Sa pause finie, Agapios avait rendez-vous avec son sergent à la plage du débarcadère. C'était l'heure des livraisons et ils étaient d'astreinte pour l'organisation et l'inventaire.
Le bateau de pêcheur venait tout juste d'arrimer au quai du minuscule port du Sanctuaire et Agapios remarqua tout de suite que Pyrrhus n'était pas en train d'aboyer des ordres aux matelots qui comme à chaque fois, feignaient de se tromper de bitte d'amarrage.
C'était un jeu de dupes entre les gardes et les matelots. Les marins du premier bateau arrivé voulant décharger au plus vite et repartir le plus tôt possible, s'amarraient à la première bitte. Le port étant trop étroit pour faire manœuvrer deux bateaux en même temps, ils contraignaient ainsi le deuxième chalutier à attendre la fin de leur déchargement et leur sortie du port avant de pouvoir y entrer. Ensuite seulement, le second déchargement pouvait commencer.
Chaque semaine, les gardes veillaient au grain et s'assuraient que le premier bateau s'amarrait à la bonne bitte pour effectuer les deux livraisons en même temps.
Surpris, Agapios regarda à droite, à gauche, devant et derrière. Son chef n'était visible nulle part. Agapios devait se rendre à l'évidence : Pyrrhus était en retard.
– C'est le monde à l'envers !
Depuis deux mois, il ne reconnaissait plus son sergent. D'un soldat si sérieux, ponctuel, à cheval sur les principes et les procédures, Pyrrhus était presque devenu je-m'en-foutiste.
Agapios qui le voyait tel un pilier soutenant à bout de bras le temple de l'ordre et de l'organisation, était déçu par cette nouvelle facette de son chef. Il avait été pendant si longtemps sa bouée dans la tempête, son roc inébranlable pour le guider dans le quotidien des gardes du Sanctuaire, et aujourd'hui, c'était Agapios qui signait le registre de présence à la place de Pyrrhus ! C'était Agapios qui lui rappelait les instructions données la veille ! C'était Agapios qui était à l'heure !
Les rôles s'étaient intervertis. Que lui arrivait-t-il ? Devait-il s'inquiéter ?
En fait, il n'y avait rien de bien compliqué pour expliquer cette nouvelle attitude. C'était le même truc, vieux comme le monde qui faisait tomber les plus brillantes civilisations telle la ville de Troyes avec Hélène et Paris ou qui justifiait les scenarios des plus minables mélos et telenovelas : Pyrrhus était tombé amoureux.
Des jolis yeux bruns et une bouche en cœur avaient fait craquer le sergent.
Ce n'était pas si souvent qu'une fille le regardait, encore moins souvent qu'une fille lui parlait et franchement rarissime qu'une fille s'intéressait à lui. Alors lorsque Galatée, une jolie serveuse d'Athènes, avait fait mine de lui porter un petit peu d'intérêt, Pyrrhus sans réfléchir, s'était lancé à bras le corps dans l'aventure, naïf et innocent, le cœur offert sur un plateau.
En amoureux transi, le jour, il rêvait à Galatée et la nuit, il rêvait de Galatée. Elle occupait toutes ses pensées. Il passait son temps à se remémorer leur dernier rendez-vous et à s'imaginer leur prochain rendez-vous. Il souriait sans raison les yeux perdus vers le ciel, l'air béat.
Mais l'amour est aussi cruel. Et lorsque son esprit ivre de bonheur, n'était pas occupé à tirer des plans sur la comète et à planifier mariage et bébés, ses incertitudes et ses appréhensions refaisaient surface. Il refusait alors de croire à sa chance et voyait tout en noir en s'imaginant moqueries, tromperies, humiliations et rejet. Pour une simple petite réflexion innocente, il passait du chaud au froid et pouvait ressasser encore et encore les mêmes paroles toute la journée.
En résumé, l'amour rongeait Pyrrhus en bien et en mal et lui laissait peu de temps pour songer à ses obligations envers le Sanctuaire et la déesse Athéna.
— Qu'est ce que vous attendez pour intervenir, soldat ? La Saint Glinglin ?
Agapios se retourna. Une douzaine de personnes le regardaient l'air mécontent.
Pour transporter les vivres et le matériel du débarcadère à la conciergerie, une dizaine de servantes et de serviteurs étaient nécessaires. Chacun guidait deux ânes qui forts et agiles s'avéraient plus utiles qu'un véhicule motorisé le long des falaises, des sentiers et des nombreux escaliers.
Comme il y avait, ce jour là, trois ânes malades, des apprentis furent aussi réquisitionnés, « Ça leur forge le caractère » disaient leurs maîtres. On les chargeait autant que les mulets et c'était parti pour des allers retours sous la chaleur !
Tous ces gens étaient loin d'être ravis de devoir attendre deux heures sous le cagnard, avant le débarquement du deuxième bateau et regardaient Agapios avec insistance et expectation.
Le jeune garde n'y coupait pas, il devait intervenir.
— Messieurs ! Messieurs !
Comme à chaque fois qu'il devait faire preuve d'autorité, la voix d'Agapios s'enrouait et il ne sortait de sa gorge que des sons aigus semblables aux cris d'une musaraigne poursuivie par un chat. Ses ampoules se rappelant à son bon souvenir, il dandinait péniblement sur le ponton.
Les deux matelots à qui il s'adressait, prirent leur temps pour observer Agapios et se jetèrent des regards de connivence. Le jeune garde avec sa carrure de crevette, ses oreilles décollées, ses taches de rousseur et surtout son air timide et peu assuré, représentait la victime parfaite pour se faire chambrer.
Ils décidèrent d'un commun accord muet, de jouer les imbéciles.
— Oui, soldat ? Une pointe de mépris perçait dans le mot « soldat ».
— Il faudrait changer de place, ici vous gênait les suivants.
Agapios montrait du doigt la seconde chaloupe qui attendait à l'entrée du port.
— Ah bon ? Mince alors ! Mille excuses ! On avait pas compris.
Le ton était mielleux à souhait et le deuxième matelot qui ne disait rien, ne put s'empêcher de pouffer.
Agapios préféra faire comme s'il n'avait rien vu.
— Vous devez changer de place et vous amarrer là bas.
— Où ça ?
— Là.
— Là ? Le marin pointait exprès l'autre côté du ponton.
— Non là !
— Où ça ? Je ne comprend pas, soyez plus explicite.
Son collègue éclata de rire et ne tentait même plus d'être discret. Ils se foutaient ouvertement de sa gueule.
En fait de gueule, Agapios n'en avait pas. Si il avait eu une gueule comme Pyrrhus, il aurait été impressionnant, aurait intimer le respect et jamais, au grand jamais, ces deux malotrus ne se seraient permis de se moquer de lui ! Mais pour son malheur, Agapios n'avait pas une gueule, il avait une bouille. Une tête d'éternel enfant un peu crétin, d'idiot du village. Et même l'uniforme de la garde ne pouvait compenser son allure d'ado benêt, prêt à tendre le bâton pour se faire battre. Agapios prit une grande inspiration et éleva la voix.
— Placez vous sur la deuxième borne là-bas.
Le marin pas impressionné pour un sou, ne lâcha pas prise et continua son petit manège.
— Et qu'est ce que vous entendez par borne ?
— La bit…Euh le bloc là !
Agapios en grand prude, ne pouvait se résoudre à utiliser le mot « bitte » trop proche du mot « bite ».
— Un bloc ? C'est quoi un bloc ?
— Enfin la b…non le… le… le billot quoi ! le jeune garde bafouillait et perdait ses mots.
— Un billot ? Non, Je vois pas… à pars pour couper la viande… Tu vois toi Alphonse, ce que c'est qu'un billot ?
Le dit Alphonse était secoué de spasme et en avait les larmes aux yeux, il était bien incapable de répondre à son copain.
Même les serviteurs dans le dos d'Agapios se mirent à ricaner.
— Mais enfin ! Ne faites pas exprès de ne rien comprendre, la bi…! Enfin… Euh… La borne de droite quoi !
— Je suis sincèrement navré soldat, mais je ne vois pas du tout de quoi vous parler.
Le petit sourire en coin contredisait totalement le sens de la phrase.
Tout le monde commençait à apprécier le spectacle. Le capitaine était sortit de la soute pour observer ce qui se passait et sortait sa pipe et son tabac préféré. Les marins du deuxième bateau, sur le pont, amusés tendaient l'oreille et se tordaient le cou pour mieux voir. Les serviteurs s'étaient assis confortablement sur des rochers pour bien profiter de la scène et les trois apprentis s'amusaient à chanter en chœur « bite, bite, bite » sur l'air de Cadet Roussel en pointant du doigt Agapios.
Le garde fit trois grandes enjambées rapides malgré ses pieds douloureux et se plaça devant la bonne bitte d'amarrage.
—Cette borne là !
Il la frappa du plat de la main pour bien insister.
— Ah ! Enfin j'ai compris. Le matelot se tapa le front dans un geste théâtral aussi crédible qu'un acteur de la Commedia del Arte se produisant sur la place d'un village italien le jour du marché aux bestiaux après quelques verres de trop.
— Vous voulez que je change de bitte.
— Oui c'est ça.
Agapios sourit, il pensait être tiré d'affaire mais le marin s'amusait trop.
— Tu entends ça Alphonse ? Ma bitte ne lui revient pas !
Agapios rougit comme un homard passé au court-bouillon et tout le public partit dans un grand éclat de rire.
Alphonse entra dans la danse.
— Apparemment ce jeune homme aime bien tâter les bittes.
Agapios retira vivement sa main de la borne comme s'il s'était brulé.
— Ah ! Ah ! Ah ! Et bien ! Après, faut pas jouer les vierges effarouchées! Alphonse conclus sa tirade d'un clin d'œil suggestif.
Agapios avait reçu une éducation sévère de la part de son maître qui lui même, avait reçu dans son enfance une éducation trop stricte. Le moindre gros mot lui avait valu des réprimandes et la trivialité n'avait jamais été tolérée et avait entrainé de rudes punitions. Et Grands Dieux ! Tout ce qui touchait de près ou de loin à la sexualité avait été tabou. Ainsi les grossièretés et les grivoiseries le mettaient extrêmement mal à l'aise et il ne savait pas comment se dépêtrer de la situation actuelle.
Les deux collègues continuaient leurs plaisanteries douteuses et se montraient de plus en plus vulgaires.
— Il a l'air d'apprécier les bittes au bon endroit. Ah ! Ah !
— C'est un connaisseur, il fait la différence entre une bonne et une mauvaise bitte ! Hé hé hé !
Leurs rires étaient gras et méprisants.
Le pauvre Agapios ne savait plus où se mettre. Il aurait souhaité disparaître, s'évanouir dans la mer, se dissoudre comme l'écume dans les vagues. Du rouge, son teint était passé au blanc. Tout le monde riait de lui : les marins, le capitaine, les servantes, les serviteurs et les apprentis. Il avait le tournis, les moqueries et les rires le submergeaient. Il lui semblait que même les ânes qui commençaient à braire, riaient à ses dépens. Être la risée de tous lui rappelait des souvenirs désagréables. Il avait trop chaud, le soleil cognait. Tout tournait autour de lui. Tout tourbillonnait et la nausée montait dans sa gorge.
— Ça suffit ! Une grosse voix tonna.
Pyrrhus venait d'arriver.
Pyrrhus, lui, avait de l'autorité et de la prestance ! Tous se calmèrent aussi sec.
Le capitaine reconnaissant le sergent rabroua ses hommes.
— Allez les gars, c'est fini la récré ! Amarrez vous au bon endroit qu'on commence à bosser.
…
Le second déchargement se terminait. Agapios observait avec compassion les apprentis effectuer leur dernier voyage. Leurs sacs à dos remplis à ras bord de pommes de terre, étaient trois fois plus grands et plus épais que leurs petites silhouettes. De profils, courbés sous le poids, ces enfants ressemblaient à de petits dromadaires difformes et malhabiles, fragiles sur leurs pattes. Agapios constata que le premier s'en sortait mieux que les deux autres. Peut être commençait-il à utiliser son cosmos et à consolider son organisme ? En les regardant s'éloigner, le jeune garde ne put s'empêcher de se remémorer sa propre formation. Il n'avait jamais comprit comment contrôler le cosmos. Son corps s'était musclé et développé par l'activité physique mais les rares fois où il avait ressentit le cosmos bruler dans ses veines avaient plus été le fruit du hasard qu'une volonté consciente. Et surtout, cette cosmo-énergie l'avait terrifié. Ressentir la puissance des étoiles et de l'univers était une expérience inoubliable ! Agapios s'était sentit si petit, si insignifiant. Cette énergie dépassait l'entendement humain ! Il fallait une force mentale et une confiance en soi inébranlables pour l'accepter et la contrôler. Deux qualités qui lui avaient toujours manqué.
— C'est bon ! Vous pouvez y aller !
Pyrrhus largua les amarres de la chaloupe à l'entrée du port qui commença sans attendre à manœuvrer.
Agapios se rapprocha de son sergent. Il devait lui annoncer que le lieutenant de la garde l'avait menacé d'un blâme dans son dossier militaire si il ne se reprenait pas bien vite.
Il ne savait pas trop comment aborder son chef et voyait bien qu'aujourd'hui, il était à prendre avec des pincettes. Pyrrhus marmonnait dans sa barbe et son œil tressautait dans son orbite, prêt à prendre le large comme le bateau qu'il zieutait.
— Non content de me prendre mon armure, il me vole aussi ma femme !
— De quoi parles tu ?
— De ce … De ce … De ce séducteur du dimanche de Misty !
— Ah !
C'était l'évènement de la semaine. Tout le Sanctuaire était au courant. La rumeur avait vite fait le tour du Domaine sacré et même Agapios qui vivait dans sa bulle en avait entendu les détails.
Depuis quelque temps, Pyrrhus s'était rapproché de Misty avec qui il avait passé son enfance sous les ordres du même maître instructeur. Le sergent avait décidé d'oublier les amertumes du passé et une amitié commençait à se former de nouveau entre eux. Ils faisaient tous les deux beaucoup d'efforts malgré le côté snob du Lézard.
Vendredi dernier, Pyrrhus était de repos et s'était rendu à Athènes pour retrouver Galatée. Pour impressionner sa belle, il avait loué une décapotable. Misty ayant besoin de régler une affaire en ville, le sergent lui avait spontanément proposé de l'emmener. Tout le monde les avait vu quitter le Domaine joyeux et plaisantant dans une franche camaraderie.
Cinq heures plus tard, Pyrrhus avait déboulé en pleine session d'entrainement des chevaliers d'argent dans la petite arène. Il avait foncé droit sur Misty, assis au premier rang. C'était une heure bien passante où les serviteurs sortaient du travail et circulaient justement par l'arène et où de nombreux chevaliers de bronze et gardes trainaient encore après leurs entrainement.
— Tu n'as pas pu t'en empêcher ! N'est ce pas ?
Misty tombait des nues. Il se leva et toisa le sergent.
— Qu'est ce qui te prend ?
— Je te parle de Galatée !
— Ta petite copine ? Et alors ? J'ai été poli non ?! J'ai été sympa non ? De quoi tu te plaints ?
— Ah ça pour être sympa, t'as été sympa ! Et que je te souris et que je rigole à tes blagues et que je te fais des compliments !
— T'aurais voulu que je lui fasse la gueule ! Alors qu'elle m'avait invité à boire un verre. J'ai de l'éducation moi !
Misty et Pyrrhus accaparés par leur dispute n'avaient pas remarqué le silence de plomb qui s'était abattu autour d'eux et tous les yeux qui les fixaient avec curiosité. Ce n'était pas si souvent qu'on assistait à une scène aussi croustillante au Sanctuaire : les amateurs de ragots se délectaient et les autres plus sérieux, se demandaient bien où mènerait ce manque flagrant au code de l'étiquette et de la hiérarchie.
Même les chevaliers de Céphée et de l'Aigle, au milieu de l'arène avaient stoppé leur combat.
— C'est toi Pyrrhus qui faisait une tête de six pieds de long ! On aurait dit un bouledogue mal réveillé.
Misty réussit une imitation très ressemblante de Pyrrhus attablé à une table de café, touillant son soda citron avec rage. L'œil du sergent tournait dans tous les sens dans son orbite, Pyrrhus n'arrivant plus à se contrôler, hurla.
— Bien sur que je faisais la gueule ! Tu la draguais sous mes yeux !
— Mais n'importe quoi ! Sois pas parano !
— Tu t'es mis torse-nu ! Pour bien l'impressionner avec ton torse plein de muscles !
— J'avais une tache sur ma chemise. !
L'explication avait l'air parfaitement logique pour le Lézard mais beaucoup moins pour le reste de l'assemblée.
— Une tache ! C'était insupportable ! C'est de ta faute par ailleurs !
— Comment ?!
— Oh ! Si tu n'avais pas eu cette idée ridicule de louer un cabriolet décapotable, ça ne serait pas arrivé. On ne se serait pas pris tous les moustiques sur le trajet. J'en avais dans les cheveux, quelle horreur !
L'expérience avait dû être particulièrement éprouvante car tout le corps de Misty frissonna de dégout rien qu'à cette évocation. Il enchaina :
— Si tu avais loué une voiture moins m'as-tu-vu, ma chemise serait encore impeccable ! J'ai dû m'en acheter une autre avant d'aller à mon entretien. Et si tu crois que ta copine ne s'est pas rendu compte depuis longtemps que t'es pauvre comme Job, t'es bien naïf mon vieux ! On voit tout de suite que t'es pas capable de te payer un modèle pareil !
— Ohhh ! La foule prenait le parti de Pyrrhus.
— Joue pas les innocents, tu tentais de la séduire !
— Je ne suis pas resté avec vous plus d'un quart d'heure ! Juste le temps de boire un verre. Je vous ai laissé tous les deux en amoureux.
— Ahh ! La foule approuvait les arguments de Misty.
— Elle n'a pas arrêté de parler de toi tout l'après-midi !
— J'y suis pour rien si elle a bon gout. Je ne vais pas m'excuser d'être aussi beau !
C'était la goutte de trop qui faisait déborder le vase, Pyrrhus éructa un tel cri de rage que tous sursautèrent dans l'arène.
Le chevalier de Céphée fut en un éclair sur le garde et l'attrapa par le poignet.
— Calmez vous Sergent ! Avant de faire quelque chose que vous regretteriez. Vous ne faites clairement pas le poids et s'attaquer à un supérieur peut vous envoyer au cachot.
Pyrrhus mit un certain temps avant de se calmer vraiment. Il hocha la tête au chevalier et partit sans même jeter un regard au Lézard.
Misty s'assit à sa place.
— Ça m'apprendra à faire ami-ami avec le petit personnel.
….
« Larguez les amarres ! »
Pyrrhus détacha le cordage du second bateau.
Au moment où il commença à s'éloigner du bord, une silhouette sortit en courant de la soute et sauta sur le débarcadère. Le moteur du bateau gronda tout à coup et l'hélice s'emballa et propulsa l'embarcation hors de portée.
— Ils l'ont fait exprès ! s'écria Agapios
Et comme pour confirmer ses dires les rires d'Alphonse et de son collègue retentirent malgré les vrombissements du moteur.
— Hé ! Qu'est ce que c'est que cette histoire ? grogna le sergent
L'inconnu rata son atterrissage, glissa sur le bois trempé du ponton et se retrouva les quatre fers en l'air. Tout de suite Pyrrhus et Agapios l'encadrèrent.
— Alors comme ça, on veut rentrer en douce au Sanctuaire ?
Un peu sonné, l'intrus regardait les gardes l'air hébété. Ses yeux roulaient de gauche à droite, d'un soldat à l'autre.
Le sergent et son subordonné le relevèrent brusquement. Il titubait et semblait épuisé. Pyrrhus en profita pour le détailler.
La première chose qu'il remarqua fut son odeur. Il puait, une vraie infection qui vous saturait le nez dès la première inspiration. Ses vêtements étaient imprégnés de crasse et de sueur comme les clochards qu'il croisait de temps en temps à Athènes sauf que contrairement à ceux ci qui sentaient aussi la vinasse, il sentait également l'encens. En le regardant bien, il s'agissait assurément d'un clochard mais d'un clochard exotique. Sa peau et ses yeux étaient très sombres. Ses cheveux noirs en bataille n'avaient pas vu de peigne depuis longtemps comme si un couple de corbeaux y avaient fait son nid et élevé deux générations d'oisillons.
Il portait une drôle de veste à col montant déchirée et une sorte de pantalon-culotte qui avait connu des jours meilleurs. Dans son dos était attaché un tout petit baluchon et ses chaussures étaient si usées qu'on apercevait les orteils à travers la toile élimée.
On en voyait pas souvent des comme ça dans la région.
Malingre et peu habile, il n'avait pas l'air bien dangereux.
L'homme semblait totalement perdu, réalisant à peine ce qui se passait autour de lui.
— Athéna ! Message !
Son cri était strident, paniqué. Il se dégagea vivement des deux gardes en moulinant des bras.
— Je voir Athéna ! Message !
Il fixa alors Pyrrhus dans les yeux. Ses mots étaient à peine compréhensibles tant son accent à tirer au couteau était fort.
— C'est que ça ne se passe pas comme ça mon petit monsieur ! On peut pas se présenter comme ça au Sanctuaire et exiger que la déesse soit disponible de suite ! Vous avez une lettre d'invitation ou une convocation ?
L'inconnu ne comprenait visiblement pas un mot et continuait de fixer le sergent des ses yeux ahuris.
— A-thé-na ? il articulait chaque syllabe en parlant plus fort comme s'il s'adressait à un vieil homme qui bien que pas encore totalement sourd, serait dur de la feuille.
— Une in-vi-ta-tion ?
Pyrrhus l'imitait en mimant avec ses mains une enveloppe. L'intrus insistait.
— A-thé-na ?
— In-vi-ta-tion ?
Pyrrhus continuait lui aussi à monter le ton.
— A-thé-na ?
— In-vi-ta-tion ?
— A-THE-NA ?
— IN-VI-TA-TION ?
— A-THE-NA ?
— IN-VI-TA-TION ?
— JE VOIR A-THE-NA !
— IL VOUS FAUT UNE IN-VI-TA-TION !...
Agapios qui se gardait bien d'intervenir, les observa pendant un petit moment, hurler tous les deux à qui mieux mieux sur le ponton, leurs visages à peine à trente centimètres l'un de l'autre. L'écho contre les falaises réfléchissait leurs cris dans toute la crique et leurs mots se perdaient dans un brouhaha assourdissant. Le sergent commençait à s'énerver, son visage prenait une teinte rouge et son œil recommençait à vagabonder.
Le clochard prie une grande inspiration mais au moment de crier pour la n-ième fois « Athéna », il s'arrêta soudain dans son élan et fixa un point à droite de l'épaule du sergent. Ses joues se dégonflèrent comme un ballon de baudruche percé.
Puis il se mit à parler dans une langue étrangère. Son visage s'animait et son intonation était si sincère que Pyrrhus se retourna, persuadé qu'il s'adressait à quelqu'un situé derrière lui. Bien sur il n'y avait personne.
Pyrrhus et Agapios se regardèrent surpris. L'inconnu semblait vraiment en pleine discussion, il posait dans sa langue des questions, argumentait et attendait des réponses.
Agapios se pencha vers son chef.
— Il a l'air de lui manquer une case à ce type, non ?
Le type en question se retourna brusquement et pointa son index vers les gardes.
— Grand Pope !
— Euh oui ? Quoi le Grand Pope ?
— Je voir Grand Pope !
— Il vous faut aussi une invitation.
— GRAND POPE ?
— INVITATION !
C'était repartit ! Heureusement l'étranger n'insista pas. Il avait l'air désespéré, se tenait la tête et s'arrachait les cheveux. Il continuait à parler dans son langage à son ami imaginaire en suppliant et pleurant.
— Chef ? Qu'est ce qu'on fait ?
— D'après la procédure, tout intrus civil sur le Domaine est enfermé au cachot jusqu'au prochain bateau pour le ramener sur le continent.
— C'est un civil ?
— Il n'a pas une once de cosmo-énergie. Il est fin comme une allumette et vu son arrivée avec sa réception pitoyable après son petit saut sur le débarcadère, il ne donne pas l'impression d'avoir reçu un entrainement quelconque.
— Il n'est pas venu ici par hasard. Il semble avoir un message. C'est peut être important.
L'inconnu éclata en sanglots. Ses jambes se dérobèrent. Face contre terre, ses geignements ne cessaient pas.
— D'où vient il ? Il est épuisé et affamé. Il a peut être fait un long voyage pour venir ici.
— D'après son allure et ses vêtements je dirai qu'il vient d'Inde ou du Pakistan. Enfin ! De par là-bas quoi !
— Si on ne le met pas au cachot, on l'emmène au lieutenant alors ?
— Il m'a dans le collimateur en ce moment, j'aimerais éviter qu'il trouve une bonne excuse pour me coller un blâme. Il est bien capable de me reprocher de l'avoir jeté direct en prison ou au contraire de ne pas l'avoir jeté direct en prison.
— Mouias … T'as pas tors.
L'intrus continuait toujours à baragouiner, pleurer et renifler. La morve coulait de son nez et son visage se tordait en grimaces peu flatteuses.
— Si seulement on savait ce qu'il voulait.
— Mais oui Agapios ! Tu as raison ! Voilà la solution !
— Hein ?
— Qui pourrait bien parler sa langue au Sanctuaire ?
— Heu... Ah ! Oui ! La clique des chevaliers de bronze ! Ils viennent tous d'Asie.
— Non, non ça ne va pas ! Ils viennent tous de Chine pas d'Inde !
— Je croyais que c'était le Vietnam ?
Pyrrhus et Agapios n'étaient jamais sortis de Grèce alors leurs notions de distance et de géographie laissaient beaucoup à désirer.
— Qui donc pourrait bien parler Indien ? continua Pyrrhus.
— Le chevalier du Lotus ?
— Ah oui ! Mais mince ! Il est parti en mission la semaine dernière.
— C'est pas de pot quand même….
Soudain Agapios eut une illumination.
— Et Mu du Bélier ! Il vient du Tibet non ? Il doit bien parler indien non ? C'est le pays d'à côté !
Agapios dans sa naïveté oubliait que deux pays côte à côte n'ont pas forcement la même langue et que lui-même en tant que grec n'entendait pas un mot de turc, d'albanais et encore moins de bulgare.
L'inconnu redressa tout à coup la tête.
— Mu ! Voir Mu ! Mu !
Son visage s'éclaira et l'espoir brillait à nouveau dans son regard.
— Il a l'air de le connaître. S'étonna Agapios.
— Bon, je vais aller le chercher. Comme ça, on sera réglé.
Et Pyrrhus se dirigea vers le sentier.
— Tu me laisses tout seul avec lui ?
— Pas le choix ! Il a pas l'air bien méchant, tu devrais t'en sortir mais surveilles le bien quand même, il a pas toute sa tête je pense !
Et le sergent disparu en haut des falaises.
Kiki avait maintenant onze ans et sa perception des adultes avait bien changé.
Il y avait encore un an, pour Kiki, il y avait deux catégories de personnes : les enfants et les grands. Les adultes et les adolescents étaient simplement des grands. Il ne faisait pas encore la distinction entre un jeune homme de vingt ans et un homme de quarante ans ou entre un homme mur de soixante ans et un vieillard octogénaire.
En grandissant il découvrait le monde et les nombreuses subtilités de la vie. Il avait appris que la vie d'un adulte pouvait durer longtemps et qu'un jeune homme, s'il faisait attention à lui, pouvait rester en pleine forme et dans la pleine mesure de ses capacités jusqu'à un âge de cinquante ou soixante ans. Age qui lui aurait semblé canonique six mois plus tôt.
Tout cela pour dire, qu'il s'était enfin rendu compte que son maître Mu était un jeune homme dans le début de la vingtaine, qu'il pouvait avoir une carrière de chevalier encore bien longue et surtout que cela signifiait qu'il n'était pas près de lâcher son armure d'or du Bélier. Un petit calcul s'était effectué dans sa petite tête : si Mu pouvait assurer ses devoirs de chevalier jusqu'à 50 ans (il était même capable de durer plus longtemps le bougre !), lui même aurait alors dans les 35 ans, certes en pleine forme pour recevoir une armure, mais ça faisait un sacré bout de temps à attendre ! Et c'était sans compter qu'un jeune de 20 ans pourrait très bien se présenter alors pour prendre la place.
Kiki en rêvait depuis longtemps de cette armure du Bélier ! Il ressentait son aura et son cosmos qui l'attiraient comme un aimant. Il adorait passer des heures dans la première maison du Zodiaque à contempler ses reflets dorés, ses nombreuses plaques qui s'emboitaient savamment les unes aux autres et les deux grandes cornes qui s'enroulaient autour des épaules. L'armure le fascinait, il l'adorait et il lui semblait qu'elle lui renvoyait également son affection. Il s'en était toujours imaginé l'héritier après Mu.
La réalisation qu'il ne la porterait peut-être jamais était un coup dur à surmonter !
Depuis peu, Kiki était jaloux de Mu. Lorsqu'il voyait l'armure du bélier recouvrir son corps avec délicatesse telle une mère protectrice, une amie fidèle et une amante attentionnée, son cœur se serrait.
Parfois, au milieu de la nuit, il se réveillait. Dans le silence et le noir, ses pensées vagabondaient, erraient et se dirigeaient vers l'inavouable : il imaginait ce qui se passerait si Mu n'était plus là, si la mort venait le cueillir. Oh une mort douce et rapide ! Un accident, un AVC dans son sommeil, un étourdissement qui tourne mal. Et l'armure du Bélier serait de nouveau accessible !
Mais au matin, ses pensées le terrifiaient. Il culpabilisait d'avoir osé imaginer le décès de son maître. Avait-il déjà oublié le chagrin et la solitude qu'il avait ressentit trois ans plus tôt ? Avait-il oublié le deuil et l'absence ? Était-il si ingrat envers son maître à qui il devait tant ?
Kiki était tout chamboulé, son cœur sans cesse sur le point d'exploser et ses yeux toujours prêts à le trahir avec des larmes. Il n'osait plus regarder Mu dans les yeux et son entrainement s'en ressentait. Il devenait également de plus en plus insolent et Mu pour le recadrer l'avait mis de corvée de nettoyage. Ainsi, depuis le début de l'après-midi, au temple du Bélier, il astiquait les colonnes, curait les gouttières et passait la serpillère sur les dalles de marbres.
Il était en train de balayer le parvis lorsque Pyrrhus se présenta.
Parfait ! C'était l'occasion rêvée de se changer les idées !
— Hé petit ! Je cherche ton maître, est-il dans son temple ?
Kiki n'avait absolument aucune idée d'où il pouvait se trouver, mais il avait envie de s'amuser. Kiki avait souvent les yeux et les oreilles qui trainaient. Il connaissait quasiment tous les habitants du Sanctuaire et était au courant des rumeurs et des ragots. Et le ragot à la mode concernait justement le sergent.
— Mu n'est pas là ! Il est parti inspecter des armures au secteur des chevaliers d'argent.
— Ah ! …. Et il revient quand ?
Comme Kiki s'en doutait, le garde n'avait pas du tout envie de prendre le risque de se retrouver face au chevalier du Lézard.
— Je ne sais pas. Mais moi, à ta place, je profiterais de cette excuse pour aller fouiller du côté du baraquement des argents.
— Hein ? Pourquoi donc ?
Le visage de Kiki s'illumina de malice et ses yeux rappelaient fortement ceux d'un chat devant un pot de crème.
— J'ai entendu le concierge parlait tout à l'heure, avec Astérion des Chiens de chasse.
L'enfant fit une pause, l'index pointé vers le nez du garde.
— Et alors…?
— Et un certain chevalier d'argent a reçu du courrier ce matin et le concierge demandait à Astérion de le déposer sur son bureau.
L'index tapota le bout du nez. Pyrrhus fut assailli par le doute.
— Un certain chevalier d'argent, tu dis ?
— Hé oui, Misty ! Misty a reçu une lettre ! Kiki jubilait de l'expression effarée du sergent.
— Et vu la lettre, à ta place je me dépêcherais de la récupérer avant qu'il ne la lise ! C'était une écriture de femme sur l'enveloppe !
— De femme ?
— Oui ! Et le cachet de la poste indiquait : Athènes !
Pyrrhus blêmit.
— Une femme ? Athènes ? …. Galatée !
— Ah ! Je ne sais pas si c'est Galatée mais … L'imagination de Kiki s'envola. La lettre était parfumée à la violette. Je l'ai bien sentie.
— Parfumée ? Pyrrhus était consterné, Galatée ne lui avait jamais parfumé aucune de ses lettres !
Kiki continua dans sa lancée et mentit sans aucun remord :
— Et il y avait aussi un petit cœur rose dessiné au feutre autour du timbre.
— Oh ! Non, non, non, non, non !
Les pensées se bousculaient à une vitesse folle dans le crâne de Pyrrhus. Il avait totalement oublié son objectif de quérir Mu du Bélier et l'inconnu de la plage. Il ne pensait qu'à Galatée, sa trahison, son amour perdu et s'imaginait avec moult détails tous les mots doux qu'elle avait dû écrire au chevalier du Lézard.
Au même instant, Misty, inconscient des émois qui se jouaient sur le parvis de la première maison, rentrait de son astreinte et découvrait la lettre sur son bureau dans la salle commune des chevaliers d'argent. Bien qu'elle soit écrite par une femme, elle n'était pas parfumée à la violette, il n'y avait absolument aucun cœur sur l'enveloppe et les seuls mots doux qu'on pouvait y lire se résumaient à : « Veuillez agréez, Monsieur, l'expression de mes sincères salutations ». C'était simplement sa banquière qui lui annonçait que tant qu'il n'apporterait pas la preuve qu'il était bien vivant, il ne pourrait pas récupérer son argent. Dans un élan de générosité, quatre ans plus tôt, Misty avait placé ses économies dans une assurance vie aux profits d'une œuvre caritative (en se disant que si il lui arrivait quelque chose, autant que ce soient les petits orphelins d'Athènes qui en profitent.) Mais voilà ! Quelque chose lui était justement arrivée et l'association des centres d'accueil pour mineurs sans famille avait bien reçu le chèque de son assurance vie. Misty se retrouvait sans le sou ! Et il se demandait comment il pouvait bien prouver que son certificat de décès était une erreur. Il en avait déjà la migraine à l'avance de toutes les démarches administratives qu'il allait devoir effectuer.
Toujours devant la maison du Bélier, Pyrrhus désespéré, s'était assis sur la première marche de l'escalier en se tenant la tête et marmonnait en se lamentant des phrases incompréhensibles dont ne ressortaient que quelques « pourquoi ? », « pourquoi donc ? », « mais pourquoi ? »
Kiki enfonça le clou.
— Pourquoi ? Hé, c'est pourtant pas bien compliqué à comprendre !
Pyrrhus releva la tête.
— Entre un beau jeune homme blond et musclé et un vilain bigleux, y'a pas photo ! Hé hé hé !
Et le garnement grimaça en louchant effrontément à la barbe du sergent.
Pyrrhus vit rouge.
— Espèce de sale petit corniaud !
Il tenta de lui asséner une gifle mais Kiki agile et entrainé, l'évita sans problème.
Tout en ricanant, il riposta en lui envoyant par psychokinésie, tous les objets qui se trouvaient à proximité.
Pyrrhus avec une réactivité et une grâce étonnantes, arriva à esquiver le manche du balai qui lui fonçait dans la figure mais se prit le savon dans la cuisse qui bien qu'il n'atteignait pas du tout la vitesse du son, lui laisserait un gros hématome. Plié en deux par la douleur, il ne put éviter la serpillère et se la prit en pleine poire !
Le rire espiègle de Kiki éclata et le seau d'eau sale s'envola également.
Pyrrhus réussit au même moment à se dépêtrer de la serpillère et à se saisir du balai. Il s'en servit comme d'une batte de baseball pour repousser avec force le seau qui fusait vers lui. C'était un coup de batte digne d'un champion olympique que les Dodgers de Los Angeles auraient immédiatement recruté si ils avaient eut la chance d'en être témoins.
Le seau vola haut dans le ciel, cogna le haut d'une falaise, se retourna et …
SPLASH !
Toute l'eau, noire de crasse, leur retomba dessus.
Il y eut un instant de flottement et de silence. Une douche froide par temps de canicule, ça vous rafraichit les idées !
Comme au ralenti, ils virent le seau tomber au sol puis rouler sur le parvis. Il arrêta sa course aux pieds d'Aiolia qui venait juste d'arriver.
— Kiki ! Qu'est ce qui se passe ici ? Tu embêtes encore les gardes ?!
Trempé comme une soupe, Kiki n'en menait pas large. Il regardait ses pieds, honteux.
— Ramasse moi ce bazar tout de suite et éponge moi ce sol !
Le chevalier du Lion se tourna vers Pyrrhus.
— Quant à vous sergent, un peu de sang froid, reprenez vous ! Qu'est ce qui vous amène aux maisons du Zodiaque ?
Agapios attendait sur la plage. Il n'avait rien à faire de plus qu'attendre et restait droit comme un piquet, sa lance bien plantée dans le sable.
Plus il observait l'étranger en face de lui, plus il pensait avoir a faire à un illuminé plutôt qu'à un fou. L'indien (si du moins c'en était un) enchainait les prières et les mantras. De temps en temps il s'arrêtait, regardait l'horizon un instant puis reprenait ses prières. Il ignorait totalement la présence du garde que ça arrangeait bien.
Quand on attend sans rien faire, le temps passe lentement. Si lentement qu'on a l'impression qu'il s'est même arrêté.
— J'espère bien que le chef ne m'a pas oublié. Ce serait le comble ! Il pourrait au moins m'envoyer la relève.
Le soleil se couchait et Agapios eut tout le loisir de le contempler de tout son soul. Le ciel passait par le rouge, l'orange, le rose, le turquoise, le bleu outre mer et enfin l'indigo du soir. Le noir de la nuit ne tarderait pas.
Ce n'était pas souvent qu'il prenait le temps de se reposer et de ne rien faire. La fraicheur de soir était apaisante, le ressac des vagues et les mantras de l'inconnu le berçaient. Tout doucement, appuyé sur sa lance, Agapios s'endormit debout comme un cheval.
…
— Mu ! Mu !
Les cris de l'inconnu le tirèrent brusquement de son sommeil. Il sentit plus qu'il ne vit les trois personnes qui se tenaient derrière lui.
La voix de Mu retentit.
- Nous nous connaissons Monsieur ?
L'indien se dirigea vers le Bélier et s'adressa à lui dans sa langue.
Agapios se retourna très lentement. S'endormir pendant le service était une faute grave et il aurait surement droit à une belle remontrance de la part de son chef !
Mais non, Pyrrhus et le chevalier du Lion qui se tenait à ses côtés étaient concentrés sur la rencontre entre Mu et l'inconnu. Ils n'avaient rien remarqué. Agapios dissimula son « ouf » de soulagement et adressa une prière de remerciement à Athéna qui manifestement veillait bien sur lui de temps en temps.
Mu écoutait avec une patience d'ange les propos de l'inconnu. Au bout de quelques minutes, il se retourna.
— Je ne saisi pas tout ce qu'il me raconte. J'ai compris qu'il s'appelle Bhushan et qu'il a un message très important à nous transmettre. Ça ne ressemble pas à un canular, Aiolia. Nous devons immédiatement l'emmener au treizième temple !
Shion alluma les lampes de la salle du Grand Pope. Le soleil était couché et la lumière ne parvenait plus à pénétrer par les hautes fenêtres. La salle plongée dans le bleu du crépuscule, se teinta du orange des ampoules incandescentes des gigantesques lustres qui tombaient de la voute majestueuse en une multitude de pampilles et de gouttelettes de verre.
— Ah ! C'est sur qu'on y voit plus clair !
Un homme venait d'entrer et se dirigeait d'un pas assuré et décontracté vers le Pope.
— Tiens Deathmask ! Ça faisait longtemps ! Et en parlant d'y voir plus clair, aurais tu des renseignements à m'apporter ?
Shion se tenait dans l'embrasure d'une fenêtre et ne quittait pas des yeux l'horizon où la lune venait tout juste de se lever. Le chevalier du Cancer se plaça à sa gauche et planta également son regard sur le croissant blanc au dessus des vagues.
— Peut être bien que oui ! Il y a du nouveau !
— Et peut être bien que tu pourrais m'expliquer ?
— Peut être bien que oui !
Shion se tourna vers lui. Deathmask avait le sourire canaille d'un enfant qui suçote en douce un bonbon. Il devait en effet y avoir du nouveau et le Cancer avait bien envie de se faire un petit peu prier avant de lâcher l'info. Shion rentra dans son jeu, si ça lui faisait plaisir… Il était bien loin le temps où le Cancer s'amusait en rapportant des têtes décapitées dans son temple. Et puis, même si elle était improvisée, c'était la dernière entrevue de la journée après tout !
— Peut être es tu allé au puits des morts récemment ?
— Peut être bien que j'y ai passé la journée.
— Ah ! Et laisse moi deviner… Comme ça a l'air d'être la mode aujourd'hui, peut être y as tu vu ou senti des spectres ?
— Ah non ! Tiens ! Pas du tout !
Les pupilles du chevalier lâchèrent l'astre lunaire pour les yeux interrogateurs de Shion.
— C'est quoi cette histoire de spectres ?
— Rien de bien probant pour l'instant. coupa court le Pope. Raconte moi plutôt ce que tu as vu au puits des morts.
Le jeu des devinettes était terminé, Shion avait reprit son rôle de grand chef.
— Vous savez que depuis trois ans, les morts s'accumulent devant le trou.
— C'est ce que tu m'avais rapporté, oui. Depuis la mort d'Hadès et des spectres, toute activité a cessé aux enfers.
— C'est docile un mort, c'est pratique, ça se plaint pas. Comme ils n'ont aucune notion du temps, rester sans bouger à la queue leu leu pendant une éternité, ça ne les dérange pas ! Des nouveaux arrivent chaque jour, tous autistes, coincés dans les souvenirs de leur vie passée. Ils ne se rebellent pas, ne se posent pas de questions et viennent gentiment se placer au bout de la file.
— Où veux tu en venir ?
— Ben ! C'est qu'avec des vivants, ça aurait été un sacré bordel cette affaire ! En trois ans, on accumule bien à la louche, cent ou cent cinquante millions de trépassés. Si il s'était s'agit de vivants, ça aurait été impossible à gérer : « et que j'ai faim, et que je veux aller aux toilettes, et que je veux m'asseoir, et que j'ai mal aux pieds, et que je te pousse, et que pourquoi ça n'avance pas, et que je m'ennuie… etc. etc. » Bref, avec des vivants, on règlerait le problème au plus vite pour que ça ne dégénère pas.
Deathmask s'amusait bien en déclamant son petit monologue et ponctuait son récit de mouvements des bras et des mains dans le plus pur style latin. Il continua.
— Alors qu'avec des macchabés, rien n'est chaotique. La file s'allonge, s'allonge, s'allonge à l'infini dans l'ordre et le silence. C'est discipliné un mort. Alors cent millions de défunts en file indienne ou cent milliards, c'est du pareil au même ! Et ça peut continuer longtemps comme ça ! Rien ne presse. On peut bien attendre mille ans qu'Hadès revienne.
— Est ce que tu insinues que le trou s'est ouvert ?
— Tout juste ! L'entrée des morts est à nouveau accessible. Le jugement des âmes dans les enfers a repris. Les trépassés tombent à nouveau un par un.
Une montée d'angoisse submergea le Pope.
— Hadès serait de retour ?
Ce serait vraiment la catastrophe avec les cosmos amputés de tous les chevaliers et quatre chevaliers d'or absents !
— Non, non, non ! Pas du tout ! Moi aussi j'ai eu un doute, j'ai vérifié encore et encore. Pas la moindre once du cosmos d'Hadès ! Alors qu'habituellement, même lorsque son âme est endormie entre deux incarnations, on ressent fortement sa cosmo-énergie qui émane du puits.
— L'activité des enfers aurait reprit sans le cosmos d'Hadès ?
— Il semblerait. Mais ça va doucement ! Houlà ! Ils sont bien loin de leur rythme de croisière. Les morts passent un par un avec une lenteur de…
CLING BLANG !
Le Grand Pope et le chevalier du Cancer se retournèrent brusquement !
Ils mirent un certain temps à interpréter la situation, tant la vue qui s'offrait à eux était inattendue et incongrue.
En plein milieu de la salle, sur les dalles de marbre, il y avait un amas doré de bras, d'avant-bras, de jambières, de cuissardes, de genouillères, d'épaulettes, de talonnettes, de gants, d'omoplates, …
Shion et Deathmask levèrent la tête, il y avait un vide entre les armures de Persée et des Gémeaux qui reposaient dans leur alcôve, en haut du mur.
L'armure d'or de la Vierge venait de tomber de son perchoir.
Ensuite, tout s'enchaîna très vite.
Le tas sur le sol se mis à luire et à pulser d'une énergie fabuleuse et l'armure se reconstitua. D'abord les pieds, puis les jambes, la taille, le buste, les bras et les épaules et pour finir les ailes dans le dos, le casque et le masque du visage.
Puis elle avança péniblement, d'une démarche saccadée vers la sortie dans un bruit de casseroles qui s'entrechoquent.
— Ça par exemple !
Deathmask avait déjà vu des armures se déplacer, mais en général elle volait gracieusement.
C'était une scène assez grotesque que de voir ce pantin désarticulé, cette coquille vide se muer à la manière d'un être humain dégingandé dans un corps trop grand ou d'un homme ivre trouvant que le sol pourtant horizontal tangue dangereusement.
L'armure d'or se planta droite sur ses jambes, les poings serrés, devant les doubles battants de la porte démesurée de la salle du Grand Pope. Les yeux vides de son masque semblaient fixer intensément la poignée.
La Vierge ne pleurait plus.
Habituellement, il était difficile de comprendre les subtilités des émotions des armures, mais à cet instant, les deux témoins de la scène auraient juré qu'elle piaffait.
La Vierge piaffait d'impatience. Shion et Deathmask s'attendaient presque à la voir taper du pied comme un enfant frustré que le pion a puni au coin.
On toqua à la porte.
L'armure se courba, les genoux pliés, prête à bondir.
Avant même que le Pope n'ait eut le temps d'avertir : « Non, n'entrez pas », la poignée se baissa et l'on poussa les battants.
Les silhouettes de Mu, d'Aiolia et de l'inconnu se découpèrent dans l'embrasure. L'armure de la Vierge se rua, éclata et vint recouvrir le corps de Bhushan avec une vitesse et une violence rares. Bhushan, sous le choc et le poids tomba en arrière de tout son long sur les dalles de marbre.
L'armure pulsait d'énergie encore et encore. Le corps de l'indien entouré de ce halo doré si éblouissant, semblait s'évanouir dans la lumière.
Puis brusquement, l'armure se calma.
Le Pope et les trois chevaliers s'approchèrent avec prudence de Bhushan, inconscient sur le sol. Tout d'abord, il ne se passa rien. Le silence régnait. Puis un bruit infime retentit, si léger qu'il fallait tendre l'oreille avec attention pour le remarquer : un crissement.
La peau de Bhushan (du moins ce qu'il en voyaient des mains et du visage) se craquelait doucement et se fissurait comme une coquille d'œuf.
Pour Shion qui avait déjà assisté au miracle du Misopethamenos, le phénomène provoqua un sentiment de déjà-vu.
— Ce pourrait il que … ?
Une cosmo-énergie étrangement familière émana de Bhushan et sa peau tomba en gros morceaux qui s'évaporèrent dans l'air.
— Oh ! La surprise fut générale.
Sous l'enveloppe charnelle de Bhushan aux cheveux et à la peau si sombres, apparaissaient de longs cheveux blonds comme les blés et une peau laiteuse.
Tous reconnurent immédiatement le nouveau profil de ce visage :
— Shaka !
