Vagues
.
Ils empruntèrent ensemble un petit sentier à l'arrière de la maison, des mauvaises herbes s'accrochant au bas du manteau de Sherlock, le déchirant. L'air était doux, humide et pur, porteur des bruits de la nuit.
Le sentier serpentait, zigzaguait, et le ciel étoilé au-dessus d'eux était obstrué par la végétation dense. Il y avait une voiture garée dans l'herbe, que l'on n'aurait pas pu voir depuis la maison.
Il lança un regard à Eurus. Elle le soutint sans ciller.
Il ouvrit la portière et s'installa derrière le volant. L'intérieur était propre, dénué de toute touche personnelle. Un sent-bon était accroché au rétroviseur et dégageait une odeur de pin artificielle. Des sièges en tissu élimé. Il y avait une tâche graisseuse sur la fenêtre du côté passager. Elle se trouvait juste à la hauteur du front de John, appuyé contre la vitre lorsqu'il s'était retrouvé, inconscient, sur le siège.
Il avala sa salive, détourna le regard. Les clefs pendaient déjà sur le contact, froides au toucher. Il démarra.
Eurus se glissa à côté de lui, sur le siège passager, aussi silencieuse qu'un fantôme.
Elle n'avait pas fait tout ça seule. Elle ne les avait pas portés, ne leur avait pas fait quitter Sherrinford, ne l'avait pas piégé dans ses propres souvenirs et tout ça sans avoir reçu l'aide d'une quelconque personne. Quelqu'un l'avait aidée. Quelqu'un avait installé John à bord de cette voiture et l'avait conduit dans les ténèbres.
Ce quelqu'un avait-il été payé ou contraint ? Avait-il été volontaire ?
- Où ? demanda-t-il.
Elle pointa une direction du doigt. Il avança.
La voiture cahota sur une route existant à peine. Des pierres faisaient crisser le châssis, malmenaient les pneus.
Ils roulèrent en silence pendant quelques minutes. Des arbres se dressaient tout autour d'eux, traîtres.
Ils avaient exploré, étant enfants. D'une certaine manière, ils avaient été libres. On les avait laissés faire. On ne l'avait pas retenu, on lui avait laissé la voie libre pour explorer jusqu'aux limites de sa curiosité. Il était tout à fait possible que l'un d'eux se soit aventurer loin de la maison.
Eurus n'était âgé que de cinq ans à l'époque. Cela lui aurait pris une journée entière de marche. Pas impossible, certainement pas impossible. Mais difficile. Jusqu'à l'extrême.
- Stop, dit-elle.
Il s'arrêta. Se tourna pour la voir.
Elle fit un mouvement de la tête.
- Là.
Il se précipita hors de la voiture, dans l'air froid de la nuit, glissa les clefs dans sa poche. Juste au cas où.
- John ! cria-t-il.
Quelque chose avec des ailes s'agita dans les ténèbres.
Il porta à nouveau son regard sur la voiture. Eurus n'avait pas bougé et demeurait silencieuse sur le siège passager, les genoux remontés jusque sous son menton.
Il détourna le regard, scanna les environs, plissa les yeux pour en discerner les détails dans le noir. Là – de l'herbe aplatie par une démarche lourde. Des brindilles cassées, des branches tombées. De la végétation dérangée, marquée par un corps que l'on avait trainé au travers, par à-coup.
- JOHN ! cria-t-il encore.
Il s'élança dans l'herbe haute, suivant la trace. La voiture disparut derrière lui, avalée par la nuit. Il brandit sa lampe torche devant lui, dirigeant son faible faisceau lumineux sur le sol, à la recherche d'indices. Marcha.
Il sortit de sous les épais feuillages des arbres, hésita lorsqu'il rencontra une pente sur son chemin. Au-dessus de lui, la lumière de la lune.
Il y avait un bruit – faible – facile à reconnaître. De l'eau.
Il se mit à courir, les yeux rivés sur le sol, dérapa lorsqu'il fut de nouveau face aux ténèbres d'un noir d'encre.
La partie visible du puit était depuis longtemps tombée en ruines. La structure était à peine plus large qu'un simple trou dans la terre, la lumière de la lune se reflétant faiblement à la surface de l'eau au fond.
La terre tout autour était molle, boueuse. On avait marché ici peu de temps auparavant. Quelqu'un avait récemment installé des canalisations.
Payé, contraint ou volontaire ?
Là, une forme sombre dans l'eau qui se mouvait encore légèrement.
- John, souffla Sherlock, écrasé par le poids du soulagement.
Il y avait une corde, accrochée à un arbre non loin de là. Elle était rugueuse entre ses doigts, humide et lourde. Quelqu'un s'en était clairement servi pour faire descendre John. Il n'avait pas été poussé, n'avait pas été précipité et ne s'était pas écrasé contre les pierres. Il avait été manœuvré avec précaution.
Elle l'avait voulu vivant.
Vivant pour qu'il soit retrouvé ? Ou vivant pour qu'il endure la souffrance de la noyade ?
- Attention ! cria-t-il alors qu'il jetait une extrémité de la corde à l'intérieur du puit.
Quelque chose se retourna dans son estomac lorsque les mains pâles de John furent éclairées par la lumière de la lune, en bas, alors qu'il les tendait pour attraper la corde. John se tira vers le haut en s'aidant de la corde, hissant ses épaules et sa tête au-dessus de la surface de l'eau.
- Sh- Sherlock.
John claquait des dents. Mais sa voix était ferme.
- Je suis enchaîné.
- Je sais, dit Sherlock, fermant les yeux.
Stupide. Stupide. Il n'avait rien apporté avec lui.
Le murmure du vent dans les hautes herbes se fit entendre derrière lui. Il avait laissé Eurus dans la voiture, silencieuse et recroquevillée sur elle-même. Était-elle toujours là-bas ? Où l'avait-elle suivi, tel un fantôme, dans son sillage ?
Il n'avait aucun moyen d'en être certain.
Et, même si la malice semblait l'avoir quittée, il n'y mettrait pas sa main à couper, n'y parierait pas sa vie. Ou celle de John. Surtout pas celle de John.
Ne tourne jamais le dos à la mer.
Mycroft lui avait dit cela, une fois. N'est-ce pas ?
La mer était capricieuse. Brillante et belle et, par-dessus tout, dangereuse. On ne pouvait jamais avoir une totale confiance en elle, peu importait son calme apparent.
Il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, ne vit rien que l'herbe dansante et les arbres tordus et sombres.
Tout de même. Mieux valait se montrer prudent.
Il s'accroupit, puis se mit précautionneusement à plat ventre sur le sol, dans l'herbe. Il rampa jusqu'au bord du puit de sorte qu'il put regarder à l'intérieur devenir une cible trop apparente.
- Est-ce que tu vas bien ? demanda-t-il.
John. John était là, son visage pâle et fatigué. Ses cheveux lui collaient aux tempes, ses lèvres était pincées en une ligne fine, ses mains s'agrippaient à la corde. Il hocha la tête, un mouvement vif et contrôlé. Celui d'un soldat. Vigilant, sur ses gardes. Pas entièrement hors de danger.
Il n'y avait pas de solution miracle à la présente situation.
Il avait, dans la panique et la confusion, échoué dans l'élaboration d'un plan de secours. Il s'était tellement focalisé sur le fait de retrouver John qu'il en avait oublié de réfléchir à ce qu'il ferait, une fois qu'il serait arrivé jusqu'à lui.
On essaie de réprimer ses émotions pour parfaire son raisonnement.
Son raisonnement n'avait rien de parfait, ici.
Il n'avait pas les outils nécessaires à la libération de John en sa possession. Il lui faudrait soit retourner à la maison pour y chercher quelque chose pour couper les chaines, soit tenter d'amadouer Eurus pour qu'elle lui révèle l'emplacement de la clef.
- John, appela-t-il.
Les yeux de John rencontrèrent les siens. Il trembla, resserra sa prise sur la corde.
- Je dois-, hésita Sherlock. John. Je vais devoir te laisser. Il n'y a rien ici que je puisse utiliser pour te libérer. Je reviendrai aussi vite que possible. Tu- accroche-toi.
- Où est-elle ?
La voix de John était acerbe. Ses mâchoires serrées alors même qu'il claquait des dents.
- Elle ne représente plus une menace, dit-il, et il espéra que ce fut vrai.
- Vas-y, dit John. Fais vite.
- Est-ce que ça va aller ?
John eut un rire grinçant, dénué de toute trace d'humour.
- Je n'ai pas vraiment le choix, si ?
Pourtant, il hésita. Il regarda en bas, ne se sentant pas tout à fait capable de s'éloigner.
C'était ici qu'était mort son ami.
- Sherlock, à moins que tu ne prévoies de venir me rejoindre ici, tu devrais –
- Mauvaise idée, dit Sherlock, comme si une part de lui ne voulait pas faire exactement ça ce qui était ridicule. Je suis peut-être doué pour craquer des serrures, mais je n'ai jamais essayé de le faire sous l'eau – une possibilité que je n'ai malheureusement jamais envisagée, je te l'accorde – et à cet instant je n'ai pas les outils nécessaires pour ça. Je n'ai même pas ne serait-ce qu'un trombone sous la main.
Par ailleurs, le risque que ma sœur vienne, coupe la corde et nous laisse mourir tous les deux ici ne peut pas être complètement écarté.
C'était, il songea, le signe d'une grande maturité émotionnelle, qu'il ait choisi de ne pas prononcer ces mots à voix haute.
Au lieu de ça, il essaya de sourire. Ce qui, à bien y penser, était probablement une erreur.
- Sherlock, dit John.
Sa voix tremblante trahissait une sorte d'hilarité exaspérée. Ce qui était remarquable, mais était tout à fait typique de John.
- Vas-y.
Il se releva, recula avec réticence. Puis il s'arrêta, inclina la tête, écouta.
- Sherlock – dit encore une fois John.
- Tais-toi.
- Sherlock, sérieusement –
- Tais-toi, répéta-t-il. Ecoute.
Le bruit se fit plus fort, plus puissant, le bruit régulier d'hélices. Un faisceau lumineux passa sur les arbres pour s'arrêter sur lui. Il agita les bras en l'air.
- Est-ce que c'est un hélicoptère ?
- Bien observé.
- Je suis au fond d'un putain de puit, espèce d'abruti !
La vague de soulagement qui l'envahit le laissa étourdi, abasourdi. Il se mit à rire, d'un rire venu du plus profond de sa poitrine, inapproprié, mais il ne put s'en empêcher. Il regarda en bas, croisa le regard de John, et John – transi de froid, tremblant, misérable – renversa la tête en arrière et se mit à rire bêtement aussi.
xXx
Une équipe avait trouvé Alex Garrideb sur la plage, lors de sa seconde exploration de l'île. Ils l'avaient trouvé recroquevillé sur lui-même, tremblant, contre les rochers, ses mains toujours attachées.
On avait soigné ses blessures, puis on l'avait arrêté en bonne et due forme et emmené en garde à vue pour le meurtre de James Evans.
On avait dit à Sherlock qu'il ne s'était pas débattu et n'avait opposé aucune forme de résistance, ni même tenté de blanchir son nom. Les seuls mots qu'il avait prononcés, lorsqu'il avait quitté Sherrinford, avait été pour s'enquérir de la situation de ses frères.
Le corps de Nathan Garrideb avait été retrouvé trois semaines plus tard par un bateau de pêche, au large de l'île. Celui d'Howard n'avait toujours pas été retrouvé.
Après tout, les eaux entourant la sinistre île de Sherrinfort étaient réputées pour être vicieuses.
La nouvelle de la sentence dont allait écoper Alex Garrideb fit peu de bruit et ne fit l'objet que d'un petit article dans les journaux. C'était un crime sans intérêt, commis par un homme qui n'était pas intéressant pour un motif inintéressant.
- Tu penses qu'on devrait lui parler ? demanda John.
Sherlock était sorti de sa chambre pour trouver John assis à la table de la cuisine, habillé pour aller travailler. Il feuilletait le journal tout en mangeant un scone pris sur le plateau que Mme Hudson avait laissé lorsqu'elle avait apporté le thé.
- Rosie est avec la baby-sitter, fit John, la bouche à moitié pleine.
- De toute évidence, dit Sherlock, clignant des yeux.
John lisant le journal le matin, John seul à table, mangeant rapidement avant de partir au travail. L'appartement en désordre, le smiley sur le mur – non. Non. Le smiley était différent sans vraiment l'être et il ne venait pas de se réveiller dans une réalité idéale, dans le passé.
Il était là, dans le présent, et John était en train de parler. John ne vivait pas à Baker Street, il habitait toujours à l'autre bout de la ville dans une maison qu'il avait partagée avec Mary et il avait embauché une baby-sitter pour garder Rosie trois jours par semaine, de sorte à pouvoir travailler au cabinet médical. John s'était réveillé ce matin et avait décidé de partir au travail quarante-cinq minutes plus tôt qu'à l'ordinaire pour faire un saut à Baker Street et piquer un peu du petit-déjeuner de Sherlock. John était là dans la seule position qu'il n'occuperait plus jamais – celle d'invité. Et John lui avait posé une question.
Il inspira brusquement, revenant à lui.
- Parler à qui ?
- Alex Garrideb.
John tapota le journal du doigt, et Sherlock pencha la tête pour lire ce qui était imprimé.
- Pourquoi ?
John ne sembla pas trouver de réponse à cette question. Sûrement parce qu'il n'y en avait pas de bonne, à moins que ce ne fut pour dissiper une culpabilité mal placée.
Mais John lui servait aussi un de ces regards, un de ceux qui signifiaient qu'il passait à côté de quelque chose, qu'il avait encore une fois manqué à saisir l'importance, petite mais vitale, de l'interaction humaine.
C'était énervant, il était énervant.
Il se fichait d'Alex Garrideb. Il n'avait, de toute évidence, aucune envie de servir de juge, de jury et de bourreau à cet homme. Ce qui était arrivé à ses frères était extrêmement malheureux, mais l'homme avait commis un meurtre. Il avait été appréhendé et on s'occupait à présent de lui. Il n'y avait rien à gagner à lui rendre visite. Rien à apprendre, rien à faire.
S'asseoir en face d'Alex Garrideb n'empêcherait pas Sherlock de repenser au regard qu'il avait eu, lorsqu'il l'avait vu au travers de la vitre, et qu'il avait prononcé la sentence.
- Je ne suis pas responsable de ce qui est arrivé à ses frères, dit Sherlock d'un ton plus tranchant qu'il ne l'avait voulu.
Il releva les yeux, réalisa trop tard qu'il avait été perdu dans ses pensées, que le silence avait été trop long pour être approprié et qu'il avait ainsi fait sursauter John.
John qui avait terminé son thé et son scone, qui avait rincé et rangé son plat et sa tasse. John qui avait enfilé son manteau. John qui était à mi-chemin de la porte, qui le regardait avec une expression entre la surprise et le regret.
- Tu étais –
Il fit un geste vague vers sa tête en guise d'explication, et Sherlock acquiesça.
Il se retourna et se rendit dans le salon, s'attendant à entendre la porte se refermer derrière John.
- Sherlock, dit-il au lieu de ça.
Sherlock s'assit dans son fauteuil, prit un air patient, attentif. Attendit.
John avait l'air terriblement mal à l'aise.
- Je sais que – mon Dieu – je n'essayais pas d'insinuer quoi que ce soit de ce genre. Ce n'est pas du tout ce que –
- Je n'aurais rien pu faire, le coupa Sherlock.
Et pourquoi parlaient-ils encore ? Pourquoi John n'avait-il pas franchi la porte, descendu l'escalier et n'était pas sorti dans la rue comme il en avait eu l'intention ?
- Je sais, fit John.
- Il a fait des choix qui l'ont mis dans cette position, continua Sherlock. Il a tué un homme de sang froid pour de l'argent. Et – je t'accorde qu'il n'y avait aucun moyen pour lui d'entrevoir les circonstances spécifiques de sa découverte, mais –
- Sherlock –
- Mais c'était ses choix et c'est Eurus qui a appuyé sur le bouton et je ne les ai pas tués !
Son visage était chaud. Une goutte de sueur lui coula dans le dos, froide entre ses omoplates. Il tremblait, réalisa-t-il. Il leva les mains, les regarda trembler. Elles tremblaient beaucoup, lorsqu'il se droguait. Mais là, il n'avait rien pris.
- Sherlock, dit encore une fois John.
Il avait fermé la porte, retirait à nouveau son manteau tout en revenant vers Sherlock. Ses traits trahissaient l'inquiétude.
- Tu vas être en retard au travail, fit observer Sherlock.
John s'accroupit devant lui, les mains sur ses épaules, les yeux dans les siens.
- Pour l'amour de Dieu, je n'ai rien pris !
- Ce n'est pas ce que –
John recula un peu, secoua la tête. Il avait le teint blême.
- Pourquoi pas ? C'est une hypothèse tout à fait raisonnable.
- Non, répéta John.
Il secoua la tête, un mouvement vif, bref. Résolu.
- Dois-je te rappeler mes antécédents, et les statistiques concernant la rechute –
- Je sais que tu n'es pas drogué, dit John.
Un muscle de sa mâchoire tressauta.
Il n'expliqua pas comment il le savait, comment il pouvait en être aussi certain. Sherlock était à peu près sûr de n'avoir rien fait, de toute sa vie, pour mériter une telle certitude. Et pourtant.
- Bien, fit-il.
Il avala sa salive.
- Content que nous ayons clarifié la situation. Tu étais en train de suggérer que j'aille voir Alex Garrideb ?
- J'étais en train de suggérer qu'on aille voir Alex Garrideb, oui.
- Et je t'ai demandé pourquoi, siffla Sherlock, énervé de voir ses mains trembler, de sentir sa peau se réchauffer puis refroidir soudainement, de voir son corps tout entier sur le point de voler en éclat sans raison, sans aucune bonne raison. Je ne peux que supposer que c'est parce que tu aimerais que je lui fasse mes excuses, pour le rôle que j'ai joué dans –
- Non, Sherlock, non, mon Dieu –
Il y avait quelque chose qui clochait avec la voix de John. Il ne haussait pas le ton, ne s'énervait pas, il ne faisait aucune des choses que Sherlock s'attendait à le voir faire.
Sherlock demeura silencieux, posa ses mains sur ses genoux. S'il serrait les poings assez forts, le tremblement était moins flagrant.
John se laissa aller sur ses talons, toujours accroupi par terre. Son visage était très pâle.
- Tu allais partir au travail, essaya à nouveau Sherlock.
- Oui, non, répondit John et il eut un petit rire, mais le cœur n'y était pas. Je ne vais nulle part maintenant.
- Cela fait longtemps que je n'ai plus besoin que l'on s'occupe de moi.
- Je ne pense pas que tu aies besoin qu'on s'occupe de toi. Je pense que tu as besoin –
Il s'arrêta, regarda ailleurs. Sa respiration était lourde. Contrarié. Très contrarié.
- Va travailler, John.
- Tu ne l'as pas tuée, lâcha John.
Il avait les yeux fixés sur le sol. Après un moment, il prit une rapide inspiration et releva les yeux. Son regard ne vacilla pas.
- Nous avons déjà eu cette conversation, dit Sherlock.
Sa gorge était sèche. Sa voix sonna moins ferme qu'il ne l'aurait voulu.
- De toute évidence, je ne pense pas que l'on en ait assez parlé.
- Nul besoin de répéter –
- Oh que si, dit John.
Sa main gauche s'était refermée pour former un poing qu'il appuyait sur le sol sans vraiment y penser. Ses yeux étaient brillants.
Sherlock ne put détourner le regard.
- Je ne suis pas – je ne devrais pas l'être. Surpris. Que tu ne me crois pas –
John rit à nouveau, un son misérable, encore une fois.
- Tu sembles faire fausse route. Nous parlions de Alex Garrideb, tenta Sherlock.
- Non, ce n'était pas le sujet.
Non, réalisa Sherlock, plutôt bêtement. Je suppose que nous ne parlions pas de cela.
- Ecoute, fit John et il s'éclaircit la gorge, grimaça un peu. Je ne sais pas comment – je ne suis pas doué pour ce genre de chose, d'accord ? Et j'ai dit des choses horribles – je t'ai fait des choses horribles et tu ne méritais pas – c'est juste que – rien de tout cela n'était ta faute, d'accord ? Je n'aurais jamais dû – je n'étais pas –
- John, dit Sherlock, quelque chose dans sa poitrine se déchirant.
Il tremblait toujours.
- Je suis désolé, d'accord ? S'il te plait. Juste – Sherlock –
La voix de John se brisa, il semblait buter sur les mots.
Sherlock se pencha en avant, incertain, et John tendit les mains pour se saisir des siennes, tremblantes, les tenir entre ses mains chaudes.
- Tu n'as pas besoin de t'excuser, dit John, serrant ses mains. Ni envers Alex Garrideb, ni moi, ni personne d'autre. Compris ?
C'était Molly qui avait ouvert la porte de chez John et Mary, l'air accablé, petite et triste, et avait demandé à Sherlock de partir. Elle lui avait tendu un morceau de papier et il l'avait pris, l'avait déplié une fois installée à l'arrière d'un taxi. Il avait lu les mots de John et avait réalisé qu'il n'y aurait pas de pardon, jamais, pas pour lui.
Tu avais prêté serment, avait sifflé John, choqué et le visage pâle, alors qu'il se trouvait par terre, le sang de Mary imbibant ses vêtements, des ondulations bleutées dansant sur son visage. Tu avais promis.
- Sherlock, dit John, sa voix douce, proche et chargée d'inquiétude.
J'ai tué sa femme, avait-il lui-même confessé, du sang chaud lui coulant sur le visage. Il avait relevé les yeux et rencontré ceux de John et il avait su : il aurait beau vivre toutes les atrocités du monde, il n'y aurait plus jamais de conversations tard le soir, ni même de fous rires partagés dans des ruelles mal éclairées. John ne reviendrait plus jamais à ses côtés.
- Sherlock, es-tu –
John s'interrompit, jura tout bas.
- Hey. Hey.
Sherlock cligna des yeux. John était toujours accroupi devant lui, tenant ses mains, le retenant.
- Tu fais ce truc, dit John, et ses lèvres s'étirèrent en un sourire qui n'atteignit pas ses yeux. Tu clignes des yeux et, um, ton regard reste fixe. J'ai l'habitude mais il n'empêche, c'est toujours un peu étrange.
Il se racla la gorge, le regard fuyant, cherchant un sujet plus sûr sur lequel rebondir. Il n'en trouva pas. L'appartement était différent.
- Sherlock, reprit John, à nouveau sérieux, et Sherlock se força à reposer les yeux sur lui. Je ne l'ai jamais vraiment dit – c'est moi qui te dois des excuses.
- Ne sois pas ridicule.
- Ce qui est ridicule, c'est qu'il m'ait fallu autant de temps pour les faire. Je suis désolé, Sherlock. Te dire que – que je ne t'en veux plus, ce n'est pas la même chose que dire que je n'aurais jamais dû t'accuser en premier lieu. La façon dont je me suis comporté –
- Tu étais en deuil.
- Et la plupart des gens trouvent du réconfort auprès de leurs amis lorsqu'il perde un proche. Ils ne les envoient pas à l'hôpital.
- Tu n'es pas « la plupart des gens », dit Sherlock, détournant à nouveau le regard, mal à l'aise.
Les mains de John étaient chaudes sur les siennes.
Non. John Watson n'était pas comme la plupart des gens.
Chaque nuit, je ferme les yeux et me retrouve à Musgrave Hall, ne dit-il pas. Je revois tout, encore et encore. Je trouve Eurus. J'emprunte le sentier. Je trouve le puit. Tu ris. On monte dans la voiture. Tu rentres chez toi. Je ne sais pas pourquoi ça continue sans cesse.
Il ouvrit la bouche mais aucun son ne franchit ses lèvres, il ne parvenait pas à trouver les mots.
Ça nous a pris une journée entière pour marcher jusque là-bas. Je nous avais préparé un goûter, avait dit Eurus, calme et toujours derrière la vitre. Ça avait dû être un voyage difficile. Ils avaient fini par être fatigués. Ils s'étaient alors arrêtés à l'ombre pour se reposer. Il se demanda si Eurus avait coupé des morceaux de pommes et de fromages comme Maman avait l'habitude de le faire pour eux, si Eurus les avait partagés avec Victor tandis qu'il riait et songeait à ce qu'il ferait avec le trésor.
Elle avait fait le long chemin du retour seule.
Quelqu'un d'autre avait conduit John en empruntant ce même chemin, John inconscient sur le siège passager, sa tête contre la fenêtre, son front laissant une marque distincte pour que Sherlock la vît.
Et il l'avait vue. Bien sûr. Il avait conduit dans le noir, il avait cherché et trouvé John, alors pourquoi ne cessait-il pas de revivre les choses, encore et encore ?
Pourquoi continuait-il de ressasser passé et présent ? Pourquoi ne pouvait-il pas regarder l'appartement autour de lui, son appartement différent, et s'ancrer fermement dans cette réalité ?
- Une affaire, lança John, d'un ton résolu.
Au son de sa voix, Sherlock bougea, leva la tête. Son esprit lui semblait comme endormi, les rouages tournant comme au ralenti, avec difficulté.
- Quoi ?
- Une affaire, tu as besoin d'une affaire. A quand remonte la dernière que tu as acceptée ?
Sherlock ouvrit la bouche.
- Regarde, tu as besoin d'y réfléchir, ça veut dire que ça fait trop longtemps.
John se tenait toujours accroupi, tenait toujours ses mains. Il souriait, un sourire forcé, une certaine tension dans le regard. C'était un sourire désespéré, du genre de ceux qui disaient aucun-de-nous-ne-sait-quoi-faire-maintenant-alors-essayons-ça.
Il hocha la tête, hésitant lorsque leurs regards se rencontrèrent, lâcha les mains de Sherlock.
- J'ai tweeté, annonça Sherlock, un peu sur la défensive.
- Une véritable affaire. Quelque chose qui te ferait quitter l'appartement, dit John.
Il claqua des doigts, son regard s'illuminant.
- La Perle des Borgia.
- Non, dit Sherlock, hors de question. Ennuyant, non.
Il bailla de manière théâtrale et tourna la tête.
- Rien que d'y penser, ça me donne envie de dormir.
- Vois ça comme un cadeau de noël en avance pour Greg.
- Qui ?
- Ne recommence pas avec ça, fit John avec un rire sincère, tendre et fatigué en même temps.
- On est loin d'être noël.
- J'ai bien dit "en avance ».
Sherlock eut un nouveau bâillement.
- Très bien, fit John et se remettant sur ses pieds. Autre chose alors. N'importe quoi. Ce que tu veux. Je demanderai un congé. Je pense que je sens la grippe pointer le bout de son nez.
La réalité lui fit l'effet d'une douche froide.
Il se redressa, à présent alerte, et regarda John sous un œil nouveau. Quoi que John vît dans ses yeux et sur son visage, cela le fit reculer d'un pas, surpris.
John qui ne vivait plus là. John qui était arrivé inexplicablement ce matin pour prendre le petit-déjeuner et une tasse de thé. John qui s'était apprêté à partir, juste avant que Sherlock ne fasse ou dise quelque chose qui l'avait fait changer d'avis.
Et ce n'était pas bon. Sa curiosité n'avait pas été piquée par quelque chose d'amusant ou d'intéressant ou même d'attrayant que Sherlock avait dit ou fait. Il était revenu sur ses pas non pas parce qu'il le voulait, mais parce qu'il s'était senti soucieux. Mécontent. Inquiet.
- Je n'ai pas besoin que tu me cherches des distractions, dit Sherlock.
John eut l'air sincèrement blessé par ces mots, bien qu'il ne le laissât paraître qu'un bref instant.
Maintenant que cela lui était apparu, il ne put s'empêcher de poursuivre :
- C'est ce que tu essaies de faire, hein ? Tu fais les courses. Tu cuisines. Tu passes à l'improviste.
- Sherlock, dit John.
Il ne nia pas.
Ça durait depuis des mois. Des mois et des mois. Lorsque John et Rosie étaient là, leur présence rendait l'appartement vivant, plus gai. Il s'y était habitué. Il s'était fourvoyé en pensant qu'ils avaient leur place ici.
- Je n'ai pas besoin d'une nounou.
La culpabilité, songea-t-il. Une certaine forme de pénitence.
- Je ne suis pas ta nounou.
L'obligation.
- Va travailler, John, dit Sherlock.
John garda les yeux rivés sur lui. John ne bougea pas. Ses mains eurent un mouvement convulsif, léger mais visible.
Le silence s'éternisa, lourd et interminable.
Finalement, John soupira. Ses épaules s'affaissèrent et il hocha un peu la tête, plus pour lui-même que pour Sherlock. Il récupéra son manteau, passa la porte sans dire un mot de plus.
xXx
Sherlock regarda le smiley, ses courbes jaunes et épaisses. Les impacts de balles, le papier peint se décollant aux angles. Les livres d'occasion sur les étagères, ils étaient vieux et avaient déjà bien servi. Les mêmes livres avaient autrefois été alignés sur les étagères, mais ceux-là n'étaient pas les siens. Ce n'était pas lui qui avait jauni les pages avec de la fumée de cigarette, il n'avait pas renversé le thé qui avait tâché les couvertures, ce n'était pas lui qui avait corné les pages et souligné des passages importants.
Rosie avait laissé ses empreintes partout sur la boîte en verre à l'intérieur de laquelle se trouvait la chauve-souris.
Il quitta son fauteuil, alla jusqu'à la fenêtre. Baker Street était animée, des gens circulant sur les trottoirs. John était parti.
xXx
Il s'habilla, se rendit à Scotland Yard. Harcela Lestrade pour qu'il lui donne des informations au sujet d'un meurtre récent. L'appela Greg.
Le meurtre était ennuyant. Il résolut tout de même l'affaire, passa une vingtaine de minutes accroupi à sautiller, à la recherche de l'arme du crime, revint triomphant.
Lestrade lui donna une tape dans le dos lorsqu'il partit arrêter le coupable.
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Il rentra chez lui et résolut des petits mystères sur Twitter, à moitié avachi dans son fauteuil. Il évita de regarder les murs de trop près.
Il se força à arrêter lorsqu'il réalisé qu'il venait tout juste d'aider une femme à comprendre pourquoi son mari s'était soudainement mis à porter une postiche au travail (nouvelle secrétaire, flirt au bureau, désir de paraître plus jeune, évident) et qu'il l'avait fait de manière automatique, sans même tenter – de manière évidente ou non – de l'insulter pour son incapacité à remarquer une chose pareille.
Il était tombé bien bas. Il avait des principes, pour l'amour de Dieu.
Il se dit que non, il ne regardait pas la porte. Ni l'horloge.
Personne ne vint.
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Il rêva de Musgrave Hall, d'Eurus pleurant dans les ruines de leur maison d'enfance, de son étrange trajet en voiture, du moment où il avait retrouvé John dans l'eau, ses yeux brillants à la lumière de la lune.
Ils s'étaient comportés comme des soldats, étaient restés forts, et avaient ri au nez de la mort.
Il avait perdu cette frénésie au cours de leur trajet de retour, après l'hôpital, après qu'on les ait auscultés et relâchés. John à ses côtés, dans un silence confortable, ses propres pensées vagabondant.
Mon Dieu, avait dit John en tournant la tête vers la fenêtre, un petit rire lui échappant. Tout ce que je veux c'est prendre ma fille dans mes bras. Tout de suite.
Et, dans la pénombre, Sherlock n'avait plus eu envie de rire, n'avait plus voulu de cette adrénaline qui courrait encore dans ses veines, n'avait plus voulu que ce soit juste eux, contre le reste du monde. A cet instant, il n'avait plus voulu se battre, surtout pas contre le reste du monde. Prendre Rosie dans ses bras lui avait semblé être une bonne idée, la plus censée et la plus compréhensible qui soit dans leur situation.
Ils étaient arrivés à Londres juste avant le levé du soleil, et Sherlock avait regardé, par la vitre de la voiture, John récupérer sa fille et la serrer fort, fort contre lui. Dans ce geste, des excuses et de l'amour et quelque chose d'indéfinissable, le genre de chose qui ne pouvait être forgée que par la peur et la perte, et, lorsqu'il n'avait plus pu regarder, il avait demandé au chauffeur de partir.
Il sortit de sa chambre et se rendit dans la cuisine, s'arrêta.
John était à table avec un bol de céréale, il lisait le journal, une tasse de thé brulant devant lui. Il releva les yeux, brièvement, lorsque Sherlock entra dans la pièce, puis retourna à sa lecture. Comme s'il en était ainsi tous les matins. Comme si c'était une situation ordinaire.
Des gazouillements gais dans salon, Rosie dans son parc, ses mains tendues vers lui, ses mains s'ouvrant et se refermant sur du vide.
Sherlock lança un nouveau regard à John, hésita. Puis il se rendit dans le salon, prit Rosie dans ses bras. Elle referma aussitôt ses mains sur sa robe de chambre.
- Chauv', fit-elle d'un ton ferme.
Elle pointa du doigt.
- Oui, dit-il, sa gorge se serrant.
Il alla jusqu'à l'étagère, prit sa boîte en verre :
- Chauve-souris.
Elle gloussa à sa vue. Mit ses mains sur la vitre.
Ils firent le tour de la pièce ensemble. Elle pointait du doigt, indiquant le chemin à prendre. Il s'arrêtait, la laissait examiner ce qui avait retenu son attention.
John termina ses céréales, ne dit rien.
Sherlock monta sur les coussins du canapé, Rosie tendant la main pour toucher le papier peint, ses doigts glissant sur la texture rugueuse, là où le papier avait été troué par des balles. Elle reporta son attention sur lui, les yeux brillants. Lui tira les cheveux.
John se leva, rinça son bol dans l'évier, le rangea.
Ils terminèrent leur tour. Sherlock se tint près de la porte, hésitant. Rosie, un poids chaud dans ses bras. Elle tira avec insistance sur ses cheveux.
John se laisse aller contre le comptoir de la cuisine, les regarda. Il croisa les bras.
- Je ne suis pas là pour jouer les nounous.
Sherlock cligna des yeux. Pencha la tête lorsque Rosie tira d'un coup sec.
- Je m'inquiète pour toi, dit-il. Parfois. Bien sûr que je m'inquiète. Mais ce n'est pas pour ça – ce n'est pas pour ça qu'on vient ici.
Il hésita, se racla la gorge.
- Ou, ce n'est pas la seule raison de notre venue.
Rosie retira ses doigts de ses cheveux, gigota dans ses bras, à la recherche de quelque chose d'autre sur laquelle mettre la main. Son visage lui semblait étrangement chaud.
- Parfois, je me dis que je vais peut-être trop loin, poursuivit John, en venant quand je veux.
- Ce n'est pas le cas, dit-il.
Sa voix sonna rauque à ses propres oreilles.
- Bien, dit John.
Il baissa les yeux, les releva.
- Sinon. Du nouveau ?
- Um.
Sherlock regarda à nouveau le salon, l'ordinateur fermé sur son bureau, la bombe à retardement la plus inoffensive qui soit. Il pensa à cette femme, sur Twitter, celle dont le mari laissait ses yeux vagabonder un peu partout. Ennuyeux. Inapproprié à ce moment-là. Une affaire déjà résolue, de toute manière. Il eut une envie soudaine et désespérée d'une affaire. La perle des Borgia, même.
- C'est ce que je me disais, fit John. Heureusement –
Sherlock releva la tête, surpris par le ton chaleureux, enthousiaste et insistant.
- Des restes d'ossements sont arrivés à Barts la nuit dernière, dit John. Pour être analyser. Le meurtrier est déjà passé aux aveux –
Sherlock essaya de ne pas se sentir trop déçu en l'apprenant.
- Mais Molly s'est dit que tu aimerais sans doute, um. Tu aurais l'opportunité d'étudier de plus près des échantillons de boue qui remontent à un certain temps. Sur les ossements. Ils étaient enterrés dans des lieux étranges aux quatre coins de Londres.
- Molly, répéta-t-il.
- Oui. Elle m'a envoyé un texto. Elle pensait que – eh bien.
John eut un rire nerveux, se gratta la nuque.
- Elle a dit qu'elle s'ennuie un peu, en fait, sans toi qui passes à l'improviste et fais du grabuge.
Il posa son regard sur le microscope sur la table. Il s'était rendu à l'hôpital St Barts peu de temps après les événements de Sherrinford sachant qu'il le devait, même s'il ne savait pas trop ce qu'il allait dire. Il avait été mal à l'aise. Elle avait eu l'air blessé, mais il n'avait rien fait pour provoquer cela. Ce n'était pas l'air d'agacement fugace dont il était en général à l'origine, mais quelque chose de plus profond. Quelque chose de plus permanent.
Quelque chose d'impardonnable, peut-être. Il commençait à s'y faire.
Elle ne l'avait pas giflé. Elle ne lui avait pas crié dessus. Ils étaient restés là un moment, trop longtemps, aucun d'eux n'étant particulièrement doué avec les mots. Elle avait gardé un regard fuyant.
Alors qu'il s'en allait, elle avait fait un commentaire tout droit sorti de nulle part au sujet de microscopes qui venaient juste d'être livrés pour le laboratoire.
Ils étaient arrivés empilés dans un grand carton, lui avait-elle dit, en regardant le mur, son rire un peu forcé. Pas d'inventaire de fait, aucun décompte, et personne n'arrivait à mettre la main sur le bon de commande original. Ça provoquait un certain remus ménage du côté de la Comptabilité. Donc. Um. Personne ne sait ici combien il est censé y en avoir.
Il avait vu ça comme une perche tendue, alors il s'était servi en partant. Il s'était dit que, quelque part, c'était peut-être une façon de faire la paix.
Toutefois, il y avait une grande différence entre prendre un microscope et se pointer à la morgue à toute heure de la journée et de la nuit, et il avait pensé qu'il valait mieux éviter de faire les deux.
- Quoi qu'il en soit, dit John, ne sachant quoi faire de ses mains, elle a dit que les échantillons mettent un temps fou à être analysés. Et aussi que cela fait un moment qu'elle n'a pas vu Rosie. Alors. On va y aller. Et je me disais – eh bien. Ça fait longtemps que tu n'as pas écrit un de ces articles ennuyeux que tu postes sur ton blog, sur ce genre de sujet idiot, et. Bon. Ce truc avec la boue semblait être une bonne opportunité.
Il se rendit compte qu'il devait répondre d'une façon ou d'une autre. Il acquiesça. Il baissa les yeux sur Rosie qui mâchouillait le revers de sa robe de chambre d'un air absent. Elle sentit que son attention était à nouveau sur elle et leva la tête, sourit. Elle lui avait bavé dessus. Elle avait les joues pleines de bave.
- Comprendre la composition du sol, quel que soit l'endroit, est d'une importance cruciale dans la recherche d'un criminel, lui confia-t-il. Une petite tâche de boue peut révéler grand nombre de chose et lever le voile sur les problèmes les plus compliqués.
Elle gloussa, tendit à nouveau la main vers ses cheveux. Il bougea la tête, mettant ses cheveux hors de portée. Quelque chose était en train d'éclore dans sa poitrine.
- Donne-la moi, fit John en tendant les bras pour la prendre.
Il la cala sur sa hanche puis fit un geste de sa main libre :
- Va te préparer.
Je suis prêt, pensa-t-il, mais il savait ce que John entendait par là.
