Les néons clignotèrent dans l'habitacle et les signaux représentant une petite cigarette barrée et une boucle de ceinture s'allumèrent. Le jet privé prit son élan sur la piste et accéléra. Le pilote aguerri souleva l'avion dans les airs sans aucun à-coup. L'appareil s'éleva au dessus des nuages comme si c'était aussi simple que de glisser sur l'eau puis se stabilisa à l'horizontal. Quel miracle de voler au dessus du monde ! A travers le hublot la côte se découpait en une myriade de petites dents sur le turquoise de la mer Egée. Les villes rétrécissaient et rappelaient de gigantesques toiles d'araignée dont les routes se déployaient dans toutes les campagnes environnantes. Les champs carrés se métamorphosaient en un immense patchwork de couleurs ocre et or et les cimes des montagnes brillaient au loin reflétant les rayons du soleil comme un diamant au cou d'une élégante.
Les signaux lumineux s'éteignirent.
Aiolia déboucla sa ceinture de sécurité et abaissa la tablette devant lui, il sortit le dossier qu'il avait déjà décortiqué une bonne demi-douzaine de fois. C'était toutes les informations que le détective embauché par la fondation Graad avait récoltées sur Vénus Stella. Il y en avait des pages et des pages. Il avait fallu faire le tri entre toutes les histoires de castings et de ragots et les faits qui intéressaient vraiment le Sanctuaire.
Son véritable nom était Vénus Lindström. Elle était née le même jour qu'Aphrodite dans la même ville et contrairement à Shaka, dans la même famille. Les mêmes parents, le même frère ainé, la même maternité, la même sage-femme à l'accouchement. Seulement ce n'était pas le corps d'Aphrodite qui était venu au monde mais le corps d'une sœur dans lequel se serait nichée l'âme du chevalier des Poissons.
Tous les éléments de la vie de Vénus furent comparés à ceux de la vie d'Aphrodite. Les archives du Sanctuaire gardaient des dossiers très complets sur l'ensemble des chevaliers, des apprentis et des habitants du Domaine sacré. Celui d'Aphrodite ne dérogeait pas à la règle.
Les quatre premières années étaient identiques, la vie s'écoulait doucement entre la maison et le jardin d'enfant. Puis vint l'accident de voiture et le tonneau sur le bas-côté de l'autoroute qui emporta les deux parents et le frère ainé. Seule Vénus en sortit saine et sauve. Ce fut à cet instant que les destins de Vénus et d'Aphrodite bifurquèrent.
Alors qu'Aphrodite avait rejoint une famille d'accueil puis un centre d'apprentissage du Sanctuaire au Groenland, Vénus avait été tout d'abord recueillie par une vieille tante éloignée du côté de sa mère. Mais étant religieuse dans un couvent, elle ne put la garder à ses cotés que quelques années et l'inscrivit très vite dans un internat. Vénus ne fut jamais repérée par les agents du Sanctuaire.
Leurs deux vies semblaient alors, prendre des virages totalement divergents. Pourtant…
— Champagne, Monsieur ?
La charmante hôtesse en uniforme bleu marine, venait de le rejoindre un plateau à la main où reposaient une flute de champagne et une demi bouteille pas encore débouchée.
— Euh … Non merci, je travaille.
— Je peux vous proposer une boisson sans alcool, si vous préférez ? insista-t-elle sans se départir de son sourire professionnel.
— Oui, s'il vous plait. Une eau gazeuse ?…
D'un demi tour gracieux sur talons aiguilles, elle retourna dans le compartiment-cuisine.
Aiolia revint à ses moutons. Les vies de Vénus et d'Aphrodite semblaient de prime abord totalement divergentes mais certaines dates importantes de leurs existences correspondaient :
Le jour même où Aphrodite entama son apprentissage de chevalier, Vénus réussit le concours d'entrée d'une grande école de danse comme petit rat.
Le jour où le cosmos d'Aphrodite se déclara à la hauteur d'une formation de chevalier d'or, Vénus se fit remarquer par un manager lors d'un télé-crochet et signe son premier contrat de chanteuse.
Le jour où Aphrodite reçut son armure d'or des Poissons, Vénus remporta son premier disque d'or.
—Votre boisson, Monsieur.
L'hôtesse était revenue avec un grand verre à limonade rempli d'eau pétillante agrémenté d'une rondelle de citron, de glaçons, d'une paille et d'une touillette jaune fluo surmontée d'un petit ananas en plastique transparent. Elle se pencha pour le déposer sur la tablette et les cheveux de son carré frôlèrent légèrement la joue d'Aiolia. Elle sentait bon. Un peu gêné par cette proximité, le Lion se contenta de sourire en remerciement. Il n'aimait pas se laisser déconcentrer. La jeune femme se plaça debout à sa droite près de la sortie, prête à subvenir au moindre besoin de son unique passager.
Aiolia continua de parcourir son dossier. La carrière de Vénus à l'adolescence avait été fulgurante. Les photos et documents d'époque dévoilaient une jolie petite Lolita interprétant des chansons un peu mièvres dans le pur jus des musiques de variétés des années quatre-vingt. Elle devint célèbre dans tous les pays baltes et scandinaves.
Le Lion sentait sur sa nuque les yeux de l'hôtesse qui le fixait. Il n'avait pas l'habitude d'être dans un avion, un restaurant ou un hôtel de luxe, avec une personne totalement dévouée à ses petits soins. Ces yeux qui le fixaient, bien que ravissants, le mettaient mal à l'aise. Sans oser lever la tête, il continua de feuilleter la biographie de Stella.
Vénus en parallèle de sa carrière de chanteuse, continuait son apprentissage de la danse avec brio. Une vraie prouesse, semblait-il ! D'après les dires de ses anciens professeurs, elle était très douée, motivée et consciencieuse. Ambitieuse, elle parcourut toute l'Europe dans les corps de ballet et les écoles de danse, sans arrêter la promo de ses disques en Scandinavie. Ce qui intéressait le plus Aiolia, était qu'elle avait passé deux ans a faire des allers retours entre la Grèce et la Suède. Ces deux années correspondaient pile-poil à la période où Aphrodite passait le plus clair de son temps entre le Sanctuaire et le camp d'entrainement du Grand Nord.
— Voulez vous consulter le menu ?
La jeune femme était revenue près de lui avec un chariot. Il était l'heure du repas et elle lui tendait la carte. Leurs mains se touchèrent lorsqu'il la saisit, elle semblait ne pas s'en rendre compte mais pour lui ce fut comme un coup d'électricité. Des fourmillements partaient de ses doigts et remontaient le long de son bras jusqu'à son épaule. Pour se donner une contenance, il examina le menu. Il avait le choix entre un repas grec ou un repas plus continental.
— Je vais prendre la moussaka, s'il vous plait.
— Je ne vous propose toujours pas de vin, je suppose.
— Non, non de l'eau. Ça ira très bien.
Avec la grâce et l'efficacité d'une professionnelle, elle débarrassa la tablette puis installa le plateau repas, le verre, la serviette, les couverts sans jamais quitter son sourire ni sa bonne humeur. Le Lion était un peu hypnotisé par ses belles mains aux ongles manucurés qui s'affairaient tout autour de lui. Cette femme était charmante, avec de beaux cheveux noirs, lisses et brillants, des yeux bruns pétillants, une peau de pêche et les joues roses. Vraiment, elle était charmante ! Aiolia, bien que ne pouvant pas les voir, était certain que ses oreilles avaient pris la jolie couleur pourpre des pivoines au printemps. L'hôtesse de l'air reprit son poste debout sur le côté, la bouteille d'eau minérale à la main prête à remplir le verre si nécessaire.
Aiolia, gêné d'être observé pendant qu'il mangeait ne savait plus comment se comporter. Subitement sous le regard de cette femme, il était conscient de tous ses gestes. D'habitude, il ne posait pas tant de questions lorsqu'il mangeait, mais à cet instant, il se sentait balourd et maladroit.
Il ne savait plus quoi faire de ses mains. Devait-il tenir sa fourchette dans la main gauche ou dans la droite ? Était-ce impoli de changer les couverts de main ?
Lorsqu'il posait son couteau et sa fourchette sur le bord de l'assiette, en déséquilibre, ils roulaient à chaque soubresaut de l'avion. Et lorsqu'il les posait sur le plateau, ils laissaient des taches de sauce tomates huileuse. Pour résoudre ce problème cornélien, Aiolia prit la décision de ne jamais lâcher ses couverts tant que son assiette ne serait pas finie et alors il pourrait à loisir les déposer dans le fond de l'assiette qu'il aurait pris le soin de bien essuyer auparavant.
Son plan semblait parfait. Parfait !
Aiolia dégusta alors tranquillement sa moussaka qui était, il faut bien reconnaître, excellente. Le cuisinier de la société de jet de la fondation Graad savait soigner ses clients. Les aubergines étaient si fondantes qu'elles coulaient toutes seules dans sa gorge et la viande assaisonnée d'une main de maitre, était un délice pour les papilles.
Hélas ! Le destin était toujours cruel pour les chevaliers d'Athéna et le Lion se retrouva à nouveau face à de grandes difficultés.
L'assiette était presque vide mais il restait ça et là quelques petits morceaux d'aubergine. Ha pour ça elles étaient fondantes les aubergines ! Impossible de les attraper avec la fourchette, elles glissaient entre les dents de la fourche ! Aiolia essaya une fois, deux fois, trois fois : impossible et les piquer avec les pointes, ne faisait que les couper en tout petits morceaux encore plus insaisissables.
Aiolia risqua un coup d'œil rapide vers l'hôtesse. Elle ne le quittait pas des yeux et suivait chacun de ses mouvements.
Alors des pensées inédites traversèrent le cerveau d'Aiolia. Il faut une première fois à tout ! S'il ne pouvait pas utiliser uniquement sa fourchette, devait-il pousser sa nourriture avec du pain ou avec un couteau ? Chaque solution avait ses avantages. Le pain absorbait bien la sauce et les graisses et permettant ainsi de mieux essuyer et de laisser une assiette d'un blanc immaculé. Mais cela supposait de poser son couteau sur le bord du plateau et de prendre le risque de le salir.
Sa deuxième option de pousser les aubergines avec le couteau, évitait de salir le plateau mais il aurait été inconvenant et très difficile de racler l'assiette avec la lame pour en enlever toutes les traces de sauce. Les petites dents risquaient de plus, de grincer horriblement contre la porcelaine. En seconde classe dans un long courrier habituel, au moins, il aurait eut du carton ! Absorbé par ces réflexions délicates, Aiolia immobile devant ses restes de moussaka ressemblait à une poule ayant trouvé un peigne.
Il savait qu'il ne pouvait pas rester à tergiverser cent sept ans car la jeune femme commencerait sérieusement à s'inquiéter (et que la moussaka froide c'était bien moins bon !)
Soudain il eut une illumination. Il lui suffisait de d'abord essuyer la lame du couteau avec la mie du pain puis de le poser sans encombre sur le plateau. Quelle idée de génie ! Aiolia était tout fier de lui ! Sauf que ….
Il avait besoin de ses deux mains pour cela ! Où allait il poser sa fourchette sale ? Sur le plateau ? Merde alors! Aiolia inspira bruyamment et souffla doucement.
Il était bien conscient qu'il avait l'air d'un abruti complet.
— Réfléchis mais réfléchis ! Que diable !
Pour finir, il pris sa fourchette et son couteau dans la main gauche et de sa main droite, essuya les deux couverts avec le pain. Ensuite, il les posa sur le plateau sans rien tacher puis essuya l'assiette impeccablement. Il fit même disparaître le bout de pain imprégné de sauce en une seule bouchée. Pas d'arme du crime : pas de crime.
Le Lion avait l'impression d'avoir couru un marathon !
Mais la fatalité n'oubliait jamais le pauvre Aiolia ! Il lui restait un yaourt, des profiteroles et une pomme à finir !
…..
Finir le repas lui pris une éternité et jamais les yeux de l'hôtesse ne le quittèrent un instant. Aiolia les imaginait dans son dos, jugeants et inquisiteurs.
Bien qu'assoiffé, il n'osa pas une seule fois lui demander de lui resservir de l'eau de peur de commettre une nouvelle maladresse.
Il n'y avait pas un bruit dans l'habitacle et la dernière bouchée de sa pomme croquante lui sembla sonner comme un tamtam dans la savane le jour du départ de la chasse au léopard.
Au moment même où le trognon toucha la surface du plateau, l'hôtesse avec célérité débarrassa tout en un clin d'œil et se dirigea dans la cuisine.
— Euh… merci.
Mais la jeune femme était déjà sortie et la voix d'Aiolia sonna piteusement dans le vide.
Il se sentait un peu penaud et resta interdit un bon moment.
Il se reprit bien vite et ressortit son dossier.
Les ambitions et la carrière de Vénus s'étaient arrêtées d'un coup. Après s'être blessée au genou dans une chute à ski, avec rupture des ligaments croisés, elle fut contrainte d'arrêter la danse. Et n'étant plus une adolescente, son style Lolita passa de mode. Une autre petite nymphette prit sa place en haut du top 50 et Vénus tomba très vite dans l'oubli. Aiolia prit son temps pour bien relire cette information. La date de la chute à ski correspondait exactement à la mort d'Aphrodite dans son combat contre le chevalier d'Andromède.
Aiolia tourna la page et apparurent des photos récentes de Vénus. Non, ce n'était plus une adolescente ! Il avait sous les yeux les images d'une jeune femme superbe et bien en formes ! Elle transpirait la sensualité et la séduction.
Pourtant Vénus n'avait pas abandonné ses rêves de réussite. Elle se fit soigner dans une clinique réputée mais malgré cela, son genou ne retrouva plus jamais sa souplesse d'avant et la danse classique de ballet d'excellence était devenue inaccessible. Elle décida alors de partir pour New York, prit le nom de scène de Vénus Stella et trouva des petits rôles dans des comédies musicales de Broadway. C'était une bosseuse apparemment et la liste des seconds rôles qu'elle avait obtenue était impressionnante. Elle signa avec un nouvel impresario qui lui décrocha un rôle dans une publicité pour un soda. Le spot tourna en boucle sur toutes les chaines de télévision pendant plus d'un an. Des producteurs la remarquèrent et sa carrière américaine décolla.
Aiolia compara avec le passé d'Aphrodite. Milo avait eut du flair : il ne pouvait décidément pas s'agir d'une coïncidence. Le jour de la première diffusion du spot correspondait au retour d'Aphrodite en surplis lors de l'attaque des spectres et la sortie de son premier film hollywoodien correspondait exactement au jour de leurs résurrections à tous au Sanctuaire.
Tout correspondait ! Tout ! Tous les points importants dans le destin de Vénus Stella correspondaient aux moments cruciaux de la vie d'Aphrodite des Poissons.
Sa religion était faite, Aiolia ferma le dossier. Il était maintenant pleinement convaincu. Vénus était Aphrodite. Il ramènerait le Poisson au Sanctuaire.
Vénus revenait sur le devant de la scène après quelques années dans l'oubli, c'était sa résurrection à elle ! Et quant Aphrodite revêtirait son armure d'or, ce serait sa résurrection à lui !
Aiolia resta perdu dans ses pensées un long moment, immobile, les yeux fixant le vide.
Les lumières s'éteignirent dans l'habitacle. Seuls restaient sa petite lampe personnelle, le signal de sortie de secours et la lumière provenant du compartiment des stewards. Par le hublot, le soleil se couchait au dessus de l'océan. L'hôtesse arriva et baissa tous les volets intérieurs.
— Nous arriverons à Miami dans sept heures. Nous ferons escale le temps de refaire le plein puis nous ferons cap pour Los Angeles. Je vous réveillerai une fois à Miami.
Elle s'approcha du fauteuil d'Aiolia et appuya sur une manette, le repose-pied se déplia et le dossier s'abaissa. Le Lion était confortablement installé, presque couché, comme sur une chaise longue au bord de la mer. La jeune femme sortit une couverture et un coussin d'un placard en hauteur. Toujours souriante et avenante, elle borda Aiolia comme on borde un petit enfant le soir après lui avoir lu une histoire. Puis elle plaça délicatement le coussin derrière son crâne. Aiolia, surpris, n'osa pas protester ni même bouger. Ses mains étaient douces et chaudes, son sourire apaisant et son parfum sentait bon les fleurs d'été. Ses gestes étaient tendres mais professionnels, sans ambiguïtés aucunes. Le Lion savait qu'elle ne cherchait pas à le séduire et qu'elle faisait seulement son métier avec bienveillance, comme une infirmière. Cependant son cœur s'emballait, ses mains devenaient moites. Ce beau regard et cet air si doux le déstabilisaient. Nerveux, il lui semblait même sentir la chaleur de son corps lorsqu'elle se penchait au dessus de lui. Cette femme était troublante.
Aiolia réalisait bien que c'était lui qui était ému plus que de raison. C'était lui, qui n'était pas habitué à tant d'attention de la part d'une femme. C'était lui qui était tout chamboulé par cette proximité. C'est pour cela qu'il ne tenta rien. Il se tut, n'osant même pas la remercier. Pas même un sourire ou un compliment de peur que… Que ne lui viennent des idées… Un baiser volé… Il en avait si envie tout à coup. Ce serait si facile. Lui attraper le bras gentiment et de l'autre main orienter sa joue tendrement vers lui et ses lèvres seraient alors accessibles. Si facile…
Il n'en fit rien. Il resta immobile.
Elle sortit, le laissant seul, mais il sentait encore l'empreinte de ses doigts chauds dans sa chevelure lorsqu'elle avait ajusté le coussin.
Il eut du mal à s'endormir. Il l'imaginait couchée dans le compartiment d'à côté, dans la lumière tamisée et bercée par le ronronnement du moteur.
AMilo dénombrait pas moins de sept téléphones. Un blanc, un noir, un beige, un vert kaki, un jaune, un rouge et même un de ces téléphones modernes sans fil gris.
Le directeur de l'agence de détective était actuellement en pleine discussion pendu au combiné de l'appareil noir. Il parlait dans une langue étrangère. Du russe peut être, Milo n'en avait aucune certitude mais cela lui semblait sonner slave. Il attendait avec patience la fin de la conversation sans se vexer que le détective ne lui accorde pas tout de suite son attention. Après tout, il était arrivé en avance. Il prit son temps pour observer les lieux.
L'agence Sifakis était un parfait exemple d'ordre et de classement.
Les nombreux cadres accrochés aux murs étaient impeccablement d'à-plomb et encadraient la fenêtre de façon parfaitement symétrique. D'immenses placards tous identiques couvraient le reste des murs avec une quantité impressionnante de tiroirs.
Le grand bureau en chêne trônait au centre exact de la pièce tel un roi au milieu de sa cour.
- Ou un nombril au milieu du ventre, songea Milo.
Deux fauteuils pour les clients étaient exactement positionnés de part et d'autre de la porte d'entrée.
En plus des nombreux téléphones, des dossiers impressionnants par leurs épaisseurs, s'empilaient sur la surface du bureau. Et là aussi chacun avait sa couleur : jaune, bleu, vert, vert pastel, rose, fuchsia, violet, mauve… Avec, dépassant sur le côté, des post-it fluo vert, jaune et rose. Milo les compta dans sa tête pour passer le temps. Il y avait trente cinq dossiers empilés les uns sur les autres, rangés les uns à côté des autres avec une minutie maniaque. Comme tracés au cordeau, ils étaient tous exactement alignés les uns aux autres aussi bien verticalement qu'horizontalement, et parfaitement parallèles aux bords du bureau. Avec toutes ces couleurs de l'arc en ciel ainsi étalées devant lui, le directeur paraissait bien pâle. C'était un petit homme chauve, un peu grassouillet proche de la soixantaine vêtu d'un costume gris souris.
A peine Monsieur Sifakis avait-il raccroché le combiné du téléphone noir que le jaune se mit à sonner. Une nouvelle conversation débuta, en grec cette fois-ci.
—Mais non je n'ai pas oublié … Oui je serai à l'heure….
Sifakis essayait de chuchoter et d'être le plus succinct possible.
—Mais non…. Oui… Oui…. Bien sur…. J'ai du travail là…. Mais si ! Je fais attention à toi, mais je ne suis pas seul là maintenant… Non je ne suis pas avec une femme…..Un client…Non je ne te mens pas…..C'est bien un homme…. Mais oui je t'aime…. Bisou, à tout à l'heure.
Il raccrocha.
Il n'eut même pas le temps de s'asseoir que le téléphone kaki sonna alors.
Milo leva un sourcil, Sifakis s'empara du combiné et obstrua le micro avec la paume de sa main.
—Désolé. C'est encore ma femme, elle est un peu jalouse.
Il retira sa main.
— Oui chérie… Mais oui, je suis toujours là…. Mais non je ne te fais pas de cachoteries… mais laisse moi parler…. C'est juste un client… Puisque je te dis que c'est un homme...
— Passez la moi ! Ça ira plus vite !
Milo se leva, arracha d'un geste vif le combiné des mains du directeur et prit sa voix la plus virile.
— Allô Madame ?!
CLACK ! BIIIIIIIIIIIIIIPPPPPPP
A l'autre bout du fil, on avait coupé la communication avec précipitation.
Le petit homme récupéra le combiné, raccrocha puis redécrocha immédiatement et posa l'appareil sur le bureau. On entendait distinctement la tonalité. Il fit de même avec le téléphone jaune.
— Voilà ! Comme cela nous serons tranquilles. Elle ne connait pas les numéros des autres lignes.
Il s'assit en s'adossant et poussa un profond soupir de soulagement.
— Ah les femmes ! vous savez ce que c'est….
— A vrai dire, non ! le coupa sèchement le Scorpion. Je ne suis pas marié… et surtout je ne suis pas venu parler de problèmes conjugaux.
Milo reprit place dans son fauteuil avec aisance, en conquérant, pour signifier qu'il voulait bien être poli mais qu'il n'avait pas non plus de temps à perdre.
— Oui, certes, certes…. Alors le dossier de la fondation Graad…
Sifakis parcouru des yeux les nombreux dossiers posés devant lui. Il releva ses lunettes et les posa sur son crâne, puis sortit de la pochette de son veston une seconde paire qu'il chaussa sur son nez. Il était arrivé à l'âge où l'on a besoin d'une paire pour voir de près et d'une seconde pour voir de loin. Il ressemblait ainsi à une gigantesque araignée avec ses quatre yeux.
— Ah ! Oui !
Il recula avec les petites roulettes de son fauteuil et sortit d'un tiroir un dossier minusculement fin. Il l'ouvrit, il ne devait pas y avoir plus de deux ou trois feuilles.
— Alors, alors… Tss, tss, tss, tss, tss.
Le petit homme chauve faisait claquer sa langue en secouant la tête gentiment de gauche à droite. Des claquements par rythme de cinq associés à une petite grimace. Signe d'embarras et de tracas.
— Tss, tss, tss, tss, tss… Tss, tss, tss, tss, tsss…
— C'est quoi le problème ? demanda Milo.
—C'est que vous me voyez bien embêté. Je vous assure que c'est la première fois que …. Qu'il ne s'agit pas d'une incompétence de notre part mais….
— Inutile de tergiverser ! Venez en aux faits.
—Nous n'avons rien trouvé sur ce Bushan. Je vous assure que nous avons été très méticuleux et professionnel mais…
Il paraissait si confus que Milo magnanime, décida de l'aider. Il prit son sourire le plus franc.
— Expliquez moi plutôt ce que vous n'avez pas trouvé.
Sifakis interchangea à nouveau ses lunettes pour mieux déchiffrer ses documents.
— Nous n'avons trouvé aucun acte de naissance au nom de Bushan à la date que vous nous avez communiqué. Et aucun enfant de ce nom n'a été déclaré un mois avant ou après cette date. Nous avons élargi nos recherches à toute la province mais… rien de rien ! Pas un seul document officiel pour prouver sa naissance.
Il leva les yeux par dessus ses verres pour essayer de capter le regard du Scorpion et de juger ses réactions. Le bureau immense les séparait l'un l'autre de trois bons mètres. Milo, aimable l'encouragea de la tête à continuer.
— Nous ne nous en sommes pas arrêté là. Nous sommes allés dans le village de cet homme et avons interrogé la famille. Mais ils nous ont assuré n'avoir jamais eu de fils s'appelant Bushan et qu'ils avaient toujours eu sept enfants et non huit. L'enquête de voisinage a prouvé qu'ils ne mentaient pas et que ce Bushan n'avait jamais vécu là bas. Je peux vous transmettre la transcription des réponses des villageois si vous le désirez.
— Ce serait bien. Jusqu'où ont été poussées les recherches ?
— Nos enquêteurs sont allés à l'usine où cet homme aurait travaillé. Ils n'ont trouvé aucune trace d'un quelconque Bushan dans les listes du personnel ni dans le fichier des fiches de paie. Les ouvriers ont été interrogés et aucuns ne se souvenait de lui. Ensuite nous sommes allés interroger la jeune fiancée qui était très surprise d'apprendre qu'elle avait été promise à qui que ce soit. Elle et ses parents nous ont affirmé n'avoir jamais été consultés pour des fiançailles.
— Et vous vous êtes renseignés au monastère ?
— La même réponse. Aucun moine ne se souvient de lui. Et ce n'est pas encore inscrit dans ce dossier mais il y a une heure mon collègue sur place m'a appelé pour me préciser qu'aucune demande de passeport et de visa n'avait été effectuée par ce Bushan. Toute l'identité qu'on vous a donnée est fausse ! Cet homme est un vrai fantôme !
— Vous n'avez peut-être pas tort… Un vrai fantôme… murmura Milo.
— Ah c'était plus facile avec l'enquête sur la chanteuse ! On avait qu'à se pencher pour cueillir les informations.
Sifakis posa ses lunettes sur le bureau et fit de nouveau rouler son fauteuil pour ouvrir un autre tiroir. Il sortit encore un dossier. Il revint à sa place et bien sur rechaussa ses lunettes avant de l'ouvrir.
— Nous avons eut plus de succès avec l'enquête sur Shaka.
— Ah ?
— Nous vous avons fait des photocopies de tout ce que nous avons trouvé : acte de naissance, avis de décès des parents, passeport, arrivée au monastère, etc…
Milo tendit le bras pour examiner lui-même les documents. Il prit grand soin de les lire tous. Ils correspondaient aux documents archivés au Sanctuaire.
Ça faisait sens. Shaka ne s'était pas contenté de revenir. Non, son retour avait complètement effacé l'existence de Bushan. Jusque dans la mémoire des gens, dans l'administration et dans toutes les conséquences des actions de Bushan. La réalité avait repris son cours normal. Bushan n'avait jamais existé et il ne restait que Shaka.
Milo referma le fichier. Shaka disait bien qu'il perdait lui aussi la mémoire de Bushan. Pourtant, les deux gardes, Aiolia, Shion, Mu et Masque de mort se souvenaient bien de l'arrivée de Bushan, eux ! Le Sanctuaire et son aura sacré les protégeraient ils ?
…
La porte s'ouvrit brusquement.
Un homme de forte carrure se tenait dans l'embrasure. A contre jour, il était difficile de distinguer ses traits mais Milo reconnu tout de suite son aura si caractéristique.
— Ah ! Monsieur Sifakis, je vous présente mon collègue Kanon, qui est tellement en retard que je ne l'attendais plus.
Kanon nullement gêné par cette remarque, prit place dans le fauteuil à droite de son "collègue".
— Bon qu'est ce que je fais là ?
—Kanon, j'ai besoin que tu me fasses une liste la plus précise possible des dates et des événements importants de la vie de Saga. Tout ce qui nous reste c'est sa date de naissance.
— Tu l'as connu aussi bien que moi ! A part le jour de l'attaque des spectres, je ne l'ai pas vu pendant des années ! C'était quasiment un inconnu !
Il n'était pas à prendre avec des pincettes, mais aujourd'hui Milo était optimiste et croyait en sa mission. Quant il le voulait, il savait faire preuve de finesse et de diplomatie. Calmement il l'interrogea.
— Raconte moi votre enfance, on ne sait jamais….
— Je commence par quoi, monsieur le psy ?
— Le début peut être. Votre naissance, vos premières années… Tous les détails mêmes minimes dont tu te souviendrais...
—T'en as de bonnes toi ! C'était il y a une éternité.
Sifakis qui les observaient, se faisait la réflexion que la notion d'éternité était vraiment une notion vague et toute personnelle et que si pour cet homme jeune, trente ans semblaient une éternité, à quand remontait donc sa propre enfance ? Au temps des dinosaures ? Tout en les écoutant attentivement le directeur reclassa machinalement les fiches dans le dossier : elles n'étaient pas parfaitement alignées.
Les deux chevaliers continuaient sans se préoccuper de lui.
— Tu préfères peut être le jeu des questions-réponses pour te rafraichir la mémoire ?
— Ben voyons!
— Mets-y un peu du tiens Kanon ! Sinon on est encore là demain. Tu veux que je te montre ce que ton frère nous a laissé ?
Milo sortit une pochette d'un brun-orange lumineux de son sac. Le nom de Saga était inscrit au stylo plume sur le devant.
—Oh ! Acajou ! Je n'en ai pas de cette couleur ! ne put s'empêcher de remarquer Sifakis.
Milo choisit volontairement d'ignorer le quinquagénaire et ouvrit le dossier sous les yeux du Gémeau.
— Vide ! Vide de chez vide ! Ton frère a bien prit soin d'effacer toute trace de son passage pendant qu'il siégeait sur le trône du Grand Pope. J'imagine que ça n'aurait pas arrangé ses affaires si un petit curieux avait décidé d'y fourrer son nez.
Et pour la plus grande joie du directeur, Milo sortit un second dossier de la même couleur.
— Quant à ton dossier à toi ! Il a fallu beaucoup de patience à Jabu pour le retrouver, tellement Saga l'avait bien planqué au milieu des fichiers des employés.
On pouvait à peine distinguer sur l'étiquette le prénom de Kanon raturé au marqueur noir.
— Et ouvre-le, tiens ! Vas y ! Regarde par toi même ...
Kanon s'exécuta. Il ne restait qu'une seule page, le certificat de naissance des deux frères.
— Je suppose que s'il ne l'a pas jeté au feu comme le reste du dossier c'est qu'il pensait en avoir besoin peut-être un jour. cracha Milo. Ou alors….
Il fit une pause et fixa intensément Kanon dans les yeux.
— Ou alors, il a éprouvé des remords au dernier moment et a refusé de t'effacer complètement de sa vie. Cet acte de naissance était une preuve que tu avais bien existé et que quoi qu'il soit arrivé, tu restais toujours son frère.
Le Gémeau reposa les yeux sur le certificat.
Kanon voyait bien la manœuvre du Scorpion : il tentait de l'avoir par les sentiments, de l'émouvoir par son amour fraternel, de le pousser à remplir ce foutu dossier pour Saga.
Oh oui ! Il le voyait bien arriver avec ses gros sabots, le Milo ! Lui même, si les rôles avaient été inversés, aurait agit ainsi. Lui aussi aurait utiliser les points faibles de l'adversaire pour le faire craquer. Et Milo les connaissait bien ses points faibles : Saga et son désir de rédemption et d'acceptation auprès de tout le Sanctuaire.
Il avait réussi la première touche et maintenant, le Scorpion allait lancer l'estocade. Oh délicatement! L'air de rien, avec tactique pour ne pas se mettre à dos le Gémeau. Un petit mot bien placé, juste ce qu'il faut pour lui faire entrevoir autre chose. Juste ce qu'il faut pour l'influencer et lui faire comprendre ce que signifiait de remplir ce dossier vide.
Remplir ce dossier c'était non seulement un espoir de retrouver Saga mais c'était également officialiser sa propre existence et avoir pleinement sa place parmi les chevaliers d'Athéna jusque dans la paperasserie.
Oh oui ! La stratégie de Milo était claire comme de l'eau de roche. Et ça marchait ! Grands Dieux ! Ça marchait trop bien ! Ça courrait même ! Ce misérable dossier en carton orange devenait le symbole de toutes ses espérances, de ses rêves les plus profonds, de sa lutte contre ses démons.
Kanon savait que le combat était perdu d'avance, il pouvait même prédire le moment où le Scorpion allait frapper de nouveau : dans un instant, lorsqu'il lèverait les yeux de ce fichu papelard.
Lentement Kanon releva le menton, il vit Milo pendre son inspiration et le coupa net dans son élan.
— Donne moi une feuille et un stylo.
…..
Sifakis observait Kanon noircir avec attention et précision plusieurs feuilles vierges. Parfois il s'arrêtait et raturait avec rage tout ce qu'il venait d'écrire jusqu'à en percer le papier. Il déchirait des pages dont il n'était pas satisfait ou revenait en arrière et essayait de ranger par ordre chronologique les évènements qu'il transcrivait. Placer ses souvenirs dans le bon ordre semblait un exercice difficile.
Sifakis n'était pas plus étonné que cela. Avant d'accepter ce travail, il s'était évidemment renseigné sur la fondation Graad et par la suite sur le Sanctuaire. Il en avait déjà entendu parler bien sur et ainsi que de ses chevaliers. Cependant, il s'était toujours agi de rumeurs, de ouï-dires et de mythes. Maintenant qu'il s'y intéressait réellement, les choses étaient différentes. Les hommes qu'il rencontrait étaient de chaire et d'os et non des personnages de légendes. Plus il observait les deux jeunes spécimens qu'il avait sous les yeux, plus il se disait que le Sanctuaire était un lieu totalement coupé du monde, un endroit intemporel éloigné de la modernité. Mais également un lieu magique où résidait une puissance ancestrale transmise génération après génération. Ces deux jeunes hommes sortaient de l'ordinaire tant par le physique que par la maturité. Qui pourrait bien imaginer leur âge réel, avec leur corps si musclés, si développés, si parfaits ? Et leurs visages paraissaient sans âge ! Ils reflétaient des soucis, des traumatismes et des responsabilités inhabituels chez des personnes si jeunes.
Sifakis avait surtout fréquenté ce jeune Milo. Il avait fallu lui expliqué ce qu'étaient un répondeur téléphonique, un ordinateur et un talkie-walkie. Des objets pas si courants en cette année 1990 mais dont tout le monde avait entendu parlé soit à la télévision soit dans les journaux.
Si Milo savait donner le change en public ce n'était pas le cas de son collègue. Ce Kanon semblait intelligent et charismatique mais il détonnait dans ce bureau comme un Hells Angel sur sa Harley dans le stand décoration baroque-chic d'un salon du mariage. Les cheveux longs et les bras bandés lui donnaient un air rebelle qui pouvait encore passer dans la rue mais pas son accoutrement…. Une tunique longue mitée et sale, des sandales à l'ancienne comme des spartiates et des braies ( Sifakis ne voyait pas d'autre appellation pour ce pantalon ) avec des lanières croisées. Un mélange d'antiquité, de médiéval et de clochardise !
Ces deux jeunes gens dans son bureau étaient des êtres exceptionnels, des forces de la nature, des créatures quasi surnaturels et pourtant Sifakis ne put s'empêcher d'éprouver un peu de pitié. Ils ne vivaient pas dans le même univers que le reste de l'humanité. Tout en étant grecs, ils ne vivaient pas en Grèce. Non, ils ne vivaient en rien la même vie que tous les jeunes athéniens de leurs âges. Ils vivaient au Sanctuaire, pas en Grèce. Et après tout ce que Sifakis avait entendu sur le Domaine sacré d'Athéna, il s'inquiétait sérieusement pour leur bonheur et leur espérance de vie.
Il fut tiré de ses pensées par Milo qui lui tendait le dossier acajou. Il ne peut s'empêcher d'être traversé par la pensée que le Scorpion lui donner cette chemise à la couleur si originale. Son bon sens le repris tout de suite, c'était pour le travail, seul le contenu de la chemise comptait. N'empêche que s'il l'interchangeait avec un autre dossier, jaune par exemple, le remarquerait-il ?… Surement.
Tandis qu'il chaussait pour la centième fois de la journée ses lunettes de lecture sur son nez, Kanon quitta la pièce comme il était venu, sans salutations ni pertes de temps.
— Vous me demandez la même chose que pour le dossier Camus et le dossier Argol, je suppose.
— Exactement.
Il déchiffra rapidement les notes laissées par le Gémeau. Au milieu des ratures, des événements se démêlaient : mort des parents, arrivée au Sanctuaire, acquisition de l'armure, apparition des voix, dispute fratricide, assassinat, usurpation d'identité, suicide… Sifakis tiqua.
—Tss, tss, tss, tss, tss. Ça ne va pas être simple cette histoire ! Votre collègue ne nous a détaillé aucune date précise.
— A part la date de naissance.
— Oui… C'est déjà ça. Vous imaginez bien que cela va prendre du temps et beaucoup de main d'œuvre. La facture va monter.
— L'argent n'est pas un problème monsieur Sifakis. Je me rend compte que ce que nous vous demandons est compliqué alors ne lésinez pas sur les moyens.
— Tss, tss, tss, tss, tss. Pour être bien certain d'éviter tout quiproquo, je vais vous résumer la mission que vous confiez à notre agence.
Le quinquagénaire fit une pause, retroussa ses lunettes sur son crâne pour mieux croiser les yeux de Milo et posa ses paumes bien à plat sur son bureau.
— Trouver un individu dont nous ne connaissons pas le nom mais dont le passé se rapproche symboliquement et non factuellement d'une personne dont nous avons quelques informations mais n'ayant jamais existé.
— C'est tout à fait ça !
Aiolia rêvait.
Il rêvait qu'il était étendu, nu, dans une petite embarcation en pleine mer. Il n'y avait rien que la mer. Pas de côtes, pas de rochers, pas de bateaux à l'horizon. Pas même d'oiseaux ou de nuages. Juste les bleus du ciel et de l'eau.
Le soleil tapait fort sur le canot et les vagues le faisaient tanguer gentiment. A sa droite, Marine était couchée. Même sans la regarder, Aiolia savait que c'était elle. Leurs peaux nues ne se touchaient pas, ils avaient la place pour eux deux dans le canot. Cependant, leurs épaules se frôlaient presque ; à chaque tangage, il pouvait sentir irradier la chaleur de son corps.
Ecrasé par le soleil, Aiolia tourna la tête péniblement pour la regarder. Avec son masque il était impossible de savoir si elle dormait ou si elle était simplement immobile. Elle semblait pourtant dormir, son ventre se soulevait doucement au rythme de ses respirations profondes et régulières.
Tout à coup, avec la certitude inébranlable que l'on a que dans les rêves, Aiolia savait qu'il devait voir son visage. S'il voyait son visage, il saurait ! Il aurait la réponse ! Une petite voix intérieure essaya de lui parler « Mais la réponse à quoi ? ». Il s'entendit se répliquer à lui même : « A tout, voyons ! La réponse à tout ! ». Comme si c'était une évidence !
La main tremblante, il souleva doucement le masque d'argent. Tout doucement, pour ne pas la réveiller. Ça y est ! Il pouvait voir son visage. Mais cela ne dura qu'un instant, il n'eut le temps de rien apercevoir. Ses traits se brouillèrent en tourbillonnant comme une purée dans un mixeur et alors apparurent les visages de Vénus Stella et de la jolie hôtesse de l'air qui se superposèrent l'un après l'autre sur celui de Marine.
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Les lumières se rallumèrent. L'avion venait d'atterrir.
