Hauteurs
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Ils revinrent à l'appartement de bonne humeur.
Sherlock avait été ravi de découvrir que l'un des échantillons de boue s'était révélé porteur de traces d'un certain nombre de végétaux et s'était plongé simultanément dans l'analyse chimique de ses composants et dans la recherche de la zone d'où les échantillons étaient originaires.
Il s'était laissé aller, pendant un moment, son attention entièrement dirigée sur ce qu'il voyait au microscope, à peine conscient de la présence de John, de Molly et de Rosie à ses côtés. Ils avaient peut-être quitté le labo à un moment, pour aller chercher à manger, mais il n'en était pas entièrement certain.
Il avait fait appel à son réseau de sans-abris et faisait gaiement défiler les photos de bâtiments à l'abandon et de parkings déserts qu'on lui avait envoyé lorsque John était apparu dans son champ de vision.
- Sherlock, avait-il dit.
- J'ai identifié trois types distincts d'herbe dans ce seul échantillon, avait-il lancé, et son regard était passé de John à Molly qui se tenait dans l'embrasure de la porte.
Il lui avait sourit, un véritable sourire, parce que c'était super, c'était merveilleux, c'était ce qui se rapprochait le plus de noël après un meurtre.
- Super, avait-elle dit avant de hocher la tête. Je savais que ça pouvait vous intéresser.
- On va rentrer, avait dit John tout en faisant rebondir Rosie sur sa hanche. On est là depuis des heures et je commence à avoir du mal à trouver de quoi l'occuper.
Ça avait eu pour effet de le refroidir, de faire retomber sa bonne humeur et il s'était levé rapidement de son tabouret, manquant de peu de le renverser. Les pieds métalliques du tabouret claquèrent sur le sol lorsqu'il le remit droit.
Il avait ouvert la bouche pour parler, troublé, embarrassé de sa propre réaction, et Molly (qui avait toujours été admirablement douée pour le déchiffrer) s'était raclée la gorge, attirant ainsi l'attention de John.
- En fait, dit-elle.
Elle avait regardé dans sa direction et avait semblé satisfaite de ce quel avait vu car elle avait poursuivi :
- On vient juste de m'appeler – il faut que je fasse une nouvelle autopsie. C'est urgent. La famille a demandé un rapport toxicologique immédiat, alors je vais avoir besoin du labo.
- A ces mots, elle avait jeté un regard insistant à Sherlock.
Il avait eu assez de temps pour se reprendre, repousser le début de vertige qu'il avait eu. Il s'était éclairci la gorge, avait boutonné sa veste de costume.
- Ce test est presque terminé.
- Je vous enverrai les résultats par mail, avait-elle dit trop vite, mais John (John qui n'était fort heureusement pas très observateur) n'avait pas eu l'air de remarquer leur conversation silencieuse.
- Je pourrais juste –
- Sherlock, ne pousse pas ta chance, avait ri John, échouant toujours merveilleusement, magnifiquement dans l'art d'observer. Molly a été assez aimable pour te laisser utiliser le labo ces (il regarda sa montre, grimaça, fit rouler ses épaules) six dernières heures.
Il avait soupiré de manière théâtrale, bien plus dramatiquement que la situation ne le requérait, puis il avait suivi John jusqu'à la porte.
- Au revoir, toi, avait dit Molly en se penchant pour déposer un baiser sur les cheveux blonds de Rosie. On se revoit bientôt, hein ?
- Merci, avait dit Sherlock.
Il ne lui avait pas spécialement dit cela pour la remercier de lui avoir permis d'utiliser le labo. Ou la boue. Bon, c'était en partie pour la boue.
- Oui, fit Molly, bien sûr. Juste -um.
Elle sourit, baissa les yeux.
- Prenez soin de vous, d'accord ?
Il ne savait pas quoi répondre à cela, alors il ne dit rien.
- Et – um. Vous pouvez, vous savez ? Venir ici. Vous n'avez pas besoin de m'éviter – c'est bon. Juste, pas en plein milieu de la nuit, ou quand c'est mon jour de repos.
Elle hésita, finit par ajouter :
- A moins que ce ne soit une urgence.
Il avala sa salive, acquiesça. Puis il partit retrouver John et Rosie dans le couloir.
Lorsqu'ils arrivèrent à Baker Street, il était parvenu à se défaire de toute trace résiduelle de malaise ou d'inconfort et était de nouveau sur un petit nuage, comme à chaque fois qu'il se retrouvait face à un puzzle particulièrement intéressant. Il reçut trois messages de plus de son réseau de sans-abris des entrepôts effondrés et des parkings boueux, avec des touffes d'herbes par-ci par-là.
Il monta l'escalier en sautillant, regarda à nouveau les photos qu'il avait reçues pendant que son ordinateur s'allumait. Il ne pouvait qu'espérer qu'une nouvelle affaire ferait bientôt son apparition et nécessiterait l'étalage de ses nouvelles connaissances.
John le suivit d'un pas plus lent. Ses traits reflétaient bonne humeur et indulgence. Il mit Rosie dans le petit parc qui avait fini par devenir un aménagement permanant dans le salon.
- Je n'aurais pas dû monter, dit-il, chagriné. C'est presque l'heure du dîner pour elle, je devrais vraiment-
- Cuisine, lança Sherlock tout en agitant la main d'un air absent par-dessus son épaule.
Des bruits de pas, s'éloignant. Il les ignora, regardant la liste de ses mails. Rien de la part de Molly. Elle avait dit qu'elle enverrait – ça faisait combien de temps d'abord ? Il regarda la pendule. Pas tout à fait 45min. Peut-être pas assez long pour qu'elle interprète les résultats et les lui envoie. Il souffla, se leva de sa chaise, regarda dehors.
Dans la cuisine, il y eut le bruit d'un placard que l'on ouvre puis un silence notable.
- Un problème ? demanda-t-il, se retournant.
John se tenait, bouche bée, devant un placard ouvert. Il ferma ce dernier, se tourna vers Sherlock. Sa bouche fit quelque chose de compliqué, puis il secoua la tête, se retourna et rouvrit le placard.
- Tu as –
John s'éclaircit la gorge, refit face à Sherlock.
- Tu as – eh bien. Apparemment assez de petits plats préparés pour nourrir un régiment tout entier de bébés pour les années à venir.
- Un régiment de bébés serait tout sauf pratique, John, dit-il en entrant dans la cuisine et en poussant John de devant le placard.
Il tendit la main, se saisit d'un des petits cartons. Regarda Rosie.
- Des pâtes, ça irait ou elle préfèrerait du poulet ?
John suivit son regard avant d'en revenir au placard, toujours bouche bée. Ça commençait à devenir quelque peu alarmant.
- Des pâtes, décida Sherlock en refermant le placard.
Le son sembla sortir John de sa stupeur.
- Quand as-tu – pourquoi –
- Oh, je prévoyais de faire une expérience, mentit aisément Sherlock. Je ne m'y suis pas encore attelé.
Il mit le repas de Rosie à chauffer, bien trop conscient du regard de John sur lui.
- Va voir si Molly a envoyé les résultats, finit-il par proposer lorsqu'il ne put plus supporter le silence.
John laisse échapper un petit rire incrédule mais accepta et retourna dans le salon d'un pas léger.
Sherlock installa Rosie dans la chaise haute qu'il gardait dans un coin de la cuisine, attendant juste qu'on l'utilisât, puis se redressa et la regarda plonger joyeusement ses deux mains dans les pâtes.
- Watson, dit-il. La nourriture est utilisée à des fins nutritives, non pas artistiques.
Elle semblait déterminée à étaler le plus gros de la sauce sur son visage, mais comme la plupart finissait dans sa bouche, il n'était pas vraiment inquiet.
Il reporta son attention sur John qui s'était installé sur la chaise en bois près de la fenêtre et regardait l'ordinateur en fronçant les sourcils.
- Est-ce qu'elle les a envoyés ?
- Non
- C'est bon ?
- Non.
- Et maintenant ?
- Sherlock ! gronda John en riant à moitié. Elle va les envoyer, donne lui juste un peu de temps.
Ses yeux se posèrent sur Rosie qui n'avait pas l'air d'avoir vraiment avancé avec son diner.
- Trouve quelque chose d'autre. Je résoudrai ça en attendant.
- Très bien, une minute, fit John, revenant à l'ordinateur. Qu'est-ce que tu penses de –
- Ennuyeux.
- Je n'ai encore rien dit !
- Suivant.
- Très bien, alors – oh.
Sherlock releva les yeux. John ne souriait plus.
- Désolé, dit-il. Celui-là est – um. Personnel, je pense. Je ne voulais pas –
Soupirant, Sherlock s'approcha de John et se plaça derrière lui pour lire par-dessus son épaule. Il se figea.
Le mail de Gloria Trevor. Ouvert, à présent, son contenu juste là, étalé sur l'écran.
Il s'en détourna sans y avoir prêté trop attention. Avala sa salive. Il eut soudain froid.
John le regardait, il le savait. Il fit un petit geste dédaigneux, un simple mouvement de doigts pour signifier son ennui.
- Pas ça. Trouve autre chose.
John demeura silencieux.
Il fit demi-tour.
- Bon ? Qu'est-ce que ça dit ?
John gigota sur son siège, fronça les sourcils.
- C'est – tu devrais probablement juste –
- Tu l'as déjà ouvert, autant le lire. Qu'est-ce que ça dit ?
John soupira.
- Alors ?
- Je suis en train de lire.
Sherlock se mordilla la lèvre un moment. Il avait envie d'une cigarette. Il n'y en avait pas dans l'appartement. Il considéra ses options, puis se jeta sur son manteau.
- Sherlock, dit John.
Il s'immobilisa à mi-chemin de la porte, reporta son regard sur John.
- Elle te remercie, dit doucement ce dernier.
Sherlock cligna des yeux.
- Elle me remercie ? A quel sujet ? Pourquoi ?
- Parce qu'après avoir passé plus d'une trentaine d'années sans savoir ce qui était arrivé à son fils, elle a enfin pu le ramener à la maison.
Il se balança d'un pied sur l'autre, se trouva incapable de rencontrer le regard de John, fixa plutôt un point au-dessus de son épaule.
- Ça ne me semble pas vraiment approprié, au vu des circonstances.
La chaise de John craqua sous son poids lorsqu'il changea de position.
- Bon, dit Sherlock lorsque le silence s'éternisa tant qu'il finit par ne plus le supporter. Eh bien. Un message de remerciement qui n'était absolument pas nécessaire. Autre chose ? Ou était-ce tout ?
- Eh bien, elle t'a invité à une commémoration, mais c'était samedi dernier.
- Elle a quoi ?
- Sherlock, tu sais ce qu'est un enterrement.
- Oui, mais –
Il s'interrompit, certain que rien de ce qu'il allait dire n'était approprié.
Mais cela fait des années que Victor est mort.
Mais ses restes ont été retrouvés il y a quelque mois. On a assurément déjà pris toutes les dispositions nécessaires.
Mais –
- Sherlock, dit John, et il semblait inquiet, non pas exaspéré ou prêt à laisser tomber le sujet, et ce n'était pas comme ça que cette conversation était censée se dérouler.
- Bien sûr que je sais ce qu'est un enterrement, lança-t-il, se redressant, prêt à se défendre. J'en ai eu un.
John ferma les yeux. Porta une main à sa bouche, appuya. Lorsqu'il reprit la parole, son ton était plat :
- Je t'en prie, dis-moi que tu n'étais pas présent ce jour-là.
- Très bien, je ne te le dirai pas.
- Mon Dieu, Sherlock –
Rosie choisit ce moment précis pour se mettre à pleurer, bouleversée par la tension qui ne cessait de monter dans la pièce. Son visage était barbouillé de sauce rouge, son plat vide.
John referma la bouche, vaincu, ses épaules s'affaissant. Il se détourna de Sherlock, alla la prendre dans ses bras. Il enfouit son visage dans ses boucles, tout comme il l'avait fait le matin de leur retour de Musgrave, lorsque Sherlock les observait depuis l'arrière de la voiture.
- Je suis désolée, dit John et, bien qu'il parlât à l'oreille de sa fille, il leva les yeux et soutint le regard de Sherlock.
Sherlock voulut se détourner. Mais il s'en trouva incapable.
Moi aussi, je suis désolé, ne dit-il pas. Il ne savait pas vraiment s'il était désolé pour John ou pour lui-même. J'ai sauté et rien n'est plus jamais allé depuis.
Il s'était déguisé en vieillard pour assister à son propre enterrement, était resté au fond de la salle, se fondant dans la masse d'anciens clients et de curieux. Il avait été épaté de sa propre ingéniosité, s'était focalisé sur ça, avait été à la fois surpris et ravi des jolies choses qui avaient été dites à son sujet.
John avait eu l'air dévasté par le chagrin et il n'avait pas pris au sérieux cette information, il ne l'avait pas prise au sérieux, avait traité le chagrin et la dévotion de son ami de la plus simple des manières. Il avait été touché, bien sûr, de sa loyauté. Et avait pensé que le chagrin qui se lisait sur les traits de John ne pouvait que signifier qu'il serait fou de joie lorsque Sherlock reviendrait, vivant et en bonne santé. Qu'ils riraient ensemble, une fois le choc passé, que John serait ravi d'écouter Sherlock lui raconter comment il avait trompé la mort.
Au final, Sherlock s'était trompé.
Il ne pouvait pas dire ça. Si ? Non. Pas maintenant, pas après toutes ces années, pas après qu'il eut passé tant de temps à s'accrocher, à se cramponner à ce qu'il restait de leur amitié, pas après Mary, pas ici, pas dans les décombres de tout ce qu'était sa vie. Pas ici, pas dans cet appartement reconstitué qui semblait bien en apparence mais lui procurait un tel sentiment de malaise.
- Pourquoi les Trevor organiseraient-ils une commémoration maintenant ? demanda-t-il plutôt. Et pourquoi m'inviteraient-ils ? se retint-il d'ajouter.
- Eh bien, dit John, et il repositionna Rosie sur sa hanche.
Elle avait arrêté de pleurer et se blottissait à présent contre son épaule, ses petites mains s'agrippant à sa chemise, la maculant de petites taches de sauce. John ne semblait pas le remarquer, ou bien il n'en avait que faire.
- Je ne peux pas te le dire avec certitude. Mais j'imagine que la découverte des ossements de Victor leur permet – eh bien. De tourner la page. Et maintenant que le temps a passé, peut-être qu'ils ont voulu – ah. Partager ce moment. Avec leurs proches.
- Tu penses que j'aurais dû y aller.
- Je ne pense pas que tu doives faire quoi que ce soit si tu n'en as pas envie.
Cela sonnait comme une réponse incomplète, et John rompit le contact visuel sous prétexte de bercer Rosie qui, de toute évidence, n'avait plus besoin de cela.
xXx
Il dormit et rêva.
Il y eut Sherrinford, Musgrave, le chemin sinueux qui s'enfonçait dans les ténèbres et le puit. La lumière de la lune et le silence et les whup-whup-whup des hélices de l'hélicoptère. Et après tout ça, il y eut les lumières blafardes de l'hôpital au-dessus de leurs têtes, le murmure régulier des voix, des questions et des réponses et des examens rapides, des vêtements secs pour John, le feu vert pour quitter les lieux.
Une voiture les attendait à l'entrée. Non pas le véhicule de police à bord duquel ils avaient fait le trajet depuis Musgrave, mais une berline noire quelconque. Surement l'œuvre de Mycroft. Sherlock n'aurait pas pu s'en ficher plus.
- Je ne sais même pas quelle heure il est, dit John lorsqu'ils prirent place à l'arrière de la voiture, sur la banquette en cuir chaud.
Il se passa une main sur la figure.
- Très tard ou très tôt, cela dépend de comment tu vois les choses, répondit Sherlock.
- Je veux juste –
John laisse échapper un petit rire, secoua la tête. Il avait l'air perdu, et il était rare de le voir ainsi.
- Mon Dieu, tout ce que je veux c'est prendre ma fille dans mes bras. Tout de suite. Je –
- Oui, bien sûr, dit-il.
Il avala sa salive, détourna le regard.
- Bien sûr que c'est ce que tu veux.
A l'hôpital, on avait donné des serviettes à John, il était sec à présent, et ils étaient tous deux bien réchauffés grâce au chauffage dans l'habitacle. Néanmoins, il avait toujours l'air débraillé, détrempé à cet instant, il avait l'air petit et épuisé et perdu, terriblement, terriblement perdu.
- Je- Je n'arrête pas de demander à ce qu'on la garde. A une personne puis à une autre. Comme si ne pas la voir rendait les choses plus faciles. Et ce n'est pas – ça n'aide pas, hein ?
Il releva la tête, ses yeux cernés de noir et implorants, comme si Sherlock pouvait avoir la réponse à cela. Comme si Sherlock pouvait rendre les choses meilleures.
- Tu as fait ce que tu avais à faire, dit Sherlock.
Il hésita.
- Mais. Peut-être qu'il est temps de faire les choses différemment.
John demeura silencieux. Puis il expira, les dents serrées. Une partie de la tension qui l'habitait quitta ses épaules. Il hocha la tête.
- Oui. Peut-être – oui.
Ils ne parlèrent plus pendant un moment. John somnolait, sa tête contre la fenêtre. Sherlock regardait la campagne défiler, étrange et inconnue dans la nuit. Il essaya de trouver des points de référence dans sa mémoire, mais échoua en grande partie.
Il avait réécrit son propre passé.
Il n'avait pas simplement ignoré ou supprimé une information inutile. Il s'était emparé de la réalité, l'avait modifiée selon sa volonté, l'avait changée en quelque chose avec laquelle il pouvait vivre.
Son esprit, cet instrument finement réglé autour duquel il avait construit toute son existence, cet esprit qu'il avait cru exceptionnel, irréfutable (du moins sans l'intervention de produits chimiques), s'était révélé peu fiable. Il s'était retourné contre lui comme un chien déloyal, l'avait mordu et mordu profondément.
Barberousse.
Comment ? Comment avait-il pu oublier ?
Même à présent, c'était comme essayer de voir à travers une vitre sale. Il ne se rappelait pas grand-chose au sujet de Victor, à peine plus que des impressions floues de son sourire, le son de son rire dans l'air humide. Ils se voyaient comme de fiers aventuriers, n'est-ce pas ? Courageux et sans crainte ?
Nous pensions tous les deux que tu étais un idiot, lui avait une fois dit Mycroft. Jusqu'à ce que l'on rencontre d'autres enfants.
Il ferma les yeux. Inspira.
Ce ne fut que lorsque John se fut réveillé et eut posé une main hésitante sur son épaule qu'il se rendit compte qu'il faisait un bruit de gorge, quelque chose d'étranglé et d'étouffé. Son visage était chaud, ses yeux le piquaient.
- Hey, dit John. Hey. Qu'est-ce que –
Les gens peuvent s'avérer tellement sentimentaux lorsqu'on touche à leurs animaux de compagnie, avait dit Moriarty d'un ton moqueur, le bruit de l'eau les entourant. Des vaguelettes sur le visage de John, des ombres bleutées.
John tira doucement sur son épaule, enlevant ses mains de devant son visage. Il ne se rappelait pas les avoir levées, n'avait aucune idée de quand il les avait pressées contre ses yeux.
Il prit une inspiration profonde, saccadée, mettant un terme à ce bruit misérable qu'il faisait. Il pinça les lèvres, s'efforçant de ne plus le faire.
- Bon, dit doucement John, d'un air résolu.
Il inspira, une inspiration étrangement profonde. Puis il tira un peu plus fermement sur l'épaule de Sherlock, le faisant se tourner de telle sorte qu'il se retrouva contre lui. Il passa son bras gauche dans le dos de Sherlock.
Le chauffeur ne réagit pas, ne leur jeta pas même un regard dans le rétroviseur.
Sherlock se retrouva la tête sur l'épaule de John, la matière fine du vêtement douce contre sa joue. Son front juste en dessous du menton de John. La main de ce dernier montant et descendant le long de son bras, le serrant à intervalle régulier, un geste apaisant.
Il supposa qu'ils se faisaient des câlins à présent. Pour se réconforter. C'était – c'était une chose qu'ils faisaient. A présent.
Est-ce qu'il pleurait ?
- Sherlock, fit John.
Sa voix était basse, sa tête penchée de sorte qu'il lui parlait à l'oreille. Sherlock sentait sa respiration sur sa tempe.
- Tu – tu sais que c'est grâce à toi seul si on s'en est sorti vivant, n'est-ce pas ? Personne d'autre n'aurait pu faire ce que toi tu as fait.
Il eut un mouvement de recul à ces mots, secoua la tête, mais John le maintint fermement en place, continua à caresser son bras de sa main.
- Ne sois pas ridicule, dit Sherlock.
Les mots sonnèrent amers, dans sa bouche lorsqu'il les prononça.
- C'est moi qui suis à l'origine de tout ça.
- Oui, non, c'est – c'est complètement faux, fit la voix douce, insistante de John dans son oreille. C'est une chose dont tu as été la victime. Et, mon Dieu, la prochaine fois que je verrai ton frère –
- Je pense qu'il a compris les erreurs qu'il a commises, non ?
John se détendit un peu.
- Eh bien. Oui. Probablement.
Il se dit qu'il lui faudrait un moment avant de ne plus revoir sans cesse Mycroft défaire sa cravate, présentant son cœur comme cible. Acceptant, sans poser de questions, qu'il était celui qui allait mourir.
Il rouvrit les yeux. Prit une inspiration. Evalua l'état dans lequel il se trouvait. Il semblait avoir regagné un semblant de contrôle sur lui-même.
- Tu as été capable de gérer ça, dit John. Pas Mycroft. Toi.
Il ricana, releva la tête, rencontra les yeux de John.
- Comment pourrais-je être d'une quelconque utilité si je ne peux pas faire confiance à mon propre esprit ?
- Il n'y a rien qui cloche avec ton esprit, Sherlock.
- J'ai transformé mon ami décédé en chien.
- Tu étais un enfant, rétorqua John. Un enfant qui essayait de surmonter un traumatisme énorme.
- J'étais –
- Un enfant, répéta John. Peu importe à quel point tu étais intelligent, tu n'en étais pas moins un enfant. Et pour des raisons que je ne comprendrai jamais, tes parents et ton frère ont décidé de jouer le jeu. J'ai – j'ai été chez tes parents, Sherlock. Il n'y a pas de photos de ta sœur. Tu l'as peut-être effacée de ta mémoire, mais tu ne l'as pas fait seul. On t'a aidé.
Tout le monde savait, pensa-t-il. Tout le monde sauf moi. Même Moriarty. Comme il a dû en rire.
John lui caressait toujours le bras. Doucement, d'air air absent. C'était réconfortant. Sherlock s'appuya contre cette main, soupira, ferma les yeux.
Une part de lui, petite, lointaine, était horrifiée de cet abandon à des sentiments si primitifs. Mais cette part de lui était petite. Lointaine. Facile à ignorer.
Il pouvait avoir ça, maintenant. Il pouvait avoir ça. C'était quelque chose qu'ils faisaient.
Ils n'approfondirent pas le sujet. La main de John finit par ralentir, s'arrêter, sa poigne se desserrant alors qu'il sombrait dans le sommeil.
Sherlock ne s'écarta pas, resta immobile, silencieux au possible, synchronisa sa respiration avec celle de John. Son corps était chaud et confortable, pressé contre Sherlock.
Ils approchaient de Londres lorsque la respiration de John changea, lorsqu'il commença à se réveiller. Sherlock s'écarta, se glissa à nouveau prudemment de son côté de la banquette, laissant une petite mais respectable distance entre eux.
- Oh, fit John en se redressant soudainement.
Un réveil rapide digne d'un soldat.
- Sherlock, tu – tu ne peux pas retourner à Baker Street. Il n'y a nulle part où tu –
Baker Street était en ruines, interdit d'accès, inaccessible. Son esprit était dans le même état.
- Rentre avec moi, proposa John. Tu peux –
- Non, dit-il.
John redevint silencieux. Fronça les sourcils. Il tripota le bord de sa blouse.
- Il y a certains détails dont je dois parler avec Mycroft, dit Sherlock, carrant les épaules. Il se prépare sans aucun doute à me recevoir.
John émit un bruit incrédule qui s'apparentait fortement à un rire.
- Il t'attend ? Il y a quelques heures, on ne savait même pas s'il était en vie.
Sherlock leva les yeux au ciel.
- Oui, mais c'était il y a plusieurs heures.
Son ton avait dû sonner assez dédaigneux car John se tut à nouveau.
Le ciel avait commencé à s'éclaircir, le soleil pointant à l'horizon.
La voiture se rendit d'abord chez John. Sherlock l'observa par la fenêtre tandis qu'il récupérait Rosie chez une voisine visiblement mécontente.
Je n'arrête pas de demander à ce qu'on la garde. A une personne puis à une autre, avait dit John. Il y avait eu quelque chose d'amer, comme du dégoût, dans sa voix.
N'importe qui, mais pas toi, avait-il aussi dit, par l'intermédiaire de Molly. Ses traits tirés, l'air désolé, triste.
La voisine ferma la porte. Elle ne l'avait pas tout à fait faite claquée, mais ce n'en était pas loin.
Sherlock regarda John tandis qu'il se tenait à la lumière de la lune, qu'il embrassait sa fille. Ses yeux étaient clos. Il respirait avec difficulté, visiblement submergé par l'émotion. Rosie cligna des yeux et bailla et s'agita, son inconscience avait quelque chose de charmant.
Elle avait grandi, depuis la dernière fois qu'il l'avait vue. C'était ce qui arrivait, avec les bébés.
Sherlock ferma les yeux.
- Vous pouvez y aller, lança-t-il au chauffeur.
Il rouvrit les yeux lorsqu'ils s'écartèrent du trottoir, regarda en arrière, incapable de s'en empêcher. John se trouvait dans son jardin, le regardait, son visage laissant transparaître son trouble.
xXx
- Je me suis dit que je devrais m'essayer à une relation, dit Eurus, suspendant soudainement le mouvement de son archet, en plein milieu d'une note.
Sherlock hésita, enleva son violon de sur son épaule.
- Pardon ?
- J'étais curieuse, répondit-elle. A propos des réactions humaines quant à la notion bien trop idéalisée de cœur brisé.
Elle le fixa, son visage indéchiffrable.
- Et l'as-tu fait ? demanda-t-il finalement. Brisé un cœur ?
- Oh oui, dit-elle, sa voix plate. Plusieurs. J'aurais aussi brisé le cœur de John Watson, mais sa femme l'a quitté et s'en est chargée pour moi.
Sa respiration eut un accro et il se racla la gorge pour le masquer, se forçant à soutenir son regard.
- J'allais le convaincre de la tuer, dit-elle simplement, calmement, sans aucune chaleur. Je n'en ai pas eu l'occasion, bien sûr. J'ai dû changer d'approche.
- Pourquoi – sa voix sonna basse, enrouée, et il avala sa salive, essaya à nouveau. Pourquoi ferais-tu ça ?
- Parce que je voulais te faire mal.
Il hocha la tête, baissa les yeux sur le violon qu'il tenait dans sa main. Le remit sur son épaule.
- Ne fais pas ça, dit-elle.
Il suspendit son geste.
- Tu essaies d'éviter de poursuivre cette conversation parce que tu es mal à l'aise.
- As-tu abordé le sujet pour me mettre mal à l'aise ?
- J'en ai parlé parce que je voulais que tu saches.
- Eh bien, fit-il, et il pensa à John, à l'expression qu'il avait eut sous les lumières bleues dansantes de l'aquarium, le sang de Mary sur ses mains à son cri, mêlant culpabilité et chagrin et colère. Maintenant, je sais.
- Ça a été remarquablement facile de piquer sa curiosité, continua-t-elle. Un petit mystère. Une petite étincelle, quelque chose d'extraordinaire, là, en plein milieu de cette vie de famille ennuyante et pénible. Une promesse d'aventure, un fantasme frivole pour le faire sortir de ce bourbier de colère et rancœur. Tant de colère cachée – tu le savais ? Bien sûr que oui. Il l'aimait, bien sûr, mais il la détestait aussi. Intéressant, n'est-ce pas ? La dualité ? Comment deux sentiments opposés peuvent-ils existés en même temps ?
- Eurus, dit-il, parce qu'il ne voulait pas penser à Mary.
Penser à Mary, ça faisait apparaître quelque chose de terriblement froid au fond de son estomac.
- Il aimait le danger, tu sais, le fait même de penser à tromper une personne qui aurait pu le tuer. Ça le faisait se sentir vivant.
Il se balança d'un pied sur l'autre, incapable de s'en empêcher.
- Je te mets mal à l'aise, dit-elle.
Il ravala une réplique acerbe. Pinça les lèvres. Acquiesça.
- Je n'ai eu qu'à lire son blog pour trouver ce qu'il aimait, lança-t-elle. Ce à quoi il répondait. Ce qui attirerait son attention dans un temps limité et très court.
Elle se retourna, alla jusqu'à son petit lit, posa son violon dessus avec précaution. Fit demi-tour, revint directement se poster devant la vitre.
- Fou, dit-elle, comptant sur ses doigts tandis qu'elle poursuivait. Charmant. Sympathique. Dangereux.
Il y avait quelque chose à propos de ses mots –
Il se ressaisit vivement. Il ne pouvait pas permettre à son esprit de s'égarer, pas ici. Elle verrait sa faiblesse, serait sans doute incapable de résister à la tentation de l'exploiter. Ils avaient fait des progrès, oui, des progrès incroyables, mais elle restait tout de même dangereuse. Elle serait, sans doute, toujours dangereuse.
- Il te tient pour responsable de sa mort, lâcha-t-elle. Tu le savais ?
- Bien sûr que je le savais, répondit-il, et c'était trop, trop à vif, trop proche de la surface.
Le visage de John, teinté de bleu. Sa propre main, tendue, hésitante, insuffisante.
- Il en parlait beaucoup au cours de nos sessions, poursuivit-elle. Toutes les façons dont il avait l'impression que tu l'avais trahi. Voudrais-tu des détails ?
- Non, dit-il.
- Je ne suis pas cruelle, dit-elle. Je ne désire plus te voir souffrir à présent.
- Tu es cruelle mais ce n'est pas volontaire, dit-il.
Il expira fébrilement, se força à maintenir le contact visuel.
- Cela sous-entend qu'une personne peut être cruelle sans le vouloir.
- J'admets que c'est une nuance que j'ai moi-même mis du temps à saisir.
- Cela te profiterait-il, d'une quelconque manière, de savoir que son blâme était mal placé ?
Il ne répondit pas.
- J'ai pu aisément identifier de multiples cas d'un raisonnement erroné. J'aurais pu les lui faire remarquer, mais j'ai préféré ne pas le faire.
Te dire que je ne te considère plus comme responsable, ce n'est pas la même chose que dire que je n'aurais jamais dû t'accuser en premier lieu, la voix de John, hésitante et presque implorante, ses mains chaudes contre la peau froide de Sherlock.
- Je voulais voir ce qu'il ferait, ajouta-t-elle.
Il grimaça, rompit le contact visuel, se détourna. Il n'y avait aucun soulagement à trouver entre ces murs gris terne.
xXx
Mycroft l'attendait dans le hall. Il avait le teint blême.
Sherlock le dépassa. Il serrait la mallette de son violon si fort qu'il en avait mal à la main, mais ne parvenait pas à desserrer sa prise.
- Sherlock, dit Mycroft.
- Pas maintenant, dit-il.
Mycroft n'insista pas. Ils passèrent le trajet en hélicoptère en silence.
xXx
Lorsqu'il rentra, l'appartement était vide.
Il s'assit dans son fauteuil, posa les yeux sur celui vide qui n'était pas réellement le fauteuil de John. Regarda le mur qui n'était pas tout à fait parfait, les livres sur les étagères qui n'étaient pas vraiment les siens.
Il était tourmenté, mal à l'aise.
Charmant. Sympathique. Dangereux.
C'était les qualités qu'Eurus avait choisi de s'approprier dans le but de retenir l'attention de John, de l'attirer dans son piège.
Seul à présent, vulnérable, il ne pouvait contrôler le flot de ses propres pensées.
Je n'ai eu qu'à lire son blog pour comprendre ce qu'il aimait.
Il se releva sans vraiment le vouloir, passa les deux mains dans ses cheveux. Il avait désespérément envie d'une cigarette.
Au lieu de ça, il alla à son bureau, ouvrit son ordinateur, puis le mail de Gloria Trevor.
Il le fixa un long moment.
Puis il ferma sa boîte mail et commença à consulter les horaires des trains.
