Hello guys !

Juste un petit mot pour vous dire qu'exceptionnellement je ne publierai pas le week-end prochain car je pars en vacances et je n'emporte pas mon ordinateur avec moi~ Le prochain chapitre sera donc publié le 21 juillet ^^

Bonne lecture à vous !


Profondeurs

.

Gloria et Scott Trevor habitaient une maison deux pièces avec terrasse près de la gare de Cardiff.

Il s'était trouvé incapable de dormir, n'avait pas voulu dormir, pas alors qu'il avait encore les mots d'Eurus en tête.

Au lieu de ça, il avait passé la nuit penché sur sa chaise, à surfer sur Twitter et à penser à fumer avec une certaine envie. Lorsque cinq heure du matin avait sonné, il était déjà douché, habillé et avait quitté l'appartement. Son train ne partait pas avant huit heures mais il ne voulait pas que John le voie, s'il venait à passer à l'appartement.

Il passa une heure à arpenter les rues de Londres, faisant bien attention à ne pas penser à Victor Trevor, dont il se rappelait à peine le visage.

Dans le train, il commanda un petit-déjeuner qu'il trouvât décevant, grignota, arriva à Cardiff peu après dix heure et demi.

Il fit une première fois le tour de la rue avant de recommencer. S'amusa à déduire ce qu'il pouvait des voisins en observant l'état leurs jardins et de leurs poubelles. La maison des Trevor était bien entretenue, en brique. La porte d'entrée avait été repeinte récemment.

Il se tint sur le trottoir, se balança en avant puis en arrière, resta seulement là à observer, pendant un long moment. L'air printanier se réchauffait juste un tout petit peu trop chaud, vraiment, pour son manteau. Néanmoins, il le garda bien serré autour de lui.

Finalement, il redressa les épaules et avança jusqu'à la porte, sonna.

Il fit un pas en arrière, mit les mains dans les poches. Plia les doigts.

La porte s'ouvrit. Une femme lui rendit son regard.

Elle avait à peu près le même âge que sa mère. Elle portait un jean et une blouse un peu large. La couleur de son jean était délavée, il était usé, vieux. Elle avait été en train de jardiner, ou de faire le ménage. Des poils étaient collés sur son jean au niveau de ses tibias et il pensa : chien, puis il revint sur sa déduction lorsqu'aucun aboiement ne se fit entendre depuis l'intérieur de la maison. Un chat, alors. Gris, avec pour habitude de tourner autour des jambes, se frottant contre les chevilles. Quelques traces de miettes au coin de sa bouche – avait récemment terminé son petit-déjeuner. Son visage n'avait rien de familier, rien qui ne lui revint en mémoire.

Il se rendit compte qu'il la fixait du regard depuis plus longtemps qu'il n'était traditionnellement approprié.

Il se racla la gorge. Ouvrit la bouche.

- Tu es Sherlock Holmes, dit-elle.

Ce n'était pas une question.

Il ferma la bouche. Acquiesça.

- Eh bien, fit-elle.

Elle croisa les bras sur sa poitrine. Inexplicablement, elle sourit.

- Tu devrais entrer.

La tombe de Victor se constituait d'une pierre tombale simple, grise, perdue dans la masse d'autres monuments similaires, anciens et récents. Son nom était gravé simplement, en majuscule. En dessous, les dates, l'écart entre la naissance et la mort bien trop court. Et, en-dessous de ça, les mots : Fils et Ami Aimé.

La pierre tombale était récente, ses bords nets, pas encore endommagés par le temps. Un pansement neuf pour une vieille blessure.

Il resta là un moment, à transpirer dans son manteau, la regardant seulement.

De l'herbe commençait à pousser, verte et fraiche. Le sol était humide, la terre molle parce qu'il avait plu récemment, et il y avait des traces là où l'herbe avait été piétinée. Lors du service funéraire, sans doute. Un petit groupe composé des amis et de la famille, regroupé dans le cimetière pour parler avec affection d'une personne qui était absente de leurs vies depuis plus de trente ans.

Tourner la page, avait dit John.

Il se racla la gorge, hésita, pas tout à fait certain de ce qu'il était censé faire. Finit par se décider à lever une main hésitante pour la poser sur la pierre tombale froide de Victor.

- Je suis désolé, dit-il.

Sa voix sonnait étrange à ses propres oreilles. Il se sentit un peu idiot, d'avoir parlé à voix haute. Victor ne pouvait pas l'entendre. Personne ne le pouvait. Il aurait tout aussi bien pu se parler à lui-même.

Pourtant, les gens faisaient ce genre de choses. N'est-ce pas ?

Tourner la page.

John avait dit quelques mots sur sa tombe. Il l'avait vu le faire. Il s'était trouvé assez prêt pour l'entendre et l'observer, il avait écouté, et avait été bien trop stupide pour comprendre ce que ses mots signifiaient.

Il tapota le dessus de la pierre tombale, comme si cela pouvait, d'une manière quelconque, apporter un peu de réconfort à un jeune enfant qui était mort seul et dans le froid et avait été terrifié, il y avait de cela des années.

Puis il retira sa main, mal à l'aise, gêné de son geste.

Gloria Trevor l'avait guidé jusqu'à un fauteuil moelleux, et il s'était assis, avait accepté la tasse de thé qu'elle avait pressée dans ses mains. Un chat tigré gris était venu de la pièce adjacente pour se frotter à ses chevilles, et il avait tenté d'enlever les poils qu'il avait laissé derrière lui, sans succès.

- Je n'étais pas sûre de recevoir de tes nouvelles, avait-elle dit. On a fait un petit pari, Scott et moi.

C'était une chose étrange sur laquelle parier, avait-il songé, mais il s'était retenu de le faire savoir.

- Il est sorti faire quelques courses, avait-elle ajouté. Parfois, il va faire de longues balades. Mais il devrait rentrer bientôt.

Il avait hoché la tête, s'était assis avec raideur et prudemment, posant sa tasse sur son genou. Il avait pris une gorgé de thé, surtout pour avoir quelque chose à faire de ses mains.

- On a suivi l'évolution de ta carrière au fil des ans, avait-elle dit. Ça m'a fait plaisir, de savoir que tu avais réussi dans la vie.

Pourquoi grand dieu cela vous ferait-il plaisir ? n'avait-il pas demandé. Je n'ai pas réussi à sauver votre fils. C'est un peu comme si je l'avais tué moi-même, si on y réfléchit.

Au lieu de ça, il avait dit :

- Je ne me souviens pas de lui. Pas du tout.

Un éclair de - quelque chose – était passé sur son visage. Là, puis disparu. Cela lui avait fait penser qu'il aurait aimé que John soit à ses côtés, parce que John aurait su ce que cette expression signifiait.

- Vous étiez tous deux si jeunes, avait-elle répondu.

Il avait changé de position, mal à l'aise. Apparemment, tout le monde l'excusait parce qu'il avait été jeune, comme s'il était acceptable de moins lui en tenir rigueur, tout ça parce qu'il avait été un enfant.

- Il y a des choses qu'on oublie, avait-elle poursuivit, son regard se faisant lointain, un peu triste. A propos des gens qu'on aime, lorsqu'on les perd. Il riait beaucoup, mon Victor. Il était toujours de bonne humeur, même lorsqu'il n'était encore qu'un bébé. Et je chérie ce souvenir que j'ai de lui – je me rappelle parfaitement son petit visage souriant. Mais je ne peux plus l'entendre. Et quand j'y pense, quand j'essaie de me rappeler – c'est – ce n'est jamais tout à fait ça. Je n'arrive pas à me le figurer parfaitement.

- Oh, avait-il dit, et quelque chose s'était serré dans sa poitrine de manière inattendue.

Il avait fermé les yeux.

- On savait que quelque chose de terrible lui était arrivée, avait-elle dit, doucement. On ne savait juste pas exactement ce que c'était. Et il y a eu des battues, bien sûr qu'il y en a eu, mais la police s'est focalisée sur un vagabond qui était dans les parages à l'époque, un homme qui avait un passé bien sombre – ils n'ont cessé d'aller dans la mauvaise direction, essayant de relier des choses qui ne pouvaient pas l'être. Et puis il y a eu l'incendie et –

Elle s'était arrêtée, l'avait regardé. Il n'était pas certain de ce qu'elle avait pu lire sur ses traits.

- Eh bien, avait-elle repris. Le temps a passé. Et il a continué à s'écouler. Au bout d'un certain temps, les gens sont passés à autre chose, je suppose. Il y a toujours de nouvelles tragédies pour accaparer l'attention et faire oublier ce qu'il s'est passé avant. Après un temps, on aurait dit Scott et moi étions les seuls sur terre pour qui l'existence de Victor eût un jour importé.

Il avait ouvert la bouche.

- Oh, je sais que ce n'était pas vrai, avait-elle dit. Je le sais à présent, tout du moins. Les gens agissent étrangement lorsqu'il s'agit de deuil. Ça les met mal à l'aise, toute cette émotion brute. Et c'était pareil, lorsque Victor a disparu. On perd des amis, dans ce genre de moment, des plus étranges des manières. Des gens qui sont trop mal à l'aise pour continuer à te regarder dans les yeux, qui ne savent pas quoi dire – alors ils ne disent rien. Et ça devient de plus en plus facile de ne rien dire, jusqu'au point où tout ce qui reste n'est que laideur. D'une certaine façon, je pense que la seule raison pour laquelle Scott et moi avons pu survivre, c'est parce qu'on a tout laissé derrière nous, qu'on est partis et qu'on a recommencé à zéro autre part.

- Ma soeur, avait-il dit. Elle –

- Elle a été interrogée, avait dit Gloria. Avec douceur, bien sûr. La police a interrogé tout le monde. Ta mère avait l'impression qu'elle savait quelque chose qu'elle ne disait pas mais – elle n'avait que cinq ans, Sherlock. Personne ne pouvait l'atteindre. Tout ce qu'elle faisait, c'était chanter. Chanter et chanter et chanter. Si elle avait vu quelque chose, elle n'en parlait pas. Aucun de nous, à ce moment-là, n'a ne serait-ce qu'envisager la possibilité qu'elle ait pu lui faire quoi que ce soit. Pas moi, pas Scott, et certainement pas la police.

- Je savais, avait-il dit.

Elle leva les yeux sur lui, son regard calme. Ses yeux étaient un peu rouges autour.

- Rien de – spécifique. Bien sûr. Mais on m'a dit que je – que –

Les mots étaient restés bloqués dans sa gorge, l'étranglant.

- Sherlock, avait-elle dit, doucement, bien plus gentiment qu'il ne le méritait. Je n'ai jamais vu un enfant plus bouleversé que tu ne l'as été les jours qui ont suivi la disparition de Victor, et je ne parvenais pas à trouver un quelconque réconfort, j'aurais été encore moins capable de réconforter qui que ce soit. Et, pendant trente-trois ans, je suis passée par différents stades de colère et de chagrin et d'acceptation - ça n'a jamais vraiment cessé, pas complètement, peu importe ce que l'on dit – mais, une chose dont je n'ai jamais douté, jamais, c'est qu'il n'y avait rien que tu puisses faire.

Il avait secoué la tête, parce que ce n'était pas vrai. C'était faux. Victor avait été un puzzle, juste un puzzle, et il avait été trop stupide pour le résoudre.

- Il y a beaucoup de personnes que je peux tenir pour responsable, avait-elle poursuivit. Je peux – et je l'ai fait pendant des années – en vouloir à tout le monde. A moi-même, bien sûr, pour ne pas avoir fait assez attention. A Scott, pour les mêmes raisons. Victor avait pour habitude de sortir et de vagabonder pendant des heures et des heures et des heures, et on ne s'est jamais inquiété, on ne s'est jamais demandé où il allait. Peut-être que si on l'avait fait – tu comprends ? Ton esprit peut faire ça, se répéter les choses en boucle et imaginer tous les « et si » et « si seulement ». Je peux tenir tes parents pour responsables, pour ne pas avoir été entièrement honnêtes dans leurs soupçons. La police aussi, bien sûr, les policiers étaient tellement obnubilés par cette histoire de kidnapping qu'ils ont refusé d'envisager toutes autres possibilités. Les battues, elles, ont sous-estimé à quel point un enfant déterminé pouvait s'aventurer loin. Mais je ne blâmerai pas – et ne l'ai jamais fait – un enfant de six ans au cœur brisé. Et, même si c'est peu, je suis tout de même heureuse d'avoir la chance de te le dire.

L'air était lourd. Son visage lui paraissait chaud.

- Je devrais y aller, avait-il dit en se levant hâtivement. Il est compliqué pour moi de rester loin de Londres pendant très longtemps. Les criminels utilisent ce temps à leur avantage, vous savez comment c'est. Merci pour le thé.

Elle n'avait rien dit, l'avait seulement observé depuis son fauteuil. Elle n'avait pas semblé particulièrement surprise de son inconfort, ni même de sa soudaine envie de partir. Il s'était demandé, pendant un moment, combien de temps il avait passé avec les Trevor lorsqu'il était enfant, à quel point elle l'avait connu. Ce qu'elle avait pu, à ce moment-là, savoir de lui.

- Je…, avait-il commencé, puis il s'était arrêté.

Elle avait fermé les yeux, hoché la tête. S'était levée.

- Je dirai à Scott que tu es passé, avait-elle dit, faisant un pas en avant, prenant ses mains dans les siennes et les serrant. Juste –

Elle s'était détournée, levant un doigt pour lui faire signe d'attendre, avait disparue au bout du couloir. Le petit chat gris l'avait suivie.

Elle était revenue avec un album photo, poussiéreux, usé par le temps.

Instinctivement, il avait fait un pas en arrière, regardé la porte.

- Juste, avait-elle répété, posant l'album sur une table à proximité.

Elle avait tourné les pages rapidement, ses gestes précis et ne s'arrêtant pas. Les pages avaient craqué.

- Là.

Elle avait retiré une photographie jaunie d'une des pochettes en plastiques, deux petits garçons portant des chapeaux de pirates. Victor avec un cache-œil, souriant à la caméra, riant d'un rire dont sa propre mère ne parvenait plus à se souvenir. Sherlock avec son épée en bois, plissant les yeux sous le soleil.

Cette épée avait été emporté par les flots. Elle avait été arrachée de ses doigts par une mer impardonnable alors même que Mycroft le tirait pour le ramener sur le rivage.

- J'aimerais te donner ceci, avait-elle dit.

Il avait regardé la photo. Son propre visage, si jeune, si ouvert. Encore intouché par les événements à venir.

- Peu importe ce que tu penses, peu importe ce que tu crois, avait-elle dit, sa voix douce, un peu triste. La vérité c'est que c'est grâce à toi que j'ai enfin pu dire au revoir à mon petit garçon, après tout ce temps.

- Je…, avait-il dit à nouveau.

Elle avait pressé la photo dans sa main, de la même manière qu'elle l'avait fait pour le thé. Lui avait tenu les mains une fois de plus, sa poigne étonnement forte. Puis elle s'était détournée, avait reniflé une fois, bruyamment.

- Merci, avait-il dit, hésitant.

Et puis, parce qu'il n'avait pu songer à rien qu'il eut pu ajouter, il avait glissé la photo dans la poche de son manteau avec précaution et était sorti retrouver le soleil chaud du printemps. Il avait fermé la porte derrière lui, avec précaution.

Et puis, au lieu d'aller à la gare comme il en avait l'intention, il avait parcouru la courte distance qui le séparait du cimetière où les ossements de Victor avaient été enterrés.

La pierre était froide sous sa main.

Tourner la page.

Était-ce vraiment ça ? Il n'était pas certain de comprendre comment regarder un monument en pierre était censé faire une quelconque différence. Sa présence ne rendait pas Victor moins, ou plus, mort qu'il ne l'était.

A nouveau, il se mit à souhaiter que John soit là, qu'il puisse lui demander ce que cela signifiait. Qu'est-ce que ça signifiait.

Mais John et lui ne parlaient pas des morts. Pas de ceux qui importaient.

Il se détourna de la pierre, se mit à marcher doucement pour regagner la rue.

S'arrêta.

John se tenait juste à l'entrée du cimetière, appuyé contre la balustrade. Le regardant.

Sherlock cligna des yeux. Força ses jambes à poursuivre leurs mouvements. John ne s'écarta pas de la balustrade mais attendit patiemment qu'il approche.

- Que fais-tu ici ?

John leva une main pour se gratter la nuque, un geste signe d'inconfort.

- Je, ah. Je me suis arrêté à Baker Street ce matin. Tu n'étais pas là, mais tu avais laissé la page des horaires de train ouverte sur ton ordinateur. C'était –

Il hésita, eut un petit sourire.

- C'était le genre de déduction que même moi je pouvais faire.

Sherlock le fixa du regard. Le fixa et le fixa.

- Je me suis dit que tu aurais peut-être besoin d'un ami, dit John, plissant les yeux en regardant le ciel, évitant délibérément de croiser le regard de Sherlock.

Il expira profondément, comme si cela avait été une chose compliquée à dire.

- Peut-être. Non ?

Il mit un moment à comprendre que le « non ? », avec cette petite intonation montante, indiquait que John avait commencé à douter de sa décision. Sûrement parce qu'il continuait à le fixer.

Il hocha la tête, se racla la gorge.

- Toujours.

Un éclair de soulagement embarrassé passa sur le visage de John. Il hocha la tête en guise de réponse.

- Où est –

John sourit.

- Mme Hudson est une sainte. Vraiment. Tu le sais, hein ?

Sherlock haussa les sourcils.

John rit un peu de cette manière quelque peu hésitante, de cette façon de faire qui n'en faisait pas un véritable rire.

- Parce que j'étais prêt. J'étais totalement prêt à – à être cette personne. Celle avec le bébé qui hurle dans le train bondé pendant deux heures et demi. Celle que tous les passagers veulent tuer à mains nues. J'étais prêt à être cette personne-là, Sherlock, je déteste ce genre de personne, mais si ça pouvait me permettre de venir ici – eh bien. Mais elle m'a intercepté avant que je ne passe la porte et a insisté, a dit qu'elle voulait passer du temps avec sa filleule. Pas sûr, mais je pense qu'il y a de fortes chances pour qu'elle ait eu peur et ait seulement voulu s'assurer de notre survie.

- Tu exagères assurément.

- Quoi, à propos des hurlements ? Non, c'est vrai. Tu n'as jamais eu le plaisir de prendre le métro avec Rosie, et ce ne sont que des courts trajets. Je doute que mes oreilles en soient ressorties indemnes.

- Hm. Nous devrons voir cela, dit-il.

John le considéra. Ne dit rien.

Ils quittèrent le cimetière et se retrouvèrent dans la rue. Les mains de John étaient fermées mais ses poings n'étaient pas serrés, c'était souvent le cas lorsqu'il n'était pas tout à fait à l'aise.

- Est-ce que – est-ce que tu as pu les voir, alors ? finit-il par demander. Les Trevor ?

Sherlock le regarda du coin de l'œil, pas tout à fait capable de lire l'expression de son visage.

- Oui.

- Ça va ?

- Non, répondit Sherlock, parce que ça n'allait pas, pas vraiment, il n'y avait rien au monde qui aurait pu être fait pour que ça aille.

Rien à faire pour les Trevor, et rien pour lui. Et pourtant –

C'est grâce à toi que j'ai enfin pu dire au revoir à mon petit garçon, après tout ce temps.

- Je ne me souviens pas de lui, John, dit-il, interrompant ce que John était en train de lui dire, quoi que ce fut.

John se tut, arrêta aussi de marcher, se tourna pour le regarder. Le soleil illuminait son visage.

- Je ne me souviens pas du tout de Victor. Et sa propre mère ne – elle ne se souvient même plus ce que c'était que de l'entendre rire. C'était mon meilleur ami, et il est mort seul. Il méritait mieux que ça, tu ne crois pas ?

John ouvrit la bouche, la referma. Fronça les sourcils.

- Ce n'est pas vraiment une question de « mérite », Sherlock.

- Alors quoi ? demande-t-il, frustré. C'est –

C'était embrouillé et lié à un grand nombre de choses, des choses qui s'étaient emmêlées, enchevêtrées, qu'on avait laissé s'envenimer. C'était lui, son esprit inutile, inutile, qui ne méritait pas la confiance qu'on lui accordait. C'était Mary, l'assassinant pour que son secret soit protégé mais se sacrifiant ensuite pour sauver sa vie. C'était John, John qui en était venu à être plus important pour lui que n'importe quoi d'autre au monde, John dont il avait sauvé mais aussi ruiné la vie.

Il s'était pensé si intelligent. Mais il avait échoué. Il n'avait pas pu sauver Victor, il n'avait pas pu sauver Mary, il avait déçu John. Il échouait toujours, quand cela comptait.

Mary lui avait tiré dessus et avait pris une balle pour lui et, elle aussi, elle viendrait à disparaître. Sa fille ne la connaitrait jamais. Avec le temps, John oublierait les petits détails des odeurs et des sons et ce que c'était que de la toucher. Un jour viendrait où John aurait du mal à se rappeler quoi que ce soit, aurait du mal à se rappeler du son de son rire. Et, peu importait qui était tenu pour responsable, peu importait qui avait fait tel ou tel choix à un moment, c'était toujours sa faute, à la fin. S'il n'était pas intervenu lorsqu'elle –

- Si tu n'étais pas intervenu, Sherlock, je serais aussi en train d'oublier toutes ces choses, mais elle serait partie, dit John, tendu, et mon dieu il avait dit tout cela à voix haute.

Il secoua la tête, horrifié, horrifié de la réaction qu'il avait provoqué chez John.

- Elle – Elle a perçu le danger, et elle s'est enfuie. Peut-être que ce n'était pas le bon choix pour elle. Je ne sais pas. Peut-être qu'on n'aurait pas dû la suivre. Mais on la fait, Sherlock, on l'a suivie, et elle a choisi de revenir. Elle a fait ce choix. Tu ne l'y as pas obligée. Je ne l'y ai pas obligée. Personne ne l'a ligotée et mise dans cet avion. Elle est rentrée, mais elle aurait fini par prendre de nouveau la fuite, un jour ou l'autre. La fois suivante où quelque chose serait arrivée. Et celle d'après, et celle d'après. Elle n'était pas –

John ferma les yeux, pencha la tête en arrière, inspira par le nez.

- Elle n'était pas permanente. Elle n'aurait jamais été là pour toujours.

- John.

- Ça n'allait pas marcher, continua John. Ça n'allait pas marcher, jamais. J'aurais voulu, et elle aussi, mais on n'a jamais eu cette chance. Et j'ai besoin que tu – tu as besoin de savoir ça, Sherlock, parce que tu as fait plus d'efforts qu'elle et moi n'en avons fait pour que ça marche entre nous.

Il l'aimait, bien sûr, mais il la détestait aussi. Les mots d'Eurus, prononcés de manière si plate et détachée.

John parlait toujours, secouait encore la tête et disait de cette voix triste :

- -tu étais, mon dieu, Sherlock, je n'en reviens pas de dire ça mais, tu étais plus doué pour tous ces trucs de mariage que elle et moi ne l'avons jamais été.

Fou. Charmant. Sympathique. Dangereux.

- John, dit-il d'une voix rauque.

Il avait apparemment de la difficulté à former correctement des mots.

- Tu dois – il faut que je comprenne ce que tu dis. Je ne sais pas ce que tu veux dire.

John expira à nouveau, s'approcha très près. Il redressa les épaules.

- Ce que je dis c'est que, même si le monde entier – et tous les gens qui le peuplent, toi compris – fait un super boulot pour te convaincre que tu es responsable de toutes les mauvaises choses qui sont arrivées, tu n'es pas –

Il s'interrompit, secoua la tête, pinça les lèvres.

- Tu n'es pas à blâmer. Pour aucune de ces choses. Au contraire même, en fait, tu es la – tu es la personne qui a fait de son mieux. A chaque fois.

- Je ne –

- Victor Trevor ne méritait pas ce qui lui est arrivé, dit John. Bien sûr que non. Il ne le méritait pas, mais c'est arrivé quand même. C'est ainsi, Sherlock. Personne ne tient les comptes pour que tout s'équilibre à la fin. On doit juste faire de notre mieux avec ce que l'on a, même si ce que l'on a, c'est de la merde.

Il ne parvenait pas à penser à une quelconque réponse.

Ce n'était pas, complètement, vrai. Il y avait des choses qu'il voulait dire. Mais il ne parvenait pas à les énoncer alors, au lieu de ça, il prit une brusque inspiration et dit :

- Il y a un train pour Londres dans vingt minutes. On devrait pouvoir l'attraper si on presse le pas.

Il ne reprit pas la parole avant qu'ils ne soient assis dans le train et que l'on put voir Cardiff disparaitre derrière eux, au travers de la vitre sale.

Le train était bondé et ils étaient assis épaule contre épaule. John sentait un peu l'après rasage.

John avait fait ça. John avait pris le train et fait tout le trajet jusqu'à Cardiff pour le retrouver, pour lui offrir son soutien.

- Merci, dit doucement Sherlock.

Il garda le regard fixé droit devant lui, n'osant pas le regarder.

- Ouais, dit John, sa voix rauque.

Il hocha la tête, lui donna un petit coup d'épaule.

- Bien sûr.

Ils passèrent la porte de Baker Street, courbaturés et épuisés par le voyage, et les yeux de Sherlock se fixèrent aussitôt sur la porte de Mme Hudson.

- Oh, vas-y, lança John. Elle sera contente de te voir.

Et John était monté à l'étage, le bruit de ses pas si familier et merveilleux que, pendant un moment, Sherlock put prétendre que rien n'était arrivé, que c'était encore chez eux.

Puis il alla toquer à la porte de Mme Hudson.

Elle ouvrit rapidement, son visage s'adoucissant lorsqu'elle sourit en le voyant. Elle tapota sa joue d'une main, se retenant de lui pincer la joue comme l'aurait fait une tante trop indulgente.

- Oh, j'ai quelqu'un ici qui va être très contente de vous voir, dit-elle.

Comme si elles avaient répété la scène, Rosie poussa un cri de joie depuis son parc.

Sherlock s'approcha d'elle, se baissa pour la prendre dans ses bras. Elle babilla gaiement et il ne put s'empêcher de presser un baiser sur sa tête.

Lorsqu'il releva les yeux, Mme Hudson l'observait et arborait un sourire attendri.

- Oh, fit-elle, elle vous aime.

Il cligna des yeux, reporta son regard sur Rosie. Elle lui rendit son regard de ses grands yeux inquisiteurs, les yeux de John, et lui fit un grand sourire.

Il se racla la gorge.

- Les bébés ont tendance à préférer –

- Vous, le réprimanda gentiment Mme Hudson, ne commencez pas avec ces bêtises.

Il ferma la bouche, regarda à nouveau Rosie. Elle souriait toujours, ses yeux brillants.

- Oui, dit-il. Eh bien. Le sentiment est mutuel, je suppose.

- Vous auriez dû le voir ce matin, dit-elle gaiement, ses yeux pleins de malice. Son sac d'affaires pour bébé sur l'épaule, et Rosie serrée contre sa poitrine, et le regard qu'il avait, c'était comme si on le conduisait à l'échafaud. Je l'ai pris en pitié.

- Si j'ai bien compris, elle n'a que faire des trains.

- J'étais ravie de la prendre, continua-t-elle, sa voix devenue un murmure conspirateur. Ce n'est plus comme avant. Il est mieux avec elle maintenant, vous ne trouvez pas ?

Il ne se pensait pas des plus qualifié pour répondre à cette question.

Sherlock avait une fois regardé John par la vitre d'une voiture, enveloppé dans des vêtements fins d'hôpitaux, tandis qu'il serrait Rosie contre lui, enfouissait son visage dans ses cheveux et respirait son odeur. Ses épaules tremblaient, sa poigne était ferme, comme si on pouvait l'arracher à lui à tout moment.

Cela avait ressemblé à une excuse, cette embrassade. Une excuse et une promesse.

Et il avait regardé au travers de la vitre et avait voulu, avait voulu si soudainement que ça lui avait fait mal, avait retourné son cœur dans sa poitrine. Ça lui avait fait tourner la tête, l'avait rendu malade, sa peau chaude là où elle avait été pressée tout contre John pendant le trajet.

Et il se demandait, parfois, quand son esprit était d'humeur particulièrement cruelle, ce qui serait arrivé s'il était sorti de la voiture. S'il avait dit J'ai changé d'avis, je pense que je vais rester, et s'il avait suivi John et Rosie à l'intérieur de la maison de Mary, s'il s'était permis de s'imposer dans leur vie, prétendant, même si ce n'était que pour un temps, qu'ils formaient une famille.

Mais au lieu de ça, il s'était penché vers le chauffeur et avait dit Vous pouvez y aller et n'avait pas pu s'empêcher de jeter un regard en arrière.

Et quelle que fut la promesse que John eut fait à sa fille en l'embrassant ce jour-là, là dans le crépuscule, il la tenait.

Il travaillait à des horaires réguliers au cabinet, trois jours par semaine. Il avait engagé une nounou pour garder Rosie ces mêmes jours (avait repoussé les protestations peu enthousiastes des gens de son entourage en disant fermement « Je ne profiterai plus des autres ») mais, à part ça, il n'allait quasiment nulle part sans elle. Et la – l'étrange attitude forcée, l'amertume, la réticence qu'il semblait avoir trainées pendant les premiers mois après sa naissance s'étaient complètement dissipées. Remplacées par autre chose. De la satisfaction. De la paix. De l'amour.

Sherlock s'éclaircit la gorge, conscient qu'il mettait encore une fois trop de temps à répondre, que le flux incessant de ses pensées l'avait de nouveau emporté.

- Oui, dit-il, je pense que oui.

Il prit congé, porta Rosie dans les escaliers et jusqu'à leur appartement (non, son appartement, juste le sien, ce n'était pas bon d'être ainsi confus), où John s'était déjà mis à l'aise sur le canapé avec une tasse de thé et feuilletait le journal, comme si sa présence même ne relevait pas du miracle.

Fou. Charmant. Sympathique. Dangereux.

Il l'aimait, bien sûr, mais il la détestait aussi.

Je n'ai eu qu'à lire son blog pour trouver ce qu'il aimait.

Il voulait se planter devant John et demander des explications, demander qu'il donne un sens au désordre confus qu'était devenu son esprit. Il voulut, soudainement, savoir si John fermait les yeux et se retrouvait à Musgrave, s'il rêvait du froid et des ténèbres, de quoi que ce fut qu'il eut vu ou ressenti ou expérimenté dans ce puit où il s'était retrouvé.

Il voulait savoir ce qui serait arrivé s'il ne s'était pas dégagé de sous le bras de John à l'arrière de la voiture alors qu'ils approchaient de Londres, lorsque John avait commencé à se réveiller.

Il voulait John et Rosie ici, à Baker Street, tout le temps. Toujours.

Il voulait. Il voulait.

Il se tint dans l'embrasure de la porte, Rosie sur sa hanche, et John leva les yeux sur lui. Le regarda et sourit. Lui tendit un menu à emporter qui s'était retrouvé mélangé aux journaux.

- Dîner ? demanda John.

Sherlock entra dans l'appartement, se dirigea vers la tablette au-dessus de la cheminée, la main de Rosie déjà tendue pour attraper la chauve-souris dans sa petite boîte. Il sortit la photo de sa poche, Victor avec son rire oublié, lui avec son épée perdue, et la glissa derrière le crâne.

Puis il se retourna vers John, sentant ses lèvres s'étirer en un sourire qu'il ne put réprimer.

- Je meurs de faim.