Milo déboula en trombe dans l'infirmerie.
BAM ! A son entrée, la porte claqua contre le mur et la poignée laissa une belle empreinte dans le mur en plâtre blanc.
— Ma porte ! Non mais, vous vous croyez où ?
Le docteur Harmen avait beau le leur répéter encore et encore à tous ces chevaliers d'Athéna, il parlait dans le vide et sa porte en payait toujours les frais.
— Le secret médical vous vous asseyez dessus ?! Si il y a une double porte, c'est pour quelque chose ! On respecte la confidentialité patient-médecin !
Milo se souciait du médecin comme d'une guigne et ne le regardait pas plus qu'on regarde un chien pisser. Il avança dans l'infirmerie.
— Alors c'est vrai ?
Le chevalier d'or du Scorpion se planta devant le premier lit et les yeux plissés, le visage rayonnant de joie et un sourire jusqu'aux oreilles, fixa son occupant.
— Ah ah ah ah ! C'est bien vrai !
— Il semblerait. répondit Shaka d'une intonation des plus neutres.
La Vierge assis sur le lit, paraissait comme à son habitude, serein, le port altier et les yeux clos. Malgré sa blouse vert-pastel qui lui arrivait mi-cuisse et se nouait dans le dos laissant à découvert l'arrière de son anatomie, il parvenait à conserver son air majestueux que Milo lui avait toujours connu.
— Ah ah ah ah ! Shaka ! Le jour où on abandonne presque, tu refais surface ! Quel phénomène ! Tu me surprendras toujours, tu as bien choisis ton timing !
— Bon puisque vous avez décidé d'assister à la consultation, vous me laissez travailler oui ?!
Le Scorpion se poussa pour laisser passer le docteur qui enfila un tensiomètre autour du bras de son patient.
— Je me sens en forme, Docteur. Toute cette agitation me paraît bien inutile.
— Oui, oui, ils disent tous ça. Mais le médecin c'est moi, alors laissez-moi juger !
— Il a raison Shaka, intervient Aiolia qui venait d'entrer, les bras chargés de vêtements propres. Nous nous sommes tous faits examiner après la Résurrection. Shion veut savoir si il y a une différence pour toi.
Les mains prises, il repoussa la porte avec le coude et le battant claqua à nouveau contre le mur. BAM !
— Eh bien voilà ! Les deux font la paire ! Entrez sans frapper je vous en prie ! On respecte la confidentialité patient- médecin, jeune homme ! On respecte le secret médical ! On respecte les portes !
Le docteur perdait patience.
— Justin ! Justin ! Il est passé où, celui-là ?
Justin son infirmier, passa la tête par l'entrebâillement de la porte de la réserve. Il cachait maladroitement quelque chose dans son dos.
— Oui ?
— Va me fermer la porte du cabinet à clé et apporte moi le matériel pour la prise de sang.
Puis Harmen observa son infirmier qui marchait en titubant légèrement. Il soupira :
— Tout compte fait, tu me ramèneras de quoi faire deux prises de sang.
— Bon Shaka ! Milo se saisit d'une chaise et s'assit face au lit. Raconte moi ce qui s'est passé !
— Shion et les autres ne te l'ont pas expliqué ?
— Si, mais c'est ce qui s'est passé avant qui m'intéresse. Que t'est-il arrivé ces trois dernières années ?
— Il serait plus juste de demander ce qu'il m'est arrivé ces vingt-quatre dernières années.
— Hein ? Explique-t...
— He bien ça attendra une minute ! l'interrompit Harmen. Taisez vous et essayez de vous calmer le temps que je prenne votre tension.
Milo n'appréciait pas beaucoup qu'on lui coupe la parole, mais dans l'infirmerie, il n'allait pas se permettre de faire un scandale avec le médecin. Pour se calmer, il prit une longue inspiration par le nez, souffla doucement par la bouche et prit son mal en patience.
Le Scorpion observait le docteur pomper sur sa petite poire pour serrer le brassard du tensiomètre. Pouf, pouf, pouf, pouf. A croire qu'il en faisait exprès d'être d'une lenteur d'escargot ! Pouf, pouf, pouf, pouf. Pouf, pouf, pouf. Pouf, pouf, pouf, pouf. Pouf, pouf, pouf. Pouf, pouf, pouf, pouf. Pouf, pouf, pouf. Pfffffffffffffffffffff. Enfin le brassard se relâcha.
— 10 / 8. C'est bien bas tout ça ! Petite tension.
— Je médite beaucoup et j'ai appris à réguler mon corps dans l'apaisement grâce à l'enseignement du Bouddha.
C'était du Shaka tout craché, le ton assuré avec une petite pointe bien agaçante de supériorité dans la voix.
— Mouais… On va prendre le pouls maintenant.
Le docteur se saisit du poignet.
— Alors Shaka ? Raconte ! s'impatienta Milo.
— Je n'ai pas fini. Le ton d'Harmen était sec et intransigeant.
Milo rongea son frein mais il se dessinait sur son visage une moue d'irritation. En tant que chevalier d'or, il n'avait pas l'habitude d'être traité comme un importun.
Puis ce fut le tour de la respiration, « Dites trente-trois ! », « Inspirez, Soufflez ». Ensuite la langue, la gorge et les ganglions. Et vint les tests oculaires.
— Ouvrez les yeux, s'il vous plait.
Et avec une petite lampe de poche, le médecin s'approcha du visage de Shaka. Lorsque les paupières se soulevèrent, il y eut une pulsation dans le cosmos qui firent sursauter le docteur et les deux chevaliers d'or. Harmen testa les réflexes des pupilles. Cela lui prit un temps fou à cause des énergies projetées par la Vierge qui faussaient les résultats.
Milo, immobile sur sa chaise rappelait une statue en plein martyre. Sa patience soumise à rude épreuve, craqua.
— C'est bon Docteur ? Je peux interroger le patient ? J'ai votre permission ?
— Hum. Hum.
Le médecin sortit dans son bureau adjacent, son calepin dans la main droite et un stylo dans la gauche, trop occupé à noter les résultats pour même jeter un regard au Scorpion.
— Bien ! Passons aux choses sérieuses.
Aiolia prit également un siège et se posta au côté de Milo.
— Qu'entendais-tu par ces « vingt quatre dernières années » tout à l'heure, Shaka ?
— Tout d'abord, j'aimerais confirmer ce que j'ai cru comprendre. Tous les chevaliers décédés pendant l'année des batailles sont revenus d'entre les morts ?
— Oui et pas seulement les chevaliers, tous les habitants du Sanctuaire.
— Sauf moi et ces quatre autres chevaliers ?
— Exactement, et nous n'avons aucune nouvelle, c'est pourquoi il est important pour nous de comprendre comment tu es revenu.
— C'est Bouddha qui m'a guidé.
—… Certes, mais soit plus explicite, s'il te plait.
— Je parlais littéralement, Milo. C'est réellement Bouddha qui m'a guidé jusqu'au Sanctuaire.
Milo et Aiolia se jetèrent un coup d'œil, à la fois septiques et interloqués.
— Je ferai mieux de commencer mon histoire par le début. Tout est arrivé le jour …
— On va passer aux réflexes maintenant !
— AH NON !
Harmen venait de les rejoindre un petit marteau à la main et Milo était à deux doigts de lui sauter dessus et de le dégager de l'infirmerie par la fenêtre. Son esprit tout à coup, se découvrait une curiosité scientifique inattendue et était impatient d'expérimenter un des plus grands mystères de l'Humanité depuis Icare, en passant par De Vinci, Lindbergh et le baron rouge ; à savoir : un docteur peut-il voler ?
— On se calme chevalier ! Ça n'empêchera pas le patient de parler.
— Les informations qu'il s'apprête à nous révéler sont confidentielles, Docteur. Vous en êtes bien conscient ?
— Tout ce qui se dit dans mon cabinet relève du secret médical, je vais vous le répéter pour la centième fois mais je respecte la confidentialité patient-médecin.
Harmen se retourna pour s'adresser à la Vierge.
— Asseyez vous bien au bord du lit, les pieds dans le vide.
Shaka s'exécuta et commença son récit.
— Tout commence il y a vingt-quatre ans. Dans mon petit village natal en Inde, naquit un petit bébé que ses parents prénommèrent Bushan et au même instant dans la maison voisine où aurait dû naitre le petit Shaka, aucun enfant ne vint jamais au monde.
Shaka s'interrompit, son mollet droit venant de se lever brusquement de son propre chef suite au petit coup de marteau du docteur sur le genou.
— Les années passèrent et Bushan grandit comme n'importe quel enfant du village. Son quotidien se résumait aux jeux d'enfants, à l'école et à aider ses parents dans les travaux des champs. Jamais il ne développa de cosmos et jamais il n'entendit parler des chevaliers d'Athéna. Il eut de nombreux frères et sœurs. Quant à la voisine, elle ne tomba jamais enceinte.
Le mollet gauche de Shaka se leva à son tour.
— Bon ! Les réflexes, R.A.S. Justin ! Elles viennent ces prises de sang ?! Il est encore passé où, celui-là ?
Une voix se fit entendre dans la pièce adjacente où l'on entreposait la pharmacie.
—J'arrive Docteur, j'arrive… On n'est pas aux pièces… Oups !
Il y eut un bruit de verre brisé. Le chevalier de la Vierge poursuivit.
— Bushan atteignit l'âge adulte et partit à la ville la plus proche, trouver du travail. Il se fit embaucher dans une usine de confection. Il était plutôt content de son sort. Bien que le travail fût pénible, il était bien entouré par ses amis et sa famille était fière de lui. Il gagnait assez pour faire des économies et envoyer un peu d'argent pour aider ses proches. Il prévoyait également de se fiancer avec une jeune femme qu'il appréciait beaucoup. Leurs parents s'occupaient des préparatifs.
Justin entra dans la pièce, tenant un plateau chargé de matériel. Dans son sillage se diffusait un mélange d'effluves de désinfectant et d'Ouzo bon marché. Il se planta devant Harmen l'air ahuri, une grande tache humide s'étalait sur le devant de sa blouse. Le docteur n'avait pas l'air content du tout et les joues rouges de colère, prit une profonde inspiration pour mieux crier sur son infirmier tout ce qu'il pensait de lui et de ses qualités professionnelles. Son cerveau listait déjà toutes une séries de reproches plus ou moins originales et plus ou moins injustes mais Milo agacé pas toutes ces interruptions, le coupa dans son élan en élevant la voix.
— Continue je te prie Shaka.
Les joues d'Harmen se dégonflèrent comme un ballon de baudruche, Justin en profita pour lui refourguer le plateau dans les mains.
— Donc Bushan était un homme plutôt heureux mais il y a trois ans, les choses ont commencé à se gâter. Les rêves sont apparus. Des rêves déroutants, avec des visions cauchemardesques des Enfers. Les rivières de sang, les vallées désertiques, les guerres incessantes… Ces songes étaient trop réalistes et trop précis pour sortir de l'imagination de Bushan. Ils ressemblaient plus à des souvenirs et à des traumatismes qu'à des mauvais rêves.
Shaka s'arrêta un instant pour mieux recentrer ses idées. Harmen en vit l'occasion de poster son tabouret au côté de Shaka et de lui remonter la manche pour placer un garrot.
— Je suppose qu'il y a eu des conséquences ? le pressa Aiolia. L'expérience des Enfers a de quoi rendre fou n'importe quelle personne lambda.
— Oui. La psyché de Bushan n'a pas supporté le choc. Tout d'abord, terrorisé par l'idée de s'endormir, il est devenu insomniaque. Puis sa santé a commencé à décliner, il maigrissait beaucoup et attrapait tous les virus qui traînaient. Il arrivait à donner le change devant son entourage mais il s'épuisait.
Harmen cherchait une veine dans le creux de son bras et le piqua avec une seringue.
— Et les visions ont commençaient à se produire également le jour. Lorsqu'il était éveillé, en plein travail par exemple, il était soudainement assailli d'images de combats ou de torture et de désespoir. Plus le temps passait et plus les visions devenaient fréquentes. Et comme le manque de sommeil le rendait anxieux et névrosé, ses proches commencèrent à le remarquer.
Le docteur remplissait des petites fioles de sang et collait sur chacune d'elles, une étiquette qu'il remplissait au stylo. Bilan lipidique, cytologie, coagulation…
— Le comportement de Bushan changea petit à petit. Différencier la réalité des visions devint de plus en plus difficile. Il devint agressif et asocial et perdit son emploi et sa fiancée. Il se disputa avec sa famille. Tout alla en empirant, la réalité n'existait plus et était totalement submergée par …
Shaka s'interrompit en remarquant ce qu'inscrivait le docteur sur une fiole encore vide.
—Alcoolémie ? l'interrogea la Vierge.
— Ce n'est pas pour vous celle là.
Il attrape son infirmier par le bras fermement et le força à s'asseoir sur le lit. De par son gout immodéré pour la boisson, l'équilibre de Justin n'était pas ce jour là des plus assuré. Il se vautra sans grâce sur les draps et pour un peu, il se serrait retrouvé sur les genoux de Shaka. Harmen avec toute son adresse et son expérience de médecin de guerre, lui enfila le garrot d'un geste vif et le piqua avec l'aiguille avant même que le pauvre infirmier n'eut le temps de moufter.
— Hé !
La réaction de l'infirmier dans l'indignation, était bien molle. Le docteur le maintenait fortement le temps que la seringue se remplisse puis lâcha Justin qui se rebiffa faiblement et sortit dans la réserve en agrémentant son chef de jolis noms d'oiseaux.
Harmen vérifia une dernière fois les étiquettes des petites fioles de sang et s'adressa aux chevaliers.
— Ah la la ! Tout le monde ne s'en sort pas aussi bien que vous trois, après une résurrection. Mon infirmier comme votre Bushan ne va pas bien. Mais lui, s'accroche plutôt à sa bouteille ! Il faut croire qu'il lui manque la sérénité du Bouddha ! Hé hé ! C'est de pire en pire chaque jour. Il est dans un tel état qu'il n'a même plus honte et n'essaie même plus de cacher sa dépendance. Une vraie loque ! ça fait mal au cœur de voir ça !
Le docteur partit sur sa lancée, continua.
—Et c'est pas le seul dans ce cas sur le Domaine ! Je n'ai jamais eu autant de psoriasis, de crises d'angoisse, d'insomniaques et de névrosés que depuis ces trois dernières années ! Tous ceux qui ont vu les Enfers finissent dépressifs, car ils n'ont aucune envie d'y retourner mais savent très bien qu'ils n'y échapperont pas deux fois !
Le médecin se tut pendant qu'il rangeait les fioles de sang dans un petit sac de transport.
— Je n'ai aucune idée de ce que vous avez tous vécu là-bas mais je ne suis pas pressé de le découvrir ! Bienheureux les ignorants !
Il y eut un blanc, une gêne.
Les trois chevaliers d'or étaient perdus dans leurs pensées.
Milo revint à l'essentiel.
— Et comment Bushan s'en est il sortit ?
— La folie s'était emparée de son âme et il perdit tout contact avec le réel. Il se retrouva à la rue, errant sans cesse, incapable de pensées cohérentes, boire et manger n'étaient même plus des priorités. C'est dans cet état que le trouvèrent des moines de la région. Ils le recueillir lui et d'autres pauvres hères dans leur monastère.
Justin revint, il fit signe à Shaka de se lever et le plaça devant une toise. Puis avec un mètre de couturier, il s'affaira à prendre ses mensurations. Taille, buste, cou, tour de tête, longueur des jambes,….
— Là bas, il apprit à se concentrer et à vider son esprit dans la méditation. Ses progrès furent fulgurants. Bushan se retrouvait lui même et décida de se convertir et devint apprenti au monastère.
Justin le fit monter sur un pèse-personne.
— Les visions cauchemardesques s'évaporèrent mais un autre phénomène arriva. Petit à petit ma mémoire se mélangeait à la sienne.
L'infirmier lui saisit doucement la main droite et apposa un tampon encreur sur son pouce, puis imprima son empreinte sur un morceau de papier.
— Attend, attend Shaka ! le coupa Milo, la paume de la main dressée vers lui comme pour dire « stop! ». Qu'est ce que tu veux dire par là ? Bushan et toi vous étiez à deux âmes dans son corps ?
—Plutôt comme une vie antérieur qui remonterait à la surface.
Justin ensuite lui posa un électrocardiogramme sur le torse et quitta la pièce.
— Est ce que Bushan serait juste un corps que tu as emprunté pour revenir parmi nous ? demanda Aiolia.
— Mais non voyons ! Comment aurais-je fais ? C'est impossible ! Réfléchis deux minutes.
Le ton de la Vierge ressemblait à celui d'un instituteur condescendant, rabrouant un élève qui ne saurait pas que deux et deux font quatre.
— Vois tu, à Aiolia et moi ça ne nous parait pas si évident !
— Hum...
Shaka affichait une telle moue dédaigneuse sur son visage que le Scorpion et le Lion se demandèrent s'ils devaient rire ou se fâcher. Mais ils décidèrent d'un commun accord, sans même se concerter, de laisser couler et d'attendre les explications.
— Il faut que vous saisissiez que je suis Bushan. Mais que Bushan, ce n'est pas moi.
Quatre yeux le regardaient avec perplexité.
— L'âme qui s'est incarnée dans le corps de Bushan c'est la mienne.
Aiolia eut un éclair de compréhension
— Bushan et toi avaient interverti vos âmes ?
— Non pas du tout. Mon corps contrairement à vous n'a pas ressu…
Milo, pressé de comprendre, le coupa :
— Tu veux dire que n'ayant pas trouvé de corps, ton âme est allée s'incarner dans le corps Bushan lorsque nous avons tous ressuscité il y a trois ans.
— Non plus. C'est plus complexe que cela. Vous, vous avez ressuscité il y a trois ans dans vos propres corps restaurés.
Ses deux interlocuteurs hochèrent la tête.
— Quant à moi, mon corps n'a jamais été restauré, J'ai ressuscité il y a vingt-quatre ans mais dans le corps d'un humain qui dans le cours normal des choses n'a jamais existé. Je vous le répète, Bushan est né mais Shaka n'est jamais venu au monde. Mon âme qui devait devenir Shaka s'est incarnée dans ce corps. Bushan qui n'aurait jamais dû naitre, n'a jamais eu d'âme à lui.
— Ce Bushan n'aurait jamais dû naitre ?
— Non, dans les souvenirs de mon enfance, l'enfance de Shaka je précise, Bushan n'a jamais existé. Ma voisine a en effet enfanté de nombreuses fois, mais jamais d'un enfant ressemblant à Bushan et jamais ce jour là.
Milo et Aiolia tentaient de tout bien saisir.
— Il y a eut une interférence dans la chronologie des événements ? Et Shaka ne pouvant pas ressusciter et il a été « rené », si on peut dire ? s'avança Aiolia.
— Sûrement lui répondit la Vierge. Moi-même, je ne saisis pas toutes les nuances du phénomène. Mais j'ai l'impression que les choses reprennent leur cours normal. J'ai récupéré mon corps et je sens que petit à petit, je perds les souvenirs et les expériences de Bushan. Comme un rêve dont on se souvient au réveil et qui s'estompe rapidement pour ne laisser qu'une sensation.
— Alors, avant d'oublier un détail important, poursuis ton récit et raconte nous comment Bushan est parvenu jusqu'au Sanctuaire. Le ton du Scorpion était devenu bien grave.
— Oui. J'en été à vous expliquer que les souvenirs de Shaka se superposaient à ceux de Bushan. Malgré sa bonne maitrise de la méditation, il ne parvenait plus à rester lui-même. Deux vies se superposaient dont une lui semblait totalement fantasque où il portait une armure d'or et sauvait le monde. Il n'osait plus quitter le monastère et resta des jours sans manger, immobile à méditer, n'osant plus bouger ni trop réfléchir de peur de tomber à nouveau dans la folie. A force, il obtint le vide et la paix de l'esprit.
Il n'y avait plus un bruit dans l'infirmerie, les deux chevaliers d'or et Justin caché derrière la porte buvaient ses paroles.
— C'est alors que Bouddha lui est apparu. La vision était éclatante, fabuleuse et à la fois apaisante. Bouddha avait reconnu Shaka et les perturbations dans son karma l'intriguaient. Il rassura Bushan et lui confit une mission. Il devait se rendre en Grèce et rencontrer la déesse Athéna.
— Bon chevalier ! J'ai la joie de vous annoncer que d'après les relevés, vous êtes bien vous-même. C'est le même corps qu'il y a trois ans. Mêmes empreintes digitales et mêmes oreilles ! Les oreilles c'est ce qui change le moins chez un être humain !
Harmen était revenu la tête plongée dans un dossier et comme à son habitude, les interrompait à un moment crucial.
— C'est bon à savoir Docteur, en effet je me sens comme autrefois, si ce n'est un dérèglement dans le cosmos.
— J'ai dans les mains votre carnet de santé. Vos vaccins devraient être à jour mais… Par doute, on va tous les refaire au cas où vous auriez ressuscité sans vos anticorps ! Ce serait bien ballot de réchapper à un combat et d'en mourir peu de temps après du tétanos. Justin ! Tu me prépares un BCG ! Dans une semaine, vous reviendrez, on fera le paquet diphtérie, tétanos, coqueluche !
Et il quitta la pièce sans même lever le nez.
— C'est alors Shaka, que tu as entrepris un voyage jusqu'au Domaine.
— Sans cosmo-énergie, ce n'est pas simple et ça prend du temps. J'ai commencé par retourner travailler à l'usine pour me faire un petit pécule. Une fois chose faite, j'ai essayé d'obtenir un passeport et un visa pour la Grèce, ça a pris beaucoup de temps. Je n'avais pas assez d'argent pour le visa et le prix d'un billet d'avion ou de train était inabordable. Alors je suis partit en car et en stop. A chaque frontière que je devais traverser, j'attendais la nuit et essayais de passer en douce. Je dus contourner des pays en guerre, trouver à manger et fuir les autorités qui m'auraient emprisonné pour vagabondage.
— Ça fait un sacré bout de chemin à pied et en stop depuis l'Inde !
— Il m'a fallu plus de quatre mois pour arriver en Europe. Contre tout attente, la chute du rideau de fer et les complications politiques m'ont facilité la tâche pour passer de la Bulgarie à la Grèce. Les souvenirs de Shaka et les conseils de Bouddha m'ont souvent étaient utiles pour m'orienter et ne pas me décourager. J'ai trouvé le bateau de livraison, j'ai soudoyé avec le peu qu'il me restait le capitaine et j'ai débarqué sur l'île.
— Celui là, il va m'entendre la prochaine fois qu'on se croisera. marmonna Aiolia qui appréciait bien peu ce manque de loyauté envers le Sanctuaire.
— La suite, vous la connaissez. Revêtir l'armure d'or de la Vierge m'a permis de récupérer mon corps et l'utilisation du cosmos.
— Et alors maintenant, tu es bien Shaka dans ta tête ?!
— Oui Milo, j'ai bien récupéré tous mes souvenirs et j'ai la sensation d'être complet. J'ai les souvenirs de deux vies mais ceux de Bushan sont comme dans un brouillard, comme les souvenirs d'un film ou d'un récit.
— Que s'est-il passé d'après toi avec l'armure ?
— Honnêtement, je n'en ai aucune idée. Beaucoup d'hypothèses sont possibles.
— Et les autres qui ont disparu, à ton avis ? Ils leur aient arrivé la même chose ?
— Il va être impossible de les retrouver si ils ont ressuscités dans d'autres corps eux aussi ! se lamenta le Lion. Ils peuvent être n'importe qui sur la planète !
— Non Aiolia. Si on se base sur mon cas, nous avons des indices.
Un éclair passa dans les yeux de Milo.
— Tu as ressuscité le jour même de ta naissance.
— Oui, et ce n'est pas tout. La nature profonde de Bushan et ma nature profonde avaient beaucoup en commun. N'ayant pas eut le même départ dans la vie, ils n'ont pas eut le même destin mais une fois que Bushan a découvert l'univers des moines et de la méditation, il s'est trouvé à sa place, dans son élément. Ses aspirations profondes restaient celles de l'âme de Shaka.
— Et Bushan est né en Inde également. rajouta Milo. Tout près du lieu de naissance de Shaka. Ils ont été élevés tous les deux dans la même culture. C'est aussi des paramètres à prendre en compte.
Les trois chevaliers souriaient, l'espoir renaissait.
Le docteur choisit cet instant pour retourner auprès d'eux. Il enleva, un par un, les capteurs collés au buste de Shaka avec des petits bruits de ventouses.
— Vous avez un électrocardiogramme totalement régulier ! Je n'ai jamais vu ça. Vous ne seriez pas du Sanctuaire que je me demanderais si je n'ai pas affaire à un robot.
— C'est le résultat d'une maitrise totale et parfaite de mon cosmos et de mon métabolisme grâce à l'enseignement ...
— Du Bouddha ! J'ai cru comprendre. Bon ! J'en ai terminé avec vous. Vous pouvez vous rhabiller.
…
— Hé minute papillon !
Les trois chevaliers se retournèrent.
— Vous le grand aux cheveux long là !
— Euh moi ? Vous vous adressez à moi, Docteur ? Milo pointait le doigt vers son propre torse et regardait le médecin avec de grands yeux ronds.
— Bin oui, vous ! Pas la reine d'Angleterre ! Vous rejoindrez les autres plus tard, il y a un truc qui me chiffonne et j'aimerais vérifier !
Shaka et Aiolia les laissèrent en tête à tête.
De la main, Harmen désigna le fauteuil d'examen, à côté de son bureau
— Asseyez vous.
Milo s'exécuta sans se rebiffer même s'il n'appréciait pas trop le ton autoritaire du médecin.
— Je vous ai observé hier, au mess à midi. Vous mangez toujours du même côté.
Il approcha une lampe du visage de Milo.
— Penchez la tête en arrière et faites « ah ».
— Aaaaaaah
— Ouhla! C'est encore pire que ce que je pensais !
— Quouaaaah ?!
Ce n'était pas facile de parler la bouche ouverte.
— Quand j'appuie là, ça vous fait pas mal ?
Harmen tapotait sur ses molaires avec un abaisse-langue.
Milo pinça son pouce et son index pour vouloir dire : « à peine »
— Et là ?
Il tapotait les prémolaires. Le patient continuait ses signes de la main.
—Et là ? Toujours rien ?
Le docteur s'attaquait maintenant aux incisives et aux canines puis aux gencives.
— Là ? Non plus ? Et là ? Là ? Là ? Là ?
Devant le manque de réaction du chevalier, Harmen s'énerva.
— Vous vous fichez du monde ! Vu l'état de votre émail vous devriez hurler. Vous avez des caries quasiment sur chaque dent !
— Ah bon ?!
Le bâtonnet avait quitté sa bouche et Milo pouvait de nouveau s'exprimer.
— Vous ne vous êtes rendu compte de rien ? N'est-ce-pas ?!
Milo les yeux écarquillés, ne semblait pas comprendre la cause de l'irritation du docteur.
— Vous êtes tellement habitué à vous en prendre plein la tête tous les jours que vous en oubliez l'essentiel ! Si votre cosmos vous fait cicatriser plus vite et renforce votre système immunitaire, vous n'êtes pas à l'abri de nombreuses infections, bactéries et maladies.
— Comme les caries ?
— OUI ! Entre autres !
Harmen rangeait ses outils avec colère et jetait des coups d'œil rageur à Milo.
— J'en vois tous les jours des comme vous au Sanctuaire ! Vous êtes tellement entrainé à supporter toutes les douleurs, que vous en oubliez que la douleur ce n'est pas normale !
Harmen, excédé, secouait les mains vers le ciel comme un pantin dont les ficelles seraient manipulées par un marionnettiste bien peu talentueux.
— Je ne vais pas m'inquiéter à chaque fois que j'ai un petit bobo…
— C'est pas ce que je vous demande ! Mais il y a des limites ! La douleur c'est une information, votre corps vous signale qu'il a un problème. Et vu l'état de votre bouche ça doit faire des mois voire des années que vous auriez dû vous en occuper. Ça ne m'étonnerait pas que plusieurs dents soient dévitalisées !
— C'est si grave ?
— OUI !
Milo se saisit d'un petit miroir qui trainait sur une étagère et essaya de l'orienter pour apercevoir l'arrière de ses dents. Ce n'était pas très beau. Il y avait beaucoup de tartre et des coins noirs bien inquiétants.
— Je vous prend immédiatement un rendez vous en urgence à l'antenne de la fondation Graad à Athènes. Ils ont un chirurgien-dentiste. J'espère qu'il pourra vous prendre aujourd'hui ou demain.
Harmen décrocha le combiné sur son bureau et le cala entre son épaule et son menton, tout en ouvrant son répertoire pour trouver le bon numéro.
— Mais Docteur je n'ai pas le temps ! On vient juste de retrouver Shaka ! Je suis le chef du groupe de recherche, nous devons organiser une nouvelle stratégie.
— Ça fait trois ans que vous les cherchez, vous n'êtes plus à une ou deux heures près !
— C'est important ! Je n'ai pas de temps à perdre !
— Votre dentition, elle non plus, n'a pas de temps à perdre !
Il composa le numéro.
— Je suis chevalier d'or, j'ai une réputation à tenir !
— C'est sûr qu'un chevalier sans dent et qui pue du bec, ça vous forge une réputation !
— ….
Le docteur fixait Milo dans les yeux, les sourcils levés avec un petit « je ne sais quoi » paternaliste.
—Soit ! Prenez moi un rendez-vous, Toubib, je vous prie.
—A la bonne heure !
….
Milo quitta l'infirmerie et croisa une jeune femme qui attendait son tour.
— Ah ! June ! s'écria le docteur Harmen en faisant entrer sa patiente dans son cabinet. Vous venez encore pour vos petits soucis gynéco ? Toujours cette satanée mycose ?
— Au temps pour la confidentialité médecin-patient, Docteur ! Ricana le Scorpion assez fort pour que Harmen n'en rate pas un mot avant de s'éclipser.
Agapios sursauta. Du bruit l'avait réveillé. Le souffle court et l'esprit encore embrumé par son rêve, il lui fallu un bon moment pour se souvenir où il était. Dans le noir, dans un lit. Mais ce n'était pas son lit. On le sait bien quand on est allongé dans son lit. Même dans l'obscurité complète, on reconnait son lit. Cela tient peut-être à l'odeur, à la disposition de la pièce, à la sensation du matelas. Et à cet instant, Agapios savait qu'il n'était pas dans son lit. Tout était inhabituel.
Le bruit recommença. Ça venait du plafond.
Tout lui revint d'un coup. Il n'était pas dans son lit car il avait changé de chambre. Il avait changé de chambre car il était monté en était monté en grade car son sergent avait été dégradé. Il était devenu sergent car Pyrrhus avait été dégradé. Et comme Pyrrhus n'était plus que simple soldat, il avait récupéré la chambre d'Agapios au premier avec douche collective sur le palier. Et lui, Agapios avait récupéré l'ancienne chambre de Pyrrhus juste en dessous au rez-de-chaussée.
Il n'y perdait pas au change, elle était plus spacieuse, plus lumineuse, mieux meublée et avec un lavabo individuel. Mais pour tout l'or du monde, il aurait préféré garder sa chambrette sous les combles. Il y faisait trop froid l'hiver et trop chaud l'été mais…
Mais il n'avait pas du tout envie d'être sergent. Les responsabilités ce n'était pas du tout son truc. Il n'avait aucune ambition et savait pertinemment qu'il n'était qu'un suiveur. Et demain à l'aube, ce serait à lui d'organiser la journée, ce serait à lui de réfléchir aux problèmes qui surviendraient et d'y trouver une solution.
Quelle galère ! Mais quelle galère ! Pourquoi donc, Pyrrhus avait-il fait ça cet après midi ? Refuser de saluer le groupe des chevaliers d'argent croisé pendant la parade devant le palais ! Et tout ça parce que Misty en faisait partie ! Pyrrhus avait vraiment perdu la tête ces derniers temps et leur chef n'avait pas du tout, mais alors pas du tout apprécié. Un tel manque de discipline ! Devant le grand pope qui plus est ! Ce fut la goutte de trop qui fit déborder le vase. A peine arrivé à la caserne, le chef convoqua Pyrrhus dans son bureau. Et la suite, toute l'équipe des gardes l'avaient entendu à travers la porte tant il criait fort.
Le bruit recommença de nouveau. Agapios réussit à l'identifier. C'était un crissement de parquet. Il tendit l'oreille avec attention. A droite près de la porte, devant près de la fenêtre, à gauche, au fond vers le lavabo. Puis de nouveau à droite, devant, à gauche, au fond. Et encore à droite, devant, à gauche, au fond. Et encore, et encore. Pyrrhus tournait en rond dans sa chambre comme un fauve en cage.
Agapios parvenait parfaitement à l'imaginer ne trouvant pas le sommeil, maugréant et ressassant les évènements de la journée.
Ah misère ! Et dire que le lendemain à l'aube, il allait devoir donner des ordres à Pyrrhus. Cette idée lui provoqua une crise d'angoisse. Il essaya de se détendre et de calmer ses palpitations mais les bruits de pas à l'étage ne s'arrêtaient pas. Pyrrhus tournait, tournait, tournait, tournait et tournait encore.
C'était fichu ! Agapios ne dormirait pas de la nuit !
Le lendemain, Milo patientait dans le hall du cabinet dentaire de la fondation Graad.
Il attendait que la secrétaire prépare les papiers médicaux et les devis pour ses prochaines interventions. Milo réalisa que ce n'était pas donné les frais de dentiste et loua silencieusement la gérance du Sanctuaire qui s'occupait de la totalité des soins de ses habitants.
Cette séance avait été une première pour le Scorpion ! Lui qui n'avait jamais été consulté un dentiste, avait appris tout un nouveau jargon en une seule matinée. Ah ! La joie et la poésie d'entendre prononcer tous ces termes délicieusement incompréhensibles : bridge, asepsie, amalgame, alvéolite, bruxisme, couronne, céramique, composite, déchaussement, détartrage, dévitalisation, endodontie, greffe gingivale, halitose, implant, sans oublié l'occlusodontie, etc…
Milo n'avait pas compris grand chose de tout ce charabia mais en avait retenu l'essentiel : il allait y avoir du boulot.
Quant à son chirurgien dentiste, elle valait son pesant de cacahuètes. Si Milo devait trouver un adjectif pour la qualifier, il aurait choisi : prout-prout !
Chignon tiré à quatre épingle, petit col Claudine, l'air stricte et à la fois pleine de chichis, elle avait une agaçante façon de s'exprimer comme si elle avait toujours une patate chaude dans la bouche. Il devait tout de même lui reconnaitre d'avoir l'air de savoir ce qu'elle faisait et de le faire bien : un bon médecin mais dont il ne s'en ferait pas une amie.
Il aurait parié sa chemise qu'elle avait choisi elle-même toute la décoration du cabinet. Tout y respirait son empreinte. Les murs et le sol étaient d'un blanc immaculé si nickel qu'ils en brillaient. Elle semblait aimer le moderne et le luxe de designers. Chaque meuble était une création signée et en production limitée. L'ensemble était froid, sans âme et tape à l'œil.
Le fauteuil de dentiste était la seule touche de couleur de tout l'étage. On aurait dit un scarabée géant vert fluo avec de nombreuses pattes qui sortaient de partout pour tenir tous ces étranges instruments professionnels. Milo s'y assit non sans une légère appréhension, ce fauteuil était si étroit qu'il n'arrivait pas à y caser tous ces muscles. Il avait l'impression de déborder comme une baignoire trop pleine. Ses patients habituels, les gens normaux étaient ils si fluets ?
Le Scorpion qui avait espéré en finir au plus vite, désenchanta et resta une éternité coincé sur ce fauteuil de malheur. Son chirurgien dentiste lui faisait des simagrées toutes les deux minutes :
— Je refuse de vous soigner sans une anesthésie !
Elle lui avait déjà fait deux injections mais elle voyait encore sa gencive qui frémissait à chaque fois qu'elle la donnait un coup de fraise. Le corps du chevalier, entraîné à combattre toutes sortes de poisons, résistait à l'anesthésique.
— Mais allez-y ! Je ne suis pas douillet.
— Non, non et non Monsieur ! Je ne suis pas un boucher.
Il avait fallu une dose de cheval ! Vingt-huit piqures furent nécessaires !
Et elle n'avait travaillé que sur la dent la plus urgente.
….
Deux heures plus tard, la moitié du bas de son visage était toujours désensibilisée et sa lèvre pendait paresseusement à gauche. Milo gardait un mouchoir à la main et essuyait régulièrement la salive qui coulait le long de son menton.
En attendant la secrétaire, Milo, avant de ressortir sous la canicule, profitait des bienfaits de la climatisation, un des nombreux conforts modernes dont le Sanctuaire était dépourvu. Assis sur la banquette en cuir brossé flambant neuve, il commençait à s'ennuyer ferme et pour passer le temps feuilleta les magazines posés sur la petite table basse en blanc laqué. Il eut la sensation d'entrer dans un nouveau monde totalement étranger à sa réalité :
« Habitat et déco » fut une plongée dans l'univers des maisons de luxe, des piscines, des terrasses avec jacuzzis, des spa avec vue sur mer, des jardins à la française, des serres remplis d'orchidées rarissimes. On était bien loin de sa petite maisonnette à l'ameublement spartiate.
« Cuisine moderne » le guida dans les restaurants cinq étoiles de toutes l'Europe où un brocoli un peu trop cuit était prétexte à un critique gastronome pour rédiger un article des plus destructeurs et où l'on s'extasiait sur un écrasé de belles de Fontenay aux cinq poivres roses du Sichuan. Il lui fallut relire deux fois le paragraphe pour comprendre qu'il s'agissait d'une simple purée.
« Photo-photo » présentait les derniers ragots des peoples et starlettes du moment. Que des visages totalement inconnus s'habillant en marque de luxe ! Et des scandales à chaque page ! Unetelle sans son maquillage, untel au bras d'une nouvelle femme, unetelle à un gala portant la même robe que la semaine dernière ! Beaucoup de couleurs criardes et des titres très gros pour cacher le vide de chaque article.
Plus il tournait les pages, plus montait en lui un dégout sur la vacuité et la futilité humaine. En trois magazines, un panel des défauts de l'humanité s'étalait devant lui. De quoi vous démotiver un défenseur de la justice moitié moins motivé que le chevalier du Scorpion !
Milo allait refermer le magazine en soupirant lorsque son œil accrocha un détail ! Son visage s'illumina et il se redressa d'un bond tel un jeune cabri surpris par un loup sautant sur un rocher escarpé pour se mettre à l'abri. Il éclata d'un de ses grands rires tonitruants si reconnaissables, bien que cette fois-ci, l'effet ne fut pas si réussi dû à sa bouche à moitié paralysée et ressemblait plutôt au croassement d'un corbeau en mal d'amour à l'arrivée du printemps comme pouvait en témoigner la secrétaire stupéfaite, qui justement revenait à cet instant avec la paperasserie. Puis en bon grec connaissant ses classiques, il s'écria :
— Euréka !
Les nuages oranges du soir s'étiraient. Comme de long cheveux de femme, ils zébraient l'azur du ciel et masquaient à demi la boule rouge du soleil qui disparaissait à l'horizon dans la mer. Aiolia perdu dans ses pensées leurs tournait le dos.
Il était venu se recueillir dans le temple du Sagittaire et observait les reflets du couchant colorer l'armure de son frère. Les bleus, les oranges et le rouge ballottaient doucement sur le doré de la cuirasse au rythme des flots et semblaient animer l'armure d'un mouvement lent et paisible. Comme une respiration ou un frémissement.
Pourquoi n'était elle pas dans le temple du Grand Pope ?! Pourquoi ne pleurait elle pas son porteur comme les cinq autres ?
L'arrivée du chevalier de la Vierge la veille, avait répondu à ces questions. L'armure du Sagittaire ne pleurait pas car elle n'attendait personne.
Aioros ne reviendrait jamais.
Et le cœur de son frère cadet était partagé entre l'injustice et le désespoir.
En son for intérieur, Aiolia s'en était douté et personne à part lui, n'avait cru à ce retour. Aioros était mort depuis plus de seize ans maintenant. Pas plus que les nombreux chevaliers et habitants du Sanctuaire décédés avant l'année de la guerre sainte trois ans plus tôt, il ne pourrait ressusciter.
Mais ne le méritait-il pas ? N'avait-il pas perdu la vie en sauvant Athéna qui n'était encore qu'un petit nourrisson ? N'avait-il pas prouvé sa valeur devant le mur des lamentations ? Même dans la mort, son âme n'avait-elle pas rejoint tous les chevaliers d'or dans un ultime sacrifice ?
— Alors, Deathmask avec tous ses pêchers et ses trahisons peut revenir à la vie ? Mais pas mon frère ?!
Toute cette histoire de Résurrection n'avait rien à voir avec la Justice. Ils n'étaient pas revenus à la vie en récompense de leurs services rendus envers Athéna. Ils n'étaient pas revenus pour leurs bravoures ou leurs talents de chevaliers. Ils étaient revenus en groupe, en paquet, comme un lot vendu par un démonstrateur à la foire : « Allez ! Je vous en mets deux de plus pour le prix d'un ! » Ils étaient tous morts à quelques mois près et grosso modo on avait ramené tout le monde, et tant pis pour ceux qui étaient tombés trop tôt !
Jamais, non jamais, il ne reverrait Aioros.
— A croire que les porteurs de cette armure sont tous damnés !
De dépit Aiolia détourna le regard. Il ne pouvait plus poser ses yeux sur l'armure d'or du Sagittaire. Cette armure maudite qui avait aidé le jeune Seiyar de nombreuses fois. Un jeune homme si dynamique qu'il connaissait depuis son arrivée en Grèce. Une tête brulée doublée d'un optimisme sans faille et éprise de Justice. C'était difficile de ne pas le trouver attachant l'ayant vu grandir durant toute sa formation. Seiyar avait porté l'armure du Sagittaire et lui non plus n'avait pas eu droit à une fin heureuse. Il était brisé, cassé, cloué dans un fauteuil sans grand espoir de guérison. Un légume, absent, autiste.
Si seulement il avait péri au combat, il aurait pu ressusciter avec les autres.
— Mais non, son destin se devait d'être terrible !
Aiolia en vient alors à penser à Marine que l'état de son disciple peinait terriblement. Marine lui manquait, il aurait bien aimé l'avoir à ses côtés à cet instant. Il aurait bien aimé la prendre dans ses bras et la serrait le plus fort possible à en oublier tout, les interrogations, les soucis, le monde…
Le chevalier du Lion s'obligea à songer à autre chose pour ne pas sombrer dans la mélancolie. Mais ce fut l'image de Cassios qui lui vint à l'esprit : Cassios agonisant, le corps en bouilli.
La résurrection de Cassios le soulageait mais aussi le confrontait à ses propres faiblesses. Chaque fois qu'il le croisait sur le Domaine sacré, son cœur se serrait et se remplissait de remords. Les gens lui disaient qu'il n'était pas coupable, qu'il avait agit sous l'influence de l'attaque démoniaque de Saga. Mais n'était-il pas un chevalier d'or au même titre que le Gémeau ? Pouvait-il se pardonner de ne pas avoir su résister ? N'avait il pas une responsabilité individuelle ? Au yeux d'Aiolia, l'incompétence était un défaut peut être pire que la trahison. Son incompétence avait fait un mort et si ça n'avait pas été Cassios, ça aurait été Seiyar. Et alors, les conséquences pour les batailles contre Poséidon et Hadès auraient été catastrophiques. Le Lion se refréna de laisser ses pensées divaguer dans ce sens. Il n'allait pas non plus culpabiliser et se faire du mouron pour des choses qui auraient pu se passer mais qui ne se sont jamais produites.
— Si tu cogites trop Aiolia, tu vas devenir dépressif.
— Tu parles tout seul, maintenant ?
Il était si profondément perdu dans ses réflexions qu'il n'avait pas senti l'arrivée de Milo.
Le Scorpion pourtant ne se cachait pas et portait son armure qui, comme celle du Sagittaire, brillait des mille miroitements du ciel et de l'or. Son cosmos luisait d'optimisme et de chaleur. Le dos droit, le menton fier, les mains sur les hanches, Aiolia croyait revoir le Scorpion d'autrefois conquérant et sans peur. Sur son visage se dessinait un sourire en coin, cruel et sarcastique.
—Figure toi que j'ai du nouveau ! Hé hé !
En y regardant de plus près, le sourire n'avait rien de cruel ou de sarcastique. Il était juste bizarre et perturbant car les yeux de Milo, eux, brillants et plissés, donnaient plutôt l'impression d'un sourire franc et honnête. Aiolia devait le dévisager, l'air interloqué car Milo lui demanda:
— Quoi ? J'ai un truc sur le visage ?
— Euh… non non…
Vraiment il y avait quelque chose qui clochait. Sa bouche ne suivait pas vraiment ses mots et sa joue était flasque.
— Mouais… Plutôt que de me lorgner, ça ne t'intéresse pas de savoir ce que j'ai de nouveau ?
Et il lui tendit un magazine. Un magazine féminin. Aiolia surpris, en oublia immédiatement la bouche étrange de Milo. Il le saisit et remarqua un coin de page corné. Il l'ouvrit.
C'était juste une page de publicité comme tant d'autres, pleine de couleurs avec une femme langoureuse qui souriait de façon aguicheuse.
— Alors qu'en penses tu ?
Milo se moquait-il de lui ?
— Je ne sais pas, c'est pas vraiment mon genre de fille …
— Regarde bien !
Aiolia prit son temps. C'était une réclame pour un parfum. Une femme allongée dans une robe de soirée qui semblait le fixer dans les yeux.
— Regarde bien son visage.
Un ovale parfait, le teint clair, velouté, des yeux bleus, des lèvres fines maquillées… Le cerveau du Lion soudain se figea. D'incrédulité, il s'écria :
— Non ?!
— Si !
— Mais non, ce n'est pas possible !
— Si si ! Observe bien la photo ! Tous les détails !
Une jeune femme alanguie, les cheveux en cascade, en robe dorée, sur un lit de roses rouges, tenant dans la main un flacon de parfum, "Toxic demon".
— C'est troublant n'est ce pas ?
— Oui, j'ai du mal à y croire, mais je dois avouer que la coïncidence semble trop grosse pour n'être qu'une coïncidence. Pourtant….
Aiolia secoua doucement la tête de gauche à droite comme pour se persuader qu'il se trompait et que ses yeux ne voyaient que ce qu'ils souhaitaient voir.
— Pourtant ?
— Mais…. ça ne se peut pas …C'est une femme….
Le décolleté très plongeant de la robe ne laissait aucun doute sur le sujet.
— Et Shaka a toujours eu les cheveux blonds, et pourtant, il nous est revenu les cheveux noirs comme la nuit. rétorqua Milo en levant son index.
Aiolia s'attarda à nouveau sur la photo. La ressemblance était saisissante. Couchés sur le papier glacé, c'était le même sourire espiègle, le même regard, la même chevelure ondoyante, les mêmes yeux clairs avec le petit grain de beauté si caractéristique.
— Mais une femme ! Quand même ! C'est autrement différent que la couleur des cheveux ou de la peau !
— Et pourquoi donc ? Moi, ça ne m'étonne qu'à moitié. Hé hé ! C'est une actrice qui vient de sortir un film, j'ai trouvé beaucoup de choses sur elle au kiosque à journaux. expliqua Milo.
Le Scorpion tenait sous son bras trois ou quatre autres journaux et magazines dont celui du dessus se spécialisait dans l'actualité du septième art.
Les yeux d'Aiolia ne quittaient plus la publicité. Plus il l'observait, plus cette folle hypothèse qui germait dans leurs esprits à lui et au Scorpion devenait réelle. L'image de la jeune femme en robe dorée se brouillait, disparaissait et se métamorphosait. Comme un fil intangible qu'il faudrait tirer tout doucement, comme un mot sur le bout de la langue qui ne veut pas sortir, il le voyait presque ce chevalier en armure étincelante, une rose à la bouche.
— Elle commence à avoir son petit succès, elle danse, elle joue la comédie et elle chante aussi ! Elle vient d'être nommé Egérie pour ce nouveau parfum à la rose. Et c'est pas tout, tiens toi bien…
Milo marqua une petite pose pour bien accentuer son effet. Le Lion releva la tête. Décidément, il y avait bien un problème avec la bouche du Scorpion, son sourire se transformait en un rictus grimaçant et un filet de bave coulait le long du menton. Par politesse, Aiolia se contint de le lui faire remarquer.
— Elle s'appelle Vénus Stella !
— Vénus ?
— Oui ! oui ! Vénus ! Vénus et Aphrodite, du pareil au même quoi ! Si ça, c'est pas un indice de plus ! C'est lui je te dis ! C'est Aphrodite !
Il tapota trois fois de son index sur le visage de la photo pour bien souligner son discours et écrasa au passage quelques postillons.
