Agapios prenait sa pause. Transpirant en plein cagnard, il se réfugia à l'abri d'un cyprès si chétif qu'il ne dispensait qu'une petite ombre légère percée ça et là de trous lumineux.
Il enleva ses sandales, la chaleur faisait gonfler ses pieds et des ampoules apparaissaient à chaque orteil qui frottait sur les lanières. Il soupira de découragement, huit doigts de pieds sur dix présentaient une cloque, on aurait dit de vrais petits champignons turgescents roses et blancs. Il regarda autour de lui s'il ne trouvait pas un objet suffisamment pointu pour les percer et éviter qu'elles ne gonflent de nouveau et n'éclatent en laissant des plaies plus douloureuses encore. Le jeune garde n'avait pas le temps de retourner dans ses quartiers de l'autre côté du Sanctuaire pour aller chercher une épingle dans sa table de chevet.
Agapios en était là, piteux, à tenter de se soigner avec une aiguille de pin trop molle pour ne serait ce que griffer la peau tendre d'un bébé, lorsque Aiolia fila devant lui tel la fusée Ariane à Kourou le jour du lancement d'un nouveau satellite de télécommunication.
Aiolia débordait d'énergie. Malgré la canicule, il courait en remontant les escaliers de la petite arène. Son corps exaltait la force et la confiance en soi.
C'était la mi-septembre et la chaleur qui depuis trois mois recouvrait le Sanctuaire d'une chape de plomb n'était pas décidée à laisser les hommes en paix. L'été n'en finissait plus et marquait le domaine de cicatrices.
L'herbe jaune ne survivait que par petites touffes malingres et sèches dans les rares zones qui profitaient d'un peu d'ombre l'après-midi. La terre des stades se craquelait, les oliviers se ratatinaient en tordant leurs feuilles desséchées, les fontaines épuisées ne chantaient plus. La blancheur des dalles et des colonnes éblouissait au soleil et faisait plisser les yeux des passants comme pour les protéger de la vision de ce paysage sec et désertique.
La poussière également, n'épargnait ni les hommes ni les bêtes. Elle les recouvrait d'une couche ocre et rouge, collante et étouffante, dès qu'ils avaient l'audace de franchir quelques mètres sur les sentiers. Seuls les figuiers de barbarie s'épanouissaient et décoraient le paysage de leurs épines.
Hommes et animaux vivaient au ralenti et ne se réveillaient pleinement qu'à la tombée du jour. L'eau rationnée était précieuse et la queue se formait aux thermes toute la nuit pour les quelques malheureuses places disponibles. Beaucoup se rendaient sur les plages pour tenter de se rafraichir mais la mer était trop chaude et le sel collait à la peau.
Agapios et les habitants du Sanctuaire attendaient l'automne. La crasse et la poussière les usaient. Seuls les chevaliers avec leurs corps si robustes, aguerris à toutes les conditions physiques se promenaient insouciants dans la journée et continuaient leurs activités comme si de rien n'était.
Agapios était déjà fatigué rien que de regarder le chevalier du Lion courir sous le soleil accablant. Les muscles de ses mollets se roulaient et se déroulaient au même rythme que l'ascension des marches. Ses épaules brillaient par la transpiration et dévoilaient à chaque mouvement une formidable musculature dans le dos et les biceps. Son cou puissant tenait fièrement la tête au nez si droit et au menton conquérant. Ses boucles qui voletaient sur son crâne formaient une crinière dorée et lui donnaient un air majestueux. Aiolia, aux yeux des spectateurs qui avaient la chance de le croiser ce jour là, présentait tel un demi dieu, un corps parfait, indestructible dont émanait une puissance phénoménale et intarissable.
– Il n'a surement pas d'ampoules aux pieds, lui ! pensa Agapios. Un chevalier d'or, ça peut surement se payer de bonnes chaussures. On ne doit pas avoir la même solde à la fin du mois.
Aiolia était ce jour là, assez satisfait de lui même et de son entrainement. Son humeur s'en ressentait et il arriva en haut des marches en souriant, tout guilleret. Ces dernières semaines, son cosmos retrouvait quasiment sa force d'antan et le laissait empli d'un sentiment mêlant félicité et ivresse explosive.
Au fond de lui, il savait qu'il vaudrait mieux rester modeste et que ce n'était sûrement qu'une question de temps avant que ses collègues chevaliers ne récupèrent eux aussi leurs cosmos dans leur intégralité. Mais pour l'heure, il était le premier et son cœur débordait de fierté. Il ne se vantait pas car il était d'une nature bonne et généreuse, mais tout son corps et surtout sa démarche trahissaient ses émotions.
Une fois sur l'esplanade, il se dirigea vers les escaliers des douze maisons, il n'était pas en retard pour sa convocation mais il ne devait pas tarder. Il était si heureux qu'il se mit à fredonner au rythme de ses pas. L'entrainement payait, ses efforts payaient. Il allait continuer sur cette voie, et le Sanctuaire retrouverait sa force d'avant la Seconde Résurrection.
Il sentait dans son cœur l'espoir briller. Il y avait tellement de choses à reconstruire, à réparer depuis la guerre sainte qu'il savourait cette victoire personnelle et s'en servait comme d'un levier, pour essayer de surmonter tous les obstacles qui se présentaient aux chevaliers d'Athéna depuis trois ans.
Il avait la sensation que c'était possible, que tout était possible ! Et qu'ils seraient tous bientôt, à nouveau, dans la capacité de défendre Athéna en cas d'attaque.
Agapios l'observa longuement disparaître à l'horizon. Les chevaliers d'or et leurs pouvoirs fabuleux lui laissaient toujours une impression de crainte et d'admiration mélangées. Il avait du mal à croire qu'ils appartenaient au même monde que lui, qu'ils étaient encore des êtres humains.
Il se répéta ce que lui disait toujours sa mère, enfant, lorsqu'il était intimidé par un camarade de classe, par la maitresse ou le chauffeur de bus.
- Imagine les tout nus ou sur les toilettes en train de faire caca. Ils auront tout de suite l'air beaucoup moins impressionnant.
Il laissa tomber son aiguille de pin et tout en ramassant un petit caillou pointu, il imagina Aiolia assis sur la cuvette, le pantalon aux chevilles. Mais son imagination était trop fertile et très vite, il s'imagina lui-même assis sur les toilettes, constipé, le slip baissé et le visage rougi par l'effort. C'était vraiment n'importe quoi le conseil de sa mère ! Ou alors, il s'en souvenait mal. Il se sentait tout minable ! Il n'avait pas le corps d'un héros, même aux toilettes ! Et contrairement au chevalier du Lion qui parvenait même à transpirer avec grâce et élégance, il n'avait rien de beau, lui, à suer comme un bœuf avec ses pieds gonflés près à éclater comme deux melons trop murs que le paysan a oublié de cueillir avant de se rendre au marché.
Le caillou était trop gros pour percer quoi que ce soit et il le balança de dépit dans les escaliers. Puis avec force grimaces, il enfila ses sandales. Il desserra au maximum les attaches des lanières et se leva.
La pause était terminée.
…
Aiolia atteignit le palais du Grand Pope. Dans la maison du Lion il avait revêtu son armure pour être présentable.
Il s'arrêta un instant sur le parvis du palais pour reprendre son souffle et observer la vue. Il plaça sa main en visière au dessus des yeux pour se protéger du soleil. Il ne se lassait jamais de ce panorama quelque soit la saison. Quel spectacle ! L'infini du bleu des vagues et du ciel. La mer et le ciel occupaient tout l'horizon et à ses pieds reposait le Sanctuaire. Il pouvait distinguer les arènes d'entrainement, la grande arène, les stades, les baraquements des apprentis et des gardes, les maisons particulières et bien sur, les nombreux escaliers et les douze temples. Seul le mont étoilé surplombait le palais, bienveillant et protecteur tel un chaperon surveillant sa protégée au bal des débutantes et projetait une ombre rafraichissante en fin de journée. Ce jour là, la chaleur étouffante noyait tout dans une brume de chaleur et faisait apparaître des mirages sur les dalles chaudes au loin.
Le chevalier du Lion venait à peine de se présenter au bureau du hall d'accueil et de signer le registre, lorsque la porte de la salle du Grand Pope s'ouvrit. Une demi douzaine de personnes en sortirent. C'était l'équipe de recherche pour les chevaliers disparus, à leurs mines déconfites, les nouvelles ne devaient pas être bonnes.
Il reconnu Hyoga qui sortait en tête, le visage sombre suivit de près par la Licorne. Jabu, c'était son prénom pensait-il se souvenir. Ils passèrent devant lui en le saluant du chef sans ouvrir la bouche mais avec la politesse due à un supérieur. Aiolia s'apprêtait à leur rendre leurs saluts lorsqu'il fut bousculé. Il trébucha en faisant un pas en avant. Lorsqu'il se retourna, il réalisa que Kanon, en tunique d'entrainement, venait de sortir en déboulant. Sans même faire attention à qui se dressait sur son passage, il avait donner un grand coup d'épaule au Lion. Aiolia qui n'avait jamais été très à l'aise avec Kanon, prit la mouche.
– Hé ! Fais atten…
Mais Milo qui sortait à son tour de la salle du Pope, le retint avec une main sur l'épaule.
– Laisse couler Aiolia ! Les décisions d'aujourd'hui sont dures à encaisser. Il en a gros sur le cœur.
Aiolia se retourna pour dévisager son interlocuteur.
– Kanon ici ? Il participe à vos réunions maintenant ? Que faisait-il au Sanctuaire ?
– Athéna considère qu'il y a toute sa place. Il y est le bienvenu, même si il n'y habite pas. le ton du Scorpion était sans appel. Il recherche son frère alors nous lui avons proposé de faire pleinement parti de l'équipe de recherche.
– Les nouvelles sont mauvaises ?
– Si seulement… Milo soupira bruyamment. Un profond soupir qui venait du fond du cœur. Mais non ! Aucunes nouvelles, rien de rien ! Toutes les idées de recherches se sont révélées infructueuses. On a rien de rien ! C'est désespérant !
Milo serrait les poings, l'amertume et la défaite s'entendaient dans sa voix.
– On n'a même pas un semblant de départ. Aucune piste ! Rien en trois ans !
Milo ne parlait jamais de ses missions à Aiolia, il n'était pas au courant des progrès de l'équipe de recherche.
– Il y a peut être un rapport avec leurs actions passées ?
– Ha ça ! Tu te figures bien que j'y ai pensé moi aussi, au début. Serait-ce une punition pour ceux qui ont feint de s'être rebellés contre le sanctuaire ? Pour avoir trompé Hadès, leur aurait-on refusé de ressusciter ?
– C'est la première chose à laquelle tout le monde a pensé. témoigna le Lion.
– Mais ça ne colle pas avec Shaka ! Il n'a jamais trompé Hadès, lui. Et Deathmask et Shion ont ressuscité, eux ! Hadès en punirait certains mais pas tous ! Ça ne colle pas ! Et Argol ! Qu'est ce qu'il vient faire là dedans ? Non, non, non, ça ne colle pas ! Milo levait les mains vers le ciel dans un geste d'impuissance.
– Déjà, personne n'a compris pourquoi nous avions tous ressuscité.
– Ça reste un mystère en effet. Milo se pencha vers Aiolia et lui parla à voix basse, sur le ton de la confidence.
Tout le monde était sorti, il ne restait plus que eux deux dans le hall.
– C'est aussi le problème qui nous empêche d'avancer. Rien n'a de sens ! Si nous ne pouvons même pas savoir pourquoi nous sommes revenus, il est difficile de comprendre pourquoi cinq d'entre nous ne sont pas revenus. Pour trouver des réponses, nous avons tout de même envoyé le chevalier du Cygne aux Enfers pour parlementer, au cas où, mais …
Milo s'arrêta un instant, ses bras retombèrent le long de son corps dans un mouvement las. Ses yeux fixaient l'horizon malgré le soleil éclatant qui se reflétait sur la mer, éblouissant. Les épaules basses et le regard triste, bien que revêtu de son armure d'or si impressionnante qui brillait en une multitude d'éclats à chacun de ses mouvements, il ne présentait pas la superbe habituelle du chevalier du Scorpion. L'image égratigna l'optimisme et la bonne humeur d'Aiolia. L'idée de ne jamais revoir ses anciens compagnons d'armes était loin d'être réjouissante. Surtout Shaka. Bien qu'il s'agissait d'une stratégie pour vaincre Hadès et accéder au huitième sens, sa mort sous les arbres jumeaux, restait un traumatisme difficile à surmonter. Un sentiment d'injustice et de trahison aussi fort ne s'effaçait pas si facilement.
– Enfin bref ! les yeux de Milo revinrent sur Aiolia. Ça a été un fiasco, Shion te raconteras tout ça mieux que moi…
– Qu'est ce qui a fâché Kanon si rien n'a changé ?
– Il fallait bien prendre des décisions difficiles ! Ça n'amuse personne ! C'est ingrat ! Mais la vie continue ! Un moment il faut arrêter de tergiverser et regarder les choses en face.
Aiolia ne comprenait rien, mais sentait que Milo prenait toutes les précautions pour lui annoncer la suite, comme s'il s'excusait à l'avance de ce qu'il allait dire. Il ne l'interrompit pas, le laissant prendre son temps.
– Il a été décidé par l'équipe, en accord avec Athéna et le Grand Pope d'imposer une date limite aux recherches.
– C'est à dire ?
– Si il n'y a aucune évolution d'ici un an, les chevaliers de Persée, de la Vierge, du Verseau, des Poissons et des Gémeaux seront déclarés officiellement morts.
– Quoi ?
– De nouveaux apprentis seront formés pour la succession des armures à l'exception de celle des Gémeaux qui sera confié à Kanon.
– Mais c'est fou ! On ne peut pas les laisser tomber. Il doit bien y avoir une autre solution ?
– Si tu en as une, je suis tout ouïe. répondit sèchement Milo. Ça ne m'amuse pas non plus de les « laisser tomber » comme tu dis.
–…
– Sinon, qu'est ce qu'on fait ? On attend encore deux, trois, quatre ans ? Dix ans ? Et puis ? On laisse le sanctuaire avec un chevalier d'argent et surtout un tiers des chevaliers d'or en moins ?
Milo se pencha à nouveau vers Aiolia et le fixa dans les yeux.
– Surtout qu'il y a urgence, non ? C'est pour ça que tu as rendez-vous avec Shion ?
– Je ne suis pas sensé en parler.
– Moi non plus je ne suis pas sensé te raconter tout ça, mais je pense qu'il est important que tu sois au courant. J'ai le sentiment que tout est lié. Tout ce qui cloche en ce moment, nos cosmos qui déconnent, la disparition de nos compagnons, les problèmes du Sanctuaire marin, et que-sais-je encore… Tout est lié.
Jamais Milo ne lui avait parlé si ouvertement. Ils n'étaient pas particulièrement amis et n'avaient pas effectué de missions ensemble depuis la Résurrection. Mais une confiance sincère s'était instaurée entre eux et Milo ne craignait pas de prendre des risques en révélant des informations à Aiolia. Le Lion ne savait pas quelle attitude adopter. Son devoir et son éthique lui dictaient de mettre un terme à la conversation mais au fond de lui, il était d'accord avec Milo et se demandait si Shion avec sa manie de se méfier de tout, avait bien raison de séparer les informations.
– Fais pas cette tête ! Garde ce que je viens de te dire pour toi, c'est tout ! continua le Scorpion. Pas la peine de me dire quoi que ce soit si ça te gêne ! Je crois bien avoir compris ce que te veux Shion de toute façon et ça ne me plait pas cette histoire. Il se passe quelque chose ? Non ?
La voix claire et forte d'un garde dans leurs dos, les interrompit :
– Chevalier du Lion, Athéna et le Grand Pope vont vous recevoir.
Les lourds battants de la porte s'ouvrirent.
– Nous continuerons cette conversation une autre fois, Milo.
– Sans faute.
Le Scorpion avait l'air bien décidé et son regard si perçant tenait lieu de promesse.
Aiolia franchit le seuil.
….
Cling, cling, cling.
Cling, cling, cling.
Les pieds d'Aiolia dans son armure retentissaient trop fort sur les dalles de marbre. Il s'impressionnait lui même. Son esprit était encore rempli des paroles de Milo. La réverbération de ses pas tonnait comme une sentence, un glas sinistre qui préluderait une catastrophe à venir, annonciateur de la mort de ses camarades.
Le long du mur, les rideaux rouges en velours n'étaient pas tirés et il pouvait apercevoir, rangées en hauteur, les cinq armures sans porteur. Aiolia faisait tout son possible pour ne pas les regarder, pour les ignorer, pour ne pas concentrer un tant soit peu son cosmos sur elles. Il savait qu'il les entendrait pleurer. Leurs plaintes étaient inoubliables. Trois ans auparavant, elles étaient apparues dans cette salle avec les autres armures des chevaliers ressuscités et déjà, elles pleuraient.
Aiolia passa devant elles, il ne pût s'empêcher de lever les yeux. Comme une force qui vous pousse vers l'inéluctable, ses pupilles furent attirées, aimantées par les reflets dorés et argentés. Il les entendit alors et il lui sembla même que les armures pleuraient plus fort que d'habitude. Avaient elles conscience, elles aussi, de la décision d'abandonner les chevaliers perdus ?
Cling, cling, cling.
Les cinq armures alignées semblaient l'appeler au secours. Persée, le Verseau, les Gémeaux et la Vierge avec leurs visages humains le saisissaient et semblaient le juger et le suivre de leurs yeux vides. Une vague de culpabilité remonta dans la gorge du Lion et s'installa juste sous sa pomme d'Adam.
Shaka.
Le trône où siégeait Athéna était tout au fond de la salle. La distance était interminable.
Cling, cling, cling.
Shaka, Camus, Saga, Aphrodite, Argol. Je ne vous oublie pas.
Le chevalier du Lion arriva enfin au tapis rouge et ses pas furent étouffés. Le silence se fut et l'instant lui parut alors moins solennel. Aiolia se reprit. Il releva la tête, marcha plus fermement vers Shion et la déesse.
Il devait penser au présent et se concentrer sur son rapport et son devoir.
Il plia les genoux et s'inclina devant le trône.
…
Le Grand Pope se tenait à droite du trône, il avait retiré et posé son masque sur un guéridon et s'apprêtait à chausser ses lunettes pour parcourir un dossier qu'il tenait dans sa main.
–Tu peux te relever, chevalier. Il s'adressait à lui sans lever les yeux du dossier. Saori et moi avons parcouru ton rapport avec attention et nous aimerions quelques éclaircissements…
– Bonjour et bienvenu Aiolia. l'interrompit Saori qui préférait accueillir avec plus de tact ses chevaliers. Prends place avec nous. D'un geste circulaire du bras, elle désigna les deux sièges à ces côtés.
Le Pope et le Lion s'assirent et Aiolia eut le loisir d'observer Shion plus attentivement. Il ne l'avait pas vu sans son masque depuis ce qu'il lui semblait une éternité. Il paraissait exténué, même usé. Les cernes et les poches sous ses yeux trahissaient son âge réel contrairement à son corps si vaillant. Lorsqu'on triche avec le temps, il vous rattrape toujours d'une manière ou d'une autre. Shion et Dohko étaient quelquefois en décalage, Aiolia ne saurait dire comment exactement, c'était dans leur vocabulaire, leurs postures, leurs réactions ou leurs façons de penser. Ils n'appartenaient pas complétement à la même époque, comme un petit fils qui se projette dans le futur alors que son grand père se tourne vers le passé, bien qu'ils partagent tous deux l'instant présent.
Saori reprit la parole.
– Chevalier, comme vient de te l'expliquer notre Grand Pope, nous avons décortiqué attentivement ton rapport mais il reste très factuel et nous aimerions avoir ton opinion personnelle sur cette affaire.
Aiolia fut un peu décontenancé, il ne s'attendait pas à cela. Il prit quelques instants pour organiser ses pensées.
– Ces dernières semaines, je me suis déplacé dans tout le bassin méditerranéen, ma mission était d'évaluer les perturbations et les fluctuations du cosmos. J'avais choisi pour m'accompagner les chevaliers du Lézard et de l'Ophiuchus. Précisément parce que Shina n'est jamais décédée et que Misty comme moi, fait parti des ressuscités. Comme ces problèmes ont commencé à la suite de la Résurrection, il me paraissait judicieux de vérifier si il y a une différence entre les revenus et les autres.
Le Lion passa sur les problèmes de comportements de Shina et Misty. Leur association provoquait des étincelles. Shina avec son caractère court supportait mal la maniaquerie du Lézard. Pourtant Misty faisait des efforts mais c'était plus fort que lui et Shina pouvait faire preuve d'une profonde mauvaise foi quand ça l'arrangeait. Les disputes se succédaient sans cesse. Ils avaient eu de la chance qu'Aiolia soit bonne pâte mais il n'était pas réputé non plus pour avoir une patience à tout épreuve. Après un bon coup de gueule, les choses s'étaient calmées.
– Sans surprise, comme les trois dernières années nous avons remarquez que plus nous nous éloignions du Sanctuaire, plus nos cosmos étaient instables.
Athéna et Shion hochaient la tête en signe d'assentiment.
– Nous avons alors décidé d'être plus méthodique et de nous éloigner chacun du Sanctuaire en cercles concentriques par étape de cinquante kilomètres en cinquante kilomètres. Et nous avons constaté qu'à partie de cinq cents kilomètres, nos cosmos fluctuaient de façon totalement aléatoire. Parfois, très ténus et faibles et l'instant d'après totalement éteints. Et dix minutes plus tard, ils pouvaient bruler assez fort, mais jamais aussi fort que dans l'enceinte du Sanctuaire.
– Tous les trois en même temps ? demanda Shion.
– Non, le phénomène est complétement hasardeux. Souvent aucun d'entre nous ne pouvait évoquer son cosmos, parfois un ou deux. Rarement les trois en même temps et encore plus rarement avec la même intensité.
Shion réajusta ses lunettes et feuilleta le paquet de feuilles pour s'arrêter à une page dont il avait corné le coin.
– Il y a trois semaines, tu as demandé l'autorisation de te rendre sur les terres d'Asgard.
– Effectivement, c'est une idée qui me trainait dans la tête depuis longtemps. Je tenais à vérifier si l'influence d'un autre sanctuaire pouvait jouer sur nos cosmos. Comme les échanges diplomatiques avec la prêtresse Hilda ont repris il y a quelques mois, le moment me semblait opportun. J'y suis allé seul pour ne pas paraitre invasif avec l'excuse d'apporter la missive que vous m'aviez confiée.
– Je lis dans ton rapport, continua le Grand Pope, qu'en effet ton cosmos se stabilise à l'approche d'Asgard.
– Exactement les mêmes sensations que lorsque que je me dirige vers le Sanctuaire d'Athéna. Je sens la force et le cosmos de la constellation du Lion qui se réveillent dans mes veines.
– Et qu'as tu pensé des guerriers d'Odin ? Les yeux de Shion pour la première fois depuis le début de l'entrevue s'accrochèrent aux pupilles d'Aiolia.
– Je n'ai aucune certitude alors je ne l'ai pas rédigé dans mon rapport, mais je suis persuadé que les chevaliers d'Asgard souffrent du même problème que nous. Ils ont essayé de me le cacher mais il avait des détails qui clochaient. Leurs cosmos me semblaient bien bas et aucun entrainement n'a eu lieu pendant mon séjour. Ils ont fait en sorte de ne jamais utiliser leur cosmos en ma présence et seuls de simples gardes sans aucune cosmo-énergie m'ont accompagné jusqu'à la limite des terres d'Hilda.
– Tu les soupçonnes d'avoir voulu te cacher que leurs cosmos fluctuent ?
– Certainement. Et je suis également convaincu qu'ils ignorent qu'il en est de même pour les chevaliers d'Athéna.
– C'est bon à savoir. marmonna Shion en replongeant son nez dans les pages.
– Chevalier, intervint Saori, je suis pour ma part, intriguée par ce que tu nommes dans tes notes « résonance ». Peux tu m'expliquer ce dont il s'agit ?
Aiolia se perdit dans ses pensées. La présence d'Athéna était toujours rassurante et confortable. A ses côtés, qu'il était facile de se laisser aller dans la plénitude ! Le monde s'arrêtait de tourner. Comme pour un petit enfant bienheureux dans les bras apaisants et chaleureux de sa mère, les nuages noirs se dispersaient et les soucis paraissaient moins pesants.
Aiolia sortit de sa rêverie, Saori attendait une réponse.
– C'est survenu un jour, après que Misty et moi nous soyons séparés pour effectuer des tests. Nous nous étions donnés rendez-vous dans un village sur la place de l'église pour un compte rendu. Je suis arrivé le premier et mon cosmos s'est réveillé sans même que je l'invoque, de sa volonté propre . Il s'est mis à pulser lentement de plus en plus fort puis de plus en plus doucement jusqu'à ce que Misty me rejoigne. Son cosmos aussi pulsait.
– Pourquoi parles tu de résonance ?
– C'est comme si nos deux cosmos se répondaient, comme un échos ! Non plutôt comme un larsen ! Comme s'ils rebondissaient l'un sur l'autre. Le phénomène s'est répété plusieurs fois, lorsque nous nous étions séparés d'une grande distance ou juste de quelques mètres, aussi bien après une séparation de plusieurs jours que de quelques minutes. Il nous a été impossible d'en trouver une logique. En se rapprochant du Sanctuaire l'effet a cessé.
– Le cosmos de Shina a-t-il réagit lui aussi ?
– Non, aucune résonance. Ni avec moi ni avec Misty.
– Pourquoi donc à ton avis ?
– Je n'ai aucune certitude, mais je serais tenté de croire que ça ne concerne que les revenus.
Athéna tendit la main vers Shion et lui fit signe de tourner les pages. Ce dernier s'arrêta à la toute dernière feuille et tendit le dossier à la jeune déesse.
– Tu écris dans ton rapport que sur le chemin de retour d'Asgard, tu as ressenti une autre résonance. Serait avec un chevalier d'Odin ?
– Pour cette affaire non plus, je n'ai aucune certitude, mais je traversais l'Autriche en train à ce moment là, j'étais très loin des terres d'Asgard. De plus…
Il hésitait à continuer. N'allait il pas faire une erreur en leur racontant ses hypothèses ? Il n'avait aucune preuve de ce qu'il avançait, mais il était confiant dans ses perceptions.
– De plus ? l'encouragea Saori à continuer.
– Je pense avoir reconnu le cosmos avec lequel le mien a réagi.
Il releva la tête et regarda Saori droit dans les yeux.
– Je suis persuadé d'avoir reconnu la cosmo-énergie d'un des spectres qui se sont présentés devant mon temple lors de l'attaque pendant la Guerre Sainte. Je ne saurai dire lequel exactement, mais je suis convaincu que c'était l'un d'eux.
Shion expira bruyamment. A la fin de son soupir, il retira ses lunettes et les posa sur ses genoux. Il prit son nez entre les paumes de ses deux mains et glissa ses doigts jusqu'au menton en tirant les chairs vers le bas dans un geste de fatigue et de lassitude.
Une nouvelle difficulté venait de s'ajouter à la longue liste de ses préoccupations.
…
Les portes se refermèrent derrière lui. Combien de temps avait duré l'entretient ? Aiolia avait perdu la notion du temps.
Une heure ? Un peu moins surement. Le parvis du palais était dans l'ombre. Le soleil venait de passer derrière le mont étoilé.
Cette entrevue lui laissait un goût amer dans la bouche. Les réactions de Shion l'inquiétait. Il semblait découragé, abattu. Ce relâchement du Grand Pope en public était choquant pour le Lion, presque indécent.
Aiolia aurait préféré qu'il garde son masque, il aurait voulu voir le Grand Pope comme une autorité sure et inébranlable et non comme un homme surchargé de soucis, surmené.
Il pouvait aussi envisager les choses autrement et considérer cela comme une preuve de confiance. Shion l'estimait-il comme un égal ? Et ainsi se permettait-il de laisser s'exprimer ses sentiments devant lui ?
Aiolia se surprit à soupirer. A croire que Shion déteignait sur lui !
Une silhouette se présenta devant lui.
Mince, athlétique, féminine.
Marine.
Il vit tout son corps se tendre. Visiblement, elle ne s'était pas attendue à le croiser.
Lui même un peu sous le choc de cette rencontre fortuite, il lui fallut un moment pour reprendre ses esprits et lui sourire.
– Bonjour. Il murmurait presque.
– Chevalier.
Elle passa devant lui sans aucune intention d'entamer la conversation. Elle se dirigea vers le bureau d'accueil, signa le registre et disparut rapidement dans le palais.
Si Aiolia avait souhaitait que Shion garde son masque, il aurait bien voulu que Marine retire le sien. Il aurait compris plus facilement ce qu'il se passait, ce qu'elle ressentait en le voyant. Éprouvait-elle de la répugnance, de la gêne, de la déception ou de la tristesse en sa présence ?
Cela faisait des mois qu'il n'avait pas vu son visage et sa mémoire lui jouait déjà des tours.
Son image commençait à s'effacer.
Avant, il lui suffisait de fermer les yeux et son portrait apparaissait avec une netteté photographique. A présent, tout devenait flou. L'ourlet de ses lèvres, le contour de ses yeux, la forme de ses pommettes et ses tâches de rousseur. Tout disparaissait dans un brouillard vague, comme si il avait renversé de l'eau sur la photo.
La mélancolie s'empara de son cœur.
La journée avait pourtant si bien commencé !
Le Lion redescendit les marches des douze maisons d'un pas bien plus lourd qu'à l'aller. Les escaliers lui semblaient interminables, le soleil moins sympathique et le bleu du ciel moins bleu.
Il arriva au bout de son périple. Devant la maison du Bélier, il y avait de l'agitation.
