La créature s'effondra et Olia l'accompagna dans sa chute, sautant de l'arrière de son cou une seconde avant que sa tête gigantesque ne heurte violemment le sol. Ce n'était pas du travail très propre, grimaça-t-elle en essuyant le sang brûlant et nauséabond qui trempait son visage, mais elle n'était plus à ça près. Ce n'était pas comme si elle n'était pas déjà recouverte de sang, et du genre qui ne s'évaporait pas.
Au moins bénéficiait-elle désormais de toute l'attention des recrues qui la contemplaient bouche bée. Le blondinet amorça même un léger mouvement de recul en l'apercevant. Olia aurait souri si elle n'avait pas été aussi en colère.
— Vous ! fulmina-t-elle en s'approchant d'eux d'un pas furieux, un index accusateur pointé dans leur direction. Je peux savoir ce que vous fichez encore là ?! Vous vous croyez à la fête du village ou quoi ?!
Le garçon blond recula davantage tandis que la fille resserrait sa prise sur le corps fumant qui gisait dans ses bras en lui jetant un regard teinté de défiance. Olia réalisa à cet instant seulement que le Garçon-Titan était inconscient. Des stries profondes barraient ses joues et des lambeaux de chair décomposée entravaient ses avant-bras. Elle s'accroupit devant lui en retenant ses mains qui fourmillaient d'envie de toucher cette matière titanesque. Sa curiosité attendrait une autre fois.
— C'est Eren, commença le blond d'une voix paniquée, il-
— Il est vivant ? le coupa-t-elle sèchement en s'adressant à la fille. Rico ! aboya-t-elle alors que l'adolescente hochait la tête. Il faut remonter sur le Mur, ce garçon attire les Titans comme des mouches !
— Je sais, grinça Rico du haut de l'énorme squelette en train de s'effriter lentement. Il y en a déjà en train de se diriger par ici. Et ne me parle pas comme si j'étais sous tes ordres, rajouta-t-elle en pinçant les lèvres.
Olia jeta un bref coup d'œil derrière elle. Les Titans en question étaient encore suffisamment loin pour ne pas être inquiétants, mais ce n'était pas une raison pour traîner.
— Vous avez entendu, dit-elle à l'intention des deux recrues en les toisant tour à tour.
— Oui mais Eren…
— Quoi « Eren » ?! s'agaça-t-elle en tournant son visage profondément irrité vers le blond.
Il lâcha un glapissement étranglé qui acheva de l'exaspérer – bon sang, elle ne faisait quand même pas si peur que ça ! – mais qui fit également naître une pointe de remord dans sa poitrine. Elle se pinça l'arête du nez entre le pouce et l'index et expira lentement. Calme-toi, Olia. Ce ne sont que des gamins. Eux aussi ont vécu des choses terribles aujourd'hui.
— Si tu veux attendre ici que ton ami se réveille, tu vas mourir, et lui aussi, résuma-t-elle platement avec le peu de diplomatie qu'il lui restait. Il a peut-être fermé la brèche, mais ça grouille encore de Titans dans la ville. Vous ne pouvez pas rester ici.
— Elle a raison, Armin.
Olia et le dénommé Armin tournèrent la tête à l'unisson vers la fille qui tenait toujours le corps inconscient du Garçon-Titan contre elle. Ses bras entouraient ses épaules de façon protectrice, presque maternelle, mais le regard à la fois tendre et inquiet qu'elle posait sur lui était bien plus profond.
— Enfin quelqu'un de sensé, exhala Olia en se redressant, avant de tendre la main vers Eren. Donne-le moi, je vais le-
— Non, trancha-t-elle en le ramenant davantage contre elle pour l'éloigner des doigts étrangers. Je vais le porter moi-même.
Olia haussa un sourcil mais retint sa remarque de justesse en se remémorant son geste face à Kitts Verman. De fait, admit-elle en se mordant la langue, elle en était parfaitement capable.
— Comme tu veux, répondit Olia en haussant les épaules avec raideur, tâchant de ne pas paraître offensée de se faire traiter ainsi par une gamine de dix ans sa cadette. Amène-le au Commandant Pixis, il s'en occupera.
— Hors de question, siffla-t-elle en lui jetant un regard haineux. Ils vont le tuer comme ils ont voulu le faire plus tôt.
Olia roula des yeux. Quelle morveuse bornée ! Elle n'avait pas tort, cela-dit, mais le moment était mal choisi pour s'occuper de ce genre de détail.
— Pas après ce qu'il vient d'accomplir, au contraire, la rassura Olia d'un ton qu'elle espérait convainquant. Vas-y, l'invectiva-t-elle alors qu'elle semblait hésiter, tu perds du temps.
— Je serai avec toi, Mikasa, ajouta Armin.
Mikasa lui jeta un dernier regard méfiant avant de soulever promptement le corps d'Eren sans aucun effort pour enfin s'envoler dans les airs, suivie de son ami. Olia l'observa se mouvoir avec aisance malgré sa charge, et sa bouche se tordit dans une moue renfrognée en se rappelant avec une netteté douloureuse sa propre expérience avec le corps de Fern. Cette fille… Qu'avait dit Briss à son sujet, déjà ?
— Tu ferais mieux de les suivre, je ne leur fais pas du tout confiance.
Olia jeta un coup d'œil à Rico qui l'observait avec attention depuis la paroi du Mur. La carcasse fumante du Titan d'Eren s'était complètement désagrégée, mais elle avait préféré rester en hauteur. Logique, songea Olia en se demandant ce qu'elle faisait elle-même encore au sol.
— T'as qu'à le faire toi-même, répliqua-t-elle avec humeur en saisissant les poignées qui permettaient d'actionner ses grappins. Moi, je vais retrouver mon escou-
— D'abord, je voudrais bien que quelqu'un m'explique c'est quoi ce putain de bordel.
Olia tourna la tête en grinçant des dents. A ce rythme-là, Jochen n'aurait même plus besoin de la tuer en mains propres, les Titans s'en seront chargés à sa place. La voix masculine, inconnue, n'était pas forte mais le ton était désagréable, sec et autoritaire. Elle avisa la silhouette de petite stature qui se découpait dans la fumée et plissa les yeux. Le soleil s'était couché mais il faisait encore assez clair pour qu'elle distingue des cheveux noirs et la forme caractéristique de deux lames dégainées.
« Que quelqu'un lui explique ? » Il vient de se réveiller ou quoi ?!
— Mais qu'est-ce qu'ils ont tous à me faire chier aujourd'hui ? marmonna-t-elle pour elle-même en fermant les yeux d'agacement avant de les darder sur le nouveau venu. Alors, d'abord, contrairement à ce que tout le monde semble penser, ce n'est pas l'endroit le plus approprié pour une réunion de service ! Ensuite, t'es qui, toi ? On ne t'a rien demandé, retourne d'où tu viens. – elle fit un vague signe de la main lui intimant de débarrasser le plancher, avant de lever la tête – Et toi, Rico, qu'est-ce que tu fiches encore là-haut ? Je sais, enchaîna-t-elle en avisant ses yeux outrés, « je ne suis pas ta supérieure », ce n'est pas la peine de me regarder comme ça !
— Arrête de jacasser.
Il est encore là, lui ? se crispa Olia en lui jetant une œillade mauvaise. Elle le vit s'avancer et s'obligea à l'ignorer en sentant son regard glisser sur elle de haut en bas avec un dégoût non dissimulé.
— Dégueulasse, conclut-il à la fin de son examen.
Olia se tourna furieusement vers lui mais ravala sa réplique en constatant avec contrariété qu'il n'arborait pas la moindre tache sur son uniforme. Comment peut-il être aussi propre ?!
— Tout le monde n'a pas passé la journée planqué dans une salle de douche, rétorqua-t-elle, acerbe, avant de le toiser dans un sceptique froncement de sourcils du haut de son mètre soixante-huit. Attends voir, t'as quel âge ? T'as fini tes classes, au moins ?
Un silence passa. Une légère brise agita la cape verte qui recouvrait les épaules du soldat, libérant un blason cousu sur le côté gauche de sa veste. Olia cligna des yeux en reconnaissant les deux ailes entrecroisées, avant de les relever brusquement sur son visage plongé dans l'ombre. Derrière les mèches noires qui balayaient son front, ses yeux métalliques étaient réduits à deux minces fentes qui la transperçaient de part en part aussi sûrement que les lames qu'il tenait entre ses mains. Ce garçon – non, cet homme, corrigea-t-elle, car maintenant qu'elle l'observait avec une attention nouvelle, elle pouvait voir que ses traits n'avaient rien de ceux d'un adolescent – était un membre du Bataillon d'Exploration.
Ah. Erwin était donc rentré de son expédition.
— Olia Rivkas ! glapit Rico d'une voix où transpirait la fureur, la faisant sursauter. Cette fois, tu vas trop loin ! Sais-tu seulement à qui tu t'adresses, au moins ?!
Olia se pinça l'arête du nez en sentant l'énervement monter d'un cran. Une douleur sourde commençait à pulser contre sa tempe droite. Elle plaisante ?! Vali était morte, tout comme elle ne savait encore combien d'autres personnes, elle était épuisée, et si les choses suivaient le même scénario qu'à Shiganshina, le Titan Cuirassé pouvait réapparaître à tout moment pour achever la lente destruction de l'espèce humaine – mais Rico ne trouvait rien de mieux à faire que de la réprimander sur le protocole ? Olia leva la tête vers elle et explosa.
‒ Non et honnêtement, j'en ai rien à foutre ! Il pourrait être le Général Zackley en personne que j'en aurais toujours rien à ca-
‒ Espèce d'idiote ! la coupa Rico d'un ton sifflant de colère contenue. C'est le Caporal-chef Livai du Bataillon d'Exploration ! Excuse-toi immédiatement !
Le corps d'Olia se tendit et, rendue muette par la surprise, elle regarda à nouveau le soldat. Il n'avait pas bougé d'un pouce et les ignorait superbement en promenant ses yeux affûtés sur le champ de bataille. Elle arqua un sourcil déconcerté. Quoi, c'est lui, « l'homme le plus fort de l'humanité » ?
Elle n'eut pas le temps d'étendre davantage sa réflexion. Une voix puissante et familière la tira hors de ses pensées.
— Putain, Olia, qu'est-ce que tu fiches ?! Arrête de faire du gringue et bouge-toi !
La fin de la phrase de Briss fut étouffée par le bruit désormais familier d'un corps lourd s'effondrant au sol. Revenant brusquement à la réalité, Olia poussa un juron. Comment pouvait-elle se laisser distraire à un moment pareil ? Et Monsieur Propre qui vient me faire la leçon… Ils étaient à Trost et entourés de Titans, pas dans une cour de récréation ! se morigéna-t-elle en cherchant son coéquipier du regard.
Olia repéra Briss à une trentaine de mètres d'eux, debout sur le Titan qu'il venait de tuer. Elle ne pouvait pas voir son visage mais sa posture voûtée trahissait son épuisement, et elle devina qu'il reprenait son souffle. Malgré la fatigue, son corps de géant était tendu comme un arc et son regard était rivé sur une créature qui se mouvait un peu plus loin. En dépit des mots utilisés – « faire du gringue ? » – le ton de sa voix était pressant et totalement dénué d'humour, et un autre détail acheva d'alarmer Olia : Briss était seul.
— Où sont les autres ? lui lança-t-elle, soudainement inquiète.
— Aucune idée ! Je te laisse celui-là ! lui cria-t-il en désignant le Titan qui avançait lentement vers eux.
Briss n'attendit pas sa réponse et disparut à travers la fumée. Pestant dans les plis de son foulard, Olia se débarrassa de ses lames émoussées pour en piocher de nouvelles. Elle ne leur avait demandé qu'une seule chose, pourtant. Je remplace Vali depuis même pas une journée, et voilà !
Elle se concentra sur le Titan. Son visage rond n'était pas sans désagréablement rappeler celui d'un enfant, et il terminait de suçoter ce qui ressemblait à une jambe. Olia croisa ses yeux bruns clairs, une étrange couleur, presque dorée, qui lui rappela le doux regard miel de Seppe, et la rage sourde qui grondait en elle changea de cible.
— Putain, ils peuvent pas nous foutre la paix cinq minutes, ceux-là…
Avant de s'élancer, elle ne put s'empêcher de jeter un dernier regard derrière elle. Le Caporal s'était volatilisé – il devait avoir enfin compris l'urgence de la situation, médit-elle intérieurement – et Rico l'observait toujours avec insistance depuis la paroi du Mur. Elle compte rester là pour toujours ? se demanda Olia avec agacement, avant de se rappeler qu'elle lui avait exigé des excuses.
Elle renifla en haussant les épaules. A quoi bon, si l'intéressé n'était même plus là pour les entendre ? Et puis, c'est lui qui avait commencé avec sa remarque à la noix. « Dégueulasse », l'imita-t-elle mentalement, avant de s'imaginer lui coller son poing dans la figure. Les voilà, ses excuses. Mais Rico patientait toujours, le Titan au visage d'enfant se rapprochait de plus en plus, et peut-être, peut-être ! admit Olia à contrecœur, avait-elle réellement outrepassé les limites acceptables de l'impertinence en prenant le Caporal pour une recrue.
A court de temps et d'inspiration, Olia marmonna la première chose qui lui vint à l'esprit en songeant vaguement que ce serait peut-être là ses dernières paroles.
— Oui, bah, je l'imaginais plus grand.
C'était une idée probablement aussi stupide que celle de secourir Fern. Briss avait disparu elle ne savait où dans l'obscurité, et elle se retrouvait à le chercher, lui ainsi que leurs coéquipiers, dans une ville en ruines remplie de Titans et de cadavres.
Ils semblaient moins actifs, cependant. Elle n'avait eu aucun mal à se débarrasser du Titan que Briss lui avait laissé, et la plupart de ceux qu'elle croisait la regardaient à peine. Olia n'allait pas s'en plaindre. Armée de ses deux dernières lames, elle gardait un œil attentif sur leurs gestes lents, mais son esprit était focalisé sur les quelques silhouettes humaines qu'elle apercevait.
Bataillon. Bataillon. Elle passa en revue les emblèmes qui voltigeaient devant ses yeux, s'interdisant de les baisser vers ceux qui jonchaient les rues. Recrue. Bataillon, encore. Ah ! Elle s'attarda moins d'une seconde, juste le temps d'être sûre que le soldat de la Garnison qui venait de s'élancer d'un toit n'était aucun d'eux, avant de poursuivre ses recherches.
Elle décida de rester à proximité du Mur – il était peu probable qu'ils aient rejoint le cœur de la ville – et se dirigea vers un groupe de Titans car « là où il y a des Titans, il y a de l'espoir », n'est-ce pas ? ricana-t-elle en se remémorant un autre dicton fétiche du Sergent-Instructeur Harris. Olia avait failli vomir la première fois qu'elle l'avait entendu débiter cette ânerie, mais elle se retrouvait aujourd'hui à prier pour que cela soit vrai. Car là où il y avait des Titans, il y avait des humains vivants.
Et pour y en avoir, il y en avait. Les hommes d'Erwin Smith avaient définitivement pris le relais, mais Olia ne s'attendait pas à ce qu'ils soient aussi nombreux. Elle avança prudemment, prenant garde aux fins câbles d'acier qui tranchaient l'obscurité comme des fils invisibles sans jamais se toucher. Ils ont l'habitude, constata-t-elle, impressionnée par leurs mouvements fluides et coordonnés. C'était un véritable ballet dansant, et elle regretta un instant de ne pas pouvoir prendre le temps de l'admirer.
Un visage familier traversa son champ de vision, et Olia s'arrêta net. Jochen l'avait vue lui aussi et obliqua dans sa direction. Elle le suivit des yeux et relâcha l'air coincé dans sa gorge lorsqu'elle le vit enfin se réceptionner maladroitement sur le toit, manquant de glisser sur les tuiles dans son élan.
— Où étais-tu ?! lui demanda-t-il, le soulagement transpirant à travers son inquiétude.
— La question est plutôt « pourquoi n'es-tu pas là-haut ?! », fustigea-t-elle en pointant un index accusateur vers le Mur.
Elle nota les traînées de suie sur son front et ses joues que la transpiration avait fait couler. Un tic nerveux agitait l'une de ses paupières, trahissant son état d'épuisement, mais ses yeux verts étaient plus brillants que jamais. Derrière la façade de sa colère, Olia sentit ses épaules s'alléger d'un poids qu'elle ignorait porter.
Merci Maria, il est vivant.
— Tu as brusquement fait demi-tour sans qu'on ne comprenne pourquoi, se justifia-t-il en parlant d'une traite. Puis le Bataillon d'Exploration est arrivé, et Briss a fait demi-tour aussi, et-
— Peu importe, le coupa-t-elle. Tu es seul ? Où sont-
— Je suis là, l'interrompit la voix essoufflée de Yara. Et Briss est quelque part là-dedans, poursuivit-elle en désignant le chaos derrière eux. Je l'ai vu il y a moins de deux minutes.
Elle s'appuyait d'une main sur la cheminée pour rester debout. Olia l'inspecta du regard en quête d'une blessure, mais ne trouva rien d'autre que le sang séché de Vali qui s'étalait sur son pantalon. Son visage pâle zébré de traces noirâtres n'avait rien à envier à celui de Jochen, et ses cheveux noirs échevelés achevaient de lui conférer l'apparence d'une étrange créature de la nuit.
— Où es Dao ?
— On l'a perdu de vue en redescendant dans la ville, répondit Yara en regardant d'un air soucieux vers le groupe de Titans.
Olia hocha la tête. Trois sur quatre, c'était déjà mieux que ce qu'elle avait espéré. Mais ce n'était pas assez.
— Je pars à sa recherche. Trouvez Briss et remontez sur le Mur – et interdiction d'en redescendre, cette fois !
— Olia, il fait trop sombre pour-
— Il ne fait pas encore nuit, contredit-elle en les regardant tour-à-tour droit dans les yeux, les mettant au défi de répliquer.
Yara finit par hocher la tête, vaincue, et Jochen soupira, trop fatigué pour protester davantage. Olia sentit son cœur se serrer, et son regard s'adoucit. Je vais le retrouver, leur promit-elle silencieusement.
Une fois seule, son masque se craquela. De nouvelles rides d'angoisse se creusèrent parmi les sillons de fatigue qui marquaient déjà son front et le coin de ses yeux, et elle se mordit nerveusement la lèvre inférieure. « Perdre quelqu'un de vue » n'était jamais bon signe lorsque cela se passait en terrain Titan, et sauf sur ordre donné, les équipes se séparaient rarement. Dao aurait dû se trouver avec eux.
Le désespoir l'envahit brusquement. Il est probablement mort, Olia. Elle secoua vivement la tête. Non, non, il est en vie. Elle se passa une main lasse sur le visage. Elle n'était plus sûre de rien. Ses pensées étaient rendues incohérentes par l'exhaustion et l'inquiétude. Qu'est-ce que je fais ici ? se demanda-t-elle en sautant distraitement sur le toit d'une haute maison, avant de rejoindre celle qui lui faisait face de l'autre côté de la rue. Qu'est-ce que je cherche ?
Une énorme masse de chair entra brusquement dans son champ de vision, et elle eut tout juste le temps d'esquiver le corps gigantesque qui fondait sur elle. Merde ! Le bras la frôla, soulevant l'air autour d'elle, et le temps d'une seconde terrifiante, Olia se revit le jour où elle avait posé le pied en haut du Mur pour la première fois, le vent s'engouffrant sous sa robe et menaçant de l'emporter telle une feuille morte.
Déséquilibrée, elle tenta de rajuster ses appuis et actionna ses grappins pour avoir un point d'ancrage, embrassant simultanément du regard le Titan qui gisait désormais au sol, la nuque tranchée. Elle n'était pas certaine de devoir remercier le soldat à l'origine du coup fatal. De toutes les façons de mourir, celle écrasée par un Titan déjà mort était très certainement la plus ridic-
Un choc violent lui coupa la respiration, et Olia lâcha un cri étranglé. Une douleur aiguë se propagea dans tout son corps comme si elle venait de rencontrer un mur. Etourdie, elle papillonna des yeux. Je ne peux pas perdre conscience ! Pas ici et maintenant ! Une vague de nausée lui remonta dans la gorge tandis que sa vision floue s'accommodait lentement. Le monde cessa progressivement de tanguer pour s'immobiliser enfin, et Olia put distinguer une paire de mains flottant à moins d'un mètre d'elle.
Bon sang…
Les mains remuèrent, et Olia se rendit compte que c'était les siennes.
Qu'est-ce qu'il s'est passé ?!
Il lui fallut une bonne seconde pour comprendre qu'elle se trouvait la tête en bas, et une supplémentaire pour réaliser qu'elle n'avançait plus. L'onde de choc qu'elle avait ressentie n'avait été que l'arrêt brutal de sa course. Ses grappins devaient encore être attachés quelque part, cependant, car elle pouvait sentir la traction presque douloureuse que les câbles en acier exerçaient sur ses hanches.
Le monde se remit à bouger et Olia sentit la panique la gagner. Quelque chose la tirait vers le haut.
Elle se contorsionna tant bien que mal, et se figea de terreur en distinguant ce qui ressemblait à un bras géant. Oh merde, merde, merde. Elle ne pouvait pas voir la main, mais la devina en train de tenir les câbles métalliques qui la suspendaient comme une marionnette désarticulée. Son regard glissa de l'avant-bras jusqu'au coude légèrement plié, puis descendit jusqu'à la forme arrondie de l'épaule, et…
Oh.
Elle aurait reconnu ce visage allongé et ces cheveux châtains en brosse entre mille. En cinq ans, il n'avait pas pris une ride.
— Kirk… murmura-t-elle, abasourdie.
Le Titan lui offrit un sourire ravi qui la fit frissonner et, pour un peu, Olia aurait presque pu croire qu'il l'avait reconnue elle aussi. Elle se remémora les sermons qu'elle lui avait répétés durant les deux mois où elle l'avait côtoyé à Shiganshina. « Pars vivre ta vie ! » – elle s'entendait encore. Pour le coup, il l'avait écoutée, grinça-t-elle en saisissant l'ironie de la situation.
— Kirk, c'est moi, Olia ! l'interpella-t-elle en agitant ses bras rendus douloureux par la gravité. On discutait souvent depuis le Mur Maria, tu te rappelles ? Enfin, c'était surtout moi qui parlais et toi qui m'écoutais, nuança-t-elle comme si Kirk s'apprêtait à la contredire, mais tu n'as jamais été très causant, non plus…
Sérieusement, Olia ? Elle pouvait entendre la voix incrédule de Seppe résonner dans sa tête. Parler aux Titans, soit, mais à un moment pareil ?! S'attendait-elle à ce que Kirk la repose sagement au sol avec un vague sourire d'excuse avant de partir bouffer quelqu'un d'autre ? L'excès de sang dans son cerveau la faisait délirer.
De fait, Kirk ne gardait visiblement aucun souvenir des longs discours qu'elle lui infligeait presque quotidiennement depuis le sommet du Mur Maria, car il souleva simplement son bras immense au-dessus de sa tête sans l'ombre d'une émotion. Impuissante, Olia ne trouva rien d'autre à faire que de continuer de parler.
— Kirk, tu me déçois beaucoup ! Tu ne penses quand même pas à me manger, j'espère ?
Nullement effrayé par son ton réprobateur, Kirk ouvrit grand la bouche, lui offrant une vue imprenable sur sa dentition parfaite et le gouffre noir de sa gorge. Olia blêmit et se tortilla davantage. Elle avait l'horrible impression d'être un ver accroché à un hameçon.
— Kirk, ne fais pas ça ! Kirk ! NON !
L'expression réjouie de Kirk se figea soudainement et ses doigts lâchèrent les câbles qui la retenaient. Olia ne put retenir un cri mais au lieu de tomber dans le fond de sa gorge, son corps rebondit sur une surface souple et chaude. Le dos de Kirk avait amorti sa chute.
Le cœur battant à tout rompre, elle ferma les yeux et resta immobile le temps de reprendre son souffle. Oh Kirk… Elle remua les doigts. Elle pouvait sentir la peau brûlante du Titan se désagréger lentement sous ses paumes.
— Hé, la chieuse, tu es morte qu'on ne t'entend plus ?
Olia sentit les fins cheveux de sa nuque se hérisser, et elle rouvrit les yeux en se redressant d'un seul coup. Cette voix… Elle se força à tourner la tête, et la vague de panique qui l'avait submergée quelques instants plus tôt revint la frapper avec d'autant plus de violence.
Debout à quelques mètres d'elle, le Caporal-chef Livai essuyait ses lames avec un morceau de tissu, une expression d'ennui mêlé de répugnance affichée sur son visage fin. Olia arbora une grimace qui n'avait rien à voir avec la douleur qui l'élançait dans tout son corps.
Pourquoi lui, entre tous ?
— Vivante, donc, constata-t-il sans même lui jeter un regard.
Peut-être aurait-il mieux valu que Kirk la dévore, finalement.
Elle se traîna tant bien que mal jusqu'au flanc de Kirk et ressentit un léger pincement en voyant ses côtes flottantes émerger sous la chair en train de se creuser. Elle aurait dû être soulagée, à la place elle avait l'impression d'avoir perdu un vieil ami. Et avec lui s'en allaient des heures à converser avec Seppe en regardant les nuages s'étirer dans le ciel de Shiganshina.
— Tu es devenue muette à force de t'égosiller ?
Olia releva des yeux hébétés vers le Caporal. Quoi ?
— Ou sourde, peut-être ? Je t'ai demandé pourquoi tu l'as appelé Kirk.
De quoi il se mêle, le nabot casse-couille ? s'agaça-t-elle en ramenant son regard sur le sol qui se trouvait à deux bons mètres sous ses pieds. Olia fit la moue. Elle voulait éviter de se ridiculiser encore plus devant lui, mais Kirk fondait comme de la neige au soleil et sa peau ne serait bientôt plus assez consistante pour supporter son poids.
Le Caporal, qui attendait toujours une réponse, darda sur elle un regard sévère sans faire le moindre geste pour l'aider.
— Pour rien, éluda-t-elle finalement d'une voix éteinte en se laissant prudemment glisser le long du flanc de Kirk. Trop long à expliquer. Merci quand même.
Olia chancela lorsque ses talons heurtèrent le sol mais parvint à garder l'équilibre, et elle leva fièrement le menton pour observer les alentours. Il faisait complètement noir, désormais. Des Titans devaient sûrement se trouver non loin, mais il n'y en avait aucun dans un périmètre immédiat. En fait, réalisa-t-elle avec cynisme, le principal danger pour sa vie actuellement mesurait à peine un mètre soixante et la fixait avec une attention désagréable. Même si elle n'avait jamais vu le Caporal avant aujourd'hui, Olia connaissait sa réputation. Et apparemment, ce n'était pas un enfant de chœur. Elle pouvait presque entendre Rico la réprimander : « Olia, on ne répond pas « pour rien, merci quand même » à un supérieur ! ».
J'aurais peut-être dû élaborer un peu, grinça-t-elle.
Se détournant volontairement de lui – ah, comme si le fait de ne pas le voir la rendait invisible à ses yeux également – Olia actionna le mécanisme de rembobinage de ses câbles. Un léger crissement en provenance du boîtier qui siégeait dans le creux de ses reins la fit froncer les sourcils. Ça, c'est pas normal. Kirk, en grand maladroit, avait dû endommager son équipement en l'attrapant au vol.
Marmonnant dans son foulard, elle entreprit de dérouler ses câbles au maximum dans l'espoir que cela suffise à déclencher le mécanisme de rembobinage tout en surveillant les environs du coin de l'œil. De toute façon, si la légende était vraie, elle n'aurait pas dû s'en faire. Elle se trouvait aux côtés de l'homme le plus fort de l'humanité, après tout.
Oui, mais qu'en était-il si cet homme avait toutes les raisons du monde de vous laisser crever comme une merde ? Ça, la légende ne le disait pas.
L'homme en question restait d'ailleurs étrangement silencieux, remarqua Olia. Peut-être qu'il est parti ? Elle jeta un regard en biais derrière elle et se raidit en le voyant penché au-dessus de la nuque de Kirk. Les traits de son visage étaient plissés dans un mélange de dégoût, de contrariété et de réflexion. Qu'est-ce qu'il fiche ? Il admire son travail ou quoi ?
Il dut se sentir observé car il leva brusquement la tête dans sa direction, et Olia se détourna vivement. La sensation de ses yeux sur elle était aussi brûlante et douloureuse qu'une lame chauffée à blanc. Mal à l'aise, elle se força à l'ignorer pour se concentrer dans sa tâche. Ses chances de survie en dépendaient.
Enfin, le câble lui offrit une résistance. Prenant une inspiration, elle le relâcha – et poussa un juron grossier en voyant le cordage rester lamentablement inerte au sol.
Sans prendre la peine de tenter sa chance avec l'autre câble qui gisait dans le même état que son jumeau, Olia jeta des regards frénétiques autour d'elle, soudainement rattrapée par l'urgence de la situation. Il lui fallait récupérer un équipement fonctionnel, et ce au plus vite. Des soldats à moitié dévorés devaient forcément se trouver quelque part sous les décombres environnants. Avec un peu de chance, il y en aurait au moins un possédant des câbles intacts ainsi qu'une réserve de gaz suffisante pour atteindre le haut du Mur. L'idée la répugnait un peu, mais elle n'allait pas faire la fine bouche.
Priant pour ne pas tomber sur le corps d'une connaissance, elle amorça un mouvement vers la droite lorsqu'un bras se glissa sans ménagement autour de sa taille. Elle tourna un visage scandalisé vers le Caporal-chef et tenta instinctivement de se dégager.
— Hé ! Lâ-
Ses protestations furent englouties dans un cri étranglé au fond de sa gorge tandis qu'il se propulsait dans le gouffre noir du ciel à une vitesse fulgurante. La tête ballotant dans le vide, elle vit les ruines de Trost s'effacer dans l'obscurité tourbillonnante sous ses pieds, et ce ne fut bientôt plus tant le choc que la nausée qui l'empêcha de hurler. Le cœur au bord des lèvres, son regard accrocha l'extrémité de la cape verte du Caporal qui claquait furieusement au vent et s'y ancra solidement. Elle n'avait pas le vertige – c'était l'une des premières aptitudes que l'on testait chez les recrues de l'armée – mais même Briss n'aurait pas fait le malin à l'idée de se retrouver porté à plusieurs dizaines de mètres de hauteur avec un harnais défectueux, et par un seul bras qui-plus-est.
Un seul bras. La réalité d'à quoi tenait sa vie frappa soudainement Olia. Elle pouvait encore sentir le poids de Fern en train de glisser le long de son épaule, et ses entrailles se tordirent un peu plus tandis qu'elle s'agrippait de toutes ses forces au bras glissé en étau autour de son ventre. Il avait beau appartenir à l'homme le plus fort de l'humanité, ça n'en restait pas moins celui d'un homme. Qu'elle avait un tantinet insulté de surcroît, fallait-il s'en rappeler, et Olia enfonça un peu plus ses doigts dans le cuir de sa veste en priant que sa manœuvre n'ait pas pour but de pouvoir mieux la lâcher dans le vide.
Leur ascension ne dura qu'une poignée de secondes. Olia sentit le bras qui la tenait se défaire de sa propre emprise, et elle tomba à genoux sur la surface dure et irrégulière du Mur. Luttant contre la nausée le temps que ses organes reprennent leur place, elle resta un instant immobile au sol, les mains plaquées contre la pierre froide et rassurante.
Bon sang. Son cœur cognait violemment contre sa cage thoracique. C'était encore plus traumatisant que de se jeter volontairement du haut du Mur avec une centaine de Titans en bas. Pas étonnant que Fern est mort.
Quand son corps cessa de trembler, elle leva la tête. Il la toisait avec ennui, et Olia était certaine qu'il profitait allègrement du fait qu'elle était pour l'instant plus petite que lui pour asseoir sa supériorité.
— J'ai quelques questions à te poser, dit-il en devinant son interrogation muette. Et les vivants sont généralement plus bavards que les morts.
— Je-
— Pourquoi tu l'as appelé Kirk ? Tu le connaissais ? Lui aussi, y avait un humain dedans ?
Olia écarquilla les yeux. Il avait donc vu Eren sortir de la nuque du Titan ?
— Quoi ?! Non ! Enfin, si, dit-elle en secouant la tête – et le Caporal fronça les sourcils devant son évidente confusion. C'est juste un Titan que j'avais déjà vu avant, c'est tout. Y avait pas d'humain dedans ! ajouta-t-elle d'une voix paniquée comme si cette idée la terrifiait. Enfin, je crois pas.
Ses explications ne semblèrent pas le convaincre, car il la jaugea d'un air méfiant.
— Un Titan que tu avais déjà vu avant et qui s'appelle Kirk, résuma-t-il en pinçant les lèvres de scepticisme. Il t'a glissé son prénom à l'oreille en même temps que des mots doux, j'imagine ?
Hilarant. Son sens de l'humour était aussi développé que son physique de gringalet.
— Bien sûr que non, rétorqua Olia sèchement en se redressant, les Titans ne parlent pas. C'est moi qui l'ai appelé Kirk.
Le Caporal lui jeta un regard consterné et passa une main lasse sur son visage.
— Putain, dire que je pensais que l'autre cinglée était un cas unique.
Olia épousseta ses genoux en l'observant du coin de l'œil. Ses sourcils avaient repris leur allure ennuyée et la tension dans ses épaules s'était relâchée. Il n'affichait aucune fatigue, et contrairement à elle qui semblait s'être roulée dans le sang, la suie et la boue toute la journée, il était toujours d'une propreté irréprochable.
— Et pour répondre à ta question, poursuivit-il après un bref silence, non, je n'ai pas vraiment fini mes classes.
Ses yeux métalliques la transpercèrent à nouveau, et Olia rougit de honte en repensant à ses paroles. « T'as quel âge ? » Quelle merveilleuse réplique digne d'un soldat de la Garnison. Déjà qu'il la prenait pour une incapable doublée d'une folle, voilà qu'elle passait en plus pour une gamine de cinq ans. Fantastique.
Elle passa une main ennuyée sur son front pour écarter les mèches de cheveux qui lui tombaient devant les yeux. Elle détestait s'excuser mais là, elle n'avait pas le choix – elle avait clairement saisi la menace sous-jacente. Olia pouvait encore sentir la force de son bras autour de son ventre. Il aurait voulu lui broyer les entrailles qu'il ne s'y serait pas pris autrement, vilipenda-t-elle, ignorant la petite voix qui clamait sa mauvaise foi alors qu'il lui avait probablement sauvé la vie.
— Veuillez m'excuser pour mon manque de respect, marmonna-t-elle en effectuant un salut militaire résigné.
Il l'étudia d'un air détaché. Elle s'efforçait de se tenir bien droite mais son corps était voûté par l'épuisement, ainsi que par un relatif mais évident manque de conviction. Ses yeux bleus empreints de lassitude fixaient résolument un point vague autour des siens sans pour autant les rencontrer, et sa bouche était pincée de contrariété. En fait, réalisa-t-il, le geste semblait clairement lui coûter. C'en était presque plus insultant encore que ses paroles précédentes.
Livai soupira d'agacement. Des gens bornés, il en avait rencontrés – mais à ce point ?
Il rumina brièvement l'idée de la remettre à sa place une bonne fois pour toutes mais décida de laisser tomber. C'était juste une soldate de la Garnison, il n'était pas son supérieur et, surtout, il avait des choses plus importantes à faire. Erwin devait déjà l'attendre, et d'après ce qu'il avait vu avant que cette idiote n'intervienne, ils n'étaient pas au bout de leurs emmerdes.
— Tu fais bien, lâcha-t-il cependant, sinon je serais venu te les arracher moi-même, ces excuses – et ta langue avec.
Cette fois, son regard croisa le sien. C'était un avertissement, et elle l'avait bien compris.
Il avisa la couche de crasse qui la recouvrait et fronça le nez. Même Hange n'avait jamais atteint un tel niveau de saleté.
— Tu me files la gerbe, grinça-t-il en se détournant de cette vision. Fiche le camp, et que je ne revoie jamais ta face de blatte écrasée.
« Face de blatte écrasée » ? Olia fronça les sourcils, piquée au vif.
— Soyez rassuré, je ne tiens pas spécialement à vous revoir non plus.
Livai haussa un sourcil incrédule, et Olia se mordit la langue en s'insultant mentalement. Les mots étaient sortis spontanément avant même qu'elle ne les formule dans sa tête. Un bref instant, elle hésita à réitérer de nouvelles excuses mais préféra finalement s'abstenir. Elle n'était pas certaine de ce qu'elle aurait pu dire pour rattraper ça.
Elle n'eut de toute façon guère l'occasion d'en dire plus. La seconde suivante, elle gisait sur le dos quelques mètres plus loin, les mains crispées autour de son abdomen.
— Tu es stupide ou tu le fais exprès ?
La douleur était telle qu'Olia l'entendit à peine. Non, elle était juste stupide, avait-elle envie de répondre piteusement, mais elle était incapable de parler – le coup de pied avait expulsé tout l'air de ses poumons. D'ailleurs, ce n'était peut-être pas plus mal, songea-t-elle en tentant de rouler sur le ventre, sans succès. Nul doute qu'il aurait pris sa réponse pour une nouvelle preuve d'insubordination.
Lorsqu'elle parvint enfin à reprendre une inspiration, celle-ci fut bloquée par la pression ferme d'une botte au niveau de son plexus solaire. Olia se força à rouvrir les yeux. Au-dessus d'elle, le visage du Caporal-chef la surplombait avec un mépris non dissimulé.
— Ecoute-moi bien et essaie d'imprimer ça dans la cuvette de chiotte qui te sert de cerveau. Je ne suis pas réputé pour ma patience et encore moins pour ma gentillesse, alors tu ferais mieux d'arrêter de la ramener. J'ai bien là quelques idées pour t'apprendre à fermer ta grande gueule mais tu as de la chance, il semblerait que j'aie autre chose à foutre de ma soirée. Je risque d'être moins conciliant la prochaine fois, cependant, donc il vaudrait mieux pour toi qu'il n'y en ait pas.
Il avait parlé d'un ton calme et monocorde, pourtant ses paroles eurent sur Olia l'effet d'une gifle. Elle savait qu'il était sérieux, et seule la crainte qu'il mette sa menace à exécution l'empêcha d'articuler la réplique acerbe qui lui brûlait les lèvres.
Livai plissa les yeux. Il pouvait voir la colère exsuder par tous les pores de sa peau. Comment peut-elle encore faire partie de l'armée avec une telle insubordination ? Il secoua la tête. Il n'aurait pas dû être surpris. La Garnison était un repaire de bons-à-rien mal éduqués, pas assez courageux que pour s'aventurer hors des Murs et pas assez talentueux que pour intégrer la Police Militaire.
Il s'accroupit et saisit le foulard qui ceignait lâchement son cou pour amener son visage à hauteur du sien. Olia distingua avec netteté chacun de ses traits et se demanda brièvement comment elle avait pu le confondre avec un adolescent de quinze ans.
— Un problème avec ça ? questionna-t-il, imperturbable.
Olia se retint de lui cracher dessus – cela aurait probablement été le dernier geste de sa courte vie, et il y avait plus glorieux. A la place, elle se contenta de lui jeter un regard incendiaire qui ne le fit même pas ciller. Il venait de lui dire qu'il n'avait pas le temps, alors qu'il s'en aille et la laisse crever en paix, bon sang !
Il sembla soudainement remarquer la propreté douteuse du tissu qu'il tenait entre ses doigts, et s'empressa de le lâcher. Olia ferma les yeux en sentant l'arrière de son crâne heurter douloureusement la surface lisse du Mur, avant de les rouvrir en grimaçant. Le Caporal était toujours accroupi à côté d'elle, et Olia finit par comprendre qu'il attendait réellement une réponse à sa question. S'efforçant toujours de garder ses lèvres scellées, elle fit « non » de la tête.
Ce n'était visiblement toujours pas ce qu'il attendait, car il pencha son visage au-dessus du sien. Ses traits étaient déformés par un mélange d'impatience et de dégoût.
— T'as perdu ta langue ? Je t'ai demandé si tu avais un problème avec ça, répéta-t-il, une inflexion inquiétante dans la voix. Réponds, ou je te donne une bonne raison de ne plus pouvoir parler.
Ses cheveux noirs flottaient librement dans l'espace qui les séparait, encadrant son visage, tandis que ses yeux gris, plongés dans l'ombre, la transperçaient sans pitié. Olia déglutit.
— Aucun, Caporal, articula-t-elle péniblement.
Livai se redressa et, d'un mouvement du pied, l'envoya rouler sans délicatesse un peu plus loin avant de s'éloigner enfin. Il n'avait éprouvé aucune satisfaction à remettre cette idiote à sa place, et se sentait même encore plus las à l'idée de la nuit blanche qui l'attendait.
Désormais sur le ventre, seule et face contre le Mur, Olia aurait voulu disparaître.
C'était la pire humiliation de toute sa vie.
Lorsque Jochen la vit arriver, le corps plié en deux et le teint verdâtre mais bel et bien vivante, il ne sut s'il devait être soulagé ou encore plus inquiet.
— On a retrouvé Dao. Vivant et entier, précisa-t-il en la voyant pâlir brusquement. Il fait le tour dans l'autre sens à ta recherche.
Les épaules d'Olia s'affaissèrent de soulagement et de honte. Elle avait complètement oublié leur dernier coéquipier.
— Où sont les autres ? croassa-t-elle tandis qu'il passait un bras autour d'elle pour la soutenir, l'autre tenant la torche qui éclairait à peine leur chemin.
— Yara accompagne Briss à l'infirmerie d'urgence. Il va bien, la rassura-t-il en la sentant se crisper à nouveau. Juste une épaule démise, apparemment. Qu'est-ce qui t'est arrivé ?
— Rien, marmonna-t-elle en se défaisant de sa prise pour lui prouver qu'elle n'avait pas besoin d'aide.
Jochen soupira. Olia mentait très mal.
— Olia…
— Truc de filles, inventa-t-elle pour qu'il arrête de la questionner. Tu dis qu'il est parti dans l'autre sens ?
Il l'observa marcher avec difficulté, les jambes tremblantes et les mains enroulées autour de son ventre, et grimaça avec compassion en se gardant bien d'investiguer le sujet. Il avait beau avoir grandi avec trois sœurs, depuis qu'il avait naïvement demandé à l'une d'elles comment s'était passé son accouchement, il y avait des choses qu'il préférait continuer d'ignorer.
— Ça fait déjà un moment, soupira-t-il. Il ne devrait plus tarder.
Moins de cinq minutes plus tard, la silhouette de Dao fendait l'obscurité. Il ouvrit la bouche en avisant la posture douloureusement recroquevillée d'Olia, mais la referma aussitôt en croisant le regard de Jochen. « Truc de filles » crut-il lire sur ses lèvres silencieuses tandis qu'Olia l'étreignait affectueusement en le sermonnant. Dao plissa les yeux d'un air perplexe mais ne posa aucune question.
— Tu vas pouvoir descendre ? demanda Jochen alors qu'ils atteignaient l'extrémité nord de l'enceinte.
— Mon équipement est hors-service. Je vais utiliser le monte-charge.
— Hors-service ? Comment as-tu fait pour regagner le Mur avec un équipement en vrac ?
— Je t'expliquerai plus tard, éluda-t-elle. Pour l'instant, je veux juste m'assurer que Briss et Yara vont bien.
Ils l'accompagnèrent sur le monte-charge et, une fois en bas, rejoignirent le bâtiment qui faisait office d'infirmerie. Olia n'était pas spécialement enchantée à l'idée de pénétrer dans ce nid de corps mutilés et de blessés gémissants, et fut soulagée d'apercevoir les cheveux blonds de Briss assis sous un porche un peu à l'écart. A côté de lui, Yara s'affairait à immobiliser son épaule à l'aide de bandages.
— Briss ! s'exclama-t-elle en le serrant contre elle. Ton épaule !
— Salut Chef, la gratifia-t-il en lui rendant son étreinte d'une légère tape dans le dos. Bah, c'est rien du tout, minimisa-t-il en lui offrant un large sourire, qui se tordit en grimace lorsque Yara appuya volontairement sur un point douloureux. Hé, ça fait mal !
Olia renifla de mécontentement en se détachant de lui tandis que Briss jetait un regard courroucé à leur coéquipière.
— Ne m'appelle pas comme ça. Comment c'est arrivé ?
Elle se pencha pour observer les gestes de Yara, remarquant machinalement que ses mains étaient propres.
— Mauvaise réception, répondit-il en faisant un vague signe de la main. Et toi, t'étais où ? – il leva vers elle des yeux inquiets emplis de reproches – On t'a cherchée partout ! On a bien cru que… enfin…
Olia sentit son cœur se serrer en avisant la mâchoire contractée de Yara qui faisait mine de ne pas écouter en se concentrant sur sa tâche. Sans réfléchir, elle plongea pour les agripper tous les deux par le cou, arrachant un nouveau gémissement de douleur à Briss et de vives protestations de la part de Yara.
— Je sais, murmura-t-elle, confortée par la chaleur de leurs corps contre le sien. Moi aussi.
Ils profitèrent en silence de la présence rassurante des uns et des autres en omettant volontairement la moindre allusion à l'absence criante de Vali. Lorsque Yara termina de nouer l'écharpe qui maintenait le bras gauche de Briss, ils prirent ensemble la direction des entrepôts réaménagés en dortoirs de fortune.
Olia se contenta de suivre le mouvement d'une démarche somnolente. L'adrénaline était retombée, et la fatigue accumulée au cours des dernières heures l'assaillait comme un poids qui menaçait de la faire trébucher à chaque pas. La douleur dans son ventre s'était atténuée mais continuait de la faire grimacer, et elle se demanda si le Caporal ne lui avait pas causé quelque dommage interne. Peut-être laisserait-elle Yara l'examiner – elle avait bien remarqué les œillades désapprobatrices qu'elle lui lançait – mais au moins cela l'empêchait-il de repenser aux événements de cette journée atroce. Il lui restait tout juste assez d'énergie pour se traîner jusqu'à un lit et s'y effondrer pour dor-
— Hé, Olia.
Dao lui secoua l'épaule et elle leva mollement la tête. De l'autre côté de la rue, un brasero de fortune éclairait faiblement un porche. Un soldat somnolait près de la porte, assis à-même le plancher. Olia cligna des yeux d'un air vitreux, avant de remarquer enfin l'enseigne aux lettres floues qui ornait la façade. « Service de réparation de l'armée » lut-elle après s'être frotté les paupières.
Il lui fallut une bonne seconde pour comprendre. Ah oui, mes câbles, c'est vrai… Olia soupira. Aussi épuisée soit-elle, récupérer un équipement fonctionnel était une priorité. Maria savait ce qu'il pouvait encore se passer d'ici demain.
Jochen insista pour l'accompagner mais Olia le congédia en étouffant un bâillement agacé – cela ne prendrait que cinq minutes, et puis elle était assez grande pour demander un harnais de rechange toute seule, merci. Elle observa leurs quatre silhouettes s'éloigner dans l'obscurité à travers ses paupières mi-closes, résistant à l'envie de les suivre. Dans cinq minutes, se promit-elle pour se donner du courage, avant de claquer brusquement ses paumes contre ses joues pour se réveiller en réalisant qu'elle avait déjà gaspillé la moitié de son précieux temps.
Olia prit soin d'ôter son équipement avant d'entrer, profitant comme chaque fois de l'étrange mais agréable sensation de liberté autour de ses muscles et dans son dos. La manœuvre tridimensionnelle donnait certes l'impression de voler, mais la réalité était plutôt faite de courbatures permanentes et de brûlures par friction qui n'avaient jamais le temps de guérir.
Elle s'engouffra à l'intérieur du bâtiment d'un pas vif mais s'arrêta aussi vite, prise de court par la voix mécontente qui acheva de la réveiller complètement.
— Mais bon sang, puisque je vous dis que ce n'est pas mon équipement ! Vous êtes bouché ou quoi ?!
Un soldat était en train de s'égosiller furieusement au comptoir. Ses mains s'agitaient dans de grands gestes véhéments face à l'homme au crâne dégarni et aux sourcils broussailleux qui tenait la permanence. Après un bref instant d'hésitation, Olia s'avança à pas mesurés en détaillant la scène du coin de l'œil. L'homme de la permanence s'appelait Heinz, d'après la petite plaque en métal qui luisait à l'avant de son tablier. L'autre, d'après le motif cousu au dos de sa veste, était une recrue, il ne devait pas avoir plus de quinze ou seize ans et ses traits de profil rappelaient étrangement ceux d'un cheval.
— Et l'est à qui, alors ? rétorqua Heinz en le toisant d'un air impassible, pas impressionné pour deux sous par son insolence.
— Qu'est-ce que j'en sais, moi ?!
— Va falloir élaborer un peu. J'ai b'soin d'un nom pour l'registre.
Olia leur jeta une œillade exaspérée. C'était quoi, cette comédie ? Elle jeta un regard vers la porte qui venait de se refermer dans son dos. Elle pouvait toujours revenir demain matin. Et si un nouvel incident survient pendant la nuit ? la morigéna sa propre voix dans sa tête. Olia soupira, vaincue. Elle ne pouvait pas prendre ce risque.
— Mais j'en sais rien, je vous dis ! Sûrement un de ces arriérés de la Garnison ! J'ai pas eu l'occasion de lui demander, il était mort et j'avais un Titan aux fesses !
Tu t'es regardé, face de poney ?! siffla Olia intérieurement. Heinz se saisit du tas de cuir et de ferraille qui gisait sur la table entre eux et l'examina d'un œil sceptique.
— Et l'est où, l'vôtre ?
— Vous vous fichez de moi ?! Vous croyez vraiment que j'ai pensé à le prendre alors que j'étais à deux doigts de me faire bouffer ?!
Dommage. A deux doigts près, elle serait déjà en train de dormir au lieu de subir les remarques de ce sale morveux.
— Soit, mais j'fais comment pour l'registre ?
— Mais j'en sais rien, moi ! vociféra le garçon, excédé. Ce n'est quand même pas la première fois que ce genre de chose arrive, si ?!
Techniquement, non, c'est la deuxième. Olia se mordit la langue pour ne pas intervenir et croisa les bras avec humeur tandis qu'Heinz disparaissait dans l'arrière-salle. L'adolescent s'accouda au comptoir en marmonnant des paroles inintelligibles, ses fins sourcils froncés dans une expression maussade. Son regard erra dans la pièce et finit par se poser sur elle. Olia s'obligea à l'ignorer, concentrée sur les arabesques abstraites qui couraient sur la surface en bois verni. Du châtaignier, reconnut-elle en admirant la régularité du rabotage. Son père aimait le travailler, et-
— Quoi ? finit-elle par demander, à bout de patience.
— J'ai rien dit, se défendit l'adolescent en rentrant la tête dans les épaules d'un air gêné.
Olia le fixa du coin de l'œil tandis qu'Heinz revenait enfin, les bras chargés d'un équipement de rechange.
— C' bon pour cette fois, maugréa-t-il en le déposant sur le comptoir pour ensuite faire glisser un livre épais vers lui. Signez là.
L'adolescent obtempéra avant de sortir à la hâte en grommelant un inaudible « merci », son nouvel équipement sous le bras. Olia le suivit du regard, tressaillant lorsque la porte claqua derrière lui. Bon débarras, songea-t-elle en se forçant à ignorer la pointe de remords qui s'immisçait entre ses côtes. Il devait avoir à peu près le même âge que le Garçon-Titan, ainsi que ces gamins qu'elle avait vus mourir sur les toits. Olia tritura distraitement l'extrémité de son foulard. Combien de ses amis sont morts aujourd'hui ?
Un raclement de gorge la sortit de ses pensées. Elle leva les yeux vers Heinz qui patientait et déposa son harnais sur le comptoir dans un bruit de ferraille. Que pouvait-elle faire, de toute façon ?
— Le système de rembobinage automatique des câbles est cassé.
Heinz se pencha sur le tas de cuir et de métal, l'inspecta d'une main experte sous son œil attentif, et se redressa en passant le pouce sur une ride profonde qui creusait son front.
— 'Faut remplacer les câbles et les enrouleurs, expliqua-t-il en désignant les éléments concernés comme si elle ne savait pas de quoi il parlait. Z'avez fait quoi avec pour m'l'amener comme ça ?
Olia haussa un sourcil, pas certaine qu'il soit sérieux. A ton avis, Heinz ?
— C'est important ? demanda-t-elle finalement en constatant qu'il semblait réellement attendre une réponse.
— Bah, moi, 'm'en fous, 'savez, dit-il en haussant les épaules d'un air indifférent. Mais bon, 'permet d'être sûr qu'y ait rien d'autre à vérifier là-d'dans.
— Un Titan a attrapé les câbles en vol.
Heinz hocha la tête. Il n'avait pas l'air surpris, et Olia songea qu'il avait dû entendre des histoires bien plus originales.
— 'Sont pas nombreux, ceux qui viennent m'dire ça. Et z'avez l'air d'avoir rien d'cassé, constata-t-il en la scannant rapidement de son œil affûté. Z'avez eu d'la chance.
Appelle ça plutôt le Caporal-chef Livai, Heinz, corrigea Olia en grinçant intérieurement.
Heinz passa une main sur le boîtier en acier qui contenait le ventilateur.
— Pas d'souci d'allumage ou d'propulsion ?
— Non.
— Pas de déséquilibre au niveau des fourreaux ?
Olia pianota des doigts avec impatience. S'il comptait passer chaque accessoire en revue, elle n'était pas prête d'aller dormir.
— Non, aucun problème pour le reste.
— Bon. Comptez cinq ou six jours, dit-il enfin.
Elle écarquilla les yeux.
— Tout ça ?!
— 'Faut l'temps qu'les pièces de rechange arrivent de Karanes. On vous en prête un autre en attendant.
Il disparut dans l'arrière-salle et revint au bout de plusieurs minutes, un équipement similaire sous le bras. Olia fit glisser les sangles entre ses doigts, notant leur surface rugueuse et abîmée. Les boucles en métal s'étaient même imprimées dans le cuir par endroits. Elle se demanda brièvement à qui il avait appartenu, avant de secouer la tête – peu importe, tant qu'il ne lui arrivait pas le même sort.
Elle apposa son nom et sa signature dans le registre et ne put s'empêcher de parcourir la liste de ceux qui l'avaient précédée. Son regard s'arrêta sur le dernier nom. « Kirstein, Jean ». Olia retint un reniflement de dédain avant de hausser les épaules. Pas qu'elle allait le retenir, de toute façon. Elle promit à Heinz de repasser dans une semaine et sortit.
Il faisait complètement noir dehors, et Olia s'arrêta le temps d'habituer ses yeux à l'obscurité. Lorsque les résidus de lumière qui imprégnaient sa rétine se dissipèrent enfin, elle distingua une silhouette assise quelques mètres plus loin en train de pester de façon inaudible. Elle s'approcha et pinça les lèvres de contrariété en reconnaissant l'emblème des brigades d'entraînement. Encore là, le sale morveux ?
Il tourna la tête pour la dévisager, et Olia réalisa qu'elle avait pensé à voix haute.
— J'vous ai rien demandé, lui cracha-t-il avant de retourner à sa tâche. Ah, saleté de truc !
Olia leva les yeux au ciel. Comment était-il possible d'être d'aussi irascible à seulement quinze ans ? Elle l'observa un instant en train de batailler avec une boucle de son nouvel équipement tridimensionnel, avant de soupirer.
— Donne-le moi.
— Non.
Mais qu'est-ce qu'ils avaient tous, les adolescents d'aujourd'hui ?! s'agaça-t-elle. D'abord la fille, ensuite celui-là… Même elle ne possédait pas un tel esprit de contradiction à leur âge !
D'un geste sec, Olia lui arracha le tas de sangles des mains en ignorant ses protestations.
— Je ne tiens pas à avoir ta mort sur la conscience, dit-elle, concentrée sur la boucle récalcitrante qui refusait de s'ouvrir.
Celles qu'elle devait porter pesaient déjà bien assez lourd comme ça.
Le garçon ne répliqua pas et l'observa en silence. Cette-fois ci, Olia ne broncha pas.
— C'est du sang ?
— Mh ? Oh, fit-elle en suivant son regard dirigé droit sur ses jambes. Ça dépend, tu vas tomber dans les pommes si je te dis oui ?
Elle se souvenait nettement du visage tétanisé du blondinet, et un adolescent évanoui était bien la dernière chose dont elle avait besoin pour terminer cette journée. Sur la tête de Jochen, si ce mioche mal élevé décidait de tourner de l'œil, elle ne serait pas la bonne poire qui le conduirait à l'infirmerie.
— Arrêtez de me traiter comme un gamin ! s'emporta-t-il. Et rendez-moi mon harnais, j'ai pas besoin de votre aide.
— Pardon, sourit Olia, amusée malgré elle de sa réaction. Tiens. Tu ferais bien de le graisser dès que tu en auras l'occasion. Jean, c'est ça ?
— Comment connaissez-vous mon nom ? questionna-t-il en retour, méfiant. Et vous êtes qui, d'ailleurs ?
— Personne, répondit-elle en haussant les épaules. Enfin, juste une… c'était quoi, le mot ? Ah oui, arriérée de la Garnison.
Jean pâlit d'un seul coup. Son regard se posa sur les roses miniatures cousues à l'avant de sa veste puis remonta jusqu'à son visage soudainement sérieux en s'arrêtant brièvement sur son foulard.
— Désolé, marmonna-t-il, visiblement gêné.
Olia soupira. Elle était trop lasse que pour être encore en colère.
— Garde tes excuses pour les arriérés qui ont été assez stupides pour mourir aujourd'hui.
— Ce n'est pas ce que-
— Je vais faire mine de n'avoir rien entendu si tu réponds à ma question, le coupa-t-elle d'un ton désinvolte, sous-entendant qu'elle pourrait lui créer des problèmes dans le cas contraire – comme si elle avait ce pouvoir, ironisa-t-elle intérieurement. Dis-moi, Jean, connaitrais-tu un certain Eren Jaeger, par hasard ?
Jean se raidit brusquement. Interloquée, Olia vit sa mâchoire se contracter de fureur et ses poings se crisper autour des lanières de son équipement. De toute évidence, oui.
— Pourquoi ? demanda-t-il entre ses dents serrées.
— Si jamais tu le revois, tu le remercieras de ma part.
Enfin, « de la part de toute la Garnison de Trost » aurait été plus correct, mais Olia n'était pas certaine que son statut de mi-homme mi-Titan fasse l'unanimité au sein de ses compagnons d'armes. La reconnaissance humaine avait ses limites. Il avait beau avoir rebouché le Mur Rose, il y en avait sûrement déjà prêts à le pendre sur la place publique – s'il n'était pas déjà mort, ce qui était probablement le cas mais inutile de faire souffrir le gamin inutilement.
— Remercier cet idiot suicidaire ? Plutôt m'ouvrir le ventre, maugréa Jean en tordant sa bouche dans une expression dégoûtée.
Bon. Visiblement, il ne l'aurait pas pleuré, de toute façon. Olia se frotta les yeux pour la millième fois et bâilla à s'en décrocher la mâchoire. « Cinq minutes », tu parles. Et de se retrouver à discuter avec une recrue dont le profil ressemblait à celui d'un cheval. Olia secoua la tête. C'était sûrement la fatigue qui la faisait halluciner.
— Hé, attendez ! l'interpella-t-il tandis qu'elle s'éloignait dans la rue. Je sais même pas votre nom !
Olia l'ignora en bâillant une nouvelle fois et, lorsqu'elle atteignit l'entrepôt qui faisait office de dortoir, elle avait déjà oublié cette étrange conversation. Elle se fraya un chemin à tâtons entre les corps avachis sur les matelas de fortune, manquant de trébucher à cause d'un bras ou d'une jambe qui dépassait, jusqu'à s'affaler enfin sur une couche vide. Serrant son nouvel équipement contre elle, elle ferma les yeux et, sans prendre la peine de défaire les couvertures ni même d'ôter ses bottes, sombra dans un sommeil sans rêves.
