dit Sherlock, heureux d'être tombé sur une question à laquelle il pouvait répondre. Non, ce n'est – pas du tout comme ça. Nous ne parlons pas beaucoup. Nous jouons.

- Vous jouez.

- De la musique, John, dit Sherlock, et les commissures de ses lèvres remontèrent en un sourire fatigué. Nous jouons de la musique.