— Coupez !

Tous immobilisèrent sur le plateau. Les danseurs, les comédiens et les figurants.

— Coupez ! Coupez ! Coupez ! Ça ne va pas ! Ça ne va pas du tout !

Vénus soupira, c'était déjà la seizième prise. C'était une scène difficile avec beaucoup de personnes à diriger. Elle faisait preuve de patience et de professionnalisme mais il faisait une chaleur de plomb sous les projecteurs et avec la transpiration, sa robe en acrylique commençait à la gratter et à lui coller à la peau.

Mike son collègue qui la tenait dans ses bras langoureusement pour leur scène de baiser, bailla à s'en décrocher la mâchoire. Il avait bu trop de café et son haleine était acide.

— On y est depuis ce matin, et il n'est toujours pas satisfait. A mon avis c'est râpé pour aujourd'hui !

Il la lâcha et les bras ballants, s'étira la nuque en penchant la tête vers le bas puis sur les côtés. Il n'était plus de première jeunesse et n'était plus capable de danser sur scène deux heures d'affilées en public mais pour un film musical où l'on pouvait faire une pause entre chaque plan, il avait encore bien la pêche. Malgré son haleine qui sentait parfois plus le whisky que la caféine, Vénus appréciait être sa partenaire. Comme elle, il avait eu son moment de gloire et espérait beaucoup dans ce tournage pour se refaire. En danse de couple, ils étaient compatibles et complémentaires. De la même taille, grands et bien faits, ils donnaient l'image d'un couple harmonieux.

—Le soleil a tourné, il va falloir refaire tous les réglages.

Vénus leva les yeux au ciel, la course du soleil était bien entamée et les ombres portées au sol avaient considérablement diminué. On s'activait hors champ et elle vit le régisseur se diriger vers le réalisateur.

—Qu'est ce que je te disais !

— Je pense que tu as raison, Mike.

En effet quelques instants plus tard, leurs doublures lumières virent prendre leurs places.

— Bon ! cria le réalisateur dans son mégaphone. On va en profiter pour faire une pause. Restez disponible pour reprendre au plus vite.

Tous se dispersèrent.

Mike jeta un coup d'œil complice à Vénus et lui lança le sourire qui l'avait rendu si célèbre trente ans plus tôt et avait fait craquer tant d'admiratrices des sixties.

— Et si on se dirigeait vers le buffet ?

— C'est une idée…

Elle le suivit gentiment mais déjà elle réfléchissait à son régime strict. Elle ne prendrait qu'un rafraichissement et une collation légère. C'était une grande femme d'un mètre quatre-vingt, tout en muscles grâce à ses exercices de danses et de joggings quotidiens, son poids pesait déjà assez sur son genou fragile alors il n'était pas question de prendre un kilo de plus. Elle était à son poids idéal pour pouvoir exécuter correctement ses enchainements.

Le staff avait bien travaillé. Le buffet était assez grand pour nourrir une petite armée. Avec tous ces figurants, acteurs, danseurs, techniciens, chauffeurs, assistants, costumiers, il fallait bien ça ! Le camion réfrigéré où était stocké la nourriture était plus gros que tous les autres camions techniques. Un mastodonte noir qui prenait toute la place dans le paysage. Car ils étaient au milieu de nul part, dans un paysage naturel magnifique. Seule une unique route en terre battue desservait cet endroit.

Le tournage avait lieu au milieu du parc naturel de Yosemite à cinq heures de route de Los Angeles. Une dizaine de cars avaient étaient nécessaires pour transporter tout le monde et une vingtaine de poids-lourds pour apporter le matériel. Comme un champignon un matin d'automne après les premières gelées, une vraie petite ville avait poussée dans la vallée en une nuit. Comme des chariots de cowboys attaqués par les indiens, les tentes, les caravanes et les campings cars étaient plantés en cercle tout autour d'un grand marabout central où étaient installées les parties communes : sanitaires, infirmerie, cuisine, réfectoire.

Une ambiance camping au travail ! D'après le planning, ils étaient sur place pour deux semaines.

Vénus et Mike se placèrent dans la file d'attente. Mike comme à son habitude, dragouillait une jeune décoratrice placée devant lui. C'était plus par routine que par réel intérêt. C'était l'occasion de parler et surtout de parler de lui. Il enchainait les blagues et les compliments comme un moine les perles d'un chapelet. Il n'en restait pas moins de compagnie agréable et dans une file où il n'y a rien d'autre à faire que de faire la queue, il avait l'avantage de faire passer le temps plus vite. Vénus l'écoutait d'une oreille distraite tout en souriant. Elle observait le plateau de tournage à sa droite. Les spots, les grues, les rails, les perches formaient une forêt de métal noire au milieu des sapins verts. Les deux caméras s'orientaient vers un petit lac aux eaux grises où se reflétait le majestueux Half Dome, la montagne symbole du parc. Un décor somptueux !

Vénus tentait d'imaginer ce qu'imprimerait la pellicule. Pas de camions, ni de tentes, ni de câbles, ni de projecteurs, ni de poubelles ou de papiers qui trainent. Il ne resterait que les mouvements des acteurs et la nature. " La magie du cinéma où tout n'est qu'illusion." comme disait souvent son impresario. Tout semblera facile aux spectateurs, ils verront Vénus danser avec aisance, gracieusement dans les bras de son partenaire, toujours le sourire aux lèvres. Ils n'auront même pas conscience des efforts, de la sueur, de l'attente, du travail d'équipe, des heures de répétition ou de l'haleine de Mike…

— Ah ah ah ! Vénus ne put s'empêcher de pouffer.

Mike se retourna en lui tendant un plateau.

— J'ai dit quelque chose de drôle ?

— Non. Rien, rien. Mais si tu crois que je ne vois pas ton manège avec ta jolie voisine …

— Je regarde une autre mais c'est toi que je préfère, tu sais. Lui souffla-t-il dans l'oreille d'un air langoureux surjoué et lui envoya en prime une bouffée de sa si reconnaissable haleine.

— Je sais, je sais. C'est moi la star après tout ! L' étoile !

La jolie voisine lui lança un regard noir avant de tourner vivement la tête vers le buffet. Ce n'était pas la première fois que Vénus s'attirait l'animosité des filles autour d'elle. Avec les hommes en général, le courant passait. L'humour passait bien. Avec les femmes soit ça passait, soit ça cassait : une chance sur deux. Avec cette décoratrice, ça cassait tout de suite, semblait-il. Peut être pour une raison de compétition…

Mike qui ne se rendait compte de rien continuait :

— Et encore, je dirais même que par ta beauté, tu éclipses les étoiles !

— Et ta femme, elle est au courant qu'à tes yeux j'éclipse les étoiles ?

Ils commencèrent à remplir leurs plateaux. Vénus pris une salade d'avocat. Elle aimait la Californie pour ses fruits, ses agrumes, ses salades. Cela lui rappelait les séjours en Grèce de son adolescence et ses légumes du soleil.

— Ma femme a pris beaucoup de poids récemment avec la naissance du petit dernier, alors je dirais que maintenant, elle aussi, elle éclipse les étoiles ! Hé hé !

— Oh, le goujat !

Mike ricana encore plus fort tout en attrapant une cuisse de poulet rôtie.

— Je pourrais tout lui rapporter tu sais ! Tu aurais droit à une scène de ménage bien méritée !

Mike se servit deux grosses cuillères de mayonnaise.

— Tout va bien alors ! On est coincé ici quinze jours. Si tu l'appelles aujourd'hui, d'ici que je rentre, elle aura eut le temps d'oublier … Hé hé !

— Alors je l'appellerai le quatorzième jour, comme ça tu auras un bon retour à la maison, bien chaleureux. Ha !

— Tu es cruelle hein ? Comme toutes les belles femmes!

Et d'un geste théâtrale, rageur et faussement contrit, il mordit à pleines dents dans sa cuisse de poulet, éclaboussant au passage de sauce brune la robe en vichy rose de Vénus.


Comme tous les jours des semaines précédentes, le soleil tapait toujours très fort sur le Sanctuaire.

Agapios attendait à l'ombre. Il attendait depuis au moins deux heures. C'est du moins ce qui lui semblait d'après la course du soleil. Il attendait sans bouger. Parfois, comme un crabe tourteau au fond de l'océan, il se déplaçait en pas chassé sur la gauche. Seulement d'un pas ou deux, avec économie, juste ce qu'il fallait pour rester à l'ombre du mur de la maison des gardes.

Il était indécis. Et lorsqu' il était indécis, Agapios n'avait en général qu'une seule réaction : il ne faisait rien. Ah ! Ça ne résolvait pas son problème, ça ne faisait même que retarder les choses mais avec un peu de chance quelqu'un passait, voyait sa mine déconfite et résolvait le souci pour lui.

Ce jour là, Agapios n'était pas certain que sa stratégie fonctionnerait. Personne ne passait. Pas un chat.

Quand rien ne bouge, pas même un nuage dans le ciel, le temps s'écoule à la vitesse d'un paresseux rhumatisant à l'abri de la canopée, pas pressé pour deux sous de sortir sous la pluie.

Agapios fixait le vide. Pas vraiment le vide, non, mais simplement ce qu'il avait sous les yeux : une haie de figuiers de barbarie.

Ils formaient un vrai mur piquant inhospitalier. Les fruits rouges, couverts d'épines, commençaient à pourrir et une odeur d'alcool fermenté s'en dégageait. Ça et là dans de petits recoins sombres, on pouvait deviner les cachettes de petits animaux. Ici une musaraigne, là un scarabée ou au-dessous un lézard. Une petite pie-grièche avait épinglé des mouches sur les aiguilles des figues. Elle s'était constitué une petite réserve et faisait sécher son butin au soleil. Pas folle, elle attendait la nuit pour venir se rassasier à la fraiche. En observant ce stratagème, Agapios se lamentait en pensant que même les petits oiseaux étaient plus débrouillards que lui et savaient s'organiser du jour au lendemain.

Au milieu du silence, il y eut soudain du bruit et du mouvement sur sa droite.

Agapios vit l'ombre franchir l'angle du mur avant Pyrrhus lui -même.

— Ah ! C'est toi !

Pyrrhus surpris, sursauta. Apparemment, il ne s'attendait pas à rencontrer quelqu'un.

—Agapios ! Tu es encore là ? Je pensais que tu avais commencé la ronde.

— Non, je t'attendais.

— Deux heures ?

— Oui, je ne savais pas quoi faire….

— Et tu es resté là… Donc si je comprend bien, depuis deux heures personne ne surveille les falaises !

— Bah non !

— Mais c'est de l'inconscience ! Il doit toujours y avoir un guetteur pour empêcher les intrusions.

— Tu peux parler ! Tu viens juste d'arriver.

— Peut être bien, mais c'est plus moi le chef ici.

—" Peut être bien", l'imita Agapios avec une pointe d'agacement dans la voix. Mais c'est toi qui as le plus d'expérience.

— T'es pas foutu de prendre une initiative quoi !

— Je ne savais pas quoi faire en effet. Il pointa son doigt vers le buste de Pyrrhus. Mais c'était pour t'éviter des ennuis.

—De quoi tu parles ?

— Du registre….

Agapios entra dans la maison et fit signe à Pyrrhus de le suivre. Sur le bureau d'accueil était posé le registre ouvert à la page du jour. La case de présence de Pyrrhus était vierge.

—Alors qu'est ce que je dois faire ? Le chef ne t'a pas à la bonne en ce moment, il consultera surement tout ça en fin de journée. Je remplis ta case ? J'écris que tu es arrivé à l'heure ?

—C'est toi le responsable maintenant ! C'est toi le sergent et moi le simple soldat ! Tu dois prendre tout seul la décision.

Ce n'était pas la réponse qu'Agapios espérait. Il n'avait pas du tout envie de choisir entre faire preuve d'autorité et inscrire l'heure réelle d'arrivée de son collègue ou de laisser couler comme Pyrrhus l'avait fait tant de fois pour lui. Il avait tout de même deux heures de retard et son attitude rebelle empirait de jour en jour.

Il regardait son ancien sergent dans les yeux. Il resta un bon moment à le fixer comme un lapin hypnotisé par les phares d'une voiture sur une route de campagne en pleine nuit. Agapios se sentait très mal à l'aise de devoir faire la leçon à son ainé. Pourtant, il devait bien faire un choix.

Seulement, on ne change pas de caractère si facilement et la nature profonde d'Agapios reprit le dessus. Il choisit… : l'indécision.

—Alors quoi ? J'inscris que t'étais à l'heure ou pas ?

Pyrrhus s'impatienta et souffla lentement.

—T'as qu'à faire ce que te dicte ta conscience. Tu peux écrire que j'étais ponctuel mais tu prends un risque ….

— Comment ça ?

— Qui sait si je ne me sers pas de toi pour me forger un alibi ? Qui sait ce que j'ai fait ces deux dernières heures !?

Pyrrhus s'énervait et moulinait des bras et des mains.

— En deux heures, on peut en faire des choses ! Prendre une petite sieste sous un arbre ! Rejoindre la côte, boire une bière et revenir ! Jouer toute ma solde aux dés avec les marins !

Il criait de plus en plus fort et son œil torve commença à faire des mouvements saccadés incontrôlables.

— Qui sait si je n'en ai pas profité pour faire des choses terribles ?! Terribles ! Voler ? Trahir ? Tuer un homme même ?

— Je ne pense pas que tu aies pu tué Misty… balbutia Agapios.

Pyrrhus s'immobilisa soudainement.

— Et qu'est ce que Misty vient faire là dedans ? Sa voix était froide comme la lame d'un couteau.

— Tu as parlé de tuer un homme …

— Oui … ? L'oeil noir tournait à une vitesse folle dans son orbite.

Agapios était dans ses petits souliers.

— Et… je ne pense pas que tu aies tué qui que ce soit…

— NON !

— Hein ?

— Non, ce n'est pas ce que tu as dit. Pyrrhus le toisa. Tu as dit que tu ne pensais pas que j'ai pu tuer Misty.

— Oui… euh non ! je voulais pas dire ça comme ça …. euh …

— Et pourtant tu as raison….

Retrouvant une dignité grave, Pyrrhus se retourna, le regard perdu dans le paysage à travers la porte ouverte. Son profil sérieux et tragique bouleversa Agapios. Il ressemblait à un capitaine de navire déterminé à sombrer dans les eaux noires pour ne pas abandonner son bâtiment ou à un martyr chrétien dans l'arène serein malgré l'approche inéluctable des fauves affamés.

— Je sais bien que je suis incapable de tuer Misty. Il est trop fort ! Je suis même bien incapable de me mesurer à lui. Pourtant….

Il se tut la voix brisée par l'émotion.

— Pourtant … l'encouragea son cadet.

— Pourtant j'ai décidé de me battre. Même si je n'ai que peu de chance et d'espoir de….

— Te battre contre Misty?

Agapios s'affola, bien sur qu'il n'y avait aucun espoir. Il allait finir à l'hôpital, oui !

— Me battre avec mon amour ! Pas avec mes poings, Agapios, avec mon amour ! L'amour avec un grand A.

— Ah ! Dans ce cas …

Il y eut un blanc. Les deux hommes s'étaient perdus dans leur pensées.

La petite pie-grièche passa dans l'embrasure, un criquet dans le bec et l'embrocha sur une épine de figuier.

Pyrrhus semblait chagriné et Agapios essaya de le réconforter.

— Il va te falloir une sacrée stratégie mon vieux !

— Oui.

— Car le lézard, il a une bonne longueur d'avance avec son physique de bellâtre.

— Oui.

La pie-grièche repassa dans l'autre sens, chasser d'autres insectes.

— T'étais chez le concierge tout à l'heure, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Tu guettais l'arrivée du facteur pour savoir si Misty n'avait pas reçu une nouvelle lettre de Galatée ?

— Oui.

— Il a reçu du courrier ?

— Non.

Agapios inscrivit le nom de son ami dans le registre. Officiellement, il s'était présenté à l'heure.


Après manger, Venus rejoignit sa caravane personnelle. Elle devait se changer et rendre sa robe tachée à la chef costumière. Elle n'allait pas être ravie mais devait surement en avoir une ou deux autres en stock au cas où se produirait un tel incident.

Vénus retira précautionneusement ses chaussures avant d'entrer. L'intérieur de la caravane était recouvert d'une moquette beige immaculée. Ça aurait était un crime de la salir. Une tâche dans la journée ça suffisait ! L'assistant réalisateur lui avait dégoté un logement digne d'une diva. C'est la première fois qu'elle avait droit à ce traitement ! Vénus était bien loin de ses débuts à New York où elle partageait une petite loge avec dix danseuses.

Comme un cocon douillet, tout était beige à l'intérieur. La moquette, les murs, les rideaux, les coussins. Les meubles étaient également peints dans la même gamme de tons : coquille d'œuf pour être précis. Il y avait une coiffeuse avec un grand miroir, un petit bureau et deux chaises, un dressing et un canapé.

Vénus sursauta. Sur le canapé, couché, les jambes dans le vide, un chapeau en feutre Borsalino sur les yeux, dormait un homme. Il était maigre comme un clou dans un costume-cravate tout chiffonné qui n'avait pas dû croiser un fer depuis longtemps !

— Garey !? C'est bien toi ?

Une main molle, tenue mollement par un bras mou, se mua et souleva mollement le bord du chapeau.

— Mmmm. ? Vénus ?

Garey se redressa tout aussi mollement.

— Mmmmmm. Il est quelle heure ?

— Treize heures.

— Ah ! Il va falloir que j'y aille si je veux être au bureau avant dix neuf heures. J'espère que je trouverai facilement de l'essence sur le chemin.

Il se releva aussi lentement qu'un mollusque tentant de traverser une route goudronnée par temps sec.

— Hé bien, c'est pas la forme olympique ! Toi, tu as abusé du whisky hier soir !

— Pas du tout madame ! Je travaillais moi hier soir. Devant un verre certes, mais je travaillais.

— Mouais…

Vénus s'assit en face de la coiffeuse et entreprit de se débarbouiller. Manger et transpirer avait tout abîmé le travail de la maquilleuse. Autant tout recommencer avant de reprendre le tournage.

— Si, si. Et tu devrais me remercier…

— De quoi ? De squatter mon canapé ?

Le ton de Vénus était ferme mais elle souriait. Elle l'avait remarqué la veille au soir, en pleine discussion à travers la fenêtre de la caravane du producteur. Elle brulait de savoir le résultat des négociations.

— Tu sais que j'ai passé la soirée avec Aaron Seel ?

— Oui je sais bien. Tu n'es pas du genre à rater une telle occasion. Allez ! Raconte !

Tout en se démaquillant, elle ne le lâchait pas des yeux dans le miroir.

— Bon, je ne vais pas me faire prier ...

Il fit tout de même une petite pause pour que Vénus se retourne. Ça n'y manqua pas.

— Je t'ai obtenu le rôle pour sa nouvelle production l'année prochaine !

— Quoi ! Non ? Pour « Love stay » ?

— Si, si, pour le rôle de Patricia dans « Love stay ». Il a adoré l'essai que je lui ai envoyé.

— Oh oh oh ! Tu es formidable ! Ah ah ! « Love stay » !

— Ton premier rôle tragique ! Ça se fête ! Non ?

— Oui, oui, oui !

Vénus se dirigea en sautillant vers le mini frigo caché dans la penderie.

—Ah mince ! Je n'ai que de l'eau gazeuse. Pas une goutte d'alcool !

— C'est pas grave, on fera avec ! lui rétorqua Garey. Un peu d'imagination ! On a déjà les bulles ! C'est la magie du cinéma, ma grande ! Tout est dans l'illusion !

Et en sifflotant, il sortit deux flûtes à champagne du placard. Vénus les remplis à ras bord puis posa la bouteille sur la coiffeuse.

Ils trinquèrent les yeux dans les yeux.

— A ta santé Garey ! Grâce à qui, je vais enfin me frotter à un rôle à ma hauteur qui me sort des histoires de midinette !

— A ta santé Vénus ! Grâce à qui je deviendrai riche et reconnu !

— Tchin-tchin ! S'exclamèrent-ils ensemble.

Ils burent cul-sec en rigolant comme des bossus ! Puis sans même se concerter, dans un élan commun, jetèrent leurs flûtes vides à la russe derrière l'épaule. Le bruit de verre brisé leur déclencha un nouveau fou-rire. Le buste secoué de spasmes, Garey sortit des papiers soigneusement pliés de sa poche revolver.

— Ha ha ha ! Tu as juste à signer en bas à gauche et tout est réglé !

Vénus reprit son sérieux et s'assit à sa coiffeuse. Garey lui tendit un stylo.

Elle prit le temps de lire toutes les clauses du contrat.

— Ça me paraît pas mal du tout ! Pas mal du tout !

Elle tourna la dernière page.

— Ouh ! Le cachet !

— Et oui, j'ai bien bossé non ?

— Je n'ai jamais vu autant de zéros !

— Et ce n'est que le début, ma grande ! Signe là.

Il pointa du doigt la bonne case.

— Et avec ton vrai nom. En double exemplaires.

La mine du stylo crissa sur les feuilles.

— Parfait ! Avec ça, je file à Los Angeles. J'ai un bon bout de route à faire.

Il replia les contrats délicatement, les rangea de nouveau dans sa poche et redressa son chapeau.

— Je dépose tout ça au bureau et demain je m'occupe de renouveler ta carte verte.

— Tu es une perle, tu penses à tout !

Il ouvrit la porte mais se retourna au moment de sortir.

— Profite en ! Je te bichonne car tu es mon meilleur investissement ! Allez ! Bye bye !

La porte claqua. Vénus se retrouva seule.

Abasourdie par cette bonne nouvelle, elle resta quelques instants inerte, un sourire un peu crétin sur son si beau visage.

Puis la machine se remit en marche. Elle se leva, ramassa les tessons de verre, les jeta à la poubelle et reprit sa place dans le fauteuil face au miroir.

Elle était heureuse, elle allait enfin faire ses preuves en tant qu'actrice dans un film d'auteur. Si elle se débrouillait, avec un rôle aussi fort, un Oscar pourrait même être à la clé. Ce contrat qu'elle venait de signer, c'était un changement de vie, un grand virage qui allait l'emmener encore plus loin.

Elle s'observa dans la glace et la peur la saisit subitement. Pourvu que tout se passe bien ! Patricia était un rôle complexe et difficile. Garey et Aaron Seel semblaient la croire à la hauteur.

Ses yeux croisèrent ceux du miroir. Elle, elle n'était pas sûre d'être à la hauteur.

Elle se fixa longtemps. Elle savait qu'elle avait un problème.

Un gros problème, un secret même. Une chose enfouie au fond d'elle même qu'elle n'avait jamais avouée à qui que se soit.

Ça n'avait rien à voir avec son travail et pourtant … Ça avait avoir avec tout.

Son corps s'ébranla dans un sanglot subitement. Elle tremblait et gémissait. Les larmes coulèrent sur ses joues, sa bouche se tordit en une grimace de souffrance, son nez se mit à couler.

Vénus ne se reconnaissait pas dans le miroir.

Elle n'y arrivait tout simplement pas. Aussi incompréhensible que ce soit. Dans la glace, elle voyait une autre à sa place.

Les sanglots ne se tarissaient pas et ses yeux commencèrent à gonfler et à rougir.

Ça n'allait pas. Ça n'allait jamais. Tous les jours, elle observait son reflet dans le miroir, se mirait encore et encore. Mais ça n'allait pas. Lorsqu'elle tentait d'être la plus objective possible et qu'elle se dévisageait avec recul, comme un inconnu qui la rencontrerait pour la première fois, elle voyait une belle femme. Une très belle femme qui respirait l'intelligence et la sensualité quoique qu'un peu hautaine ou distante, juste ce qu'il faut pour dégager une aura de mystère. La candidate idéale pour devenir une diva, une grande actrice. Elle était satisfaite de l'image qu'elle renvoyait aux autres. Les gens semblaient l'apprécier ainsi. C'était l'image dont elle avait besoin pour faire carrière. Elle savait l'entretenir, la travailler. Elle avait appris depuis longtemps que la beauté se façonnait, se développait, se modelait.

Son visage, son corps, sa silhouette étaient de formidables outils. Elle mesurait bien sa chance ! Mais elle n'oubliait pas non plus tout le travail qu'elle avait fourni pour en arriver là. Les années de cours de danse, de musculation, les opérations pour son genou. Sans oublier les cours de chant, de comédie, de maintient, de diction, de vocabulaire. Et les cours de maquillage, de relooking et de coiffure. La nature avait fourni la moitié du travail, tout le reste c'était elle ! Jamais elle n'avait lésiné sur le temps et les efforts. Ce corps elle l'avait transformé pour arriver à ça ! A ça ! A cette femme qu'elle voyait dans la glace. Cette image dont elle n'arrivait pas à s'habituer. Cette image qu'elle n'arrivait pas à accepter. Mais pourquoi ?!

C'était l'image d'une inconnue, une image qui ne lui appartenait pas vraiment. Juste un reflet. Comme un voyageur qui traverse un pays étranger : il est heureux d'y être, il s'adapte mais ce n'est pas chez lui !

Pourquoi donc n'arrivait elle pas à voir autre chose que le reflet d'une inconnue ! Pourquoi ? Pourquoi n'arrivait elle pas à s'en contenter !? N'importe qu'elle femme tirée au hasard dans la population serait bien contente de ça ! Elle était superbe ! Une peau à croquer, des yeux à tomber !

Combien de femmes la jalousait-elle d'ailleurs ? Surement des milliers ! Vénus recevait parfois quelques lettres d'insultes au milieu des messages d'admirateurs. Les pauvres idiotes ! Elles ne savaient rien ! Elles ne comprenaient rien ! Elles l'enviaient ! Elles enviaient son visage, son apparence, les imbéciles ! Car ça n'allait pas.

Non ça n'allait pas ! Depuis longtemps ça n'allait pas !

Vénus sécha ses larmes et sortit son tube de crème dans le tiroir du haut de sa coiffeuse. Elle appliqua une belle noisette dans sa paume. En relevant la tête, ses yeux croisèrent à nouveau ceux de cette autre dans le miroir.

Depuis longtemps ça n'allait pas, oh non ! Depuis la puberté ! Lorsque son corps avait commencé à modeler ses formes d'adulte. Depuis cette période ça n'allait pas. Ce corps ne lui allait pas. Il n'était pas taillé pour elle. Trop grand et trop petit à la fois, comme une chaussette trop grande et ratatinée dans un soulier serré, comme un gros pull informe en laine mille fois lavé qui lui arriverait mi cuisse et l'empêcherait d'enfiler n'importe quel manteau, fut-ce même une grosse parka ou comme un chapeau de paille trop petit qui ne cesserait de quitter son crâne dès qu'elle aurait le malheur de bouger la tête.

Vénus commença à masser son genou avec attention. Elle en avait l'habitude et ses mains agissaient automatiquement. Habiles, elles faisaient pénétrer la crème et l'anti-inflammatoire dans la peau tout en chauffant le muscle et déliant l'articulation.

Dans l'action elle oubliait.

Lorsqu'elle interprétait un rôle ou une chanson, ça allait mieux. Tel un moine bouddhiste en pleine désincarnation spirituelle, elle avait la sensation de sortir de son corps, de son enveloppe charnelle et ça allait mieux.

Elle reboucha le tube, le rangea et allongea ses jambes sur un pouf, légèrement surélevées pour mieux irriguer le sang dans les veines.

C'est dans l'effort qu'il lui semblait que ce corps était bien le sien. Par exemple, lorsqu'elle se dépassait en danse et réussissait un mouvement après une trentaine d'essais. Alors, pendant un court instant, elle était fière de ce corps, fière d'elle-même.

Quand le matin pendant son footing, elle se retrouvait à bout de souffle et qu'elle donnait un dernier effort, qu'elle cherchait son énergie au plus profond d'elle même, pendant ce surplus d'adrénaline, elle exaltait. C'était son moment préféré : le moment où elle et son corps se trouvaient enfin en harmonie. C'était bref mais intense.

Chaque matin elle se levait à l'aube pour courir et retrouver cette sensation. Après seulement, elle pouvait entamer sa journée, travailler et se contenter de ça.

Ses larmes avaient séchées. La crise d'angoisse était passée. Vénus resta cinq minutes les paupières baissées pour reprendre tout son calme et respirer lentement en longues inspirations par le nez.

Elle abaissa le dossier de son fauteuil. S'il lui restait une bonne demi-heure avant la reprise du tournage autant en profiter pour faire une petite sieste. Qui sait à quelle heure, ils finiraient ce soir ?

— Mais non !

Vénus ouvrit les yeux brusquement.

— Ce n'est pas le moment de trainer, ma grande ! Tu dois réviser ton texte pour demain. Au boulot !

Elle n'eut pas même le temps de se redresser, qu'elle fut prise d'une nouvelle crise. Ça n'était pas une crise d'angoisse comme à l'instant mais une grande bouffée de chaleur. Elle suffoquait tout à coup. La chaleur augmentait tant et tant qu'elle se crut au milieu d'un incendie. La température montait encore et encore, il lui semblait que le feu s'était déclenché dans son ventre, son cœur, ses os. Tout son corps brulait.

Elle n'eut pas la force de tendre le bras pour attraper la bouteille d'eau sur la commode. Elle était tétanisée par cette fournaise destructrice.

Tout brulait ! Tout brulait ! Elle ne pouvait même pas crier. Sa gorge, ses cordes vocales brulaient. Tout brulait !

Tout s'arrêta soudainement aussi vite que c'était venu.

Comme une noyée dont on porte enfin la tête hors de l'eau, Vénus repris son souffle d'une grande inspiration bruyante et douloureuse. Son corps entier était courbaturé, fourbu.

Ébahie, sonnée, elle regarda tout autour d'elle. Où était le feu ? Tout avait l'air normal. Tout était à sa place. Pas de trace de brulure ni de fumée. L'intérieur de la caravane était intact. Le beige était toujours aussi immaculé. Que s'était il passé ? Que lui arrivait-il ? Cela ne pouvait pas être une poussée de fièvre. Ça avait était trop fort, trop brutal. Épuisée, elle se dirigea à la fenêtre en titubant et en se tenant au mur. A l'extérieur aussi, tout semblait normal. Les équipes de techniciens s'affairaient, les figurants déjeunaient à l'ombre, les scriptes se faisaient une petite réunion improvisée et comparaient leurs notes. Le train-train habituel d'un tournage de cinéma.

Un peu rassurée, Venus posa son front contre la vitre à la recherche d'un support pour rester debout. Elle ferma les yeux sous la sensation apaisante que lui procurait la surface fraîche du verre. Elle était vidée de toutes ses forces, de toute énergie. Elle se sentait proche de défaillir. Même réfléchir lui demandait un effort surhumain. Devait-elle appeler au secours ? Avait-elle besoin d'un médecin ?

La chaleur revint violemment comme une lame de fond. Par vagues, tout son être s'enflammait à nouveau de plus en plus vite et de plus en plus fort. Des vagues déferlantes qui balayaient tout sur leur passage. Les jambes de Vénus lâchèrent, elle s'écroula de tout son long sur la moquette. La chaleur augmentait encore et encore. Elle n'eut même pas la capacité de crier à l'aide, il lui semblait que ses entrailles se calcinaient, que sa peau se consumait, que son crâne s'enflammait de l'intérieur, que chaque cellule de son être se transformait en cocotte-minute ! Très vite ses yeux se brouillèrent, elle ne vit plus qu'une lumière dorée étincelante et éblouissante qui la submergeait.

L'angoisse terrible de la mort l'étreignit. Elle allait mourir ! Elle allait mourir grillée par cette lumière, brulée vive. La fournaise se nourrissait de sa vie, de chaque atome et de chaque particule de son organisme. C'était trop intense, trop insupportable. Il ne resterait rien d'elle. Elle allait disparaitre en un amas de poussières et de cendres. La lumière s'intensifia encore jusqu'à l'aveugler complètement. Elle allait mourir ! Elle allait mourir ! Non, non, non ! NON !

Vénus perdit connaissance.